UNE OMBRE ET CARON
l'ombre.
Holà! hé! vieux rameur, dépêche-toi! Ne vois-tu pas que j'attends ?
i56 DIALOGUE DES MORTS.
CARON
Un instant! vous êtes bien pressé, mon féal! l'ombre.
Quand on est en route , il faut bien arriver !
CARON
Le plus tard vaut le mieux quand on ne sait pas où Ton va , et il y a telle fin de voyage...
l'ombre.
Je t'entends, et je suis payé pour ne pas aimer les pas de géant... C'est marcher trop vite quand on va à Téchafaud.
CARON
Dans le lointain , il ressemble quelquefois à un trône.
l'ombre.
Vive l'ambition pour embellir les objets ! c'est là, je crois, ta meilleure pourvoyeuse.
CARON
Autrefois oui , aujourd hui non. V impôt du sang s'est changé en un impôt d'espèces, et depuis qu'on charge les canons avec des écus...
l'ombre.
Tune gagnes pas une obole!
DIALOGUE DES MORTS. z5j CARON.
J'ai tressailli de joie sur mes avirons d'airain quand on nous a parlé de la guerre qui s'était allumée là-haut. C'est un pays qui jadis m'a donné de l'occupation , disais-je dans mon espérance ; et je vais voir mon bon tems revenu... ; mais r bah! tout est fini, sans profit pour moi... ; encore si l'on m'avait payé le peu de transports que j'ai faits d'après le marché passé avec certain munitionnaire , je ne me plaindrais presque pas !
l'ombre.
Je crois bien.
CARON
On n'a pourtant ici rien à craindre des enquêtes... ; mais je le crois : tout est fini ; on ne peut plus vivre en enfer. Mes droits sont méconnus , et ces enragés de grenadiers français n'ont-ils pas, l'autre jour, passé mon fleuve à la nage, en me disant que c'était la mode depuis la prise du Trocadero. Pluton n'a fait que rire de mes plaintes, et lés a dispensés de payer le péage.
l'ombre.
Passe-moi , et tu n'auras pas à«te plaindre de ma générosité!
CARON
Entrez vite ! et prenez garde de tomber. l'ombre.
Ce serait malheureux pour un héros : ne sommes-nous pas sur le fleuve d'oubli?
CARON
Vous n'avez rien à craindre. Une ombre surnage toujours ; il n'y a que les noms qui enfoncent, et j'en connais qui s'élèvent là-haut, et qui ici-bas feront de bien désespérans plongeons. Quel est le vôtre ? ( V ombre se nomme bas au nocher). Ah! diable, voilà un nom qui promettait pour nous plus qu'il n'a tenu !
l'ombre.
Parce que moi-même j'ai compté sans mon hôte!
CARON
Ou que votre hôte a compté sans vous?
l'ombre.
C'est vrai; et tout le monde ne joue pas les
cartes sur la table. J'agissais franchement. Ce n'est pas au moment de paraître devant le tribunal des enfers que je chercherai à m'abuser sur ma conduite. Le chemin que j'ai pris n'était ni louable, ni prudent, mais je l'ai suivi jusqu'au bout et sans arrière-pensée. J'ai trouvé le triomphe d'abord , mais après...
CAKON.
C'était une bonne capitulation qu'il fallait rencontrer pour couronner l'œuvre.
l'ombre.
Si j'avais voulu... , que de fois ne m'a-t-on pas dit : « Mon bon , mon honnête M. Riégo , allons , laissez-vous faire ! ne soyez pas plus récalcitrant que vos héroïques compagnons d'armes! des millions, en voulez-vous? Ne vous inquiétez pas... , c'est votre doux maître, que vous avez si loyalement servi , qui les paiera ! Ce n'est pas tout..., une transaction d'imitation avec la révolte et la perfidie viendra , en outre, si Dieu nous est en aide , passer l'éponge sur vos méfaits ; vous garderez votre titre de héros, si vous y tenez beaucoup ; vous serez membre de la chambre haute , car la chambre basse va s'im-
planter chez yous avec ses glorieux accompagnemens... » Je n'ai voulu rien entendre... ; qu'y faire ? j'étais fanatique !
CAR ON
C'est niais qu'il faut dire. Depuis que les états sont eri proie aux politiques ou aux habiles , c'est le plus sot rôle à jouer.
l'ombre.
Il faut plier pour leur être utiles... ; ils vous cassent sans cela. L'armée de la foi le prouye bien , et ils se sont débarrassés de son entêtement incommode avec une habileté... , dont nous avions la sottise de les remercier , nous autres révolutionnaires. Honneur à ces hommes neutres4 royaliste ou libérale , la fermeté les met aux champs. Il faut avec eux saluer tous les pouvoirs, voter avec tous les ministères, ne connaître de parti que celui des places , et crier par dessus les toits qu'on est habile parce qu'on est perfide, et prudent parce qu'on est lâche!
caron.
Etablis sur les ruines de tous les partis , ne s'appuyant sur rien, parce qu ils parviendront,
par leur gaucherie, leurs tâtonnemens, leur ingratitude et leurs lâches conseils, à porter l'incrédulité et l'indifférence dans le culte des plus nobles légitimités , ils étendront sur tout cette nuit de corruption, de doute et de honte qui les suit. Quand toutes les lumières seront éteintes, quand toutes les routes auront été effacées , quand la main pour laquelle ils travaillent se sera montrée telle quelle a toujours été , affreuse et sanglante , ils crieront vainement à l'aide, s'ils ne sont que sots, ou s'en viendront plus vainement encore demander, s'ils sont traîtres , le prix de ce qu'ils ont fait pour la barbarie, Tignorance et l'anarchie.
l'ombre.
Vous riez en annonçant de semblables calamités !
CARON
Je suis peut-être payé pour en pleurer !
Tout ce qui m'envoie ou doit m' envoyer de la besogne a mon approbation , et si vous saviez combien je suis ministériel!
l'ombre.
Il faut espérer cependant...
CARON
Oui , que les rois se réveilleront , n'est-ce pas ? qu'ils voudront bien regarder autour d'eux , et que la justice et 1 humanité... En attendant, dépêchons-nous! Entendez-vous toutes ces ombres plaintives qui m'appellent...? des vieillards, des femmes, des enfans ! ce sont des gens que m'expédie le cimetère des Osmanlis. Les braves gens ! Qu'il est heureux pour moi qu'ils ne soient pas assez murs pour tomber dans un petit système de fusion! Ils agissent, ils tuent, ils brûlent... ; les voisins regardent, attendent : l'enfer y trouve son profit, sans compter les espérances... Vive la politique !
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