‹ Madrid, ou, Observations sur les moeurs et usages des Espagnols au commencement du XIXe siècle, faisant suite à la Collection des moeurs françaises, anglaises, italiennes, etcChapitre 52 sur 53 · M I SC E L L A IN E À · texte numérisé non relu

M I SC E L L A IN E À

couragement aux légionnaires , vous tuez l'enthousiasme des prétoriens L'enthousiasme et

l'ambition , Marcellus! vous qui commandez une

armée , en feriez-vous fi , par hasard ?

Vous faites bien, CJéon, d'appeler à votre secours la roideur du corps , l'orgueil du geste , la froideur du visage, et de vous en faire un manteau bien imposant , pour qu'on n'aperçoive point

sous ses plis que vous n'êtes qu'un sot Que

votre bouche soit toujours close par un sourire dédaigneux , elle trahirait bientôt votre incognito ! Vos grands yeux n'ont d'autre expression que celle delà vanité.... Gardez-la, Cléon; sans elle, que diraient-ils? je vous le demande.

Est-ce un sot que Cléon? il a toujours réussi. Deux affaires qui perdirent et désolèrent une foule de braves gens , lui ont été un marche-pied pour s'élever aux honneurs et aux

grades Pourquoi pas? il y a tant d'espèces

de sots! Et les sots intrigans ne sont pas toujours des intrigans sots.

Le comte de *** sortait de l'appartement d'un nouveau général. « Je viens de lui faire mon compliment, dit-il à quelqu'un qu'il rencontra; qu'il me tarde d'être à Paris pour lui faire une

286 MISCELLÀNE A.

sottise! » Pensé, cela est vieux; mais dit, c'est assez neuf.

Il y a des complimens qui ressemblent à

des sottises J'aime encore moins F aigre-doux

dans les services.

Quand on jette les récompenses sans trop savoir à qui, ni pourquoi, elles tombent par terre ; on se crotte pour les ramasser : ceux qui n'ont rien sont éclaboussés, et personne n'est content.

J'avais écrit quelques pages sur les cloîtres en Espagne Je les ai brûlées , après avoir

lu ce qu'en dit un voyageur de nos jours:

« Les Espagnols ont presque tous une noblesse » de sentimens supérieure sans doute à la no- » blesse de naissance. On la prend souvent pour » de l'orgueil, parce qu'on s'est plu à nommer » ainsi la fierté dans les rangs où l'on est accou- » tumé à trouver de la bassesse. Nous ne pou- » vons souffrir qu'un muletier nous réponde , » qu'un paysan nous refuse ce que nous voulons » lui acheter, parce qu'il 4e garde pour sa fa- » mille ; nous sommes étonnés qu'imperturba- » blement attaché à ses habitudes , il ne fasse » aucun cas de nos cris et de notre colère , qu'il

» se croie autant que nous et nous le montre ; » mais si nous voyons dans cet homme, au lieu » de bassesse , des manières pleines de fierté et » de grandeur naturelle , au lieu -de l'intempé- » rance des autres peuples, une sobriété dont » nous ne serions pas capables, l'indifférence » aux aisances de la vie poussée jusqu'à l'aus- » térité des républiques anciennes et la vie des » camps dans les villages ; si nous observons en » lui, au lieu de la mauvaise foi, de l'instinct » du vol , de l'avidité , le désintéressement , la » loyauté , la fidélité ; au lieu de l'impudence , » la réserve et le respect; enfin, au lieu de » l'impiété , la foi fervente , nous ne serons point » surpris de voir des gens du peuple comprendre » les plaisirs de la solitude , les demander , les » choisir au prix des épreuves les plus fatigantes, » et se composer une existence tout-à-fait sim- » pie et sublime du travail et de la prière , de » la nature et du ciel! »

Qu'ajouter à ce passage plein de force et de

vérité? Le nom de l'auteur fanatique à qui

nous l'avons emprunté , c'est M. de Laborde!

Dans le déclin de la puissance des Arabes de l'Espagne, les poètes et les orateurs, ton-

288 MISC ELL AÎS EA.

chés des maux de la patrie , élevèrent leurs voix éloquentes pour apaiser les fatales querelles qui partageaient leurs concitoyens. Ils voulaient rallumer dans le coeur des Musulmans le zèle pour la religion, et les excitaient à se venger des outrages qu'ils recevaient tous les jours. Quelquefois , apostrophant les princes d'Espagne et ceux d'Afrique, ils s'efforçaient de les tirer de leur assoupissement , par le souvenir de leur antique valeur. Ils pleuraient et gémissaient ; ils redemandaient avec instance et Tolède et Valence , et Cordoue et Séville , et d'autres cités fameuses qui étaient tombées au pouvoir de l'ennemi.

Mais parmi les poètes qui déplorèrent les désastres de leur patrie , nul ne fit entendre des accens plus nobles et plus touebans qu'Àbou'lbékâ , fils de Saleh , de la ville de Ronda.

Je terminerai ma macédoine par cet échantillon de la poésie des Maures. Je dois cette traduction à la plume élégante et fidèle de M. Grangeret de Lagrange , l'un des savans membres de la société asiatique.

« Tout ce qui est parvenu à son plus haut période décroît. O homme! ne te laisse donc pas séduire par les charmes de la vie.

» Les choses humaines subissent de continuelles révolutions. Si la fortune te réjouit dans un tems , elle t'affligera dans un autre.

» Rien n'est stable dans cette demeure terrestre. L'homme peut-il rester toujours dans la même situation?

» La fortune , par un décret céleste , met en pièces les cuirasses contre lesquelles se sont émoussés les glaives et les lances.

» Où sont les monarques puissans du Yémen? où sont leurs couronnes et leurs diadèmes?

» Où est l'autorité que Schédâd a exercée dans Irem? où est le pouvoir que la race de Sâsân a étendu sur la Perse?

» Que sont devenus les trésors qu'a entassés l'orgueilleux Kâroun? que sont devenus Ad, Schédâd et Kahthân *?

» Un malheur qu'ils n'ont pu repousser est

* Les Musulmans disent que Kâroun ou Korè e'taitic plus riche et le plus orgueilleux des enfans d'Israël. Il refusa de payer la dime. En punition de son avarice , Dieu entr'onivrit la terre sous ses pas , et il fut englouti avec tous ses trésors. Ad et Schédâd sont d'anciens rois de l'Arabie. Kahthân est le père des Arabes purs et sans me'lange.

2 y O M ï SC E L L A N E A .

venu fondre sur eux ; ils ont péri , et leurs peuples ont subi le même sort.

» Et il en a été des royaumes et des rois comme de ces ombres vaines que l'homme voit pendant son sommeil.

» La fortune s'est tournée vers Darius, et il a été terrassé ; elle s'est dirigée vers Chosroès , et son palais lui a refusé un asile.

» Est-il des obstacles que la fortune ne surmonte? le règne de Salomon n'est-il point passé?

» Sans doute il y a des malheurs que l'on supporte, et dont on peut se consoler ; mais il n'y a pas de consolation pour le malheur qui vient de fondre sur l'islamisme.

» Un coup affreux, irrémédiable, a frappé l'Espagne; il a repenti jusqu'en Arabie, et le mont Ohod et le mont Thalân se sont écroulés.

» Demande maintenant à Valence ce qu est devenue Murcie? où trouver Xativa? où trouver Jaën *?

* Dans ces villes et dans les campagnes environnantes , il y avait des jardins délicieux, arroses par un grand nombre de canaux. Xativa était célèbre par ses agrémens. C étaiï dans cette ville que les Arabes fabriquaient leur plus beau papier.

MISCELLANEA. 2g C

y> Où trouver Cordoue , le séjour des talens ? où sont tous ces savans qui ont brillé dans son sein?

» Où trouver Séville et les délices qui l'environnent? où est son fleuve qui roule des eaux si pures , si abondantes, si délectables *?

» Villes superbes! vos fondemens sont les fermes soutiens des provinces. Àh! comment les provinces se soutiendront-elles , si les fondemens sont renversés?

* Les poètes et les historiens arabes ne parlent de Séville qu'avec enthousiasme ; ils comparent le fleuve qui l'arrose (le Guadalquivir , ou grand fleuve ) au Tigre, à TEuphrate et au Nil. Les habitans de Séville étaient renommés par leur esprit, leur politesse, leur enjouement et leur goût pour les plaisirs.

Dans l'original , Séville est appelée Emesse. Lorsque les Arabes firent la conquête de l'Espagne , ils donnèrent à quelques-unes des villes où ils s'établirent les noms des villes d'Orient qu'ils avaient quittées. Ainsi v Séville fut appelée Emesse par les Arabes venus d'Amesse; Grenade fut appelée Damas par ceux de Damas; Jaën fut appelée Kinesrin par ceux de Kinesrin; Malaca fut appelée Arden par ceux qui étaient venus des bords du Jourdain , nommé Arden en arabe. Les Arabes qui étaient venus de la Palestine, appelèrent Xérès , Palestine. Ceux qui étaient venus de M/sri ou çieux Kaire , donnèrent au pays de Tadmir (Murcie) , le nom- de Misr.

2Q2 MÏSCELLANEA.

» L'islamisme désolé verse des larmes amères sur nos contrées désertes et en proie aux infidèles.

» Nos mosquées sont transformées en des églises, et nous n'y voyons que des cloches et des croix *.

» Nos chaires et nos sanctuaires , quoique d'un bois dur et insensible , se couvrent de larmes , et gémissent sur nos malheurs **.

» Toi qui vis dans l'insouciance , tandis que la fortune te. donne des conseils , si tu es endormi, sache que la fortune est éveillée.

» Tu te promènes satisfait et exempt de soucis : ta patrie t'offre encore des charmes ; mais l'homme a-t-il une patrie après la perte de Séville?

» Ce dernier malheur a fait oublier tous les

* Le mot que je traduis par cloches est r/avak/s , pluriel de nàhous. Le nakous était une grosse pièce de bois que les chrétiens frappaient avec une autre moins forte, nommée wobil , peur avertir les fidèles de l'heure de la . prière.

Chez tous les peuples et dans tous les âges, la poésie a été en droit de donner du sentiment aux objets les plus insensibles. Virgile a dit dans l'épisode de la mort de

C ésn r :

Et mœstum iUarrymat templis ebur, œraqve sudant.

M1SCELLANEA. 2g3

autres ; et la longueur du tems ne pourra pas en effacer le souvenir.

» .0 vous qui montez des coursiers effilés , ardens , et qui , dans les champs où l'épée exerce ses fureurs , volent comme des aigles ;

» 0 vous dont les mains sont armées des glaives acérés de Flnde, qui, dans de noirs tourbillons de poudre , brillent comme des feux;

» O vous qui par delà la mer coulez des jours tranquilles et sereins ; vous qui trouvez dans vos demeures la gloire et la puissance,

» N'auriez-vous pas appris des nouvelles des habitans de l'Espagne? et pourtant des messagers sont partis pour vous instruire de leurs souffrances.

» Sans cesse ils implorent votre secours 9 et cependant on les massacre , on les traîne en captivité. Quoi! pas un seul homme ne se lève pour les défendre!

» Que signifie cette division parmi les Musulmans? Eh quoi! vous , adorateurs de Dieu, n'êtes-vous pas tous frères?

» Ne s'élèvera-t-il pas au milieu de vous quelques ames fières, généreuses, intrépides? n'arrivera-t-il pas des guerriers pour secourir et venger la religion?

2g4 MISCELL AN E A.

» Les habitans de l'Espagne sont couverts d'ignominie, eux qui naguère étaient dans un état florissant et glorieux.

» Hier ils étaient rois dans leurs demeures ; aujourd'hui ils sont esclaves dans les pays de l'incrédulité.

» Ah ! si tu eusses vu couler leurs larmes au moment où ils ont été vendus , ce spectacle t'aurait pénétré de douleur, et ta raison se serait égarée.

» Si tu les voyais consternés, errans, sans assistance , et couverts des vêtemens qui attestent leur honteux esclavage !

» O Dieu! faut-il qu'une montagne soit posée entre la mère et ses enfans! faut-il que les ames soient séparées des corps !

» Et ces jeunes filles aussi belles que le soleil lorsqu'à son lever , il répand le corail et le rubis ,

» O douleur! le barbare les entraîne, malgré elles , pour les condamner à des emplois humilians ; et leurs yeux sont baignés de pleurs , et leurs sens sont troublés.

» Ah! qu à ce spectacle cruel nos cœurs se fondent de douleur, s'il y a encore dans nos cœurs un reste d'islamisme et de foi! »

N° lui. — 28 juin 1824.

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Adieu! vivez eu paix!

Boilexo.

Dicere vcrum quid vetat?

Hou.

Pourquoi ne pas dire ia vérité' .... en partant?

Me voici , non sans y avoir souvent songé , à la fin de mon séjour en Espagne et des pages de mon livre. L'ordre est donné : demain, à quatre heures, on sonne à cheval... ; nous partons!

Tout est prêt. La commode est vide , le porte manteau plein. Le vent de la fenêtre ouverte fait voler dans ma chambre les feuilles déchirées d'un papier inutile , et la peau de houe que gonfle le vin de la Manche , attend près de mon sabre et de mes pistolets.

2$6 LE DÉPAKÏ.

Ma peau de bouc ne sera point de trop dans ce voyage. Cent lieues en Espagne , dans le mois de juillet! La France est au bout, et quand il soufflera quelque zéphyr, l'idée qu'il en vient nous le rendra délicieux.

J'ai mon encrier comme en partant, uncrayonr du papier. J'écrirai ce que je verrai : ce sera le passe-tems du bivouac. Nous suivons une route que je ne connais point jusqu'à Burgos. Nous n'avons fait que traverser cette ville. J'ai entendu citer sa cathédrale ; c'est là qu'on trouve

le tombeau du Cid Il y aurait malheur si

un soldat et un chrétien passait sans inspiration devant une vieille église et l'urne d'un héros.

Des ruines et des tombeaux! voilà toute l'Espagne dans ce moment. Mais ces ruines sont surmontées de la croix qui ne tombera pas ! mais ces tombeaux sont foulés par des hommes dont le cœur est tout plein des souvenirs de leurs morts glorieux. Ils se découvrent en passant devant ces marbres froids ; ils écoutent s'ils n'entendront point la voix légitime qui doit leur dire de suivre leurs exemples , et les tirer de leur léthargie. Tout se tait ; ils s'enfoncent dans leurs

rochers arides. Ils ont des souvenirs , et gardent l'espérance !

Un grand écrivain a parlé de cette éternité de Rome que le ciel semble avoir léguée au pays qui donna Trajan au monde ; mais quelle nation , en effet , eût résisté aux malheurs , aux séductions qui, de nos jours, se remplacent avec tant d'assiduité et d'acharnement pour la désolation ou la perte de ce peuple ?

Que lui a-t-il manqué dans le cours de ses infortunes , et quel effet ces infortunes ont-elles produit sur lui? Troublé par les querelles domestiques et l'exemple de ses maîtres , livré par la bassesse en crédit aux chaînes de l'homme qui posséda le mieux l'art de se servir de l'une et de river les autres , assailli par le génie des révolutions, déchiré par la guerre civile, ruiné et scandalisé deux fois par ceux qui vinrent de deux pays différens lui tendre une main qu'il croyait généreuse, et qui n'était qu'intéressée, il est encore debout. Ses usages , ses goûts , ses affections sont les mêmes ; son caractère n'a point changé. Sa résignation seulement est devenue plus sombre : il prévoit qu'elle aura du

tems à s'exercer, et l'inconcevable conduite de ses voisins lui prouve qu'on n'épargnera rien pour lui faciliter la pratique de cette vertu. Il ne peut plus compter que sur lui pour s'arracher à l'infortune : toutes ses idées se concentrent sur le moyen à employer. Qu'on le lui présente tel qu'il doit être , monarchique , religieux , digne enfin de ces vieux chrétiens , et l'on verra si l'Espagne a été bien jugée par ceux qui s'imaginent qu'on peut en faire ce que l'on veut , voire même une pâture aux faiseurs -et aux imitateurs de chartes à l'anglaise.

Avant d'être chrétiens , les Gaulois criaient : Malheur aux vaincus ! Les Français doivent s'étonner d'entend;*e ce cri dans la bouche des hommes qui long-tems ont refusé de combattre, et qui se présentent quand on a vaincu malgré eux î Et à qui adressent-ils si fièrement cette parole , dont l'exigeance sauva peut-être le Capitole ?.... À ceux qu'ils devraient aider, secourir, protéger : c'est l'Espagne monarchique, c'est l'Espagne , non plus gouvernée par des corfès , trop entêtés pour eux, mais bien par son roi et ses vieilles institutions , qu'ils harcèlent , qu'ils tour-

mentent de méticuleuses et impolitiques vexations. S'ils ont triomphé , ce n'est que par elle , et c'est contre elle que tendent tous les efforts de leur habile et généreuse politique. La hache révolutionnaire suivait nos armées dans un teins d'exécrable mémoire ; les baïonnettes de nos grenadiers fraient aujourd'hui la route à un petit jeu de bascule sur roulettes que font mouvoir, pour le bonheur et l'édification des peuples , l'injustice et l'ingratitude. Les hommes qui sont à la tête des affaires en Espagne ont fait , à ce qu'il paraît , leurs cours de politique en France. Us étaient à bonne école, et que leurs maîtres doivent être

fiers de semblables écoliers ! Us ne sauraient

mettre le pied ailleurs que sur leurs traces *. L'abondance inutile et fatigante des mesures contre des hommes qui maintenant ne demandent que l'oubli et le repos, l'impunité des grands coupables , Fessai du désarmement des royalistes , les calomnies inventées contre eux, tout enfin , jusqu'à la conspiration des bords de l'eau , tout a eu ici une seconde édition Je ne sais s'il

* Se rappeler la date de l'article.

3oo LE DÉPART.

en sera de même des autres turpitudes qui ont affligé nos regards , mais franchement il est tems pour tout le monde d'arrêter la traduction de ce pitoyable ouvrage ; car la fin pourrait arriver plus brusquement qu'on ne pense.

Croire que les affaires puissent aller long-tems ainsi , serait un rare et dangereux aveuglement ; mais ce serait une bien criminelle finesse d'agir avec connaissance de cause , et d'amener par ce système conseillé une catastrophe qui légitimerait les oppositions des hommes qui veulent faire croire à leur infaillibilité. Sots ou médians , ils

ne réussiront pas Non, les fausses doctrines

ne prévaudront point dans la patrie de la reine

Blanche , de la mère de notre saint roi * Les

efforts des révolutionnaires à sabres et à bonnet rouge sont venus se briser contre ce dernier boulevart de la chrétienté ; il en sera de même des tentatives anti - monarchiques de nos hommes d'état , qui se font si niaisement les continuateurs des premiers.

Je ne me plais guère au métier de politique çt

* M. de Chateaubriand, Consenaieur , tom. VI r LXXie livraison; de V Espagne.

LE DEPART. 3oi

de censeur. J'ai une disposition toute particulière à ne voir que le bien dans les affaires publiques , mais dans celles-ci, malgré moi, je n'y vois que du mal , et je le dis , parce que ce mal ne se fait

pas sans que la France en souffre La moindre

de ses conséquences est la perte immédiate ou prochaine des avantages qu'elle pouvait retirer de son intercession armée dans les affaires de la péninsule.

D'ailleurs , ma conscience m'ordonne , en parlant d'un peuple aussi estimable et aussi mal jugé , d'élever contre le système qui accroît ses angoisses , et qui peut amener d'affreuses secousses et de nouveaux bouleversemens , une voix qui, par cela même qu'elle dit la vérité, sera aussi peu écoutée que celle de ses autres défenseurs plus connus et plus éloquens.

29 juin.

Nous sommes partis ce matin , et voici le soir de la première étape. C'est l'heure où chacun de nous retrouvait son logement à Madrid. Pendant un an , on a le tems de prendre des habitudes A la ville , plus d'une maison est triste

maintenant , et Ton trouve autour de plus d'une lampe du soir une place vide qu'on ne regarde pas sans soupirer

Et moi aussi, je le crois , j'ai été regretté !.... Le petit Alonzo , dans les bras de sa mère rêveuse , demande quand reviendra son vieux dragon , dont il aimait tant le grand sabre et le casque qui lui tombait jusque sous le menton , quand il l'essayait sur sa tête. L'aïeule songe peut-être à la relique qu elle a donnée au voyageur qui partait « Pourvu qu'il la porte toujours , dit-elle, et je suis bien sûre qu'il arrivera dans sa patrie sans malenc outre , et qu'il y trouvera ses parens pleins de joie et de santé. »

Et Maria..., ma jolie Maria, prie-t-elle pour celui qui lui doit un doux souvenir , et qui, malgré les joies du départ , a essuyé , en prononçant son nom , une larme , quand , en se retournant sur la route , il n'a plus vu Madrid ?

Adieu, Madrid ! je me rappellerai toujours l'année que j'ai passée en Espagne! J'aurais pu l'employer plus mal ; c'est un tems qui m'a servi à découvrir des hommes à estimer , et bien des jugemens tranchans et capables sur ces mêmes hommes , à casser philanthropiquement.

LE DÉPART. 3o3

Je sors d'Espagne avec le souvenir d'un peuple estimable qui n'est pas compris par tous les étrangers , parce que le manque d'amabiiité et de bonheur est un défaut que bien des hommes ne pardonnent pas, et parce que ce n'est point au milieu des ronces et des débris , et sous des voûtes toutes prêtes à s'enfoncer, qu'on s'arrête pour juger une statue.

Je sors d'Espagne avec l'idée que j'ai toujours , eue , que la religion chrétienne , avec tout le mélange de mal et de ridicule que les hommes .y peuvent introduire , est encore le seul lien des sociétés.

Je sors d'Espagne, enfin, avec l'espérance et le désir bien sincère de la voir un jour, libre et heureuse , se relever sous le sceptre de son

roi Ce roi est un Bourbon! C'est un Bourbon

aussi, ce nouveau Duguesclin, vengeur d'une nouvelle Blanche, et qui jeta son épée dans la balance qui pèse le sort des rois et de leurs rivaux. Le roi Bourbon, conseillé par d'autres hommes que par ceux qui , jusqu'à la fin , ont tendu la main à ses ennemis , qui, tous les jours encore, l'obsèdent de demandes injustes et de prétentions fatigantes, généreusement replacé

3o4 LE DÉPART.

sur son trône, n'imitera point à demi cette noble générosité , parce que ceux de sa race n'ont jamais fermé Poreille à la voix de la vérité , quand on lui choisit de dignes interprètes , et qu'ils veulent être libres et puissans pour rendre le peuple heureux et libre. Le Bourbon libérateur voudra que son ouvrage soit dignement

achevé Lui qui redressa les lis aux champs

de l'Andalousie , ne laissera point flétrir et tourmenter leurs boutons qu'il a protégés. Les rapprochant des lis de France , il donnera par cette union une force nouvelle à ces deux glorieux rameaux, sortis de la même tige , parce que

l'épée de ceux de sa race ne s'est jamais tirée que pour le triomphe de la patrie, de la légitimité , de la justice , et non pour le succès de l'ambition, de l'intrigue et de la cupidité!

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