‹ Madrid, ou, Observations sur les moeurs et usages des Espagnols au commencement du XIXe siècle, faisant suite à la Collection des moeurs françaises, anglaises, italiennes, etcChapitre 9 sur 53 · BOILEAU · texte numérisé non relu

BOILEAU

« Ce n'est point à Madrid qu'il faut observer les mœurs espagnoles J » a dit un voyageur dont le livre, d'ailleurs très -recommandable , doit être consulté par ceux qui veulent visiter avec fruit le pays où le sort les a menés. De quel point chercherons -nous à les examiner? Chaque province sera donc le sujet d'un livre nouveau? car les différens peuples qui ont dominé l'Espagne , les différentes souverainetés qui l'ont partagée après l'expulsion des Maures, ont laissé à cha-

* une de ses provinces des usages , des coutumes , des caractères qui n7ont rien de commun entre eux. La capitale étant un point de réunion pour toutes ces différences , doit, ce me semble, dans les modes , dans les usages de ses habitans , of- . frir à l'observateur quelque chose de complet et de satisfaisant. Le séjour des étrangers , allezvous dire, l'influence de leurs mœurs, empêchent que le tableau n'ait ici toute son originalité : c'est, comme le dirait Yorik , une médaille qui, par le frottement, a perdu toutes ses aspérités caractéristiques. J'en conviens : les lignes et les contours des figures seront moins prononcés qu'ailleurs , mais l'orgueil national , mais leur éloignement pour tout ce qui ne vient pas d'eux , empêcheront bien ces lignes et ces contours de s'effacer totalement.

L'on observe dans la rue aussi bien qur'ailleurs r mais j'aime autant avoir mon observatoire

dans une chambre tranquille et commode

C'est la première chose à demander quand on est fatigué , et mon premier soin, à Madrid, fut de me procurer un logement.

La maison de ville est grande , mais son ar-

chitecture n'a rien de bien remarquable. Le por trait du roi était exposé là avec plus de pompe qu'ailleurs. Il occupait le balcon doré qui donne sur la rue. Deux gardes-du-corps espagnols , le sabre en main, faisaient faction de chaque côté.

Mon domestique tient mon cheval à la porte ; mon sabre traîne sur les degrés de l'escalier , et me voici dans la grande salle , au milieu des demandeurs et des réclamans.

Je m'approchai d'un homme assis sur un banc, en attendant son tour; il me fit une place en forçant son voisin d'appuyer à gauche; je me

plaçai sans façon : il m'offrit du tabac Yorik

aurait encore dit : « Voilà quelqu'un qui serait bien aise de causer avec moi ! »

C'était un petit homme au teint brun, à l'œil vif, comme l'ont presque tous les habitans de Madrid ; mais il n'y avait rien d'espagnol dans l'air ouvert et liant qu'il mit de suite dans ses rapports avec moi. Ses compatriotes sont avec les étrangers d'une froideur qui repousse ; ils ne se livrent qu'avec peine ; il y a en eux une défiance qui se retrouve dans l'extérieur et dans l'intérieur de leurs maisons , et qui prouve que ce

peuple a l'habitude du malheur. La ressemblance d'opinion avec les uns , le service que nous rendons aux autres , en les arrachant aux dangers des réactions , diminuent cette froideur et abrègent cette réserve ; mais il est bien facile encore de les remarquer au milieu de cet empressement de circonstance.

Un long séjour en Italie , où les démonstrations d'amitié coûtent si peu , un royalisme d'autant plus vif qu'il .avait été long-tems réprimé , et qu'il avait quelque chose d'humain, je veux dire d'intéressé , faisaient que don Juan Garrulea (je sus en moins de rien et son nom et son histoire), déposant la fierté castillane, s'humanisait si volontiers.

Il se mettait à la portée de mon ignorance dans la langue espagnole , grâce à des mots français , italiens , espagnols qui faisaient , dans leur ensemble , le plus singulier des dialectes. Je l'entendais, c'était beaucoup pour moi ; je ne pouvais lui répondre , c'était peu pour lui ; car le senor don Juan Garrulea , encore différent en cela de ses compatriotes, qui ordinairement parlent peu , était de ces machines à répétition qu'un

mouvement de pouce fait aller jusqu'au dernier son : il était long à venir chez lui. Aussi je sus d'abord ses aventures. Tapissier du roi Charles IV, il avait suivi cet excellent prince à Rome ; il ne l'avait jamais quitté , et ce fut lui qui drapa, me dit-il , la voiture funèbre qui ramena ses restes à Madrid. Je sentis que je n'étais pas au bout de la description , et l'interrompant juste au sixième cheval , je lui demandai , tant bien que mal , quelles étaient toutes ces personnes qui entouraient le secrétaire du corrégidor. « Ce sont des réclamations qu'elles présentent , me répondit-il. Ce monsieur qui porte un si petit chapeau avec une si grande cocarde et des glands si pompeusement épais , c'est un officier supérieur qui doit tous ses grades , toutes ses croix au roi. Bien portant , gai et alerte aux jours du bonheur , il fallait voir comme le trot de son cheval faisait sauter noblement son embonpoint , ses galons et

ses croix les jours de revue ou de gala Mais

le pauvre homme ! qu'il est changé depuis que nous ne sommes plus en paix! II avait la goutte au moment de l'insurrection de Cadix , une entorse la veille du 7 juillet, une fluxion au départ

de notre aimé souverain , et il vient prévenir que le prochain accouchement de sa femme le privera du plaisir de recevoir l'un de nos braves alliés. Cet autre , qui salue tout bas , qui rit toujours , et qui s'avance avec un large ruban blanc au bras , s'étonne qu'on ne lui ait pas encore envoyé un colonel et sa suite. Zayas , hier , logeait chez lui ; il céda, dans les tems, le lit de la marquise au tambour-major de Joseph. Napoléoniste, constitutionnel , royaliste , il a dans sa poche un mémoire qu'il va présenter au prince français pour l'engager à se faire roi d'Espagne , et à augmenter les gentilshommes de la chambre. Ce vieillard , de mauvaise humeur , vient déclarer qu'il part ce soir , et qu'il ne pourra loger. La jeune senora qu'il vient d'épouser lui a dit ce matin qu'elle avait vu toute la nuit l'enfant qu'il espère , et qu'elle doit lui donner , en habit de cuirassier de la garde. Cette petite bonne qui s'approche , et qui parle bas à l'oreille du secrétaire , assure que sa maîtresse est toute prête à bien recevoir un officier français , et , pour sa part, elle rappelle au buraliste qu'il y a une chambre de domestique. Celui-là , avant-hier ,

jurait , la main sur un bol de punch , au café de la Fontana di oro , qu'il ne verrait jamais les Français , et que , plutôt de supporter l'aspect de ces uniformes odieux , il irait Il vient demander deux officiers pour sa part , et il offre le rez-de-chaussée de sa maison pour en faire un corps-de-garde de gendarmerie. Le peuple qui vient de passer sous ses fenêtres en criant : A bas les noirs ! a tout à coup changé son antipathie patriotique. Et vous , s'écria-t-il tout à coup en changeant le sujet de la conversation, n'êtesvous pas ici pour vous faire loger?... Je vais vous procurer un billet de logement dont vous serez satisfait. »

Il se leva sans attendre mes remercîmens. « Dona Ceasilla, dit-il en revenant un billet à la main , demeure calle de los Preciasos ; elle sera enchantée de vous recevoir , surtout quand vous lui aurez dit que celui qui vous envoie est son très-honoré beau-frère don Juan Garrulea. Nous nous querellons quelquefois ensemble, parce

que N'importe , c'est , du reste , la meilleure

femme du monde... Vous verrez... Demain j'aurai de vos nouvelles. »

LE BILLET DE LOGEMENT. 3g

J'ai salué et remercié mon officier du palais , c'est ainsi que s'intitule l'obligeant ex-tapissier, et , suivi de mon écuyer , je cherche l'adresse indiquée. La rue se trouve facilement ; il n'en est pas de même pour le numéro. Le même se présente deux ou trois fois dans la même calle , et c'est la manzana qu'il faut consulter : on appelle ainsi la réunion des maisons comprises entre deux rues. Les gens de boutiques et les hommes du peuple sont assez complaisans pour vous mettre en bon chemin ; mais leur lenteur naturelle est désolante dans ces renseignemens. Il faut qu'ils lisent deux ou trois fois votre billet , et qu'ils le fassent passer entre les mains de leurs voisins avant de vous dire , et cela arrive souvent , qu'ils ne savent ce que vous leur demandez.

J'ai cependant trouvé la maison qu'habite dona Ceasilla. Quarto principal, c'est au premier étage ; je monte ; je tire le cordon d'une sonnette ; on se fait long-tems attendre... enfin le guichet d'usage s'entr'ouvre ; une vieille femme m'observe à travers la grille de fer qui le défend, et je suis admis, C'est une femme de chambre qui me reçoit.

Deux dames étaient assises sur le canapé du

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salon , et causaient en agitant leur éventail. On se leva à peine quand je parus. Je présente mon billet ; on le lit d'une façon assez aimable ; et je devine que deux ou trois phrases que Ton m'adresse signifient que l'on est enchanté de me recevoir. La vieille , je le devine aussi i reçoit la mission de me guider dans l'appartement qui m'est destiné ; je la suis , et deux ou trois mouvemens gracieux de l'éventail accueillent mon salut militaire.

La femme de chambre revint bientôt apprendre à ces dames que la chambre convenait au voyageur. Cette chambre est comme toutes celles que j'ai vues à Madrid. Le plafond est élevé ; les fenêtres ont toute la hauteur de l'appartement ; elles s'ouvrent sur des balcons larges de deux pieds , en saillie sur la rue. Des volets intérieurs , une jalousie , et une toile extérieure qui flotte au gré du vent , ou que l'on fixe à la garde du balcon , vous protègent contre la chaleur et la lumière trop vives du milieu du jour. Les murs sont blancs ; quelques tableaux de saints décorent leur nudité. Une table recouverte d'une tapisserie , quelques chaises , un ca~

LE BILLET DE LOGEMENT. ifl

napé de bois de noyer , dont le dos est à jour , un tapis en nattes de jonc , un lit dont les trois matelas, durs et plats, portent sur un fond de planches , un lit sans traversin , et dont la tète exhaussée par deux petits oreillers tout courts..., voici l'ameublement de ma chambre , et je suis logé aussi pompeusement que qui que ce soit à Madrid.

Le salon de dona Ceasilla n'a pas d'autres ornemens. Cependant j'ai remarqué dans cette pièce , ainsi que dans les salles principales des maisons espagnoles , un grand tableau représentant la sabte Vierge , des plaques en métal poli ou en glaces , comme on en voit dans quelques cafés de France , avec des branches destinées à supporter des bougies; j'y ai vu, de plus, un lustre en verre blanc imitant le cristal.

A midi , on enlève , dans les chambres à coucher, les draps et les couvertures du lit ; les matelas restent avec les oreillers. Ce changement est fait pour faciliter la sieste. Quand la fraîcheur du soir arrive , rien ne s'oppose à son entrée dans les

maisons ; les volets , les fenêtres sont ouverts ;

les toiles du balcon flottent en liberté , et aug-

mentent encore le mouvement de l'air dans l'appartement. Tout est strictement fermé dans la nuit. On craint les voleurs à Madrid , et surtout le vent froid et malsain qui souffle des montagnes, et qui , lorsqu'on ne s'en défend point , vous apporte des maladies terribles.

C'est de mon lit , dont j'ai voulu éprouver la dureté , que je fais toutes ces remarques. Il fait si chaud ! je suis si las! c'est l'heure de la sieste. Je veux rendre hommage aux coutumes espagnoles. Jolicœur , qui défait mon porte-manteau le plus doucement possible , me réveillera à l'heure du diner. Je dors.

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N° VI. — i5 juin 1823.

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Suivez-moi ; je vous ferai connaître ?<laclrid.

Lesage.

J'aime le verbe flâner et ses dérivés. Comment exprimait-on autrefois cette curiosité errante qui vous pousse de rue en rue , cette contemplation innocente qui vous arrête à chaque boutique ? Quel mot pouvait mieux peindre la nonchalance de la démarche , la bonhomie des amusemens ? muser et musard ne sont pas mal ; mais on peut muser dans sa chambre ; on ne flâne que dans les rues.

Les Espagnols, que je sache, n'ont point de mot pour rendre celui-là. Ils sont oisifs , lents ,

paresseux ; mais ils ne sont point flâneurs. La chaleur de leur climat, le mauvais pavé de leurs rues , feraient bientôt une fatigue de cet heureux passe-tems ; la triste uniformité de leurs maisons, de leurs costumes , de leurs boutiques , en feraient bientôt un ennui. La condition de flâneur n'est compatible qu'avec ia variété d'une ville grande et bruyante. On peut flâner trois ou quatre jours à Madrid ; mais ensuite il faut chercher une autre manière de tuer le tems.

Employons les premiers jours de notre séjour ici à flâner... Suivez-moi , et je ioi/s ferai connaître Madrid!

ï>ous commencerons notre promenade à la porte de Funcaral. C'est par là que l'on entre en venant de France.

Il est quatre heures du soir ; laissons passer cette voiture poudreuse aux six places et aux six mules. Elle est d'une forme qui rappelle nos diligences. C'est la voiture de Bayonne.

Voyez à la portière cette grosse figure qui se renfroigne sous un bonnet de soie noire. C'est celle de quelque doux fournisseur qui veut voir si l'on peut, ici faire honnêtement* ses affaires...

LES BUES DE MADRID. 4^ Laissez-le! il vient en diligence; il dira peut-être en s'en allant : « Ma berline ou ma chaise de poste. » En attendant , il peste contre l'Espagne et ses habitans ; il les a jugés ; il ne connaît point la langue ; il ne les a vus qu'en courant dans la malle : qu'importe ? il n'a pas mangé un biftek passable en route,; Madrid, dont il ne fait qu'apercevoir les clochers , ne vaut pas , selon lui , Saint- Germain ; et lui , fournisseur énorme . s'est déjà récrié , en voyant passer un pauvre capucin, sur l'inutilité et l'embonpoint dès moines.

C'est un jeune officier en bonnet de police qui regarde par l'autre portière , en retroussant ses moustaches. Il cherche des yeux les femmes de Madrid si vantées. Il s'indigne d'arriver après les autres Qu'il se console, les myrtes ici fleurissent en tout tems ; quant aux lauriers f on lui en réserve. C'est un officier d'état-major. S'il le faut , on fera pour lui seul un bulletin.

On voit Madrid d'assez loin sur la route de France. Il serait difficile de compter les flèches , les dômes , les tours qui s'élèvent de toutes les parties de la ville. Ce ne sont plus les pointes de nos monumens religieux. Il y a dans ces constructions quelque chose de mauresque. Sans la

croix qui les domine , on les prendrait pour \e> minarets d une ville asiatique. Ce n'est point le seul souvenir qu'ait laissé de son passage ce peuple qui s'indignait parce que terre manquent à la loi du prophète.

Les entrées de Madrid sont assez remarquables. Du coté de France , vous passez , sans aucune espèce de transition de faubourgs, de jardins ou de maisons de plaisance , d'une campagne toute nue et toute aride dans la ville. On aperçoit à droite un bâtiment blanc avec une croix noire à la porte... C'est l'entrée d'un cimetière. V cet aspect , le voyageur , à la fin de sa course , pense , malgré lui , au but de cet autre voyage qu'il a commencé sans trop savoir pourquoi , et il a devant les veux la preuve qu'il peut se terminer là comme ailleurs.

Les portes de Madrid sont élégantes. La porte d'Alcala est un beau monument . quoiqu'elle soit d'un tems où l'architecture dégénérait en Espagne : celle que l'on construit à présent devant le pont de Tolède promet de l'égaler.

Il y a 5o6 rues à Madrid. Elles sont généralement droites et larges. Le pave est pointu et glissant : mais les gens à pied trouvent de cha-

que côté des trottoirs. Les coups de coude , les discussions souvent vives qui s'élèvent sur la cession de la droite , ou les dérangemens volontaires et galans à l'aspect d'une femme qui de loin vous paraît jolie sous son voile noir, prouvent leur trop peu de largeur

Les maisons sont élevées , et leurs trois ou quatre étages sont garnis de fenêtres et de balcons aux rideaux flottans. Toutes les fenêtres d'en bas sont défendues par des barreaux de fer très-rapprochés , et l'entrée du logis, ordinairement, n'a rien de bien séduisant. D'un côté pendent les vieilles bottes de quelque savetier qui tient, dans le jour , sa boutique et sa gaieté abritées sous ce passage; de l'autre, c'est un tas ..d'ordures qui s'amoncèle sous les paniers des domestiques de tous les ménages contenus dans la maison. Dans le fond , un escalier lève , en tournant brusquement, ses marches inégales et trèsobscures, et le voisinage du mur que cherche votre prudence , joue parfois un tour fâcheux à votre habit. Je n'ai trouvé de portiers que dans les plus riches hôtels ; les autres maisons s'en passent ; et , le soir , vous entendez , au nombre de coups de marteau qui retentissent sur la porte

d'entrée, quel étage occupe celui qui rentre. La manière dont ils frappent pour se faire ouvrir vous donne bien d'autres connaissances. J'ai deviné les goûts , les habitudes , les affections de mes voisins à ce bruit qui se répète régulièrement tous les soirs. Il y a de l'inégalité , beaucoup d'inégalité dans le caractère de l'habitant du second qui rentre si tard. Cette nuit , ses coups sont brusques, bruyans ; hier, ils étaient posés , séparés , triomphans... C'est un joueur ; je l'ai deviné ; et , en effet , j'ai vu don Julian au prochain monté. Il y a de l'embarras , et une espèce de regret dans la manière dont on informe le troisième que quelqu'un attend à la porte....: c'est un mari qui rentre auprès de sa chère moitié. On frappe souvent , dans la nuit , un coup bruyant à la porte voisine : on vient chercher don Porfia , le médecin en renom qui demeure au premier étage.... ; c'est le coup de grâce de quelque malade. Quand le vieux docteur revient , j'ai remarqué que, malgré sa toux et l'air froid de la nuit, il est obligé de répéter deux ou trois fois son avertissement. Sa jeune femme prend pourtant bien soin de lui ! Il faudra que je demande la raison de ces retards inexplicables à

LES RUES DE MADRID. 49 un jeune sous-lieutenant de chasseurs qui loge dans cette maison.

Si le logement du médecin est au premier, le chirurgien , allongeant son titre de celui de barbier , habite modestement le rez-de-chaussée , et l'éclat des deux plats à barbe qui se balancent au dessus de sa porte , annonce assez qu'il compte plus , pour vivre , sur le rasoir que sur la lancette. Je ne parlerai pas de leur dextérité avec ce dernier instrument , mais j'applaudirai de bon cœur à la légèreté incroyable avec laquelle ils promènent sur votre menton la lame qui le rajeunit

Propres dans leur costume , élégans dans leurs manières , diseurs malins et nouvellistes , grands frotteurs de cordes de guitare, ils donnent au gai personnage que Beaumarchais mit sur notre scène , une vérité que n'y ont point les Crispin , les Scapin, et les autres surannés intrigans d'antichambre.

Du chirurgien passons à l'apothicaire. Personne n'entre dans sa boutique. Vous frappez à une porte vitrée , et vous demandez , et vous recevez, et vous payez ,f$ar un carreau qui s'ouvre, la drogue ou la potion qu'on prépara dans une i. 3

5o LES KtTES DE MADRID.

officine qui m'a toujours semblé très-proprement

tenue.

Une taverne est à côté. Ce n'est pas mal de trouver le plaisir voisin de la peine , et la guérison des maux du corps à côté de l'oubli des peines de l'esprit. Les Espagnols boivent peu à la fois , mais souvent , et les tavernes sont trèscommunes dans les rues de Madrid. Toutes se ressemblent. Au dessous d'une vingtaine de pots accrochés au mur par leurs anses , vous apercevez un comptoir qui souvent cache deux ou trois peaux de bouc énormes qui , couchées par terre , contiennent le vino linto de la Mancha , et qui servent à remplir la mesure que la dame du lieu , ordinairement grosse et vieille , vous apporte avec un sourire gracieux. Le soir une lampe de cuivre , suspendue au plancher , éclaire avec ses quatre becs ce réduit ch^r aux buveurs. Dans le fond , un rideau retroussé élégamment vous découvre un autre lieu éclairé et garai de tables , ainsi que la première pièce; c'est , je crois, ce qu'on peut appeler un cabinet particulier. La draperie tombe en cas de besoin , et quelquefois à travers le désordre de sas plis , lorsque le vent l'éloigné un peu de la porte qu'elle voile, vous

LES RUES DE MADRID. 5l

apercevez une mantille chiffonnée , ou un bras bien rond et bien blanc qui s'avance vers le quartillo * entamé... L'Amour partout est frère de Bacchus , et l'on voit \ malgré la légèreté du voile dont il se couvre dans les tavernes de Madrid , qu'il est là , comme ailleurs , proche parent du Mystère. Le soir, les tables se garnissent de consommateurs. La fumée des cigares s'élève, et fait disparaître le comptoir et sa divinité dans un nuage odorant. La danse joint quelquefois l'ivresse de ses pas , et de ses mouvemens plus que voluptueux , à l'ivresse qu'on tcpuve dans les pots et remplis et vidés. La guitare , les chants trainans qu'elle accompagne , les éclats de rire qui s'élèvent de tous les coins de la table, le bruit des castagnettes et des pieds des danseurs qui , à la fin de chaque couplet de la chanteuse, tombent et s'arrêtent avec une précision extraordinaire , se mêlent aux propos et au jurement expressif des buveurs... Ce mot , qui a une force toute particulière dans la bouche d'un Castillan , n'est point seulement consacré à la colère , il est

* Le nom de la mesure que Ton sert dans les taveraes.

aussi une exclamation d'amour, de plaisir et d'admiration.

Il y a des hommes du peuple qui , sans respect pour les oreilles chastes, le placent avec beaucoup d'originalité à chaque phrase de leurs discours.

Tandis qu'on rit , qu'on jure et qu'on danse dans la taverne , le café ( Botileria ) se remplit de dames , de galans cavaliers qui reviennent de la promenade. Les femmes du commun , que l'on distingue à leur mantille de soie , prennent ordinairement du lait glacé qu'on leur sert dans de grands verres , saupoudré de cannelle et accompagné de massepains ou de gaufres. Les glaces et les sorbets sont délicatement effleurés par des élégantes dont la poussière du Prado couvre encore le voile et la rose qui parent leurs cheveux ; et des jeunes gens à côté d'elles vident une bouteille de bière dans un bol de terre blanche où déjà l'on a versé un verre de limonade à la glace. Cette boisson est très-rafraîchissante. On en boit beaucoup dans les cafés de Madrid. Ils sont tous généralement propres et bien tenus ; il y en a de très-élégans , dans les environs des promenades , qui rappellent ce que nous avons de mieux , dans

ce genre , à Paris. Je n'y ai vu d'extraordinaire que la façon dont on y sert le café au lait. Us vous apportent le tout mélangé dans un verre , et c'est une mode qui n'a rien de bien séduisant.

Avec nos remarques, nous voici parvenus au milieu de la rue de la Montera. Arrêtons-nous devant cette église. Tous les édifices religieux ont à Madrid une entrée qui se ressemble à peu près. La porte, exhaussée de quelques marches, est chargée d'ornemens d'un mauvais goût , parmi lesquels paraît toujours la statue du saint invoqué. Deux tours carrées s'élèvent à une petite hauteur de chaque côté , et se terminent en dômos. Leurs fenêtres ceintrées vous laissent apercevoir deux cloches ; on les met en mouvement en leur faisant faire la bascule , etleurson est trop peu éloigné du sol pour ne pas être vraiment étourdissant. Des mendians assiègent les degrés ; on vend, à la porte, de petites figures de saints ou des bouquets bénits , et sur une table , un plat de métal attend l'argent des passans qui veulent faire prier pour les ames du purgatoire. Près de là , on affiche les offices et les cérémonies du jour avec les noms du prédicateur et des musiciens que l'on y doit entendre mais tout le monde s'age-

nouille dans la rue au bruit d'une sonnette qui s'approche. Deux longues files d'hommes sortent de l'église ; des flambeaux en main , ils précèdent le saint viatique que l'on porte à quelque malade. Suivons-le un instant des yeux! vous verrez la première voiture que le cortège rencontrera s'arrêter , et celui qu'elle menait en descendre , céder sa place au prêtre , et l'accompagner à pied jusqu'à ce qu'il soit rentré dans l'église.

Descendons à la place del Sol. C'est là le centre de la ville ; c'est là le point de ralliement pour tous ses habitans ; c'est l'endroit le plus vivant et le plus fréquenté de Madrid , surtout quand la chaleur ne s'est point encore fait sentir ou quand elle a cessé. On y vient lire les. journaux; on s'y rassemble comme dans le jardin du Palais-Royal ; des groupes se forment autour des faiseurs de nouvelles ; les promeneurs les traversent pour se rendre au Prado , où les appelle peut-être l'heure du rendez-vous. Les montagnards des environs , dans un coin de la place, appuyés sur leurs bâtons recourbés et enveloppés dans leur couverture rayée , parlent des affaires qui les ont conduits à la ville , ou regardent avec

surprise le soldat français qui passe, bras dessus, bras dessous , avec le soldat espagnol. Le son d'une guitare réunit toutes les femmes autour du jeune aveugle qui chante le roi captif et les douleurs de la patrie. Les politiques discutent et s'échauffent ; et le vendeur d'eau à la neige promène sur son dos son long pot de grès , et offre le rafraîchissement économique aux orateurs altérés.

Le bâtiment de la poste est le plus bel ornement de la place. Il était , le jour de notre entrée à Madrid , décoré avec une élégance rare; le portrait de Ferdinand paraissait au milieu des draperies blanches et bleues qui se balançaient autour des nombreuses croisées : la foule le saluait en passant.

Ces draperies de différentes couleurs, dont ils ornent leurs maisons dans les fêtes , font bien , * la nuit , avec les illuminations ; chaque balcon supporte deux flambeaux ; les maisons sont trèsélevées ; chaque fenêtre a son balcon, et il est facile de se figurer la clarté et l'effet qui résultent de ces illuminations générales.

Voici à gauche la rue d'Àlcala , la plus belle

de Madrid pour la largeur et la beauté des bâtimens qu'on y rencontre. C'est dans cette rue que vous trouverez la douane royale , l'académie des beaux-arts , et la façade de l'ancien palais du prince de la Paix. Elle aboutit au Prado , et une grande avenue d'arbres qui vous laissent apercevoir à droite les grilles du Retiro , et à gauche de belles casernes , la prolonge jusqu'à la porte d'Alcala.

La Colle mayor conduit de la place du Soleil au palais du roi. Elle est ornée , dans un assez long espace , d'arcades sous lesquelles on trouve des tailleurs dont les étalages rappellent les boutiques des galeries de bois du Palais-Royal de Paris. Vous passerez , en suivant cette rue , devant la maison de ville. On prétend qu'une tour carrée , en face , fut la prison de François Ier : c'est une fausse assertion. François , captif, habita toujours le même palais que Charles. Ce palais a été détruit , et c'est sans doute l'orgueil national qui , pour sauver le souvenir de la desîruction qu'il eût peut-être partagée avec les murs du Retiro , l'a transporté sur ce bâtiment dont je parle... Sa construction moderne et son

LES RUES DE MADRID. 5j air de jeunesse annoncent que ce mensonge, pour être patriotique , n'en est pas moins maladroit.

Une autre belle rue monte de la porte del Sol le long de la maison de la poste. L'imprimerie royale est à quelques pas de là. C'est de ce côté qu'on trouve presque tous les libraires de Madrid. Leurs boutiques , comme les livres qui y sont entassés , sont vieilles , poudmases et sombres. Les livres espagnols sont très-chers , et la laideur du papier , la gaucherie de l'exécution typographique sont bien loin de faire passer sur leur prix. A l'exception d'un Don Quichotte que fit imprimer l'académie , je n'ai rien vu de supportable dans ce genre. Leurs brochures politiques , et ils en avaient beaucoup sous le règne de la constitution , sont d'un aspect repoussant : on dirait de ces plantes vénéneuses que la nature n'a ^permises qu'avec la livrée de la mort et de la destruction ; et cependant la presse libérale de France leur fournissait des modèles pour habiller plus gracieusement le poison. Nous avons vu des librairies et des cabinets de lecture que garnissaient les meneurs de Paris. Je les comparais à des greniers où l'on dépose les bons grains dont on espère

une récolte abondante. C'était le camp où veillaient ces sapeurs que Ton envoie devant pour battre le pays , et ouvrir un chemin aux révolutionnaires. Les infamies plaisantes s'entassaient à côté des infamies ennuyeuses ; les blasphèmes religieux à côté des blasphèmes politiques. Il y en avait pour tous les goûts. Le Compère Mathieu s1 élevait sur M. Bignon ; M. Jay était écrasé par Volney ; derrière Voltaire on apercevait à peine M. Guizot ; M. Benjamin roulait sous les tables , et M. de Pradt s'éclipsait masqué par la Folie espagnole , ou le Citateur de M. Pigault- Lebrun.

C'est là que venaient s'inspirer les orateurs de la Fontana di oro. Cette tabagie fameuse est à côté de la place del Sol. Elle est solitaire à présent. Les forfanteries des libérales, et leurs motions , et leurs menaces , ont disparu pour toujours avec la fumée du punch et du tabac qui les alimentaient. Quand on a vu de près cette révolution d'Espagne , on est pris d'une pitié et d'un mépris dont on donne bien part à ceux qui voudraient composer avec elle. La nullité des figures ridicules qui se mouvaient sur ces tréteaux po-

LES RUES DE MADRID. 5i)

litiques est inimaginable. Si le sommeil des rois avait laissé ce pitoyable ouvrage se consolider , ces pygmées ouvriers se seraient pourtant agrandis , ou plutôt engraissés avec le titre d'héroïque qu'on leur donnait déjà chez nous ; et pourtant dans vingt ans l'on aurait parlé , à tout propos , des intérêts moraux créés par cette bande démoralisée...! Que seraient aussi devenus , je vous le demande , les premiers artisans de noire révolution , si les rois de l'Europe , au lieu de s'épouvanter séparément de l'airain de leur front , avaient bien voulu regarder ensemble l'argile de leurs pieds... ? Et cependant , soyons de bonne foi , les révolutionnaires , en France , ont déployé une audace , une énergie dont les factieux d'Espagne n'ont jamais approché. C'est quand un fleuve est remué jusqu'au sable par une violente tempête , que ses flots sont à redouter ; c'est alors qu'il entraîne et détruit tout sur son passage ; mais avec une pluie d'une heure , le fond reste calme , le dessus a quelques vagues qui s'arrêtent pour rien , l'eau est plus sale , et c'est tout. Le sable ici n'a pas été remué. Si le peuple, en France , a donné sa démission , il n'a pas voulu d'emploi en Espagne , et il refuse assez*

vertement celai que des complaisans maladroits font mine de lui offrir.

Restons-en là de notre promenade ; car vous avez vu à peu près tout ce que Ton voit dans les autres rues de Madrid.

N° vil* — 10 juillet 1823.

•.VV^VVV^VVV>VVV>VVV^VVVVVVVAVVV^\VV>VVVAVVX\VVVAYW\VVVAVVV^

Introibo ad altare Dei.

Oui t je viens dans son temple adorer l'Eternel.

Doux et quelquefois cruel est le souvenir de la patrie absente ! Connaissez-vous ce qu'ils nomment le mal du pays? C'est une maladie semblable à ces mélancolies d'automne auxquelles le poitrinaire se livre avec tant d'abandon , quoiqu'il sache qu'elles le feront mourir. C'est un songe continuel des vents , des forêts , des montagnes que l'on entendit, que l'on admira autour de son berceau ; ce sont des tressaillemens involontaires en écoutant , dans la nuit , la voix dti

chien qui n'est plus celui de la demeure paternelle, ou , autour des volets , la brise qui n'a pas balancé les peupliers de sa prairie!

Pauvre étranger! si tu souffres aux lieux où l'on prie comme ont prié tes pères , c'est au temple qui écoute les mêmes vœux à te rendre ta famille , ta patrie , et à changer l'amertume de leurs souvenirs en une ineffable douceur! Entends-tu cette cloche ? elle sonne comme celle de ton village, elle soupire les mêmes douleurs , elle chante les mêmes allégresses.,... Quand tombent les feuilles , elle célèbre aussi les morts que tu pleures! Pénètre sous ces voûtes, regarde cette

croix, ce tabernacle dis, es-tu étranger?

Voici la sainte que ta mère t'apprit à prier; voici les sacrées fontaines qui augmentent le nombre de tes frères,. — Ecoute! comme dans l'église où s'agenouillaient tes aïeux, c'est l'orgue qui soupire , c'est le vieux prêtre qui prie. Ces accens te sont connus , cette langue est aussi la tienne ; ton père s'en servit pour te bénir. Ecoute ! l'on va te dire que tous nous sommes éloignés de notre patrie; que le teins de F exil est court, et que la religion seule peut charmer ses ennuisl

Auriez-vous bonne opinion d'un musulman ,

qui, loin de sa patrie , entrerait sans attendrissement dans une mosquée? Et n'est-ce autre chose qu'une simple curiosité , ce mouvement qui d'abord vous fait porter vos pas vers l'église en arrivant dans une ville étrangère ? Visitez un temple protestant , une synagogue , et vous me direz si vous éprouvez cette satisfaction, cette consolation involontaire que vous trouves à l'aspect des autels qui sont aussi ceux de votre patrie.

Les églises ici sont nombreuses. Parmi elles on remarque Sainte-Elisabeth , Saint-Pascal , Saint-Isidore , Saint-François de Sales , Saint- Martin et celle dite de Las Salesas. Toutes se ressemblent à peu près. Si on les compare aux constructions gothiques, elles sont plus larges que longues. Leurs voûtes sont élevées , et les lanternes de leurs coupoles sont élégantes. Je n'y ai jamais vu de colonnes. L'autel touche au fond , et s'élève entouré de grands ornemens dorés qui occupent toute cette partie du temple. Les fenêtres hautes , garnies de rideaux épais , tiennent toute la partie basse dans une grande obscurité ; la lumière s'échappe du milieu de l'édifice, tombe parles jours delà coupole, et fait briller d'une manière pittoresque les riches ornemens entassés autour du maître-autel.

Les chapelles sont des enfoncemens peu profonds pratiqués à droite et à gauche sur les grands côtés ; elles communiquent entre elles par une suite d'ouvertures basses et voûtées. Une lampe dissipe avec peine leur obscurité ; à sa lueur inégale , vous apercevez la statue coloriée du saint invoqué, ou quelque grand tableau, chef-d'œuvre peut-être inconnu de Murillo ou de Ribalta. Un Espagnol, debout dans son manteau, se tient immobile dans une encoignure sombre ; une femme, agenouillée et couverte de ses longs voiles noirs, frappe sa poitrine près d'une pierre sépulcrale. La robe blanche du moine passe et brille dans l'ombre Lent et silencieux , il va se prosterner devant quelque relique vénérée , tandis qu'à la porte extérieure le sacristain agite sa sonnette, et demande au passant des prières pour les ames du purgatoire.

Il n'y a point de chaises dans les églises d'Espagne. Des bancs sont placés le long des murs pour les hommes ; les femmes restent agenouillées ou assises par terre , à la manière orientale , sur des nattes qui couvrent les pavés du temple. Il est évident que cet usage leur vient des Maures.

On ne trouve pas de vieilles églises à Madrid. Elles sont toutes riches de dorures et de nouveau-

tés ; mais elles sont pauvres en poésie , qu'on me passe cette expression si usée aujourd'hui, mais qu'il est impossible , je crois , de mieux employer que dans la situation présente. On est ébloui en entrant sous leurs voûtes élégantes ; mais on ne frémit pas comme sous les arceaux des vieilles cathédrales..... Comme dans leur enceinte, il n'y a rien là qui sente la poudre des siècles écroulés ; cesmurs sont d'hier, ils sont chargés d'ornemens; on les regarde ; on les admire quelquefois ; quelquefois, c'est le mot ; car ils sont presque toujours de mauvais goût ; mais devant eux l'imagination se tait , elle qui se réveille au bout d'un champ, en face de la pierre verte de mousse , débris de quelque moutier voisin , dont elle conserve encore la croix ou l'inscription gothique !

La capitale a , de ce côté , beaucoup à envier aux autres villes de l'Espagne. 11 y aurait malheur, en effet , si cette terre des vieux chrétiens n'avait pas conservé quelques-unes de leurs premières basiliques. Nous en avons trouvé toutes retentissantes encore de leurs actions de grâces , quand ils revenaient consacrer à Dieu leurs épées, rouges du sang des infidèles. Jusqu'à présent , respectées par les hommes, ces églises ont con-

serve toutes leurs beautés primitives. Des sculptures gothiques ornent encore , sans mutilations , l'enceinte du chœur. Le chœur a gardé pour pupitres ses aigles aux ailes déployées , ses lampes et ses stalles en bois curieusement sculpté ; la nef est encore pavée de larges pierres avec leurs contrastes d'armoiries et de morts. A la clarté inégale et coloriée qui s'échappe à travers les vitreaux des ogives , on aperçoit encore de vieux étendards verts embellis ducroissant, et suspendus autour de l'autel du protecteur des Espagnes. Dans les enfoncemens de sa chapelle , nous avons touché , à Ségovie , les tombes de quelques hommes d'armes de Castille ou de Navarre. Ces vieux compagnons de Pélage ou du Cid , à genoux près de leur longue épée et de leur haubert fermé , semblent veiller à la garde de ces nobles trophées.

Dans quelques villes, les églises sont d'anciennes mosquées. A Cordoue \ en 793 , les captifs chrétiens bâtissaient le temple que le superbe Hiscem consacra au prophète, O! quel poète, retrouvant la harpe qui pleura la captivité de Sion , nous dira les douleurs des soldats de Jésus-Christ, en dressant des autels au Dieu des vainqueurs ! Sans doute de célestes visions ranimaient leur

courage abattu. Ce guerrier, vêtu d'armes blanches , qui se montrait devant les phalanges chrétiennes quand elles marchaient à l'oppresseur en criant : Saint-Jacques et Espagne ! leur apparaissait sans doute chassant l'idolâtrie de ces parvis consolés. Sans doute , alors , une voix d'en haut leur criait : « Le règne de l'impie est passager, et vous travaillez pour la gloire du Seigneur !»

Allez dans l'antichambre du prince pour écrire l'histoire de tel peuple ; à la Bourse, si vous voulez faire connaître tel autre peuple ; mais si vous vous occupez de l'Espagnol, ne vous éloignez pas de l'église. Toutes ses traditions , tous ses souvenirs reposent auprès de la croix. Libératrice sous la tente de Pélage , victorieuse sur le bouclier du Cid et de Gonzalve , aventureuse sur le vaisseau de Colomb et de Cortès, sublime dans les mains de Las-Casas , triomphante sur le diadème de Charles-Quint , héroïque sur l'étendard de ses moines-soldats , elle ne s'est élevée que pour la liberté , la gloire , la consolation de ce peuple religieux.

D'autres souvenirs de délivrance planeront bientôt autour d'elle. Las de punir ou d'éprouver* celui qu'elle porta pour le salut du monde bri-

sera les chaînes de ce captif pour qui prie toute

l'Espagne ! Egarés dans Madrid un soir que

nous avions porté nos pas du côté du palais , et que nous revenions attristés parce que le roi n'y était plus , nous passâmes dans une rue obscure où l'on n'entendait ni le pas des mules , ni le murmure des guitares. Un édifice éclairé se présenta; il en sortit une musique religieuse. Nous entrâmes. Il y avait beaucoup de monde. Des hommes , des femmes du peuple , des gens bien mis , des habitans de la campagne , des militaires , s'y pressaient : on priait pour le roi. On remarquait dans le chœur un religieux à la robe brune , aux pieds nus, à la barbe en désordre. Quand il s'agenouillait , le sabre qu'il portait retentissait en tombant sur le marbre du sanctuaire , et l'on disait tout bas : le Trappiste est là ! Il nous serait difficile de rendre notre émotion à l'aspect de cette scène imposante. La disposition de notre esprit en entrant dans le temple , ces chants , cette clarté religieuse , tout ce peuple en prières , ce moine inspiré , ces guerriers prosternés , tout était fait pour remuer vivement un soldat royaliste. Joignez à tout cela ces idées de famille et de patrie , si fortement rappelées par les cérémonies religieu-

ses , et je ne sais quel souvenir de ces Vendéens qui priaient aussi à côté de leurs armes pour un pauvre orphelin dans les fers , et vous croirez facilement aux larmes qui mouillèrent nos yeux , quand l'antique prière pour le roi s'éleva vers les

voûtes où se balançaient des nuages d'encens

Français , nous joignîmes alors , dans le fond de notre cœur, à nos vœux pour le monarque captif, nos prières pour le monarque libérateur.

n° yiii. — i5 août i823.

Nihil novum , nihil yarium% nihil quod non semtl spectasse suffcit*

C'est un spectacle qui n'a rien de varie', et qu'il suffit de voir une seule fois.

Pline le jeune.

Du côté de la porte d'Alcala , un lundi ( 4 août 1823 ) , à cinq heures du soir , la poussière s'élevait sous les pas de la foule qui se hâtait, et sous le trot des mules qui trament les cabriolets de place. Ces fiacres , qui contiennent deux personnes , et que mène le cocher , assis sur l'un des brancards , se dirigeaient , avec un grand nombre d'équipages plus brillans , vers le cirque où se donne le combat de taureaux.

Les hommes du peuple , la tête couverte d'un

LE COMBAT DE TAUREAUX. 7 i

mouchoir, la veste jetée sur l'épaule, le bâton à la main , hâtaient la marche de leurs femmes et de leurs enfans ; car ils voulaient être là pour siffler Falguasil , quand il vient avec le bourreau , au milieu de la carrière , donner lecture des ordonnances faites à l'occasion de ces divertissemens , et des peines portées contre ceux qui les enfreindraient ; ils voulaient voir aussi tous les combattans s'incliner devant la loge du corrégidor , et ce magistrat donner aux premiers tenans le signal du combat en leur jetant la clé qui doit ouvrir la carrière au taureau.

« Pauvre Pedrillo ! disait une femme en marchant à côté d'un homme qui se plaignait d'être en retard. »

« Il pleure , répondit l'homme ; demain il n'y pensera plus ! »

« Il eût été si aise de voir la course , et d'y porter la petite veste rayée et ce ruban des alliés qu'hier j'ai attaché à son chapeau. »

« Il ira quand Ferdinand , que Dieu garde , reviendra à Madrid. »

« Oui ; nous aurons peut-être plus d'argent alors... Thomasillo , sais-tu que nous allons clé

penser tout le produit de mon travail de la semaine...? »

« Et nous n'aurons qu'une place au soleil , dit l'homme en «'arrêtant. »

« Si nous retournions auprès de notre enfant , dit la femme... Viens , ami , ajout a-t-elle en prenant le bras de son mari. Quand la fraîcheur sera venue , nous nous assiérons tous à la porte ; tu nous chanteras avec ta guitare le Testament de la constitution , et Pedrillo, consolé, dansera avec ses castagnettes. La soirée sera agréable, ainsi , et demain je pourrai payer... »

Ils étaient arrivés à la porte d'Àlcala. De là , on aperçoit le cirque. Les deux premiers picadores à cheval , avec leurs grands chapeaux blancs ornés d'une touffe de rubans , leurs vestes richement brodées , et leurs longues lances entraient dans ce moment. Le peuple les suivait en les nommant et en vantant leur adresse. Cette vue , ces discours firent cesser l'hésitation de Thomasillo. Le goût espagnol pour cette sorte de combats se réveilla si vivement chez lui , qu'il se précipita vers la porte. Sa femme le suivit.

Elle soupira , et s'arrêta un instant sur le seuil pour regarder de pauvres enfans qui se pressent

à la porte pour tâcher d'apercevoir, par les ouvertures , quelque chose du combat.

Un roulement de timbale se fit entendre d'eux.

h C'est le taureau qui entre dans la lice. »

« Voilà qu'on siffle pour l'exciter !

» On applaudit... C'est quelque picador qui l'aura détourné d'un coup de lance. »

* On demande le feu à grands cris... Fuego ! fue go! »

« Ah! que je voudrais voir les chutes quand ils enfoncent leurs dards dans le cou de l'animal qui baisse la tête pour les frapper ! »

« Entendez-vous l'explosion de l'artifice attaché à ses blessures? »

« Je l'ai vu bondir dans l'arène Regarde

comme les manteaux de soie qu'on expose à sa fureur volent au milieu de la poussière ! »

Ils parlaient ainsi en se haussant sur leurs petits pieds pour atteindre aux jours que laisse la porte entre ses ais mal joints.

Et parmi eux , le plus empressé , le plus curieux , était celui qui venait d'arriver en courant , sa petite veste rayée sous le bras. Il avait regardé plus d'une fois à droite , à gauche et derrière lui , car son père a puni quelquefois sévèrement la désobéissance, et sa mère, qui emporta avec elle

la clé de la maison , ne lui pardonnerait pas de s'être exposé en sautant par la croisée.

« Si je pouvais entrer... ! si je pouvais entrer! » répétait-il en essuyant la sueur de son visage hâlé par le soleil.

Et Ton disait autour de lui :

« Voilà le signal de la mort. du taureau! »

« C'est maintenant que le matador saisit le voile rouge , et met le doigt sur la pointe de Tépée pour voir si elle entrera bien. »

<c Quels applaudissemens ! c'est sans doute don Herandez qui a commencé. Il n'en manque

pas un il frappe Tépée entre jusqu'à la

garde , et le taureau tombe sans jeter une goutte de sang. »

« Gare ! gare ! voici les mules avec leurs drapeaux , leurs panaches et leurs sonnettes... Gare ! elles viennent chercher le taureau tué... ! »

Les mules passèrent. La porte s'était ouverte. Elles revinrent en galopant ] et tandis que les curieux qui n'avaient pu entrer, pour prendre part du moins au combat , frappaient de leurs bâtons , et avec de grands cris l'ennemi terrassé et traîné dehors , des enfans se glissèrent entre les gardes inattentifs.

Joveux j ils pénétrèrent dans la galerie la plu>

voisine du cirque... C'est là que sautent les bandilleros poursuivis ; c'est là qu'on voit flotter le manteau noir et les plumes de l'alguasil qui reste à cheval sous la loge du corrégidôr ; c'est là que les combattans , drapés dans leurs voiles de soie qu'ils agiteront en fuyant , attendent le moment de paraître dans la lice.

Cette galerie est défendue de l'approche de l'animal par une barrière de six pieds... et presque toutes les fois cette barrière est franchie par quelque taureau.

L'ensemble du spectacle est beau. Ce cirque immense , cette foule attentive , ce beau ciel qui s'arrondit sur votre tête , ces costumes antiques , ce roulement de timbales , ces cris que poussent à la fois huit ou neuf mille spectateurs , font une forte impression. Elle s'accroît; car la porte

pesante s'ouvre Tous les yeux cherchent le

taureau attendu. Il paraît ; il s'élance

C'est un animal redoutable. Le ruban jaune qui tombe sur son cou annonce qu'il a brouté la bruyère des environs de Valence. Ses cornes sont perçantes comme les traits les plus aigus ; des yeux de feu brillent sous son front large et noir. Il frappe et jette sous lui la terre qu'il creusa d'un pied furieux,

Il a déjà assouvi sa rage. Débarrassé de son cavalier que les chulos ont sauvé au moyen de leurs manteaux qui attirent l'ennemi d'un autre côté , un cheval , avec ses flancs ouverts , court dans l'arène ; l'autre tombe frappé d'une atteinte plus certaine... Il ne se relèvera pas.

On applaudit. « Vaillante ! » s'écrie le peuple avec enthousiasme.

Le picador est aussi délivré , et tandis qu'il se relève tout froissé de sa chute , le taureau , plus furieux , poursuit le manteau qui donne le change à sa fureur

L'adroit coureur s^élance ; il a sauté la barrière. Le taureau... c'était le plus léger que depuis long-tems l'on eût vu , franchit l'obstacle... il est dans la galerie , dans la galerie la plus voi-, sine du cirque.

Des cris s'élèvent :

« Sauvez-vous! sauvez-vous! »

« Dieu ! Dieu ! un enfant ! »

« Il n'aura pas le tems... ! »

« Il est perdu... déchiré... mort! »

Des soldats français se levèrent avec un mouvement d'horreur.

« Vaillante ! » s'écria un homme de la place

éloignée qu'il occupait , et en frappant la balustrade de son bâton.

Une femme , à côté de lui , devint pâle et tremblante. Elle croyait que cette petite veste rayée... Elle chercha, avec un mouvement difficile à rendre, dans sa poche... Elle se rassit tranquillement. Sa main avait rencontré la clé de sa maison..... Elle attendit, sans inquiétude, la fin de la course des taureaux.

LA GUITAliE.

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N° ix. — 17 août 1823.

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Domtstica facta

Hor.

Ses chauis sont à son pays.

foules 1rs romances populaires redisent encore leurs exploits glorieux Lorsque le marLre s'e'croule, lorsque les registres de l'iiisioire sont perdus, les chants des bergers immortalisent une rei omrae'e en danger de

pe'rir.

Bsron.

Il était aux arrêts, je crois, l'aimable auteur qui nous fit un si joli voyage autour de sa chambre. J'y voudrais être à ce prix, et je bénirais une captivité de vingt-quatre heures qui enrichirait mon livre de quelques pages aussi originales que les siennes.

Ma chambre en Espagne , voilà le sujet d'un livre tout trouvé! Quel joli cadre pour une pein-

ture des mœurs de ce pays ! Chacun de ses meubles , chacun de ses ornemens serait une source inépuisable de traits , d'anecdotes et d'observations Les gravures du Don - Quichotte

ne me mettraient-elles pas à même de parler de la littérature? Ne trouverais-je pas toutes les traditions nationales et tout le charme des récits des soirées d'hiver, autour de ce brasier que la famille entoure dans la mauvaise saison? La madone protectrice n'est-elle pas là pour nous faire admirer l'attachement inébranlable de ce peuple à la foi de ses pères? Pourrait-on regarder cette natte de jonc étendue à nos pieds , sans rappeler les Maures et leur poétique domination ? Et cette guitare ne pourrait- elle pas inspirer

quelques lignes originales et touchantes? Le

long ruban qui l'attache a-t-il retenu , dans sou tems , les cheveux d'ébène de quelque Inès que ses sons attendrirent? Ses plaintes se sont-elles mêlées au gémissement du vent dans quelque vaisseau de Fernand-Cortez ou de Christophe Colomb ? Que de fois , cachée sous la cape brune , elle s'achemina vers le balcon où Ton attend la sérénade promise ! Que de fois , au milieu d'un cercle attentif, elle unit son murmura

8o LA GUITARE.

uniforme aux refrains traînans de quelque longue romance!

La romance a de tout tems occupé un rang important dans la littérature espagnole . et c'est un genre que l'esprit rêveur de notre siècle a fait passer, chez nous, des derniers rangs de notre poésie aux premiers. La mode des renversemens devait nécessairement pénétrer de la société dans la littérature , qui suit tous ses mouvemens , et se ressent de toutes ses révolutions. La romance est ce qu'on peut appeler une parvenue ; mais la rêveuse a tant de grâces , elle est si séduisante avec son chapeau et ses liserons de bergère , dans ses voiles de deuil ou sous le panache du trouvère ; ses accens sont si doux près de la lampe de la veillée ; si mélancoliques sur les débris des cloîtres et sous la croix des tombes ; si effrayans , à l'heure de minuit , dans les ruines où se traînent les chaînes des fantômes; si fiers dans la lice où joutent: les fils des preux; si galans sous le balcon de la châtelaine , qu'on lui pardonne sans effort sa fortune et ses succès ! Cette muse d'amour et de rêverie peut marcher à présent sans sa harpe ; elle n'a plus besoin qu'un d'Alvimare , un Romagnesi lui prêtent le

LA GUITARE, 8l

charme puissant de leurs accords! Ouvrez tous nos recueils de vers ; ceux qui ont pu réchauffer un instant , parmi nous , le goût de la poésie , n'ont-ils pas été inspirés par elle? Sans parler de ce singulier Byron, qui, chez nos voisins, n'a fait que de longues ballades, nos jeunes poètes ne cherchent-ils pas ses notes rêveuses, ses tons magiques, sa teinte religieuse, sa coupe animée, ses dénouemens brusques et dramatiques?

La romance , comme je l'entends , est le genre à la mode. Chose singulière! ce qui occupa les premiers bégayemens des Muses vient encore animer leurs derniers accens ! Ces filles célestes charment leur vieillesse avec les chants du premier âge! Elles se réveillèrent pour célébrer

la croix , ses héros et le tems magique des longues amours et des entreprises aventureuses ; elles s'endorment entourées de leurs poétiques et harmonieux souvenirs !

La religion , cette première consolatrice de l'homme, est descendue du ciel pour ne point le quitter. L'athéisme , dans l'éclat de son usurpalion éphémère , envahit ses temples et la chasse de ses trônes d'or et d'airain... Au désert , sous

le chaume de lhermUage , sous les mousses des forêts , elle élèvera des autels plus durables , et honorés par des cœurs plus chauds et plus purs. Des législateurs ineptes , des rhéteurs déhontés , des professeurs de scandale effaceront son nom des tables de la loi, élèveront leurs tribunes de mensonge contre sa chaire de vérité; suppliante , elle ira heurter, et ne sera point repoussée, à la porte de ces vierges qui, comme elle , exilées de leur patrie divine , ont , pour se consoler , le mystère et l'harmonie , et dont le sourire, suave comme le sien, fait oublier à ceux qui les recherchent l'ingratitude des hommes et les ennuis du monde.

La religion , de notre tems , s'est réfugiée

dans le temple des Muses Leurs accords se

ressentent de la douce hospitalité qu'elles lui ont accordée : celle qui entoura son berceau de bergers , qui soupira dans le désert , qui gémit sur les hauteurs du Calvaire , a ajouté sur leurs lyres des cordes naïves , tristes et graves, dont les tons appartiennent à la romance.

Pour connaître tous ses charmes , pour savoir a quel degré d'élévation sa voix peut monter, il faut lire les chants consacrés parles bardes du

Midi à leurs héros et à leurs triomphes *. En Espagne , comme je l'ai déjà dit , la romance a de tout tems occupé un rang important dans la littérature ; elle a même été long-tems à elle seule la littérature tout entière. Les Espagnols ont ainsi conservé le souvenir de tous les événemens marquans de leur histoire , depuis la fondation des Goths jusqu'à la prise de Grenade par Ferdinand. Elles pourraient servir , si les chroniques étaient perdues , à recomposer l'histoire du peuple espagnol. La langue qu'il parle n'eut point d'enfance : comme Minerve , elle parut , à son origine , dans toute sa force et dans toute sa pompe. Rien en elle n'a vieilli ; la conservation de ces chants est donc facile à expliquer. En France , au contraire , le tems , en changeant notre manière de nous exprimer, n'a pu nous apporter les accords du luth brisé de nos ménestrels , et c'est en vain que Ton interroge les échos de ce tant beau pays où , dit Brantôme , oncques ne manquèrent les belles \ les preux et les

* M. Creusé de Lesser a imité avec beaucoup de talent les romances sur le Cid. M. Abel Hugo, en 10*22, a publié une traduction estimable de ces chants historiques.

beaux chanfeurs pour célébrer leur gentillesse \

leur vaillance et prudhommie Tout , jusqu'aux

échos de Roncevaux, a oublié les hymnes qui guidaient nos héros dans les dangers^, et les saluaient après leur victoire. Les Espagnols sont plus heureux que nous. Ils sont à juste raison fiers de leurs romances... Elles font aimer leurs vieux héros. Nulle part on ne les voit plus braves \ plus superbes , plus désintéressés dans les camps ; plus simples , plus généreux , plus naïfs au foyer domestique. Nulle part on ne peut mieux connaître tout le parti qu'on peut tirer, en poésie , du caractère et des usages des chevaliers de l'ancien tems.

Pour les célébrer , la romance , en Espagne , a pris tous les attributs des Muses. Tantôt elle embouche la trompette héroïque , tantôt elle s'assied devant le marbre de Clio ; c'est le poignard de la tragédie qu'elle aiguise maintenant ; elle soupirera tout à l'heure sur la flûte d'Erato.

Elle ne chante pas toujours des héros véritables ; elle a beaucoup de morceaux consacrés à des événemens imaginaires , à des personnages inconnus. C'est alors la romance chevaleresque , car elle a pris presque tous ses sujets dans les

vieux romans de chevalerie. Quoique souvent ses inventions soient intéressantes , elle est bien supérieure dans ses compositions historiques , et c'est alors qu'elle se montre à la fois simple, grave et sublime.

Il nous semble qu'un peuple qui conserve aussi fidèlement les traditions de son pays, et qui a été bercé au refrain glorieux des hauts faits de ses premiers princes et de ses anciens guerriers , doit porter dans son amour pour la patrie , et dans son attachement à ses vieilles institutions , un caractère religieux qui leur donne plus de durée et d'énergie. Familier avec l'histoire de son pays , il respecte ces vieux souvenirs qui se confondent avec son berceau. Ces héros qu'il chante lui sont chers ; il a appris leurs noms de la bouche de sa mère; il sourit à l'idée qu'un jour il pourra aussi les dire à ses enfans. Personne ne niera l'attachement de l'Ecossais pour ses montagnes, qui retentissent encore des chants de leur Ossian , et nous ne serons pas les derniers à rendre un juste hommage à cette héroïque nation qui déjà brisa les chaînes de deux usurpations fameuses , et qui, dans ce moment, se lève pour se débarrasser de la troisième , plus

faible et aussi criminelle que les deux autres. Tandis que de dégoûtantes copies de nos dégoûtans sans-culottes traînaient dans les boues de Madrid leurs guenilles triomphales et leurs hymnes d'un jour, de valeureux paysans armés , comme nos Vendéens , de la croix des aïeux , couraient, avec les souvenirs et les chants de la vieille Espagne , se ranger sous l'étendard de la foi, et nous avons vu si l'infâme Tragala a fait oublier les chants consacrés à la mémoire du Cid et de Pelage!

N° x. — 20 août 1823.

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