‹ Mâedecine et moeurs de l'ancienne RomeChapitre 18 sur 46 · Voltaire, La Pucelle · texte numérisé non relu

Voltaire, La Pucelle

« Les mariez, le temps estant tout leur, ne doibvent ni presser ni hasterleur entreprise, s'ils ne sont prest; il vault mieux faillir indécemment à estréner la couche nuptiale, pleine d'agitation et de fiebvre, attendant une et une aultre commodité plus privée et moins alarmée, que de tomber en perpétuelle misère pour s'estre étonné et désespéré du premier refus. Avant la possession prinse, le patient se doibt, à saillies et divers temps, légièrement essayer et offrir, sans se picquer et opiniastrer à se convaincre définitivement soy-mesme. Ceulx qui sçavent leur membre de nature docile, qu'ils se soignent seulement de contre piper leur fantaisie.

u On, a raison de remarquer l'indocile liberté de ce membre, s'ingérant si importunément lorsque nous en avons le plus affaire, et contestant de l'auctorité si impérieusement, avecques nostre volonté, refusant avec tant de fierté et d'obstination nos sollicitations mentales et manuelles. »

En revanche, on a constaté chez quelques hommes le pouvoir des centres nerveux d'agir à volonté sur les organes de la génération.

On a cité le cas d'un jeune homme qui, malgré les excitations réitérées d'une fort jolie fille, pouvait s'abstenir de toute érection, mais qui, à un moment donné, et sans aucune sollicitation, produisait le phénomène contraire.

Enfin, comme exemples d'impuissance par cause morale, et pour compléter cette petite digression ph3^siologique, il me suffira de rappeler l'infériorité de la natalité pendant l'année 1793, Tannée de la Terreur, ainsi que pendant les mois qui suivirent les époques d'épidémie cholérique. La vigueur génératrice diminue donc

SOUS rinflaence de toutes les grandes préoccupations morales.

Que doit croire Tibulle ? Une vieille lui a affirmé que ses charmes et ses herbes avaient assez de vertu pour éteindre les feux de Tamour.

Quid credam ? nempe hsec eadem se dixit amores Cantibus aut herbis solvere posse meos.

Les herbes jouaient un grand rôle dans la thérapeutique des anciens. Les sorcières allaient les cueillir sur les tombeaux au lever de la lune ; et l'on reconnaissait à ces plantes la propriété de neutraliser les charmes et de préserver des maléfices.

Pline en cite une, d'après Homère, appelée 77/0// (jxwXu), que Mercure donna à Ulysse pour se préserver des enchantements de Circé. La racine en était noire et la fleur blanche. On a cherché quelle pouvait être cette plante mystérieuse, mais personne n'a trouvé. Linné cependant a donné le nom de molj à un genre d'ail, aîlhmi moly^ mais ses fleurs ne sont pas blanches; elles sont jaunes. Aussi Tappelle-t-on vulgairement ail doré.

Le grand naturaliste latin parle aussi d'une autre^ plante, le cei^tros,^ qui ne serait que la bétoine officinale, dont les fleurs sont rouges ou blanches; ses feuilles velues et oblongues, produisent des effets sternutatoires comme le tabac. Sa racine a une odeur pénétrante, elle est émétique et purgative. Cette plante était considérée autrefois comme panacée et c'est d'elle sans

doute que Tibulle veut parler, quand il dit à propos de Délia :

Je lui donnai des sucs et des herbes pour effacer la trace bleuâtre que deux amants impriment avec la dent l'un sur Tautre.

Tum succos herbasque dedi, queis livor abiret, Quem facit impresso mutua dente Venus:

Dans une de ses élégies, il cite les herbes des sept montagnes.

De septem montibus herbas...

le laurier dont le pétillement dans la flamme sacrée nous annonce une année heureuse, et dont la feuille procure des songes prophétiques. Il indique comment pour dissimuler les ravages du temps, on se teint la chevelure avec l'écorce verte de la noix.

. . . Coma tum mutatur, ut annos Dissimulée, viridi cortice tincta nucis.

Au milieu de quelques idées justes, quel mélange curieux de magie, de superstition, de sorcellerie et d'ignorance ! On se demande, malgré cela-, si les prêtres et les sibylles ne produisaient pascertainseiîets extraordinaires par des moyens naturels, si les breuvages et les philtres, en agissant sur l'imagination ou sur le système nerveux ne disposaient pas les esprits aux illusions et aux hallucinations. Tibulle ajoute que sa sorcière seule connaît les herbes malfaisantes de Médée.

Sola tenere malas Mede^ dicitur herbas.

Herbes vénéneuses, évidemment : jusquiame blanche, jaune ou noire, ciguë et stramoine qu 'on n'appelle pas pour rien Therbe des sorciers, mais dont les propriétés magiques sont bien moins grandes depuis la découverte de la chimie légale.

Pour son poète, la vieille a composé des chants à l'aide desquels on peut tromper :

Tu n'auras qu'à chanter trois fois et cracher ensuite trois fois ; il ne pourra rien croire de ce qu'on lui dirait de nous : il n'en croirait même pas ses yeux.

Cracher trois ïo'is {Numéro Deus impayée gandet), c'était la formalité usitée dans les enchantements. Et il ne faut pas croire que ce soit une forme poétique destinée à frapper l'esprit des lecteurs. Pline, le naturaliste, dans un chapitre consacré aux propriétés de la salive, dit qu'il faut cracher pour repousser les sortilèges.

L'esprit superstitieux des Romains tirait des présages de tout : de la rencontre d'un homme qui boitait du pied droit, d'un serpent, d'un loup, d'un renard... Ils s'effrayaient d'un tressaillement, d'un éternûment, du heurt avec le pied contre une porte, comme le dit TibuUe, — et comme l'a dit également Valère-Maxime à propos de Tibérius Gracchus. Celui-ci s'était heurté le pied avec une telle violence qu'il s'était brisé un orteil \ il ne tint pas compte de ce présage,et, bientôt après, il périt malheureusement.

Par contre, Tibulle refuse de croire aux songes et à leurs interprètes.

no TIBULLE

« Puissiez-vous mentir, dit-il, songes menaçants, qui, vers la fin de la nuit, avez troublé mon repos 1 Loin d'ici, interprètes imposteurs ! emportez avec vous votre science imaginaire, et cessez de chercher dans un songe des signes certains. »

Il se contente de croire aux avertissements que révèlent les fibres des entrailles des victimes immolées aux dieux, et il offre les prémices de ses fruits au dieu des laboureurs, « à Priape, rougi de vermillon, qui est le gardien des vergers et qui effrayent les oiseaux avec sa faux redoutable. »

Priape n'était pas seulement le dieu de la luxure, il était aussi le protecteur des jardins et des treilles dont il éloignait les voleurs et les oiseaux. Cette divinité bizarre, à laquelle on ofirait des fleurs et des fruits, était représentée sous la forme d'un homme avec des cornes de bouc, des oreilles de chèvre et un phallus démesuré, véritable massue qui aurait pu servir à assommer le voleur surpris. Priape était peint au minium, afin probablement de le garantir des influences météorologiques. C'était assez pour lui d'être exposé aux accidents du genre de celui dont parle Horace, quand le dieu des vergers se plaint des magiciennes qui viennent faire leurs enchantements aux Esquilles :

Mentior at si quid, merdis caput inquiner albis Corvorum; atque in me veniat mictum atque cacatum Julius et fragilis Pediatia, furque Voranus.

« Si je mens, que les corbeaux me couvrent la tête de leur fiente grise et que Julius et le triste Pédatia, et ce filou de Voramus viennent p... et c... sur moi. »

Pauvre Priape! quand un poète parie ainsi d'un dieu tel que toi, il faut dire : les dieux s'en vont.

En attendant, TibuUe nous fait assister à la cérémonie des quatre-temps^ dans laquelle on bénit les champs et ceux qui les cultivent. Il nous en fait ainsi la description :

Assistants, gardez un religieux silence, nous allons faire la purification des moissons et des champs, selon l'antique usage qui nous a été transmis par nos aïeux. Bacchus, viens parmi nous ; qu'un doux raisin soit suspendu aux cornes de ton front ; et toi, Cérès, couronne ta tête d'épis. En ce jour sacré, que la terre et le laboureur se reposent, que toutes les occupations soient consacrées aux dieux ; que la jeune fille ne soit point assez téméraire pour mettre la main à la laine. Et vous, éioignez-vous des autels, vous qui avez la nuit dernière goûté les plaisirs de Vénus. La chasteté plaît aux dieux. Allez purifier vos mains dans l'eau d'une source...

Hum ! TibuUe nous paraît bien sévère, à propos de cette cérémonie religieuse. Que faisaient donc, pendant ce temps-là, Délie, Némésis, Sulpicia et Nééra? Regardaient-elles « l'agneau sacré marcher aux autels resplendissants, suivi d'une foule de prêtres en robe blanche et couronnés d'olivier » ? Elles atten-

daient sans doute la tin du service, le moment où TibuUe, plus galant, saluait le clergé et disait à ses esclaves : « Apportez -moi maintenant un vin fameux de Falerne, quelques bouteilles qui datent d'un de nos vieux consuls; mettez en perce un baril de Ghio. Célébrons ce jour, la coupe en main ; il n^ a pas de honte à s'arroser un jour de fête et à marcher d'un pied chancelant...»

Constatons que les moeurs religieuses, sociales et politiques des peuples se modifient avec le temps, mais ne changent guère : les circonvolutions cérébrales des hommes se développent lentement.

Voyons maintenant, comme le dit TibuUe, l'impuissance de la médecine pour guérir Famour :

Le bel Apollon lui-même fait paître les troupeaux d'Admète. Les maux de son cœur ont résisté à la vertu des simples; toutes les ressources de l'art de guérir ont échoué contre la puissance de l'amour.

Nec potuit curas sanare salubribus herbis Quidquid erat medica vicerat artis Amor.

L'or plaît aux jeunes filles, dit encore Tlbulle. Et puisqu'il en est ainsi, vienne la rapine, puisqu'il faut à Vénus des richesses. Ma Némésis nagera dans le luxe ; en allant à travers la ville, elle attirera tous les regards par la magnificence avec laquelle je l'entretiendrai. Qu'elle porte ces

fins tissus où les femmes de Gos entremêlent l'or et la soie...

Cette puissance de l'or, nous la retrouvons mentionnée chez tous les auteurs latins, grecs, français... poètes et prosateurs, sacrés ou profanes.

Sans nul doute, a dit Horace, Fargent, ce roi du monde, donne une épouse avec une dot, du crédit, des amis, une famille, une belle figure : Vénus et l'Eloquence favorisent quiconque a la bourse pleine.

Icilicet uxorem cum dote, tiJemque, et amicos, Et genus et formam regina pecunia donat :

Et Boileau, d'après Horace, en parle ainsi:

Quiconque est riche est tout. Sans sagesse il est sage^

Il a sans rien savoir la science en partage.

Il a Fesprit, le cœur, le mérite, le rang,

La vertu, la valeur, la dignité^ le sang.

Il est aimé des grands; il est chéri des belles ;

.Jamais surintendant ne trouva de cruelles,

Lor même à la laideur donne un teint de beauté.

Mais tout devient affreux avec la pauvreté.

Un autre poète, dont je regrette de ne pouvoir dire le nom, nous peint avec éloquence le pouvoir de ce corps simple métallique, le plus malléable des métaux :

L'or.^ c'est la clef magique ouvrant toutes les portes, C'est le doigt enlaçant les fleurs aux feuilles mortes., Le laid avec le beau ; c'est l'agent infernal Qui pose un front ridé sur un sein virginal.

Malheureusement, l'or est peu employé en

médecine ; nous savons tous cette vérité professionnelle... avec laquelle nous terminerons cette petite digression philosophique.

Dans le livre III de ses œuvres, Tibulle écrit à ses amis ces lignes :

« Vous êtes maintenant aux eaux de TEtrurie qu'il faut se garder de visiter pendant les ardeurs de la Canicule, mais qui méritent la préférence sur les eaux sacrées de Baïes, maintenant que le printemps vermeil amollit le sein de la terre. »

Vos tenet, Etruscis manat qu£e fontibus unda, Uiida sub œstivum non adeunda Canem,

Nunc autem sacris Baiarum maxima lymphis, Quum se purpureo vere remittit humus.

Il y avait, en effet, des eaux thermales très fréquentées en Etrurie, et les plus célèbres étaient celles de Taurum, aujourd'hui connues sous le nom de Bagni di Vicarello, près de la ville d' Acqua-Pendente.

Cependant, quoi qu'en dise Tibulle, les eaux de Baïes jouissaient d'une très grande réputation. La ville de Baise, située à quelques lieues de Naples, s'élevait en amphithéâtre sur une colline demi-circulaire qui dominait la mer. La mode voulait que tout riche romain y eût sa maison de campagne et y vînt passer Tarrière-saison. On y voit encore des ruines de toute beauté, mais dont la majeure partie est sous la mer : celles des bains de Néron, du palais de Jules César, des villas de Gicéron et d'Agrippine, des temples de Vénus, de

Diane, de Mercure, etc. La salubrité des eaux de Baies, leur situation dans la plus belle partie de la Campanie, y attiraient une affluence considérable, qui le plus souvent venait y chercher plutôt le plaisir que la santé.

Incidemment, l'auteur des élégies parle des eaux de Marcia, qui se trouvaient à l'extrémité de TAbruzze et qui furent amenées à Rome par un aqueduc. D'après Pline, il ny avait pas au monde d'eau plus fraîche et qui eût des effets plus salutaires. Les Romains étaient nos maîtres en lait d'hydrothérapie.

Mais ni les eaux thermales ni la médecine ne purent guérir Gérinthe, la plus charmante vierge dont TibuUe s'éprit follement un jour. C'est en vain que notre poète dit à Apollon, dieu de la médecine :

Exauce mes vœux et guéris les maux d'une jeune fille. Crois-moi, hâte-toi et bientôt tu ne regretteras pas d'avoir donné à la beauté les secours de la médecine.

Hue ades, et tenerce morbos expelle puellse, Crede mini, propera, nec te jam, Phœbe, pigebit Formosae medicas applicuisse maiius.

Empêche l'étisie de consumer ses membres décolorés et de flétrir une peau si blanche.

Etïice ne macies palientes occupetartus Neu notet informis candida membra color.

Viens, dieu puissant ; apporte avec toi les sucs et les secrets magiques qui soulagent la souffrance

I l6 TIBULLE

Sancte, veni, tecumque feras, quicumque sapores, Quicumque et cantus corpora fessa levant.

C'est en vain qu'il invoque Apollon, qu'il lui montre la gloire qu'il y aurait pour lui, en sauvant un seul mortel, d'en rappeler deux à la vie et que tous les dieux envieront son art salutaire,

Optabunt artes et sibi quisque tuas,

Cérinthe est en proie à une maladie de langueur, à la phtisie peut-être ! la fièvre tourmente maintenant ses membres fatigués,

Nunc vexât corpora fessa calor.

Et si Tibulle ne nous dit pas la fin de la maladie, nous avons les éléments nécessaires pour en assurer le pronostic.

Contentons-nous de savoir que, malgré son ardent amour pour lui, elle a dû céder à la violence de sa douleur et qu'elle lui en demande pardon en vers d'une puissante harmonie poétique :

Que je ne sois plus, ô ma vie ! l'objet de tes brûlantes pensées, comme je l'étais, il y a peu de jours ; si la folie de la jeunesse m'a fait commettre quelque faute dont je me repente plus que de t'avoir laissé seul la nuit dernière, dans le désir que j'avais de te cacher la fièvre qui me dévorait...

Ardorcm cupiens dissimulare meum.

Assez maintenant sur les amours et sur cette existence torrentueuse du tendre Tibulle. Lui-

même semblait aspirer quelquefois à une vie plus calme, quand il envisageait Tépoque où la jeunesse nous abandonne fatalement.

C'est alors qu'il disait :

« N'est-il pas mille fois plus digne d'envie le sort de celui que la vieillesse paresseuse surprend dans une humble chaumière entouré de ses enfants ? Il garde lui-même ses brebis, son fils fait paître les agneaux ; et son épouse fait tiédir l'eau pour le délasser de ses fatigues.

« Que ce bonheur soit le mien ! Qu'il me soit permis de voir mes cheveux blanchir et de raconter dans ma vieillesse les histoires du vieux temps. »

Sic ego sim ! liceatque caput candescere canis, Temporis et prisci facta referre senem.

Tib'i'le avait raison : c'est là qu'est la vérité.

Encore un esprit délicat qui n'a vécu que pour Tamour et que l'amour a fait poète : Properce.

Il est né en Ombrie, à Spello ou Mévanie, en l'an 697 de la fondation de Rome. Sa famille le destinait au barreau. Pendant qu'il faisait ses études, il eut pour maîtresse la douce Lycinna, qui ne mit aucun obstacle à sa carrière ; mais, quelques années après, il devint épris de Cynthie, qui résista d'abord à ses feux, et pour laquelle il composa ses premières poésies. Cette passion lui révéla son talent, et il abandonna ses cours de droit pour se consacrer entièrement aux muses. Cela lui attira les faveurs de Mécène et Tamitié d'Ovide, de Gallus et de tous les poètes célèbres de son époque. Ce fut donc au milieu d'eux et auprès de Cynthie que s'écoula, presque sans nuage pour l'insouciant Properce, une vie toute de poésie et d'amcur.

On a dit de lui qu'il chantait ses sensations plutôt que sa maîtresse, et que cette fougue ardente qui le caractérise était bien plus dans

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son imagination que dans son cœur. Elle était cependant bien séduisante, cette Cyntliie à laquelle il disait :

« Toi, à qui Phœbus accorde le don des vers, à qui Galliope prête volontiers sa lyre ; toi, dont les discours ont un agrément sans égal; qui réunis aux talents de Minerve toutes les grâces de Vénus, et qui, avec tant d'avantages, es toujours sûre de charmer mon existence. »

Mais Properce était pareil à « cet enfant du siècle » dont Alfred de Musset nous a fait rhistoire : tempérament nerveux, mobile, avide de sensations, comme il s'en produit à un moment donné de la vie des peuples, à l'apogée de toutes les civilisations.

A peine, en effet, a-t-il achevé d'écrire ces paroles empreintes de la passion la plus vraie, que nous le voyons immédiatement nous faire le récit d'une soirée d'orgie, pendant laquelle il avait oublié et ses protestations d'amour et ses promesses de bonheur. Il raconte ainsi la chose :

Je me traînais d'un pas alourdi par le vin ;

Ebria quum multo traherem vestigia baccho;

des esclaves, secouant leurs torches, dissipaient devant moi l'obscurité d'une nuit avancée. Cependant l'ivresse ne m'avait pas ôté le complet usage de mes sens ;

Nondum etiam sensus deperditus omnes;

et je m'approche avec peine du lit de Gynthie, contre lequel je cherche un appui !...

N'est-ce pas là l'ivresse aristocratique qui succède aux libations copieuses d'un bon dîner, qui ne se traduit physiquement que par une démarche chancelante et par une exagération dans les sentiments: colère ou tendresse, lesquelles, avec un équivalent de plus, peuvent souvent se transformer, suivant les sujets^ ou en une brutalité dangereuse ou en un attendrissement larmoyant. Mais Properce avait le vin aimable et voluptueux :

« Je me sentais, ajoute-t-il, embrasé d'une double ardeur. »

Et quamvis duplici correptum ardore juberent.

« Deux dieux puissants, Bacchuset TAmour, m'engageaient à passer mon bras sous sa tête, à lui ravir un baiser, et, la main sur ses charmes, à me préparer au combat... »

Il faut lire la fin, c'est parfaitement décrit.

Dans une des élégies suivantes, nous le voyons analyser sa passion pour Gynthie, et chercher le moyen de consacrer ses veilles à des travajx sérieux.

Hélas! on se distrait, dit-il, mais l'on ne peut jamais arracher Tamour de son cœur,

Differtur, nunquam tollitur ullus amor,

car ce n'est pas seulement la beauté de Gynthie qui m'a séduit, quoique son teint le dispute aiix lis en blancheur, et qu'il rappelle le vermillon d'Ibérie mêlé aux neiges de Thrace, ou la feuille de rose nageant sur le lait le plus pur; ce ne

sont pas non plus ses cheveux flottants sur un cou d'albâtre, ni ses yeux, flambeaux étinoelants, lumières de ma vie, ni ces brillantes étoffes que nos belles tirent d'Arabie... Cynthie ne danse-t-elle pas, au sortir d'un festin, avec plus de grâce qu'Ariadne conduisant les chœurs des Bacchantes ? Son archet ne le dispute-t-il pas à celui des Muses lorsqu'elle essaye de savants accords sur le luth d'Eolie? Ses écrits l'emportent sur ceux de Corinne elle-même et la célèbre Erinne n'oserait rivaliser avec elle de poésie...

Il ne faudrait pas conclure de ce tableau que nous fait Properce de sa maîtresse que les femmes de la Rome antique avaient toutes une intelligence aussi développée et une instruction aussi complète que la blonde Cynthie. Quoique les découvertes anthropologiques nous montrent une capacité crânienne presque égale entre les hommes et les femmes de l'antiquité, il faut bien se rappeler que les matrones étaient presque illettrées, et que les hétaïres seules recevaient cette grande éducation et ces talents qui les faisaient rechercher par les poètes et les philosophes. Ceci nous explique l'influence que les femmes galantes exerçaient alors sur les hommes des classes supérieures et principalement sur la jeunesse.

« C'est ainsi, comme le dit Properce, que le jeune homme, qui d'abord repousse l'amour avec fierté, se trouve bientôt vaincu par lui et se

courbe à tous ses caprices. »

Sic priiViO juvenes trépidant in amore féroces, Dehinc domiti post hœc sequa et iniqua ferunt.

Et il n'y a pas que les adolescents qui succoni bent, il y a aussi les généraux victorieux, les orateurs éloquents, les grands politiques.

Il y eut aussi, ajoute Properce, Mélanipe, qui fut surpris à dérober les troupeaux d'Iphicus par amour pour la beauté de Péro, — Mélampe, le médecin célèbre, un fils d'Apollon !

Gomment donc expliquer cette puissance ? Notre poète va nous le dire :

Ni les herbes, ni les nocturnes enchantements de Médée, ni les breuvages préparés de la main de Périmédée elle-même ne peuvent rien contre l'amour. C'est un ennemi qui vient sans dire pourquoi, qui frappe sans se faire voir, et dont les coups ne sont pas moins sensibles pour être mystérieux.

Le malade n'a pas besoin des médecins, ni d'un. bon lit.

Non eget hic medicis, non lectis mollibus œger;

L^.s intempéries et le grand air ne lui sont pas nuisibles : il se promène et tout à coup ses amis étonnés apprennent son trépas, tant les ravages du mal sont imprévus.

Huic nullum cœli tempus et aura nocet.

Ambulat; et subito mirantur funus amici. Sic est incantum, quidquid habetur amor.

A la description symptomatique que Properce nous donne de son mal d'amour, on pourrait

croire à un cas foudroyant comme on n'en voit plus de notre temps. Or, cela '^evait être très grave, puisqu'il ajoute :

« Je souhaite à mon ennemi, si j'en ai, qu'il aime une maîtresse; à mon ami, l'amour d'un jeune garçon.

Hostis si quis erit nobis, amet ille puellam^ Gaudeat in puero, si quis amicus erit.

Heureusement, la pédérastie n'était pas le défaut de Properce, et, s^il s'exprime ainsi, c'est qu'il était malheureux en amour. Gynthie a été infidèle : aux instigations d'une vieille procureuse appelée Acanthis, elle s'est livrée pour de l'or! Ecoutons les malédictions que profère ad Aniim .notre infortuné poète :

Corruptrice infâme ! que la terre couvre de ronces ton ignoble tombeau; que ton ombre tourmentée par la soif éprouve le supplice qae tu redoutes... Fléau des unions les mieux assorties, tu aurais forcé Pénélope elle-même 'à oublier son Ulysse ! — Ordonne, et l'aimant n'attirera plus le fer, et l'oiseau déchirera lui-même son propre nid.

Par ses flatteries perfides, Acanthis a attiré dans le vice l'amante du poète; elle a fait miroiter à ses yeux les trésors et les riches étoffes de rOrient; elle lui a appris enfin l'art de la galanterie :

« Diffère sous mille prétextes, lui disait-elle, la nuit qu'un amant sollicite, et l'amour n'en sera que plus vif et plus empressé. S'il a, d uis sa co-

1ère, dérangé ta chevelure, fais-lui acheter la paix par de riches présents. Aiguise sa jalousie en laissant traîner des lettres sur ta toilette ; que ton cou lui offre toujours la trace récente de quelque morsure qui puisse être attribuée à une lutte voluptueuse. Que ton portier soit empressé à ouvrir aux prodigues; mais, pour celui qui se présente les mains vides, qu'il dorme sans rien entendre derrière ses verrous. Reçois le soudard qui n'est pas fait pour l'amour et le matelot aux mains endurcies, s'ils ont de l'or à t'offrir. A quoi te serviront les vers des poètes : ce sont des paroles inutiles, si elles ne sont pas accompagnées des tissus précieux de Gos, ou de Tor qui donne seul une valeur aux accords de la lyre. En un mot, profite de ta jeunesse, de ta fraîcheur, des belles années qu'épargnent encore les rides, et crains que le temps n'efface quelque chose de ta beauté. »

« Tel était, pour corrompre le cœur de ma Cynthie, le langage que lui tenait Acanthis, dont on comptait les os à travers la peau décharnée. »

La vengeance n'est pas seulement le plaisir des dieux ; c'est aussi celui des amants trompés. Properce s'est aperçu qu'Acanthis, l'infâme procureuse de Cynthie, était gravement malade; il s'en réjouit et court sacrifier une blanche colombe sur l'autel de Vénus, qui vient de frapper rmfâme d'une bonne broncho-pneumonie.

« J'ai vu, dit-il, une toux opiniâtre gonfler le cou ridé d' Acanthis, et des crachats sanguinolents sortir de ses dents cariées,

Vidi ego rugoso tussim concrescere coilo, Sputaque per dentés ire cruenta cavos,

et son âme impare s'exhaler sur le grabat de ses ancêtres.

Atque animam in tegetes putrem exspirare paternas.

Gela n'a pas été long.

Quant à la cérémonie funèbre, voici :

Quelques bandelettes attachèrent les cheveux rares de la vieille ; et sur la tête on lui mit un vieux bonnet dont la crasse avait rongé la couleur,

Et immundo pallida mitra situ.

Pour l'accompagner au bûcher : sa chienne. Ses cendres furent placées dans une amphore vieille et fêlée, puis enfouies sous un figuier sauvage.

Vous qui aimez, ajoute Properce, en guise d'épitaphe, n'épargnez pas les pierres à son tombeau ni les malédictions à ses cendres.

Quelque temps après, Cynthie mourait, sans personne auprès d'elle pour lui fermer les yeux, sans personne près du bûcher pour arroser sa cendre. Properce écrivit cependant pour elle une de ses dernières élégies. Il disait :

« Les mânes ne sont point une chimère; et tout ne meurt pas avec nous; Tombre pâle échappe au bûcher...

Suntaliud Mânes; letum non omnia finit; Luridaque evictos effugit umbra rogos.

En vain voulut-ii oublier celle qui avait absorbé sa vie ; il chanta Tivresse qui ranime la verve du poète...

Ingenium potis irritet Musa poetis...

Il fit dresser le festin sous le délicieux ombrage du bois sacré, la rose couronna son front de ses caresses, il vida la coupe pleine de Falerne, et trois fois on répandit sur sa chevelure les parfums* de la Gilicie.

Properce avait été frappé au cœur par la mort de son amante, il la suivit de près : Quand on ne vit que pour Tamour, on meurt jeune.

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