‹ Mâedecine et moeurs de l'ancienne RomeChapitre 35 sur 46 · I. Traduction en vers français d'un de nos confrères · texte numérisé non relu

I. Traduction en vers français d'un de nos confrères

J'étais dessus mon lit, couché nonchalamment;

Le médecin Symmaque arrive incontinent.

Ses disciples nombreux, imitant son audace.

Portent sur moi des mains plus froides que la glace

Et me tâtent le pouls alternativement.

Je n'avais pas la fièvre, et je l'ai maintenant.

oculiste, tu tais le même métier qu'au temps où tu étais oculiste.

Hoplomachus nunc es, fueras ophtalmicus ante : Fecisti medicus quod facis hoplomachus.

Martial est trop concis pour dire ce que faisait le spécialiste en question. Mais c'est facile à deviner : il crevait les yeux de ses clients.

Quand il veut, cependant, il sait bien mettre les points sur les i. Comme exemple, il iaut citer répigramme à Gharidème :

Tu sais bien que ta femme est caressée par ton médecin; tu Tendures, Gharidème; veux-tu donc mourir sans fièvre ?

Uxorem, Gharidème, tuam scis ipse, sinisque A medico futui : vis sine febre mori?

Voleurs, charlatans, spadassins, adultères, empoisonneurs! voilà ce que Martial dit des fils d'Apollon. Heureusement que le poète bilieux de Bilbilis en avait autant au service de tous ceux qui lui étaient supérieurs comme fortune et comme position sociale. Ses glandes à venin étaient inépuisables. Il convient d'ailleurs qu'il faisait un triste métier : flatter ceux qu^on méprise, insulter ceux qu'on redoute, haïr tout haut ou tout bas; et tout cela pour mourir de faim! Cependant, il n'était pas dans la misère. Tous les riches oisifs de Tépoque lui faisaient des présents et l'invitaient à leur table. Il possédait une petite maison à Rome et une ferme aux environs, qu'il avait achetées avec l'argent que

lui donnait Tempereur Domitien. Aussi lui a-t-il prodigué les flatteries les plus plates, les flagorneries /es plus insipides. Il a comparé cet empereur à Jupiter et son palais à l'Olympe. Il va jusqu'à lui dire que ses vertus arrêteront l'immoralité des mœurs romaines.

Martial n'ignorait pas, cependant, les habitudes de ce vertueux monarque, qui donnait des rendez-vous à toutes les dames romaines que convoitait sa luxure. Ces rendez-vous étaient connus des maris qui n'osaient s'y opposer et ils servaient de prétexte aux femmes qui voulaient aller courir la prétentaine. Il le dit à Paulla :

Maintenant tu ne répéteras plus à ton imbécile de mari, chaque fois que tu voudras aller voir ton amant : « César m'a ordonné de venir ce matin à Albanum, César m'attend à Circéi. » Domitien venait de mourir (1).

Jam certe stupido non dices, Paulla, marito. Ad mœchum quoties longius ire voles :

César in Albanum me mane venire, César Circeios. Jam stropha talis abit.

I. Il y eut cependant une femme, le modèle des vertus conjugales, Sulpicia, qui fit preuve du plus grand courage en écrivant une satire énergique contre Domitien qui venait de proscrire de Rome les philosophes et la philosophie elle- . même. Elle demandait aux dieux s'ils voulaient, en tolérant la lbh"e de cet empereur, « retirer aux humains les arts dont ils avaient doté leur jeunesse et leur ôter avec le langage la raison qui les guide. » Cette phrase sous entend l'opinion de Sulpicia sur la nécessité pour l'homme d'avoir les signes et le langage pour penser, et au retour fatal à l'état sauvage s'il redevenait muet.

II ajoute : Sous le règne de Nerva, il faut que tu deviennes une Pénélope (ce qui prouve que, sous le gouvernement de Domitien, il n^en était pas ainsi); mais ton ardeur et tes passions invétérées s^opposent à la chasteté. Que vas-tu devenir, malheureuse ? Diras-tu qu'une de tes amies est malade? Mais ton mari s'accrochera à toi. Il t'accompagnera chez ton frère, et chez ta mère, et chez ton père. Quel plan plus ou moins ingénieux vas-tu tirer ? Toute autre catin que toi dirait qu'elle est hystérique et qu'elle a besoin d'aller prendre les eaux du lac de Sinuesse. Mais comme tu es autrement fine, toi! chaque fois que tu as envie d'aller faire l'amour, tu préfères, Paulla, prévenir ton mari.

Penelopce licet esse tibi sub principe Nerva;

Sed prohibet scabies, ingeniumque vêtus.

Infelix, quid âges? eegram siniulabis amicans?

Hcerebit dominée vir cornes ipse suce; Ibit et ad fratrem tecum, matremque, patreiiique.

Quas igitur fraudes ingeniosa paras?

Dicet et hystericam se forsitan altéra mœcha

In Sinuessano velle sedere lacu.

Quanto tu melius! Quoties placet ire fututum,

Quee verum mavis dicere, Paulla, viro.

Nous avons traduit scabies par ardeur. Mais il y a dans l'expression latine un sens plus précis, plus pathologique. Celle-ci sous-entend, en effet, une idée de démangeaison, de prurit, d'excitation de la muqueuse vulvo-vaginale. C'est le point de départ du tempérament passionné,

ingenium, de Paul la, tempérament qui est ancien, peut-être héréditaire.

Nous avons vtnd\i1iystericam parliystérique, avec le sens un peu nymphomaniaque que lui donne Martial.

Dans une ép'gramme sur Ghioné et Phlogis, nous avons à faire une observation analogue.

Notre poète suppose que vous désirez savoir quelle est, de Ghioné ou de Phlogis, celle qui a le plus d'attrait pour le jeu d'amour.

Gertainement Ghioné est la plus belle, mais Phlogis est plus ardente. Le feu qui la brûle rendrait à Priam la vigueur, et la jeunesse au vieillard de Pylos; le feu qui la dévore, tout le monde souhaiterait le voir à sa maîtresse.

Pulchrior est Chione ; sed Phlogis ulcus habet : Ulcus habet, Priami quod tendere possit alutam,

Quodque senem Pylium non sinat esse senem. Ulcus habet, quod haberc suam vult quisque puellam.

Le mot latin que j'ai traduit par feu est ulcus, dont le sens propre est ulcère. G'est la même idée que scabies^ mais avec un équivalent de plus. Il s'agit évidemment du prurit de la vulve avec ulcération superficielle se rapportant soit à un excès de sécrétion, soit à une éruption herpétique déterminée par des excès vénériens, entretenue peut-être par l'oubli des prescriptions hygiéniques. La nymphomanie a souvent pour cause le prurit de la vulve, qui est sujet à des exacerbations notables aux époques menstruelles, exacerbations qui peuvent amener chez les

honnêtes femmes des appétits sexuels immodérés. Voilà notre explication de ulciis habet^ dont Martial gratifie la plus amoureuse de ses deux courtisanes.

Quelles étaient ces eaux de Sinuesse que Martial semble conseiller à la belle Léda, comme traitement de rhystérie? Quelles étaient leurs propriétés? On les disait toniques, stimulantes, souveraines contre la stérilité des femmes...

Malheureusement, Sinuesse avait des rivales: Baies, Lucrin, l'Averne. Toutes ces eaux avaient une action curative sur la débilité organique, l'anémie, la langueur; elles rendaient les femmes vigoureuses, solides et passionnées. Lisons, en eflet, cette épigramme sur la chaste Lévina:

Chaste, ne le cédant en rien pour la vertu aux anciennes Sabines, Lévina, plus austère encore que son triste époux, depuis qu'elle a pris alternativement les eaux de Lucrin et celles de l'Averne, et depuis, surtout, qu'elle a connu les délices des eaux de Baies, Lévina brûle des feux les plus ardents. Elle a abandonné son mari pour suivre un jeune amant. Arrivée Pénélope, elle est partie Hélène.

Gasta, nec antiquis cedens La3vina Sabinis, Et qnamvis tetrico tristior ipsa viro,

Dum modo Lucrino, modo se permittit Averno, Et dum Baianis soïpe fovetur aquis,

-Incidit inflammas, juvenemque secuta, relicto Conjuge, Pénélope venit, abit Hélène.

Il y a encore des eaux de Sinuesse en France,

et dans tous les pays da monde. Mais si les hommes sont partout trompés, ils ne le sont pas avec la même grâce et la même complaisance que le mari de cette autre Léda dont voici l'histoire :

Léda avait dit à son vieil époux qu'elle était hystérique, et qu'il lui était nécessaire de se faire besogner.

Hystericam vetulo se dixerat esse marito, Et queritur futui Leda necesse sibi.

Mais, pleurant et gémissant, elle déclare qu'elle ne veut pas à ce prix acheter sa guérison, et qu'elle préfère mourir plutôt que d'en arriver à cette extrémité.

Sed flens atque gemens tanti negat esse salutera, Seque refert potius proposuisse mori.

Son mari la conjure de vivre, de ne pas renoncer à sa verte jeunesse; il lui permet de se faire faire ce que lui-même ne peut plus faire.

Vir rogat ut vivat, virides nec deserat annos; Et tieri, quod jam non facit ipse, sinit.

Mais, voici qu'en toute hâte les médecins arrivent. Les matrones disparaissent. Et voici la noce qui commence : Quelle noble profession que la médecine 1

Protinus accédant medici, medicaeque recédant, Tollunturque pedes : O medicina gravis 1

J'estime que maître Martial, qui saisit encore

cette occasion de critiquer les médecins, aurait bien voulu assister à la consultation et être Tun des traitants de la belle. Il aurait vraiment approuvé les moyens employés contre son affection hystérique

Il est certain que rh3^stérie est une intéressante névrose... à observer et à étudier. Briquet*, Nonat, Charcot et beaucoup d'autres ont trouvé dans son étude leur grande réputation. Mais comme ils sont au-dessous de Rabelais sur la question ! Ecoutez-le ce joyeux compère s'expliquant sur l'hystérie des femmes de son époque :

« Nature ha dedans le corps de la femme posé, en lieu secret et intestin, un animal, lequel n'est es homme; auquel quelquefois sont engendrées certaines humeurs nitreuses, bauracineuses, acres, mordicantes, lancinantes, chatouillantes amèrement : par la poincture et frétillement doloreux desquelles (car cet animal est tout nerveux et de vif sentiment) tout le corps est en elles esbranlé, touts les sens ravis, toutes affections intérimées, touts pensements confondus. De manière que, si Nature ne leur eust arrosé le front d'un peu de honte, vous les voiriez comme forcenées, courrir l'aiguillette plus espouvantablement, que ne feirent onques les Protides et les Thyades bacchiques au jour de leurs bacchanales ; parceque cestui terrible ani* mal a colliguance à toutes les parties principales du corps, comme est évident en anatomie. Je le

Page 1