JOURNAL
Ï)ES FAITS QUI SE SONT PASSÉS SOUS SES YEUX, ET QUI ONT PRéPARÉ ET Fixi LA CONSTITUTION FRANÇAISE.
Mon térhoignage et lues observations ne peuvent avoir de poids et de valeur que du moment où je suis entré dans la carrière politique y en assistant à la première assemblée des districts. Quand j'ai été appelé aux élections, je ne pouvais pas soupçonner la part qui me serait successivement donnée à Tadministration publique , ni Tinfluence que j'aurais sur les affaires : cette part s'est agrandie , cette influence s'est étendue toujours d'une manière inopinée. J'ai bien regretté de n'avoir pas eu constamment aujprès de moi un secrétaire pour recueillir les faits 9 les anecdotes, les traits, les pensées qui auraient mérité d'être conservés, pour peindre avec plus de fidélité et animer de ces souvenirs les grandes scènes dont j'ai été témoin. Réduit à ma mémoire pour les retracer dans ce moment à mon esprit, et les déposer dans ce journal, je proteste que ma mémoire sera fidèle» Je ne dirai que ce qui
sera vrai, et, lorsque l'imagination me retracera ces scènes dont j'ai été si vivement ému, il me suffira de m'y reporter en esprit; mes sensations se renouvelleront, je redeviendrai ce que j'étais alors, à tel jour et a telle époque. Ce sera le même homme , le témoin qui écrira , et je ne dirai que ce que j'ai senti* Si je parle souvent de moi dans cet écrit, pn se souviendra que ce n'est pas une histoire, mais un journal. C'est le récit des faits publics, c'est aussi celui de mes sentimens et de mes pensées. La naïveté du détail en garantit la vérité, l'homme s'y développe et son ame y est nue ; et d'ailleurs n'y a-t-il pas quelque charme à apercevoir l'homme dans son ouvrage ? Le lecteur se reconnaît et se retrouve dans l'écrivain.
Le vendredi 29 décembre 1786, je dînai chez. M. le maréchal de Beauvau; ce fut le premier instant où la nouvelle d'une Assemblée des notables me parvint. J'en fus frappé. Je prévis un grand événement , un changement dans l'état des choses , et même dans la forme du gouvernement. Je ne prévis point la révolution telle qu'elle a été, et je crois que nul homme n'a pu la prévoir.; mais le déplorable état des finances appuyait suffisamment ma conjecture. Le besoin d'argent rendait le gouvernenaent faible et dépendant. Les gouvernés ayaient alorsr un avantage énorme , dont je présu- Hiais que l'on serait assez avisé pour tirer parti. Çettç Asseniblée de cent cinquante citoyens de
toutes les classes^ elles plus * distingués , occupés des plus importantes affaires de l'Etat , ne pouvait manquer dy (fpéver une grande réforme. Cette Assemblée , cette réunion était une figure de celle de la nation ; c'étaient des citoyens délibérant moins sur. les affaires de l'Etat que sur leurs propres intérêts : depuis un nombre d'années les meilleurs esprits avaient tourné leurs méditations sur Téconomie politique ; et l'Assemblée , convoquée pour donner des avis et des lumières sur l'administration du royaume , devait naturellement réunir tous les esprits sur ce point , et y porter l'attention de la nation entière. Or, quand, après un long sommeil, ou plutôt après une absence, on vient à songer à ses affaires que l'on trouve fort délabrées, il est difficile d'oublier qu'on a le droit d'y mettre ordre, je prévoyais donc , non une révolution , mais un changement qui, sans en pouvoir déterminer l'espèce, devait être à l'avantage de la nation. Lorsque dans un siècle de lumières on appelle la raison à son aide , la raison doit finir par être la maîtresse*
L'Assemblée des notables ne produisit d'autre effet que de mettre le mal dans un plus grand jour, et de faire connaître l'urgente nécessité des remèdes. On ne pouvait en attendre autre chose, ils n'avaient que le droit de conseil et point d'autorité. Cette Assemblée commença à attaquer les ministres , et M. de Caldnne fut renvoyé par les mêmes hommes qu'il avait choisis et convoqués.
Un de ces hommes, Varchevêque de Toulouse (i), connu par une réputation de talens et d'ambition , fut mis à sa place. Ce choix fut vivement applaudi. Il ne tint pas ce que sa réputation avait promis : il oublia le rôle quil avait joué dans l'Assemblée; il ne sentit pas que Ténormité du mal , la nécessité du remède, l'attention de tous les esprits à la chose publique, demandaient une réforme inévitable dans l'administration , et appelaient les étatsgénéraux. S'il les avait fait convoquer sur-le-champ^ en même temps qu'il aurait acquis des droits à la reconnaissance publique , il aurait fait le trait d'un habile politique. Il ne fallait pas laisser le temps aux esprits de réfléchir sur la position où l'on se trouvait, et à la nation de connaître ses besoins , ses droits et ses forces. Les états -généraux alors assemblés auraient fait de grandes réformes; mais ils n'auraient ni osé , ni pu tout changer. On craignit ces réformes , on voulut éviter de réunir une nation qui pouvait se souvenir qu'elle est vraiment souveraine et maîtresse de tout ordonner : on es-rsaya des palliatifs qui accrurent le mal au lieu de le guérir ; et on laissa au parlement de Paris l'honneur de demander les états-généraux. Cette demande du parlement , quoiqu'il ait pu depuis s'en repentir, ne doit pas être oubliée. Quand on a recouvré la liberté , et fondé le règne de la loi , il est de la justice de se souvenir de tout ce qui a
(i)M. dcLomcnie-Brienne.
pu préparer ce nouvel ordre de choses. L'archevêque hésita pendant plus d'un an sur la tenue des états-généraux y promettant sans cesse et retardant toujours ce que l'état des affaires et la disposition des esprits rendaient indispensable. Il laissa deux années entières pour y penser, pour éclairer les citoyens par une multitude d'écrits , pour former des plans, et pour arriver en force à cette assemblée si redoutable. Il essaya des édits bursaux qui furent refusés; il mit M. le comte d'Artois dans le cas d'être mal accueilli, hué, et presqu'en danger à la cour des aides. Cette scène fut la première lutte du pouvoir physique contre le pouvoir d'opinion, l'essai des forces d'un grand peuple contre la force d'un seuL Enfin M. Necker remplaça M. de Brienne; et soit que les choseg fussent si avancées qu'il ne fut plus permis de se les dissimuler, soit plutôt' que le génie et les principes de M. Necker seuls l'inspirassent, il s'occupa sérieusement de la convocation des états-généraux. Elle fut annoncée au mois de novembre 1788. M. Necker obtint du roi la double représentation du tiers-état. Elle était de toute justice. Ce n'est pas quand la raison s'éveille qu'il faut allégiier et d'anciens privilèges et des préjugés absurdes. Les préjugés sont destinés à disparaître , les privilèges ne sont que des conventions qui ne peuvent être éternelles dans les sociétés , et des aliénations dans lesquelles une nation toujours mineure a toujours le droit de rentrer. C'était bien le moins que vingt-
6 mëmoire;s
quatre millions d'hommes contre deux cent mille eussent la moitié des voix ; et la postérité éclairée aura peine à croire que cela ait été si difficile à prouver et à établir. Tout cela fut développé dans plusieurs écrits publiés par Target. M. Babaud de Saint-Etienne fit voir que le tiers-état était la nation moins le clergé^ moins la noblesse; M. Tabbé Sieyes y que le tiers-^tat était la nation même et devait jouir de tous ses droits. C'est ainsi et avec ces armes qu'on se préparait aux états-généraux ^ et a recouvrer les droits de la nation et du tiers^ état. Mais si ces droits ont été recouvrés^ il ne faut pas oublier qu'on le doit et à M* Necker et au roi , au ministre qui l'a proposé, et au roi qui y a consenti : l'un et l'autre ont donné les moyens de la Régénération de l'empire. On l'a quelquefois trop oublié. Le despotisme n'entra point dans le caractère du roi ; il n'a jamais désiré que le bonheur du peuple , c'est le seul moyen qu^on a pu employer pour le séduire; et si jamais on l'a déterminé à des coups, d'autorité , on n'y a réussi qu'en lui montrant ou un bien à faire ^ ou des maux à éviter , et en perspective le soulagement de la natioii , la prospérité de l'empire et le bonheur de tous. Je suis convaincu qu'il n'a jamais considéré son autorité et le soin de la conserver, que comme la caution et la base de la tranquillité et de la paix intérieure. Puisque nous parlons des causes de la régénération , disons que la première est dans lu caractère de Louis XVI ; un roi moins bon , des
DE BAII.LY. n
luinistres plus habUe$> et il ny aurait pas eu de révolution,
Daa$ l'hiver de 1788 à 89, qui fut si désastreux et si difficile a passer pour U rigueur du froid, la rareté des grains et des farii\es , qui était k suite de l'affreuse grêle du i5 juillet. précédent, et qui commençait déjà à se faire sentir ^ on se prépara à la convocation des états r- généraux. On parlait.de ceux qui seraient députés de Paris, on faisait courir des listes , ou disait dans le monde , dans le club des Arts surtout où j'avais été admis , que je serais député. Je n'étais cependant pas sur les listes. Ces listes étaient celles des prétentions > et je n'en a;vais. pa^. Un homme considérable, et qui.avait eu jadis une grande influence, me dit un jour : « On parle de vous pouf vous fairç député. Désirez-vpus de l'être? » Je lui répondis que cet honneui^rnc- de-^ vaitpisesplUçiteF, ni siç refuser, w Avez-vp.us , aJQuta-t-il ^ du. talent pom: la parole? — Non . -r-, Ei) ce cas, je^ne vous conseille pa^ d'accepter. Vousavcz. une réputation , et il ne vous conviendrait paSid'étre aip: états- généraux , sans y paraître et sans y joytîr un rôle» » J'é^tai$ Ipin d'adop.ter ce quje son.; opinion «avait deîfl.ajtteur, mais la vérité était que j<^, ne désirais rien à cet égard, et que je craignais aii-^ tant la difficulté du succès, quq je pouvoirs ambitionner rhonneur du choixr. Lcj mêilie homme, m'ajouta un, autre jour : « Vous désirez les étatsr générauxt. Vous verre? où ils vous couduiront. » Cette opinion était bien différente de cell^ de
beaucoup de gens qui, sur l'exemple du passé, dî-» salent que les étals - généraux ne feraient rien , et que tout se réduirait à de vaines déclamations et à des demandes de réforme sans succès. Je ne pensais pas cela. Je croyais que, dans un siècle éclairé, des hommes assemblés et pouvant délibérer sur leurs intérêts feraient de grands changemens. Mon homme, exercé dans la politique , et distingué par un excellent jugement , avait la vue plus longue et calculait bien. On permettait la réforme de quelques abus , mais on ne voulait pas que tout fut changé. Et je défie à la vue la plus longue d'avoir alors tout vu. L'abbé Maury, déjà nommé, me disait : « Vous serez député. —Je n'en croîs rien. — J'en suis sûr. ^- Comment cela est-il possible ? nul homme ne peut être sûr d'un choix , quand il ne connaît pas même ceux qui loferont? » 11 n'avait pas tort. Mais voici en quoi il s'est trompé. 11 m'ajouta : « Je viens de louer un appartement à Versailles, et vous aurez tous les jours un couvert chez moi. Nous nous unirons pour faire le bien. » Pour le bien , j'étais son homme , mais il fallait savoir comment il l'entendait, et c'est là que nous n'avons pas été d'accord. Nous avons pris des routes bien difféi^entes. 11 s'est montré pour le clergé , et moi pour la nation ; il faut dire cependant qu'il s'est montré avec courage dans des circonstances difficiles, et qu'en prenant ime fausse route, il a marché sans dévier sur la même ligne, ce qu'on ne peut pas dire de tout le monde; il faut
€tre soi ; même en mal. Il faut convenir aussi qu'il a déployé beaucoup de talent.
Enfin les districts furent formés et ouverts sur la convocation du roi, \e 21 avril 1789. J'habitais alors ma maison de Chaillot , où je terminais quelques réparations et dispositions intérieures; je me rendis aux Feuillans , en me promenant , avant huit heures du matin. Assis pour me reposer sur la terrasse des Feuillans , un jeune homme, que je ne connaissais pas, passa , et me dit : « Vous allez au district des Feuillans , vous y serez nommé élec-r teur. ») Je le remerciai de cette opinion et n'y comptai pas plus. Je raconte ces bagatelles parce qu'elles servent à prouver que les circonstances m'ont porté où j'ai été élevé, et que je^'y ai contribué en rieii. Nul homme à Paris ne peut dire que je lui aie demandé ou fait demander son suffrage , pas même que j'aie témoigné aucun désir des places où je suis parvenu. Je suis un exemple bien sûr qu'on peut parvenir a tout et aux premiers honneurs sans intrigue. Ceci doit être dit pour la consolation dès honnêtes gens , et pour l'encouragement de la jeunesse à suivre le droit chemin.
Quand je me trouvai au milieu de l'assemblée du district, je crus respirer un air nouveau : c'était un phénomène que d'être quelque chose dans l'ordre politique, et par sa seule qualité de citoyen, ou plutôt de bourgeois de Paris j car à ce jour nous étions encore bourgeois et non citoyens. Les liommes rassemblés depuis plusieurs années dans
fO MÉMOIRES
des clubs (i) , s y étaient occupes des affaires publiques , mais comme conversations , sans aucun droit et sans aucune influence. Ici Ton avait le droit délire^ on avait au moins, conmie aux anciens états-généraux , le droit de faire des demandes et de dresser des cahiers. Ici , l'on avait une influence éloignée , mais obtenue pour la première fois depuis plus dun siècle et demi; et ce privilège était acquis à une génération éclairée , qui en sentait le prix y et qui pouvait en étendre les avantages. Cette assemblée , portion infiniment petite de la nation , sentait cependant et la force et les droits du tout : elle ne se dissimulait pîas que de ces droits et de cette force résultait pour elle-mênie une sorte d'autorité y et comme peuvent en avoir les volontés particulières destinées à composer la voloaté générale. La Ville , c'est-à-dire l'ombre et le semblant d'une municipalité y nous avait donné un président assisté de quatre assesseurs , dont l'un devait servir de greffier. Nous étions citoyens réunis au district
des Feuillans. Il faut remarquer que soit insouciance ou politique y dans une opération que quelques-uns pouvaient croire ne pas plaire au gouvernement, tous les citoyens du district n'ont
(i) C était surtout depuis la guerre d'Amérique que des clubs s't^taient formes à Paris; leur caractère, d'abord purement philosophique et littéraire , devint insensiblement politique , par suite de la tendance imprimée à l'esprit public.
(Note des nouw. édù)
DE BAILLY. Il
pas paru à cette assemblée. 11 en est tel que je pourrais citer qui s'est montré depuis le plus ardent partisan de la liberté , le plus hardi frondeur des autorités y qui cependant y par une raison ou par une; autre y se dispensait d'assister à cette assemblée. Nous pensâmes que l'Hôtel-de-Ville avait pu nommer un conunissaire pour ouvrir l'assemblée , et nous donner les connaissances et les instructions préliminaires , mais qu'il ne lui appartenait pas de nous faire présider et de faire rédiger nos délibérations par des délégués, de son choix. Le premier acte d'autorité fut la destitution du président. On le renoncuna surrle-çhamp par acclamation. Ce président, M. de I^aune, avocat, observa d'abord qu'il avait mission pour tenir la présidence , et qu'il ne pouvait présider qu'en vertu de ses pouvoirs : on lui dit, et on lui répéta d'opter entre la présidence par le seul vœu de l'assemblée , ou sa destitution s'il s'en tenait à ses pouvoirs. Il accepta enfin la libre nomination de l'assemblée > et ses assesseurs et greffiers furent, également confirmés p^tr le même choix et avec la même liberté.
Dans le cours de la séance ., nous reçûmes plusieurs députations dç la noblesse et du tiers-état. Ce concert entre tous les citoyeos d'une si . grande ville et. entre ces deux ordres^ annonçait déjà la grande union du royaume et la confusion des ordres. C'étaient des frères qui se disposaient, et de bon accord, h se mettre en possession de leur héritage. Si les ordres eussent eu le même esprit
à Versailles > il y aurait eu moins d'aigreur , et les intérêts divers ou opposés eussent été plus facilement et plus heureusement conciliés. Je remarque que nous ne vîmes point de députation du clergé. 11 était plus éloigné de la fraternité y et le ciel était entre lui et nous. Ces visites, les différentes motions d'ordre , l'appel nominal de ceux dont on avait vérifié les titres d'admission y nous conduisirent jusqu'à neuf heures du soir. On nomma des commissaires pour rédiger le cahier des demandes du district. Ces commissaires, au nombre de sept, furent MM. Marmontel , Bigot , Cholet, Moreau frères, et moi, à qui l'on fit l'honneur de l'admettre. Nous passâmes dans une pièce voisine , et le cahier pris à minuit fut l'ouvrage de trois heures. M. Marmontel, qui tenait la plume , en fut le principal rédacteur. En lisant ce cahier , on verra que les objets en étaient intéressans, et qu'il contenait tous les germes de la liberté. Je dois observer ces choses qui sont à la gloire du district dont je suis sorti , et que je regarde comme mon berceau. Ces cahiers reportés à l'Assemblée y furent lus et discutés ; et après quelques changemens , ils furent adoptés. On procéda ensuite à l'élection au scrutin de sept électeurs du district. C'est alors que je reçus les bontés premières et flatteuses de mes concitoyens dont l'estime voulut me distinguer , en me nommant premier électeur. Mes collègues furent MM. Moreau , lîionlel , Bigot de Préameneu , Cholet , Du-
DE BAILLY. l3
saulx , Moreau le jeune , frère du précédent , et La Vigne-des-Champs ; plusieurs étaient déjà mes confrères bu mes connaissances. Je me liai particulièrement avec M. Cholet, que je retrouvai avec plaisir dans l'administration provisoire de la municipalité , et M. Bigot , dont les vertus , les lumières et l'esprit sage se concilièrent d'abord toute mon estime et mon amitié^ et que les suffrages constans de son district et des électeurs ont porté successivement à toutes les places , et de juge de paix , et de juge dans les tribunaux et dans les corps électoraux de 1789, 90 et 91 , et enfin à la seconde législature. Nous sortîmes des Feuillàns^ après avoir employé vingt-quatre heures consécutives à ces opérations.
Mercredi 22 ai'riZ. —• Nous nous rendîmes l'aprèsmidi ^ cour du vieux Louvre, chez M notre
président , où il nous lut la rédaction du procèsverbal de la veille : il nous remit nos pouvoirs , c'est-à-dire l'extrait du procès-verbal qui constatait notre nomination et le cahier de nos demandes. Nous nous transportâmes aussitôt à l'Hôtel-de-Ville où devaient se trouver réunis tous les électeurs des différens districts , pour y constater leur nombre , vérifier si tous les districts avaient rempli la mission qui leur avait été donnée par la proclamation du roi , et y déposer les procèsverbaux d'élection de ces assemblées. Quand j'y arrivai , l'assemblée était formée , et depuis longtemps commencée ; je n'entendis rien et ne pris
aucune pari h ce qui s'y passait. Mais j'étais alors dans la grande salle de THôtel-de- Ville où j'entrais, je crois, pour la première fois, et je considéraîs avec intérêt cette masse de citoyens librenient élufs , chargés des pouvoirs du peuple , destinés à faire des choix importans : ce spectacle était aussi nouveau pour le lieu que le lieu pour moi ; je ne prévoyais pas les grandes scènes et lés révolutions dont il allait devenir le théâtre , ni le rôle que je devais jouer dans ce lieu même.
Jeudi , 25 aifriL — Gé jour fut l'ouverture de l'assemblée des électeurs de la ville de Paris. Lés trois ordres se réunirent dans la grande salle de Tarchevêché. Elle fut d'abord présidée par le prévôt de Paris , assisté du lieutenant civil et du procureur du roi du Ghâtelet. M. lé prévôt de Paris et M. le lieutenant civil ouvrirent l'assemblée, chacun par un discours. M. le procureur du roi parla après eux , et il fit l'éloge de cKacun dés trois ordres , en les louant sur ce qui pouvait leur être particulier. On rémarqua que celui dû tiers fut vivement applaudi par la noblesse, et peu par le clergé ; cependant , quelque temps après et vers le soir, un membre de la noblesse ayant voulu adresser des compliméns au tiers-état, et , disait-il , au nom de son ordre , fut désavoué par plusieurs , assez maltraité personnellement : ce qui me fit quelque peine à cause de la division et de la riiésintelligence que cela paraissait annoncer. Cela n'eut cependant pas dé suite , et il en résulta seu-
DE BÀILLY. l5
lement un moment de tumulte. A{)rès les discours d'ouverture , la première question fut celle de la vérification des pouvoirs et de la mânîère dont on y procéderait. 11 fut décidé ijue cette vérification se ferait par les trois ordres et en commun , et la raison fut que dans des opérations dont le dernier résultat, la formation des états -généraux, intéressait la nation entière , chaque ordre avait droit <le connaître ce qui était fait ou admis dans les deux autres , et de s'assurer que tout s'était passé suivant la loi. En conséquence il fut réglé qu'on se diviserait en plusieurs bureaux y pour la prompte expédition ; qu'il y aurait à chacun un magistrat du Ghâtelet , un électeur de la iloblesse el du clergé , et , conformément à la loi faite par le roi, pour les nouveaux états -généraux, deux électeurs du tiers-état. Je fus nommé un des commissaires pour cette vérification : elle fut a^sez promptement termî liée , et les trois ordres se réunirent sur-le-champ dans la grande salle de l'archevêché ; on y rendit compte de l'opération qui venait de se faire et de la validité des pouvoirs. M. le lieutenant civil annonça que l'assemblée des électeurs extra maros devant se tiètlir le lendemain et le surliendemain ^ et le lieu de ses séances étant cette salle même , l'assemblée des électeurs intra muros devait être remise ' au dimanche !iÇ>. L'assemblée ainsi dissoute commençait à défiler , lorsqu'un mettibre du tiers-état observa que, les pouvoirs étant vérifiés , rien n'empêchait que l'on
ne prêtât le serment^ et demanda qu'il fut prêté. Les opérations étaient en effet très-pressées ; nous étions au 23 avril, et l'ouverture des états-généraux devait se faire à Versailles^ le 4 ™^* Quoiqu'on n'eût- pas une idée bien précise du temps nécessaire à ces opérations , on voyait bien qu'il en res*tait trop peu pour l'élection des députés et la confection des cahiers; et comme la défiance germait déjà dans les esprits , on pensait que ce court intervalle , et la précipitation qui en devait résulter, avaient été préparés à dessein , pour ne pas laisser à la ville de Paris tout l'avantage qu elle pouvait tirer de sa députation. Quant à moi , j'avoue qu'éloigné de la défiance par mon caractère, et que même en consultant ma raison bien avertie par ces impressions, je ne pouvais me persuader que le ministère , qui avait accordé au tiers-état la double députation , voulût tendre un piège à la ville de Paris , et lui faire faire une niauvaise députation et de mauvais cahiers. Qu'en aurait-il résulté? Les députations des provinces n'en auraient pas été moins bien choisies, et leurs vœux moins fortement exprimés. Or, dans ces premiers temps , on devait calculer sur une grande énergie dans les provinces , et peut-être sur la mollesse de la ville de Paris. C'était là l'idée et la prévention du royaume entier, et j'ai eu plusieurs occasions de le reconnaître en arrivant à l'Assemblée nationale. Quoi qu'il en soit, M. le lieutenant civil se refusa à la prestation du serment ; je ne m'en rappelle pas bien la rai-
son , mais je présume que ce fut sur ce que plusieurs membres s'e'tant déjà retirés , l'assemblée n'était plus complète ; et lui-même se retira malgré les instances qu'on lui fil pour rester. Sa retraite excita quelque mouvement. On fit des motions^ et entre autres celle de dresser une protestation et une plainte de son refus. Quelques personnes se réunirent pour la dresser^ mais il était alors dix; heures et demie , on continuait à se retirer, l'assemblée diminuait sans cesse. Les gens sages pensaient que cette protestation n'était ni légale , ni à propos ; j'avais attendu pour connaître le vœu de la majorité et des esprits modérés ; quand je vis l'assemblée réduite à un assez petit nombre , je fis comme les autres et je me retirai.
Une chose que je ne dois pas négliger de remarquer pour faire connaître la disposition des esprits, et qui m'a été rappelée par un électeur présent , c'est que ce jour-là même , et dès le premier moment où l'on se vit ainsi réuni en assemblée , on murmurait dans les bancs : Point de clergé , point de clergé ! .On ne voulait pas dire qu'il fallût supprimer l'état, mais Tordre ecclésiastique. On pensait alors que le clergé ne devait pas faire un ordre; on pensait qu'il fallait réunir les évêques et le premier clergé à la noblesse , et le clergé du second ordre au tiers-état. Cet arrangement était précisément celui des deux chambres que Mouniér a proposées depuis , et qui ont été rejetées.
Dimanche 26 am/(i). — Les trois ordres se reunirent le dimanche au matin en la même grande salle de rarchevêché ; le serment commun et universel fut prête par l'assemblée ; et chaque ordre s'étant retiré dans la salle qui lui était destinée y le tiers-état resta dans la grande salle , lieu assigné pour ses séances particulières, suivant, m'a-t-on dit, l'usage des étatsgénéraux où le tiers -état occupait toujours la salle des assemblées générales. Je remarque avec soin cette circonstance, parce que les plus petites choses conduisent aux plus grandes , et que cette disposition nous a été extrêmement favorable à Versailles. Les deux ordres retirés , M. le lieutenant civil fit procéder à Tappel nominal de tous les électeurs du tiers -état. Gela fait , il fut question d'organiser l'assemblée , et de nommer un président et un secrétaire. Je dois dire que le vœu général était , comme dans tous les districts , et particulièrement pour parler de ce qu m'est personnellement connu, dans celui des Feuillans , de se constituer librement , et de n'agréer que des officiers du choix de l'assemblée , non délégués par aucune autorité , ou fondés sur des droits anciens qu'on ne reconnaissait plus. Mais cç vœu
(1) Ccst ici que commence le procès-verbal des séances de l'assemblée des électeurs de Paris. Ce procès-verbal fut rédigé, depuis le 96 avril jusqu'au 31 mai, par Bailly ; il le fut, depuis le sa mai
jusqu'au 3o juillet, par M. Duveyricr.
( Note des noup. édit. )
DE BAILLY. f IQ
général fut en même temps un hommage à la vertu de M. d'Alleret, alors lieutenant civil* L'assemblée était pénétrée de vénération pour lui , et j'y trouvais un plaisir particulier , par l'attachement que j'ai eu de tout temps pour différentes personnes de sa famille ou de ses amis. On croira d'ailleurs aisément que la vertu récompensée est un doux spectacle pour l'homme de bien. M. d'AUeret fut nommé président par une acclamation universelle et plu* sieurs fois réitérée. Mais , lorsqu'on a voulu passer à la nomination d'un secrétaire , M. le lieutenant civil a proposé le greffier du Châtelet ^ et il a donné à connaître que ce greffier y en sa qualité y devait être de droit secrétaire de l'assemblée. Alors s'est élevée ouvertement et publiquement la question de savoir si MM. les officiers du Châtelet avaient , en vertu de leurs charges , le droit de présider et de tenir l'assemblée , ou s'il appartenait à l'assemblée de choisir librement ses officiers. L'esprit général était décidé pour cette dernière opinion. La desti-^ tution du président d'office y aurait été brusquement prononcée comme dans les districts , sans le respect qu'inspirait la vertu de M. d'AUeret. L'estime et la ConGance y qui le nommèrent président par acclamation y masquèrent cette disposition; mais elle se déclara aussitôt qu'il proposa sans élection le greffier du Châtelet. On nia formellement son droit : on nia également celui du lieutenant civil. C'était la première fois que j'entendais parler M. Target ; j'en fus très^satisfait \ il parla avec mesure et avec
éloquence , il attaqua le droit du lieutenant civil ^ en rhonorant , et en le comblant d'éloges ; M. Camus parla aussi avec une grande force. M. le lieutenant civil laissa entrevoir plusieurs fois qu'il ne pouvait présider que comme lieutenant civil. Ce principe lui fut contesté ; on lui intima plusieurs fois qu'il ne présiderait que par le choix de l'assemblée; enfin , pressé de s'expliquer définitivement , il déclara que , quelque flatté qu'il fût du choix que l'assemblée avait fait de sa personne^ il ne pouvait regarder l'élection que comme un second titre ajouté à celui que lui donnait sa charge ; mais que si l'assemblée entendait qu'il ne présidât qu'en vertu de cette élection , et si elle ne laissait pas aux autres offi— ciers du Châtelet remplir leurs of&ces , sauf à elle telles protestations que bon lui semblerait , il allait se retirer.
La matière mise en délibération , la très^grande pluralité fut d'avis que l'assemblée ne pouvait avoir d'autres officiers que ceux qu'elle aurait élus librement. M. le procureur du roi requit la retraite des officiers du Châtelet, qui se sont en effet retirés ayant M. le lieutenant civil à leur tête. J'eus quelque peine de cette séparation : je regardais sa vertu comme tutélaire , et j'eus regret qu'elle nous abandonnât. Cependant, s'il était resté dans l'assemblée, il aurait été le premier député , et ma destinée le voulait autrement.
Il faut observer que M. le lieutenant civil était en effet appelé à la présidence par le règlement du
roi. Cette circonstance fut remarquée par le bureau chargé de vérifier nos pouvoirs à TAssemblée nationale. Mais en même temps il ne jugea pas que ce fût une irrégularité , et l'Assemblée adopta cette décision (i).
On procéda sur-le-champ à la nomination ; les cinq plus anciens d'âge furent placés au bureau pour recevoir et vérifier le scrutin. Je me regardais comme bien inconnu dans cette assemblée y où je ne connaissais guère moi-même que huit à dix personnes. Quelques-unes prétendirent que je serais président : j'en aurais eu une véritable frayeur, si j'avais pensé que cette opinion de l'amitié put avoir un juste fondement : j'ignorais entièrement les formes et les règles de ces assemblées , assez nouvelles alors pour tout le monde , et je n'avais pas assez de présomption pour me croire capable de conduire les autres. Le scrutin fait et vérifié , j'eus quarante voix pour être président, et M. Target fut choisi à une grande pluralité . Je fus nomtné secrétaire, emploi qui me convenait beaucoup mieux , quoique je ne fusse pas au fait de la forme des procès-verbaux à rédiger. Mais je me fis instruire. M. Target prêta serment à la nation et à l'assemblée. Je prêtai le même serment entre ses mains, et cet acte , signé de tous les présens et de nous , fut le premier acte du procès-verbal.
On sentit la nécessité d'avoir un second président
( I ) Procès-yerbjal de l' Assemblde nationale , 1 4 juin 1 789.
a2 MÉMOIRES
et un second secrétaire , en cas d absence des premiers. On convint de choisir ceux qui avaient réuni le plus de voix après ceux qui avaient eu la pluralité; et ce furent MM. Camus et Guillotin.
On posa aussitôt et l'on mit en délibération trois questions importantes : i"". Si l'on devait faire retirer les nobles qui pouvaient se trouver dans l'assemblée. On a observé qu'il fallait distinguer les différentes sources de la noblesse nouvelle y et ne pas confondre avec ceux qui l'avaient acquise à prix d'argent 9 ni les négocians à qui elle a été accordée pour prix de services rendus à l'État dans le commerce y ni les of&ciers de ville qui la tiennent de la municipalité ; les uns et les autres y encore attachés au commerce y n'ayant pour ainsi dire qu'une noblesse commencée, peuvent être toujours considérés comme appartenant au tiers-état : il fut décidé qu'ils resteraient dans l'assemblée.
2^. Si l'on ferait quelque réduction au nombre des membres qui la composaient, tant parce que ce nombre excédait celui de trois cents , qui avait été prescrit par le règlement du ^4 janvier , que parce qu'il y avait inégalité dans les nominations des différens districts y dont les uns s'étaient tenus à la lettre du règlement y et dont les autres y dans le dessein d'en suivre l'esprit, avaient nonuné un plus grand nombre d'électeurs en proportion du nombre des votans , pour ne pas risquer que la totalité de ces électeurs se trouvant au-dessous de trois cents, la représentation du tiers à l'assemblée
DE BA\JLLY. 23
générale ne fût pas complète. En elVet, le district de Saint-Roch avait vingt électeurs ou suppléans , et celui des Théatins n'avait qu'un électeur sans suppléant (i). Il a été répondu d'abord que cette réduction ne pouvait devenir nécessaire et indispensable que dans le cas où^ les trois ordres se réunissant pour opérer ensemble ^ elle serait réclamée par le clergé et par la noblesse j ensuite on a montré que celte réduction était infiniment difficile et presque impossible à exécuter. Par quelle proportion serait-elle réglée ? Si l'on prenait sa mesure sur les districts qui ont envoyé le moins d'électeurs, la représentation des habitans de Paris deviendrait trop faible ; si l'on s'écartait de cette mesure , la seule qui fût donnée par la nature des choses , on tomberait dans l'arbitraire. L'assemblée, décidée par ces considérations, a arrêté que pour cette fois elle resterait constituée comme elle l'était à ce moment, et que tous les électeurs et les suppléans seraient conservés.
S''. Enfin on a demandé à l'assemblée si elle avait intention de s'unir au clergé et à la noblesse pour la rédaction ÏÏes cahiers et pour la nomination des députés. On a dît d'une part que la chose la plus importante était que chaque ordre prît ses députés dans son sein, en les nommant librement à part, et que, quant à la rédaction des cahiers, il n'y avait point d'inconvénient à ce qu'elle fût com-
(i) Procès-verbal des électeurs , tome III , i>ag. 069 et 371 .
mune , pourvu que les deux autres ordres souscrivissent au paiement égal des impôts et à ladmis— sion du tiers aux charges de la magistrature , aux emplois militaires et aux dignités ecclésiastiques. On a ajouté que l'injonction faite aux électeurs , et dans presque tous les cahiers y de demander qu'on votât par tête y nécessitait la réunion des ordres. On a ajouté une considération y c'est que la réunion consommée à Paris aurait un grand poids pour la réunion totale aux états-généraux. De l'autre part^ on a observé que, quant à la nomination des députés, nous connaissions mieux que personne les sujets de notre ordre, que seuls nous ferions de meilleurs choix, et qu'en nous réunissant aux deux autres ordres nous risquerions de compromettre l'intérêt de nos comme ttans; qu'il était convenable de rester attachés à la masse presque entière du tiers-état du royaume qui avait fait des cahiers séparés. On a dit que le tiers avait des demandes à faire , des réformes à proposer, qui pouvaient intéresser l'ordre du clergé ou celui de la noblesse , et sur lesquelles demandes ou réformes il fallait que son vœu fût libre; que l'on pouvait être uni par les mêmes sentimens, quoique séparé dans des chambres différentes ; enfin on a ajouté que la réunion des trois ordres nécessiterait la réduction des membres de plusieurs de ces ordres pour les amener à la proportion établie par le règlement du 24 janvier ; que la discussion des cahiers et toutes les opérations subsidiaires deviendraient infiniment plus longues. En conséquence.
rAssemblée a décidé qu'elle s'occuperait de ces opérations aussi pressées qu'importantes y et qu elle ne se réunirait point aux deux autres ordres.
J'avoue que mon avis était alors pour la réunion : il faut rendre justice à la noblesse de Paris , elle la désirait , et si toute la noblesse de France avait eu les mêmes sentimens y la révolution , qui ne s'en serait pas moins opérée^ aurait eu une autre forme. Ma grande raison pour désirer la réunion^ était le poids de l'exemple de Paris à l'Assemblée des états ; mais je suis obligé de convenir que l'opposition y fut trop grande; les prétentions étaient trop enracinées pour que cet exemple seul eût entrakié et la réunion générale et le vote par tête.
On a fini par s'occuper du mode d'élection , des commissaires à nommer pour la rédaction des cahiers y commissaires dont a fixé le nombre à trentesix ; et l'élection a été ajournée au lendemain.
Lundi 27 ai^ril. — • L'assemblée, occupée du scrutin des commissaires y a reçu une députation du clergé : elle apportait un arrêté pris la veille, par lequel le clergé de Paris décide de concourir proportionnellement à ses revenus , ne doutant pas que la nation ne reconnaisse comme dettes de yÉtat les dettes du clergé contractées pour son service. L'abbé de Montesquiou , portant la parole , a fait ensuite un discours d'une éloquence noble et simple, où il a assuré l'assemblée des sentimens de fraternité du clergé. Il a ajouté , sur l'abandon des privilèges pécuniaires , que ce
n était pas uii sacrifice , mais un acte de justice; Il a dit que si le clergé avait si long -temps défendu ses immunités y c'est que ces immunités étaient jadis celles de la nation entière, et qu'il avait toujours conservé l'espérance que la natioa les recouvrerait un jour. Il doit m'être permb de dire que l'orateur loua le secrétaire de Tas-* semblée comme l'ami des pauvres et l'écrivain des hôpitaux. J'ai promis que mon ame serait ici toutç nue y et en conséquence je dirai que cette justice qui me fut rendue inopinément au milieu de mes collègues y dans une si digne assemblée et par un autre ordre que le mien y me causa une vive et seiH sible émotion. Mon témoignage sera sans doute suspect y mais l'abbé de Montesquiou me parut sous la figure d'un ange descendu du ciel pour disposer les esprits à l'union y pour prêcher Thumanité sur la terre; et peut-être que sa figure noble et ingénue , son éloquence douce et persuasive pouvaient présenter cette image à des yeux moins prévenus.
On ne fut point parfaitement content de cet arrêté dans l'assemblée : on trouva que la réserve des dettes du clergé n'était point conforme à la justice. Le clergé n'avait point payé l'impôt, le don gratuit en tenait lieu : il avait dû être pris sur le revenu. Si les titulaires de bénéfice, pour conserver et augmenter leur jouissance , en avaient fait une dette constituée et perpétuelle, était-ce aujourd'hui à la nation à payer les dettes de leur usufruit? Quoi qu'il en soit , on nomma une députation
pour aller remercier le clergé , et l'on passa au scrutin de liste pour la nomination des commis^ saires , qui furent , MM, Guillôtin , médecin ; Marmontel , de l'Académie française ; Le<^ouIteux de la Noraie , banquier; Camus , avocat ; Coster , premier commis des finances | Martineàu ^ avocat; Gomeaùy procureur aux consuls; Tassin, banquier ; Oignon , ancien consul ; Lacretelle , avocat ; Collet, avocat; Duclos-Dufresnoy, ancien notaire ; Thouin , de l'A^îadémie des sciences ; Poignot , négociant ; Bevière , notaire ; Panckoucke , libraire; Huteau, avocat; Bailly, des trois Académies ; Germain , négociant ; Desèzô , avocat ; Réveillon , négociant j Etienne , juge - consul ; Thouvcnel, inspecteur des manufactures; de La Frênaie, négociant; Gaillard, des Académies française et de belles-lettres ; De Londre , épicier ; Suard, de l'Académie française ; Boscari , négociant; Target, avocat; Trudon, négociant; Cadet, de l'Académie des sciences ; Gibert, ancien consul ; Régnier, agent des assemblées provinciales.
Je donne ici la liste de ces commissaires pour faire honneur à l'assemblée de ses choix ; la très-grande majorité était bonne : je la donne aussi parce que la succession des choix fait connaître la marche de l'opinion relativement à ceux qui ont figuré dans la révolution. On avait prévenu beaucoup de membres que M. Target et moi ne devions pas être commissaires, tant par les fonctions de nos places , que parce que ces places
mêmes nous donnaient le droit d'assister et de prendre part à la rédaction des cahiers. On nous retira donc du nombre des commissaires y et l'on substitua M. Treilfaard, avocat^ et M. Séjourné , négociant.
On nomma comme devant suppléer en cas de besoin : MM. Pluvinet, négociant; Blin de Saint- Maure, historiographe de l'ordre du Saint-Esprit; Vauvilliers , de l'Académie des belles-lettres ; Le Normand, négociant ; Léguillier , marchand épicier; Périer, de l'Académie des sciences; Stoupe, imprimeur.
Ce jour il y eut un grand mouvement dans Paris et une insurrection au faubourg Saint- Antoine. Elle était dirigée contre le sieur Réveillon , mar* cband de papier, homme jouissant de la meilleure réputation, et particulièrement estimé des personnes que j'estimais moi-même. Le peuple prétendait qu'il avait dit qu'on pouvait vivre avec quinze sous , et qu'il fallait réduire à ce taux les journées. Ce propos était sans vérité ; il était peu vraisemblable qu'il l'eût tenu, et il a protesté le contraire : cependant le peuple se porta à sa maison; elle fut pillée , on tenta d'y mettre le feu. On y envoya sur-le-champ les gardes-fx'ançaises , qui s'y conduisirent avec beaucoup de circonspection. Je ne sache pas qu'il y ait péri personne (i), mais M. Réveillon essuya une perte considérable ,
(i) Bailly ^tait mal informé sur ce point. Yoir à la suite des
DE BAILLY. 2g
une avanie fort douloureuse , et fut encore obligé de fuir, et de s'expatrier (i) pendant un temps pour mettre ses jours en sûreté. Nous plaignions alors un malheur si peu mérité y mais nous ne voyions dans cet événement qu'une erreur et une émeute populaire. J'ai appris depuis que cette insurrection tenait très - vraisemblablement à des causes cachées et générales , et préludait ces insurrections qui devaient suivre.
M. Réveillon était électeur; il venait d'être nonuné l'un des commissaires pour la rédaction des cahiers. On demanda si son absence inévitable ne mettait pas dans le cas d'en nommer un autre; mais on voulut qu'il restât commissaire malgré cette absence, pour contribuer à sa justification par l'estime de l'assemblée.
Le soir , M. de Gouy d'Arcy est venu , au nom de la colonie de Saint-Domingue , pour demander la liberté de former des assemblées particulières pour nommer des représentans , et que des députés déjà ^ arrivés en France fussent admis aux états-généraux. M. de Gouy sollicitait l'appui du tiers*état pour cette réclamation.
Mémoires de Ferrières les pièces relatives à l'afiaire de Réveillon.
( Noie des noup. édit, )
(i) On a vu , dans les notes des Mémoires de Ferrières , que Réveillon ne s'était pas expatrié) mais qu'il s'était caché à la Bastille , ou le gouvernement lui avait accordé un asile.
( Note des noup, édit, )
5o MÉMOIRES
Oa prcfposa ensuite une question importante ^ celle de savoir s'il ne convenait pas de nommer les députés 9 avant de procéder à la rédaction des cahiers ^ puisque l'ouverture des états-généraux était fixée au lundi 4 ^^î 9 ^^ T^'^^ ^^ restait plus que huit jours. La question a été ajournée au m»credi 29,
Mercredi 39 avril. -— La question proposée le lundi a été amplement discutée. Ceux cpi you-» laient les députés ont observé que si l'on commençait par les cahiers, les députés ne seraient pas choisis , et manqueraient non-'seulement à l'ouverture, mais à plusieurs des premières séances des états ; que dans ces séances on nommerait des présidens , des secrétaires , et que les représen-^ tans de la capitale n'auraient aucune part à cea élections. On se souvenait que le prévôt des marchands de Paris était membre ne des états-gé-^ néraux, et presque toujours le président du tiers; quoiqu'il ne ptii y avoir désormais ni droits ni privilège , le choix pouvait y suppléer ; on craignait que la lenteur des nominations ne fit perdre cet honneur à la ville de Paris. On ajoutait une raison plus forte : l'une des premières délibérations des états devait être pour décider si les trois ordres se réuniraient pour voler par tête , ou si l'on voterait par ordre ; et la ville de Paris serait la seule du royaume qui n'eût pas influé dans cette décision , la plus importante de toutes.
DE BAILLY. 5l
Ceux qui n'étaient pas de cet avis ont opposé qu en précipitant la nomination des députés ^ on se privait d'un temps précieux pour étudier, connaître les membres de l'assemblée et éclairer les choix ; que les cahiers et le travail des commissaires procureraient des lumières à cet égard. Mais on a surtout posé en principe que la confection des cahiers devait précéder la nomination des députés, ces cahiers devant contenir leurs pouvoirs et leurs obligations; que les députés ne pouvaient partir sans être munis de ces pouvoirs , sans connaître et peser ces obligations ; et que suivant la nature de celles-ci , il y avait peut-être telle personne qui, ne pouvant s'engager dans les circonstances où elle se trouve , refuserait la députa tion. D'autres opinans, en convenant de la vérité de ces principes, et j'étais de ce nombre , sentant la nécessité que la ville de Paris fût représentée à l'ouverture des états-généraux , ont ouvert un avis moyen. Ils ont distingué dans les cahiers deux parties ; la pre-^ mîère , qu'on peut appeler constitutionnelle , et qui aura pour objet la liberté , la propriété des citoyens , l'ordre immuable à mettre dans les finances, partie la plus importante et dont les objets ont le vœu unanime de tout le royaume , objets qui ont été discutés dans tous les bailliages, et dont l'exposition ne demande qu'une simple indication. Cette première partie des cahiers contiendrait lés pouvoirs essentiels des députés , et pourrait être rédigée en peu de temps, pour être
lue avant la nomination. La seconde partie ^ qui est de détails et de localités y pourrait être travaillée plus à loisir , et envoyée aux députés comme instruction. Cet avis moyen a été fortement combattu. On a observé que ces détails et ces localités mêmes pouvaient contenir des obstacles à Facceptatioades députés j on a opposé le principe incontestable qu'un pouvoir donné et des obligations imposées à un mandataire doivent lui être connus dans leur entier, afin que son acceptation soit complète et vraiment obligatoire. On a observé que les fonctions importantes dont l'assemblée est chargée , la confiance des citoyens dont elle est revêtue , ne lui permettaient dans sa marche aucune précipitation , quelque légitime que pût en être la cause ; que les principes de justice et les formes légales devaient être dans tous les temps rigoureusement observés , mais surtout dans le moment où nous sommes appelés à poser les bases de la constitution y les premières lois de la société où nos neveux doivent vivre ; acte solennel , qui est la première de toutes les formes légales , et qui n'admet rien que de légal dans ses préparations. Ces principes, ces raisons, ont déterminé l'assiemblée qui , à la grande pluralité des opinions , a décidé qu'on procéderait avant tout à la rédaction des cahiers.
Si je suis entré ici dans un assez grand détail sur ces premières discussions de l'assemblée, c'est que dans ces Mémoires , ou Journal de ma vie de
trente-un mois (i) , j'écris pour l'honneur et de mon district ^ et de l'assemblée des électeurs ^ et de l'Assemblée nationale , et de îa municipalité de Paris. Je suis ^ pour cet intervalle y l'historien de leur gloire. C'est que dans ces momens où se développait le germe de la liberté ^ on doit aimer à voir comment un peuple s'essaie à la législation.
Le soir^ leis commissaires réunis se partagèrent pour le travail en six bureaux y sous les titres de
Constitution y Finances y Agriculture et Commerce, Religion, Clergé, Mœurs, Éducation, Hôpitaux , Législation , Municipalité.
Jeudi 3o as^nl y i et tl mai.
Les commissaires s'en occupèrent le jeudi et le vendredi par un travail opiniâtre, continué depuis huit heures du matin jusqu'à dix heures . du soir. Enfin , le samedi 2 mai , tous les bureaux se réunirent pour entendre la lecture des cahiers particuliers destinés à composer le cahier commun. Us ont été discutés, corrigés, et enfin arrêtés dans ce dernier travail , qui a duré jusqu'à une heure après minuit.
Dimanche 5 mai. '— On a fait une première lecture du cahier général sans y permettre aucune
(1) BaiUy n'a pas entièrement accompli le dessein qu'il s'dtait proposé. Ses Mémoires , qui devaient comprendre un espace de trente et un mois, s'arrêtent au a octobre 1789.
{Note de9 noup. édit.)
interruption. On a reçu une dëputatîon de la no-» blesse ^ qui venait assurer l'ordre du tiers des sentimens de fraternité de l'ordre de la noblesse.
Lundi 4 ^ncd. — M. Moreau de Saiut-Merry a voté qu'on délibérât sur la demande de la colonie de Saint-Domingue. On a décidé qu'il en serait fait mention à l'article de la constitution , et qu'on exprimerait le vœa que les colons nos frères fussent admis à partager les avantages de la constitution française.
La lecture de la partie des cahiers ^ intitulée Constitution^ étant finie^ et cet article étant arrêté^ le président, M. Target, observa que ce jour même était celui de l'ouverture des états-généraux ; mais on disait que ce n'était que l'ouverture de cérémonie, et que la véritable ne devait être que le 1 1 . Il proposa de nouveau de procéder de suite à la nomination des députés et de les faire partir, en leur donnant comme pouvoirs ce premier article , le plus important de tous ; mais l'assemblée , ferme dans ses principes, a persisté dans sa résolution, et a décidé, à la grande pluralité des voix , que la discussion des cahiers serait continuée et achevée avant la nomination des députés.
Cet article de la constitution ^ dressé par l'assemblée de Paris, est vraiment beau, et digne de la réputation de cette ville. Il débute par défendre à ses citoyens tout acte qui blesserait la dignité de citoyens libres qui viennent exercer les droits souverains. On entendait désigner surtout l'usage avi-
lissant où le tiers avait cté assujetti jusqu'ici de parler au roi à genoux. Fidèle à faire lliistoiiije de mes pensées ^ qui s'élevaient y mais ajrec mesure y à la liberté^ je me rappelle qu'en applaudi^ant de tout mon cœur à la proscription de cet usage y je blâmais l'épithète de souverains y non pas que je doutasse que la nation assemblée ne pût et ne dut exercer ses droits de souverains ^ mais il me semblait que c'était à l'ensemble de la nation y et non à une partie comme nous l'étions y à faire cette déclaration. Nous ne pouvions pas nous dissimuler que les droits souverains avaient été jusqu'ici en d'autres mains; l'autorité qui en émanait était existante. Je craignais qu'on ne blessât cette autorité jalouse par un mot déplacé , et surtout inutile; les droits disant assez ^ et tout ce qu'on voulait. Je craignais que par cette précipitation on ne nuisit à l'intérêt de la nation que l'on voulait servir.
Cest à cause de cet esprit de mesure et de calcul sur ce qu'on veut avoir , ce qu'on peut espérer d'obtenir, sur ce que pour tout vouloir on peut tout perdre y esprit qui m'a toujours conduit y et que j'appellerais volontiers sagesse y si cela était permis y qu'un homme de n\es amis me dit un jour qu'il ne me donnerait pas sa voix pour être député, parce que je n'avais pas assez de fermeté. Je n'avais point envie d'être député , je me souciais peu d'un suffrage. Ma conscience me dit que j'ai eu
toujours la fermeté possible et utile, et le courage
nécessaire. Ce journal fournira les moyens d^efi juger; sa lecture me fera connaître, et je serai vrai, dussé-Je y perdre.
Les observations préliminaires à la constitution prescrivent aux députés la délibération par tête ; elles leur enjoignent expressément de ne consentir ' à aucun subside , à aucun emprunt y que la déclaration des droits de la nation ne fût passée en loi, et que les bases premières de la constitution ne fussent convenues et assurées. Ce premier devoir rempli , cm procédera à la vérification de la dette nationale et à sa consolidation. Je ne ferai pas un mérite à la ville de Paris d'avoir vo té la consolidation de la dette à laquelle elle avait un intérêt majeur, ni même d'avoir défendu tout impôt et tout emprunt avant la constitution; c'était une précaution de sûreté pour la nation entière. La nation n'avait point en main l'autorité; la force appartenait au gouvernement : c'était le désordre des finances qui faisait appeler la nation. Elle n'avait donc de moyen de force et, de résistance que dans ce désordre même ; il ne fallait donc le faire cesser qu'au moment que ses droits seraient reconnus et sa constitution assurée. Mais je louerai les électeurs de Paris qui, les premiers, ont conçu l'idée de faire précéder la constitution française de la déclaration des droits de l'homme* Cette déclaration est simple et claire.
H Dans toute société politique , tous les hommes sont égaux en droits.
» Tout pouvoir émane de la nation , et ne peut être exercé que pour son bonheur.
» La volonté générale fait la loi ; la force publique en assure l'exécution.
» La nation peut seule concéder le subside; elle a le droit d'en déterminer la. quotité , d'en limiter la durée y d'en faire la répartition , d'en assigner l'emploi^ d'en demander le compte ^ d'en exiger la publication.
» Les lois n'existent que pour garantir à chaque citoyen la propriété de ses biens et la sûreté de sa personne..
M Toute propriété est inviolable. Nul citoyen ne peut être arrête ni puni que par un jugement légal. ,
» Nul citoyen-, même militaire, ne peut être destitué sans un jugement.
» Tout citoyen a le droit d'être admis à tous les emplois , professions et dignités.
» La liberté naturelle , civile , religieuse de chaque homme , sa sûreté personnelle , son indépendance absolue de toute autre autorité que celle de la loi , excluent toute recherche sur ses opinions , ses discours , ses, écrits, ses actions , en tant qu'ils ne troublent pas l'ordre public et ne blessent pas les droits d'autrui. n
La constitution proposée par les électeurs de Paris renferme presque toutes les bases qui ont été décrétées par l'Assemblée constituante j et la puissance législativj^ k la nation , et le pouvoir exécutif
au roi ; et Tiaviolabilité du monarque et rhérédîlé de la monarchie ; le pouvoir des impots réservé, à la nation. Ceux qui s'opposeront à la tenuç des états-généraux , déclarés traîtres à la patrie, La li-r berté individuelle ; la responsabilité des ministres. Les municipalités librement élues; les assemblées provinciales 9 aujourdliui représentées par les départemens. La constitution ne pouvant être changée que par une Convention nationale y expressément et pour cet objet convoquée. Cette constitution jurée par le roi ^ par tous les fonctionnaires publics j» par tous les citoyens y et relue tous les ans à tous les corps ou classes de citoyens , dans un jour qui sera une fête solennelle.
Mardi 5 mai. — La lecture des cahiers a été continuée. Nous avons fait une députation à la noblesse pour la remercier.
Mercredi 6 , jeudi 7 mai. — La lecture àes cahiers a été continuée.
F^endredi 8 mai. — On dénonça à l'assemblée un arrêt du conseil rendu la veille ^ qui supprimait un écrit intitulé : Journal des états-^généraua: , n"" i ; Mirabeau en était l'auteur (i). Cet arrêt en
(1) Mirabeau prit le parti de donner à son journal la forme de lettres écrites à ses commettans, La première de ces lettres porte jfa date du 10 mai. Elle débute par une vive réclamation contre l'arrêt du conseil dont parle Bailly. Peut-être ne sera-t-pn pas fâché de la connaître. On la trouvera dans les pièces imprimées à la fin de îîe volûnfe'C noté D ).
{Note des nout^. édit. )
DE BÀÏLLY. S9
défend la suite , et prononce des peines contre rîmprîmeur. Ce fut M. Target qui fit cette dénonciation. Il observa que dans un moment où la liberté de la presse était demandée par toute la nation , les états-généraux assemblés , cet arrêt paraissait contraire à la liberté publique. On a propose de communiquer cet arrêt à la chambre de la noblesse ; et, en attendant, d'arrêter une réclamation contre cette atteinte à la liberté , laquelle réclamation serait communiquée à la noblesse , pour qu'elle y donnât son adhésion.
Cette proposition essuya d'abord quelques difficultés; la réclamation parut juste, mais on craignait qu'elle ne parût supposer une approbation de l'ouvrage et de ses jMrincipes. Après quelque discussion , l'arrêté suivant fut pris. La rédaction est de M. Tar-
«et.
« L'assemblée du tiers-état de la ville de Paris réclame unanimement contre Vacte du conseil du 7 mai présent mois , qui supprime le journal des états-généraux , n" i , et en défend les suites , et ^ui prononce des peines contre l'imprimeur , sixns néanmoins entendre par rassemblée approuver ni blâmer le journal.
» Elle réclame en ce que cet acte du conseil porte atteinte à la liberté publique , au moment où elle est la plus précieuse à la nation ;
» En ce qu'il a violé la liberté de la presse y réclamée parla France entière ; en ce qu'il la viole à l'époque où la nation , qui a les yeux ouverts sur
50S rcprësentans ^ a le plus grand besoin de connai-* tro toutes les délibérations de la grande Assemblée où ses droits se discutent et où s'agitent ses destinées ;
» En ce que cet acte y émané du conseil dans le temps même de l'assemblée des états libres et généraux , décide une question qui lui était réser^ vée par le roi lui-p-même ^ dans le résultat du conseil du 27 décembre dernier ;
» En ce qu enfîn cet acte rappelle y au premier moment de la liberté nationale y une police et des règlemens qui avaient été déjà suspendus par la sagesse et la bonté du roi; et^ en conséquence > l'assemblée du tiers-état a unanimement résolu que le présent arrêté , lequel sera signé de tous les , membres assistans à l'assemblée y et présenté pour la signature à tous les membres qui s'y rendront y sera porté à messieurs des chambres du clergé et de la noblesse ; qu'ils seront invités à s'unir à messieurs de la chambre du tiers-^tat y pour faire révoquer ledit acte du conseil du 7 mai présent mois , et pour procurer à rassemblée nationale la liberté provisoire de la presse , et notamment celle d'imprimer tous journaux et feuilles périodiques , contenant jour par jour les actes et délibérations desdits états-généraux , sans préjudice des peines qui pourront être infligées aux auteurs coupables de caloninies. »
Je ne crois pas que personne ait encore remarqué qu^ ' ' t-géaéraux soient ici désignés, pour la
DE BMLLY. 4^
première fois y sous la dénominatioa d'Assemblée nationale* Sur les observations qui furent faites et par les raisons que j'ai dites y on ajouta : sans nécmrmoins entendre par rassemblée approuver ni blâ-^ mer le jouirud. La noblesse en adhérant à l'arrêté du tiers-état , fut plus sévère sur le journal , et porta l'inquiétude plus loin sur le caractère connu de Mirabeau ; au surplus y dit son arrêté y Vordre de la noblesse improuve les feuilles publiées de ce journal y comme tendantes à semer la division entre les ordres , quand Vunion est le seul gage du salut public.
Le clergé toujours plus politique , qui ne regrettait . |)eut-être pas beaucoup l'arbitraire du gouvernement y et qui y par ces raisons y restait fort en deçà des deux autres ordres , exposa que les anciens règlemens y dont l'arrêt du 7 mai presse l'exécution y n'ayant pas été révoqués y la chambre du clergé ne pouvait réclamer contre cet arrêt. L'arrêté du clergé suivait la rigueur des principes , mais ces principes n'étaient pas applicables y et les arrêtés des deux autres ordres étaient dictés par la nécessité des circonstances et par l'utilité publique.
On délibéra de donner à l'arrêt la dénomination d'acte , parce qu'on crut y apercevoir un ménagement convenable. Les arrêts du conseil étaient considérés comme l'expression de la volonté du roi . On ne voulut considérer celui-ci que comme une résolution du conseil contre laquelle il pouvait être permis de ^'élever. Cet acte était d'autant plus extraordinaire y
que^ par le résultat du conseil du 27 décembre 1 788, le roi avait réservé aux états-généraux à statuer sur la liberté de la presse ; que , par la déclaration du mois de novembre précédent ^ qui annonce ces états y il invite les provinces ^ les états , les villes y les académies ^ et même les particuliers à communiquer leurs lumières. Depuis ce temps ^ tous les écrits^ quels qu'ils fussent y avaient été soufferts par une tolérance manifeste; cette tolérance continuée était devenue une véritable liberté. Ce n'était pas au moment de l'ouverture des états ^ lorsqu'un, député écrivait , lorsqu'il se proposait de publier le journal des délibérations ^ qu'il fallait retirer cette tolérance et abandonner les principes jusqu'alors suivis. Cette marche incertaine du gouvernement est ce qui aie plus nui dans le cours delà révolution. Cette incertitude dévoilait sa faiblesse , excitait des mécontentemens 9 et a été la source de toutes les défiances qui ont agité et qui agitent encore les esprits.
Il est dit dans l'arrêté, qu'il a été pris unanimement. Cela est vrai, à un seul membre près. Lorsqu'on fut aux voix, je remarquai bien qu'un seul^ M. Marmontel, ne se leva pas. Il était au second rang, et par conséquent caché par ceux qui se le*vèrent. Je ne dis rien; mais malgré l'unanimité apparente, quelqu'un, et sans doute par malice ^ demanda la contre-partie qu'alors on ne demandait pas toujours. Le président fut obligé d'obéir, et M. Marmontel eut le courage de se lever seul.
Quoique je ne fusse pas de son avis, j admirai sd fermeté qui lui fît honneur à cet égard; mais le mécontentement sur le fond de son opinion xne fît préjuger qu'il ne serait pas député.
Le 19 mai y M. de Maissemy fut chargé par M* le garde-des-sceaux d'écrire aux journalistes que le roi trouvait bon que les feuilles périodiques et tovs le$ journaux rendissent compte de ce qui se passe aux états-^généraux y mais sans se permettre aucune réflexion ni aucun conxmentairev (/oi/r/i^/ de Paris y du 20.)
Dans les cahiers , on i^enonce , pour les babitans de Paris, à tout privilège , soit sur les droits d'entrée dés productions de leurs terres y soit sur la franchise de leurs jardins et habitations d'agrément. Dans cette assemblée, on proposa de renon* cer également au privilège des bourgeois de Paris , relativement aux tribunaux d'attribution et au scel du Chatelet; on y renonça formellement. Tous ces avantages devaient tomber avec la suppression des droits d'entrée et des tribunaux d'attribution. Mais alors toutes ces suppressions étaient incertaines, et l'offre d'abandonner ce scel du Châtelet n'en était pas moins généreuse. Ce privilège était un grand avantage pour Paris, où il attirait beaucoup de consommations et d'argent.
Samedi 9 mai. •*— Députation des marchandes de poissons qui sont venues remercier les électeurs et leur recommander les intérêts du peuple. Les intérêts du peuple! nous n'étions là que pour
cela. Dans les premiers momens de la liberté^ le sentiment des nouveaux devoirs a toute sa force.
Dimanche lO mai. — Communication réciproque des cahiers de la noblesse et du tiers-etat. L'es« prit de la noblesse de Paris était excellent ; s'il avait été tel dans tout le royaume ^ la régénération eût été un ouvrage de frères.
On continua et on finit enfin la lecture et la révision des cahiers. Le dernier article qui fut discuté est celui intitulé municipalité y et où )e trouve ce premier article : « Le tiers-état demande pour la ville de Paris une administration composée de membres librement élus par tous les citoyens y et renouvelés tous les trois ans ; formée à Tinstar des assemblées provinciales y chargée des mêmes fonctions y et ayant les mêmes rapports avec les étatsgénéraux y laquelle administration fera y suivant le régime qu'elle établira^ les fonctions du corps municipal y et aura la gestion des propriétés. » Ce vœu est bien différent de celui que portèrent depuis les représentans de la commune , qui , à la vérité, n'entendaient guère l'administration, pour avoir à Paris une assemblée de département dis-^ tincte de la municipalité. C'est établir deux rivaux dans trop peu d'espace : la guerre doit naître tôt ou tard, et le plus puissant doit finir par terrasser l'autre. Les électeurs plus sages avaient senti que l'administration ne devait pas étr(? séparée de lai municipalité.
Cet article finit d'une manière remarquable :
DE BAÎLLY. 4^
siprès avoir voté la perpétuité de la tenue des étatsgénéraux à Paris y on ajoute que sur le sol de la Bastille y détruite et rasée y on établisse une place publique au milieu de laquelle s'élèvera une colonne d'une architecture noble et simple^ avec cette inscription z A Louis JÇVIy restaurateur de la liberté publique.
La rédaction des cahiers finie y il s'agissait de passer à la nomination des députés; on agita la question préliminaire de la durée des pouvoirs des députés^ «t s'ils seraient à temps. On avait envie d'établir en principe la révocabilité des députés ; mais cette assemblée y qui fut toujours fort sage y décida que la limitation du temçs pouvait avoir des inconvéniens ; elle jugea nécessaire de se continuer pendant toute la tenue des états-généraux prochains y pour correspondre avec ses députés y mais sans pouvoir pendant ce temps en élire de nouveaux.
J'avoue que je n'étais point d'avis de cette prorogation de l'assemblée; elle était illégale; l'assemblée n'avait point ce droit , ses pouvoirs étaient consommés par la rédaction des cahiers et la nomination des députés. La correspondance avec eux était illusoire et plus dangereuse qu'utile ; elle ne pouvait aboutir qu'à mettre des lisières à des législateurs dont la carrière , la marche et le but ne pouvaient être ni mesurés ni déterminés : mais l'assemblée arrêta la prorogation^ et fit bien. Elle ne pouvait cependant prévoir ni la nécessité de ses assemblées y ni la gloire dont elle devait se couvrir.
Depuis long -temps on me disait dans l'assem*blëe que je serais députe : je faisais toujours la même réponse y que cet honneur ne doit ni se solliciter ni se refuser, et je restais tranquille sans espérance et sans crainte. Il n'en était pas de même de madame Bailly; elle sentait que les objets traités aux états-généraux seraient très-importans ^ que les intérêts y seraient divers , opposés y soutenus de toutes parts avec chaleur. Son imagination se peignait les débats inévitables, les querelles particulières et générales, qui lui montraient en perspective et les dangers privés, et un danger commun , la guerre civile : elle désirait que je ne fusse pas engagé dans cette mêlée; bien sûre que je ne sollicitais pas , elle s'informait avec inquiétude chaque soir si Ton ne m'y portait pas, je ne pouvais lui rien dire à cet égard. Ce jour, je fus instruit que le lendemain, au moment des nominations, on devait faire une motion tendante à exclure ceux qui tenaient directement ou indirectement au gouvernement, ceux qui avaient des pensions ; cette motion m'écarlait le premier. Je lui portai avec joie ce motif de tranquillité. J'en étais content comme elle, sans en avoir les mêmes raisons. Je ne croyais point aux dangers, mais j'aimais assez mon repos et ma médiocrité. Je me croyais peu nécessaire aux états-généraux; sans facilité pour parler, et timide à l'excès , il était facile de trouver dans un autre et le même zèle , et la même droiture , et plus de talens.
DE BAILLT. 4?
Lundi II mai. — On commença par procéder à la nomination de$ scrutateurs y qui furent MM. Vignon ^ ancien consul ; Baudouin ^ imprimeur; Brousse des Faucherets^ et des suppléans^ MM. Martineau, avocat; Garan de Goulon, aussi avocat; et Bevière , notaire.
On reçut une députation de la noblesse^ qui nous faisait part que pour les élections elle avait préféré les scrutins de liste , et elle désirait que les deux ordres unis par les mêmes sentimens suivissent les mêmes formes. On mit bientôt au débat cette question de la forme des élections. Ce débat excita de la fermentation : il y avait des intérêts que je ne connaissais pas y des intrigues auxquelles je ne prenais aucune part y et qu'alors , je l'avoue y je ne soupçonnais même pas. Quand je parle d'intérêts et d'intrigues , il ne faut pas s'y tromper , il n'y en eut dans cette assemblée que ce qui est inévitable où il y a des hommes. Si elle nous a paru quelquefois tumultueuse, c'est que nous étions bien neufs en ce genre ; je n'en ai vu aucune qui fut plus sage y le président n'y a jamais eu de sonnette y et l'ordre y a été maintenu jusqu'au bout ; nulle assemblée n'a eu un meilleur esprit; en dernier résultât y elle a toujours été dirigée par ses fonctions et ses devoirs y et les choix ont été bons. On balança donc le scrutin de liste contre le scrutin individuel. Celui de liste était certainement plus favorable à l'intrigue et aux prétentions ; les voix^ en se dispersant, laissent plus d'espérance de
parvenir avec peu de suffrages. Le scrutin indiyi-' duel , trois fois répété , offre un moyen à une réunion motivée ^ et le ballotage par où il finit est un combat corps à corps , où dans une assemblée bien composée le mérite et la vertu doivent avoir l'avantage. Enfin ce dernier mode fut préféré^ et par ces raisons décisives ^ et aussi parce que c'était la forme indiquée par le règlement ^ et celle qui ^ avait été suivie par toute la France. Après que la matière a été amplement discutée ^ on a été aux opinions ; mais Tagitation des esprits ^ l'aveuglement du parti battu qui perdait ses espérances, fît que le résultat ne parut pas y ou qu'on ne voulut pas le trouver clair. La chambre fut obligée de se diviser , on a encore douté du résultat ; il fallut prendre le parti de compter les voix en faisant défiler y et comptant à mesure chacun de ceux qui étaient de la même opinion • C'est le premier combat d'opinion que j'aie vu ; mais chacun se reconnut et se remarqua , et j'eus occasion de juger de l'intérêt qu'on y mettait par les félicitations que je reçus , pour avoir voté pour le scrutin individuel. Cet avis passa à la pluralité de cent quatre-vingtquatre voix contre cent cinquante-neuf.
On a ensuite agité la question , s'il ne convenait pas de prendre un parti a, l'égard des nobles qui se trouvaient dans l'assemblée y de décider s'ils seraient éligibles y ou si la chambre se déterminerait à prendre uniquement les députés dans le tiers-état. On a proposé différentes conditions pour l'éligi-
bilité^ et enfin on a fait la motion attendue pour exclure de la députation tous ceux qui tenaient par des places quelconques à l'administration , ceux qui avaient des grâces de la cour y des pensions y etc. ; cela excluait bien du monde. Je âémandai sur-le-champ la parole , et je dis : « Mes- » sieurs , sans examiner les motifs et la légitimité n de cette exclusion , je me crois obligé de dé- » clarer à rassemblée que je tiens la plus grande » partie de ma fortune et des grâces et des pen- » sions du gouvernement; je ne crois pas que l'on » pense à moi pour la députation^ mais je dois cet » éclaircissement qui m'en éloigne à jamais ; je croîs » même devoir prévenir mes collègues que dans le » cas où , malgré cette motion et les motifs d'exclu- » sion qu'elle établit , où me ferait l'honneiir de » me nommer , je me ferais un devoir dé refuser. » La motion pouvant rendre suspects ceux qu'elle » a pour objet , je dois me priver des honneurs M qui peuvent être empoisonnés ; il ne suffit pas » d'avoir la conscience pure , et je me dois à moi- » même de conserver ma réputation de cinqùante- I) trois années à l'abri du soupçon. » Ce discours fit un effet tout contraire à celui que j'en attendais. On applaudit ma déclaration ; on rejeta ma renonciation. Je la réitérai, on la rejeta de manière à ne me plus permettre d'en parler , et avec des bontés infinic3 dont je conserverai une éternelle reconnaissance. M. Camus , avocat du clergé , M. Treîlhard , avocat des fermes , firent I. 4
5o MÉMOIRES
les mèmeç déclarations , M. Treilhard un peu gaiement , un peu lestement au grd de l'assemblée.
On demandera pourquoi toutes ces exclusions étaient proposées. On dmt d abord convenir qu'elles n'étaient pas £ians moûfs : ceux qui existent ou par des gràçQ^î de la çoiju* 9 ou qui y tiennent par des ply^ 9 Qi^i intérêt à les çon$erver ; ceux qui vivent dés jttaiienieBs du clergé ou des fermes p doivent poncer à favoriser et le clergé et les feruriers. Voilà, QOipmient les hommes raisonnent y et comment. Us se trompent : on ne reprochera pas à MM* Camqp et Treilhard d'avoir agi mollement à l'Assemblée nationale et d avoir ménagé ou le clergé ou la finance; c'est que les intérêts ne peuvent pas se calculer. Ceux qui n'en ont pas» on leur en fournit; il n'y a de base sure et de mesure juste que la probité et l'amour de la patrie. Cela seul est inattaquable et incorruptible. Mirabeau «n fit l'observation le i4 juillet ^ dans le moment ou s'opérait à Paris la révolution , et où il croyait sans doute que j'avais fait mes preuves à Versailles. Il dit ; v La conduite de M. Bailly est d'autant plus remarquable, que sa fortune tout entière dépend du gouvernement. » Je lui répondis : <c Je n'ai pas peur, le roi est trop juste pour me punir janiais d'avoir fait mon devoir : nul ministre n'osera me toucher ; et d'ailleurs je saurais supporter l'injustice et me plier à l'infortune, d Un autre motif secret de ces exclusions proposées était aussi l'intérêt de ceux qui avaient des pré-^
DE BAÏLLY. 5t
tentions un peu fondées; c était un grand point de diminuer le nombre des éligibles. Pardonnons ces faiblesses humaines; c'était un si grand honneur que' la députation y la première députation ^ celle qui devait donner une constitution à la France y que la noble ambition dy parvenir mérite de Tindulgence. Je dois observer que je remarquai une grande défaveur dans rassemblée pour les gens de lettres et pour les académiciens. Je puis en parler plus librement y en ayant été alors seul excepté. Les gens de lettres sont cependant les honqimes les plus éclairés, si ce n'est pas toujours sur tel ou tel objet particulier, au moins sur les objets généraux; ce sont ceux qui ont le plus exercé leur esprit , et qui savent mieux comment il faut l'appliquer. Les gens de lettres n'étaient pas en nombre pour se défendre; il y avait deux classes dominantes dans Tasseiïiblée : les marchands et les avocats ; les marchauds connaissaient peu les gens de lettres; il y a toujours eu rivalité entre eux et les avocats, qui pouvaient le plus les apprécier. Les gens de lettres n'ont donc pas été portés; ils auraient dû être unis; les gens.de lettres et les avocats étaient les hommes les plus libres sous l'ancien régime : l'autorité n'a jamais pu fermer la bouche d'un avocat courageux^ l'autorité craignait et les lumières et le langage libre et fier des hommes de lettres distingués : l'exil et les iettres-de<-cachet ont été souvent leur récompense. Pourquoi donc si peu d'entre eux se sontils montrés au premier rang dans la révolution 7 Je
me dissimulerai pas que plusieurs ont pu Tuellre de la politique dans leur conduite ; que plusieurs , au milieu du combat des puissances, ont pu avoir la fausse sagesse d'attendre l'événement , et de ne pas se hâter de reconnaître l'autorité nouvelle et légitime. Ces calculs appartiennent aux hommes faibles; mais, pour plusieurs aussi, cette timidité tient à une plus noble cause. Le philosophe aime la liberté , il connaît ht dignité de l'homme , mais il demande surtout que la paix règne autour de lui ; il veut que la lumière se répande , que l'humanité recouvre ses droits , mais par degré et sans effort ; il craint les secousses et les révolutions violentes. La raison en est simple , il calcule ce qu'on achète avec le prix qu'il faut y mettre ; les efforts ne font que devancer le temps ; quand les choses sont mûres, la nécessité les amène inévitablement. Quand un grand peuple pense à la lîbçrté,rien'ne peut l'empêcher d'y arriver. Cette époque naturelle , le philosophe dans sa sagesse pense qu'il ne faut pas la précipiter : ses calculs se portent encore sur le plus ou le moins; le philosophe croît qu'il y s. un moins préférable au plus payé par les maux publics et par le sang de nos frères. Si les esprits exaltés qui se croient les fils uniques de la Liberté , regardent comme bâtards ceux qui font ces calculs, il faut pourtant convenir qu'ils sont assez raisonnables. J'ai toujours pensé , et je pense encore, qu'un peu plus de cet esprit philosophique n'aurait pas nui à l'Assemblée constituante. Voilà
fftiels ont été mes principes ; ma condiiite a été celle de mes devoirs : je ne me souviens plus de ma raison quand la raison générale s'est expliquée. La première loi a été la volonté de la nation : dès qu'elle a été assemblée^ je n'ai plus connu que cette volonté souveraine. Dans mes places , j'étais l'homme de la patrie ; je n'ai su qu'obéir. Il en a résulté une constitution qui^ malgré ses défauts^ est un superbe ouvrage
Peu de gens de lettres ont donc joué un rôle , les avocats en ont joué un vraiment beau ;. c'était une des classes les plus éclairées. Us ont. marqué partout et par le nombre et par les opinions , et dans les sections de la capitale et dans les baillia* ges y et dans les assemblées électorales y et dans le corps législatif et constituant. On peut dire que l'on doit à leur ordre y qui ne subsiste plus , et qui est à jamais regrettable j le succès de la révolution.
On a fini par reprendre la question sur l'éligibilité. On a décidé d'abord que les noWes qui ne sont point électeurs ne pourraient pas être élus. Pour faire exclure les nobles plus légalement j ou a proposé d'exclure aussi les ecclésiastiques^ et cela fut décidé. Mais comme cela ne fut proposé que subsidiairement^ non discuté^ et décidé sans autre examen ; comme surtout il n'y avait point d'ecclésiastiques dans l'assemblée y je regardai cette question comme liée et subordonnée à celle des nobles^ et je fis la faute de n'en point faire mention sur le procès'Verbal. 11 était tard , les opinions
paraissaient assez partagées ^ on remit à décider sur ]a question des nobles au lendemain.
Mardi i3 mai. — On avait convoqué l'assenhblée dans l'église de Saint^Jean-le-Rond , l'assem-^ blée extra muros occupant la grand'sallc ; on ne s'y trouva pas bien. On demanda et on obtint la chapelle des Enfans-Trouvés , qui fut trouvée trop petite et trop sonore. Je remarquai que rincommodité du local , la difficulté d'entendre nuisaient aux délibérations 9 en mettant de l'aigreur dans la discussion. On différa donc encore la solution de la question des nobles y et on prorogea l'assemblée à l'après-midi , quand on eut su de M. le lieutenant civil que la salle serait libre.
Enfin y l'après-midi , on a décidé la question si les nobles seraient éligibles. La pluralité a pro-» nonce qu'ils ne le seraient pas. On a exigé quç la chambre se divisât , et la chambre divisée a mani-» festé le même résultat. Quant à la noblesse commerçante , on a décidé que ceux qui étaient dans l'assemblée et qui jouissaient de cette noblesse , seraient éligibles. Cette résolution portait partitm»* lièrement sur M. de La Noraie , et j'en fus bien fâché. Je pensais que ses connaissances sur la finance et son expérience dans le commerça P^'^T vaient être fort utiles à l'Assemblée nationale ; il me semblait que l'ancienne et • digne famille des Lecouteulx appartenait en propriété au tiers-état comme au commerce; la noblesse n'y était qu'accessoire, et devait y être oubliée. Les bailliages ont
mieux juge , car, sans ces raisons d appartenance y le tiers-état y a > comme ou sait ^ »omitlë pour ses députes des nobles et d'ancienne extraclioa et pftr état. MMi de Mirabeau y Rostaiug , et plusieurs autres^ nomnfiés par les communes , en O0t toujours soutenu les intérêts à l'AsMïtiblée nationale.
Cette mesure de prendre des âéptités dans un autre ordre aurait pu faire un bon effet , et avoir d'heureuses suites. Il aurait annoncé et prouve l'union dont on avait si grand besoin. On ne peut nier que le tiers-état seul en avait donné rexem|>le } mais cet di^mple n'a été suivi ni de la( noblesse ni du clergé. Ils n'ont pensé qu'k multiplier leurs défenseuis y et ils ont oublié qu'il fallait des points de rapprochement et des conciliateurs. Je dois dire cependant qu'il me parait qu'on en a eu l'idée dans la noblesse de Paris; un de mes amis ^ le président Tascher ^ électeur noble 5 me dit qu'on parlait de me faire député de la noblesse. J'ignore si c'était une idée à lui seul ou à plusieurs. Elle fait honneur à mon impartialité présumée y mais ce n'est pas une raison pour que je n'en fasse pas honneur au bon esprit de la noblesse; j'ai encore une autre raison d'y croire.
On procéda enfin au scrutin de la nomination du premier député. On disait que fallais l'être ; on le dit à M. de Fremur, électeur noMe qui vint me voir. II dit : Je le crois ; si la chose était pos^sible, M. Bailly serait député des trois ordres^ comme il est des trois académies. Le scrutin ayant
été bientôt ouvert et vérifié, je réunis 173 voix sur 317; et, comme la pluralité absolue était acquise par cet unique scrutin , je fus déclaré premier député.
J'avoue que j'en fus étonné. Cet honneur me semblait devoir appartenir à M. Target , homme connu y et comme le premier de son ordre , et comme homme d'une probité intacte ; et qui , d'ailleurs, s'était montré avantageusement avant les élections par quelques écrits qui avaient eu du succès, et avaient fait valoir les droits du tiersétat. Ce qui lui nuisit, fut peut-être d'avoir paru dans deux assemblées électorales : les hommes punissent quelquefois par le refus de la chose le désir que vous avez montré de l'obtenir. Ce qui Tempécha surtout d'être nommé , c'est qu'il était déjà député extra nuiros. Ce qui me servit, c'est la motion même d'exclusion faite la veille ; j'aurais , je crois , été nommé sans elle , mais elle me fît premier député.
Mercredi i3 mai. — On continua l'élection des députés. On fit M. Camus par deux scrutins; M. Vignon, un seul scrutin ; M. Bevières , un seul scrutin; M. Poignot, deux scrutins.
Une députation de la noblesse vint faire part de la nomination de ses députés, qui furent MM. de Clermont- Tonnerre , de La Rochefoucauld , de Lally-Tolendal , de Rochechouart , de Lusîgnan , Dionis du Séjour , Duport , le duc d'Orléans , de Saint-Fargeau , et de Nicolaï j sur le refus de ce
dernier, M. de Mirepoix lui fut substitué. Une seconde députation de la noblesse a apporté la communication de ses cahiers. On a fait un sixième député. M. Tronche t, trois scrutins.
Jeudi i4 mai. — On a continué les élections. M. de Bourges, deux scrutins; M. Martineau, deux scrutins; M. Germain , trois scrutins.
M. Target , obligé de se rendre le lendemain aux états-généraux , a marqué sa reconnaissance à l'assemblée de l'affection qu'elle lui a témoignée, et ses regrets de quitter les fonctions qui lui étaient chères. Il a ajouté que, quoiqu'il ne fût pas chargé des intérêts particuliers de la ville de Paris, elle pouvait compter qu'en nommant vingt députés , elle aurait vingt et un défenseurs. M. Camus lui a répondu , au nom de l'assemblée , qu'elle se confiait dans ses vertus , dans ses exemples et dans ses talens, pour opérer la régénération 'de la constitution et le salut public.
11 est certain que M. Target avait présidé d'une manière distinguée , avec beaucoup d'esprit et une grande sagacité. Infiniment instruit presque sur toutes les matières qui ont été traitées dans l'assemblée , doué d'une belle mémoire , d'une excellente logique , et de la facilité de bien parler , il résumait, lorsque la discussion était suffisante , toutes les différentes opinions , les discutait , les pesait , et les comparait avec un jugement que j'ai plusieurs fois admiré. J'ai remercié bien des fois mon étoile do
ne m*avoir donné que 4o voix pour être président; J'ai reconnu depuis que M. Target ^ à qui ces assemblées étaient nouyelles comme à moi y y avait mis plus de talent y de raisonnement et d'esprit qu'il ne faut. Le président n'est point rapporteur;^ il ne doit ni rapporter , ni comparer les motifs des opinions : il n'est point avocat-général ; il doit , comme président , énoncer les opinions appuyées et dans leurs plus simples termes y pour les mettre aux voix. Mais si M. Target s'est trompé dans ce premier essai de fonctions entièrement nouvelles y il faut convenir que ses connaissances y sa logique et sa sagacité ont dû être infiniment utiles à rassemblée ; je reconnais lui devoir beaucoup y je le crois également de mes collègues y et je me plais à loi en marquer ma reconnaissance.
P^endredi i5 mai y samedi i6. — MM* Guillotin , trois scrutins ; Treiihard y trois scrutins ; Berthereau y trois scrutins ; Demeunier y trois scrutins ; Garnîer, trois scrutins.
Députations réciproques de la noblesse et du tiers-état pour se communiquer leurs cahiers.
On peut avoir remarqué que le clergé ne communiqua pas les siens. Us différaient beaucoup des nôtres. On nous fit voir secrètement la première feuille de leurs cahiers , et elle contenait des principes dont les deux autres ordres étaient bien éloignés. Plusieurs membres du clergé revinrent sur ces conimencemens , et les firent changer : mais , tels qu'ils furent arrêtés, ces cahiers n'ofirent point
les vrais principes , la fermeté et la liberté qui ca-* ractérisent ceux de la noblesse et du tiers-état. On ne peut se dissimuler qtfe le clergé , sans prévoir encore le sort qui l'attendait ^ voyait avec peine la destruction d'un despotisme y qui devait en entrai-^ ner une autre. Les deux autorités politique et religieuse ont été liées depuis le commencement des empire^. Leur force était dans un bandeau que Tune h placé , et que l'autre a conservé. L'édifice de 1 opinion est fragile : quand on l'ébranlé , on le détrait ; une pierre 6tée , tout s'écrotde.
Dimanche 17 mai^ lundi 18. — MM. Leclerc , trois scrutins ; Hutesu y trois scrutins ; Dosfaut y trois scrutins ; Anson y trois scrutins ; Lemoine y trois scrutins.
Quand il fut question de passer à la nomination du vingtième député , il s'éleva de longues et violentes discussions. On fit la motion expresse de nommer M. l'abbé Sieyes. La proposition fit naître de grandes difficultés. Le tumulte qui s'éleva toutà-coup dans l'assemblée fit voir qu'il y avait uu parti puissant pour y et un parti puissant contre. Observateur impartial , voyant paraître inopiné-^ ment deux partis qui m'étaient aussi inconnus qu'étrangers y je puis dire que les forces étaient à peu près égales de part et d'autre. Le mérite seul du candidat a triomphé ; et, par cette égalité de force des partis y le résultat a été tel qu il aurait été dans une discussion froide et tranquillement réfléchie. On opposait à la proposition , que M. l'abbé Sieyes
était étranger au tiers-état , et d'un autre ordre ; que ce mélange des ordres avait des inconvéniens qui avaient déjà été observés et reconnus par Tas-* semblée. On opposait que l'admission d'un ecclésiastique rendait injuste l'exclusion des nobles ; que ce n'était pas au vingtième député qu'il fallait atten-^ dre pour revenir sur cet objet , puisqu'il n^ avait plus de moyens pour rendre justice à tout le monde ;. on opposait surtout Texclusion forruelle des ccdé^ siastiques ^ prononcée par l'assemblée; et il est certain qu'en conséquence de cette exclusion y M. l'ablié Sieyes n'était pas admissible : cependant y une grande partie des électeurs sentaient que le mérite de- M. l'abbé Sieyes était d'une grande considération. 11 avait été infiniment utile à la chose publique^ et particulièrement au tiers-état^ dont il avait soutenu la cause (i). Il est certain que M. l'abbé Sieyes est
(i) Les écrits publiés par M. Sieyes , à roccasion de la révolution, sont : 1*^ V Essai sur les pnuiléges , 1788 ; a® Qu*est-^e que le tiei's^tat? 1789; 5® Vues sur les moyens d^ exécution dont les neprésentans du peuple pourront disposer, 1789; 4° Plan de délibération pour les assemblées de bailliages, etc. , etc.
Chciiicr, dans son Tableau de la Littérature française, s'exprime ainsi sur ces divers ouvrages-:
(c Entre ces écrivains , alors empressés à foimcr un esprit public, M. Sieyes est, sans aucun doute , celui qui s'est fait le plus
remarquer ^>ar la hauteur et Tétendue des conceptions Depuis
VEssai sur les privilèges , et quelques mois avant la réunion des clats-géuéraux , trois de ses écrits , paraissant presqu*à la fois , obtinrent un succès mémorable. Ici , recherchant dans la nature des clioscs ce qu'était ce tiers-état, si long-temps avili par son nom même , et )ouct de l'orgueil féodal , il y trouva tous les élémeus
DE BAILLY. 6l
un de ceux qui ont préparé la révolution. On l'a quelquefois oublié , on doit toujours s'en souvenir. On observait qu'il n'était nommé nulle part, il ne restait plus que le tiers-état de Paris qui pût lui rendre justicô en le plaçant aux états-généraux. Il fallait que le tiers-état le vengeât , et acquittât sa dette ; il fallait surtout qu'il se ménageât aux étatsgénéraux un défenseur que nul ne semblait pouvoir remplacer. Mais on objectait toujours l'exclusion prononcée. On demanda lecture du procèsverbal ; alors je déclarai qu'à la vérité l'exclusion avait été décidée , mais d'une manière si légère et si transitoire , que je n'avais pas cru en devoir charger le procès-verbal : j'avouai ma faute , et j'en demandai pardon à l'assemblée. Apprenti, je ne
dont une nation se compose, et démontra cette yëritë avec une dialectique désespérante pour les préjugés oppresseurs. La , examinant comment une sage exécution peut réaliser de sages théories, il indiqua les moyens de garantir la dette publique, ceux d'assurer la permanence et la liberté des législateurs, ceux encore d'asseoir l'impôt sur des bases constitutionnelles. Le plan de délibération pour les assemblées de bailliages présente , sous un titre modeste , un véritable plan de travail pour l'Assemblée qui devait régénérer le peuple français , en lui donnant une constitution. Sans être exempts d'opinions hasardées , ces trois ouvrages ont fait avancer la science de l'organisation sociale , et l'on y voit exposé tout le système représentatif, jusqu'alors incomplètement connu par ceux même des philosophes qui en avaient le mieux senti l'excellence... L'auteur pense avec énergie , avec profondeur , avec originalité ; ^ dans chaque phrase il dit quelque chose , presque toujours quelque chose de neuf; et , sans paraître songer au style , il est écrivain supérieur, car son expression franche et rapide a toutes les qualités de sa pensée. » (iVc^/e des iiouv. édit, )
savais pas assez que tout , et à plus forte raison toute décision doit être consignée sur le procès^ verbal . Au reste , cette faute a été heureuse ; car sans elle ^ M. l'abbé Sieyes n'aurait pas été à l'Assemblée nationale. A la suite de mon aveu s'éleva une discussion fort vive , pour savoir si la décision de l'assemblée du 1 1 mai ^ conservée dans mon souvenir et dans celui d'un nombre d électeurs , suifisait pour que le candidat ne fût pas admissible , ou s'il ne fallait pas que celle exclusion fût inscrite au procès-verbal pour qu'elle eût sa force et 6on effet. Il est sûr que cette circonstance seule peut la rendre légale. La mémoire n'est rien en pareil cas ; le procès-verbal fait tout ; il n'y a de légal et de vrai que ce qui y est inscrit. Mais la chaleur des intérêts et des partis excita un grand tumulte , le président lui-même s'échauffa , quelques membres de l'assemblée l'apostrophèrent, et malgré tous nos efforts il se retira. J'en eus un chagrin très-vif. Resté seul des officiers , je parlai à l'assemblée. Je lui témoignai de nouveau mon repentir de ma faute ^ je la priai de considérer combien il était douloureux pour moi d'être la cause de ce désordre , et que par cette faute M. Camus , qui s'était distingué par une assez longue vice-présidence , homme de mérite et de vertu, eût été exposé à de pareils désa- ^rémens j cause de sa brouillerie avec l'assemblée , je demandai de devenir le moyen de leur rapprochement.U n'y avait dans tout cela que vivacité mutuelle , l'esprit de tous était au fond excellent. On avait
DE BÂILLY. 65
pour moi de laffection et des bontés touchantes ^ ma douleur intéressa, et je réussis à ramener le calme. Je députai quelques membres à M. Camus y qui revint prendre le fauteuil* Alors on s'entendit mieux , et il fut décidé que l'exclusion n'ayant pas été légalement prononcée , puisque le procès-verbal n'en faisait pas mention , rien n'empêchait que M. l'abbé Sieyes fut éligible. On remit au lendemain la nomination du vingtième député y et nous nous séparâmes à minuit.
Mardi 19 mai. -— Enfin, au troisième scrutin , M* i'abbé $ieyes fut élu pour le vingtième député. Quelques membres de l'assemblée protestèrent; on leur en dono^ acte, et on arrêta que leur protestation serait annexée au procès-verbal^ sans aucune approbailion des faits et des moyens employés. On a député à M. l'abbé Sieyes, comme on avait fait à 1 egard des autres députés étrangers à l'assemblée , pour rinstri^ûre de sa nomination. 11 est venu remercier , et a dit qu'il était d'autant plus sensible à l'honneujr qui lui était déféré , qu'il avait moins le droit de s'y attendre ; que, tenant au tier&*état par la naissance, la carrière qu'il avait suivie semblait l'en séparer ; mais que, revêtu de la confiance d'une classe de citoyens k laquelle il appartenait toujours , il ferait ses efforts pour y répondre par son zèle et par son dévouement, M. le président lui a répondu que les acclamations de l'assemblée étaient une preuve de la satisfaction que les citoyens du tiers avaient de le recevoir parmi eux; que ses ouvrages avaient
64 MEMOlllKS
appris à Tordre du tiers à l'estimer sa juste valeur; qu'ils avaient porté les citoyens des ordres privilégiés à renoncer à leurs distinctions; que la nation le récompensait de ses travaux y en le chargeant de la représenter aux états -généraux; qu'il était à souhaiter que son adoption parmi les citoyens du tiers fût un heureux présage de la réunion des citoyens de toutes les classes^ et de ce temps désiré où la France n'aurait plus qu'un seul ordre de concitoyens , d'amis et de frères.
M. le président a reçu une lettre de M. le prévôt de Paris ^ qui lui notifiait que l'Assemblée des trois ordres pour la prestation du serment aurait lieu le lendemain. On remarqua que la suscription de la lettre était à M. le président de la chambre du tiers ; on vit donc que , malgré les droits allégués du Qiâtelet pour que ses officiers remplissent les fonctions de président et de greffier, le Châtelet, cependant j reconnaissait lui-même un président de l'assemblée , qui n'était pas le lieutenant civil. Comme rien n'était à négliger alors , on m'enjoignît de faire mention de la suscription sur le procès^ verbal.
Les fruitières orangères et autres dames de la Halle sont venues complimenter l'assemblée, et recommander l'intérêt du peuple aux députés. Elles ont chanté des couplets en l'honneur du tiers-état. On a fait une collecte dont elles ont dû être assez contentes. M. le président les a assurées de la satisfaction que rassemblée avait de les recevoir; il
leur a dit que cette assemblée avait toujours eu leurs intérêts en vue; que les députés étaient chargés de s'en occuper aux états-généraux^ et qu'elles avaient des amis et des frères dans rassemblée du tiers-état.
On a débattu et mis à l'opinion le nombre des suppléans. La pluralité a décidé que Ton ferait vingt suppléans. Ce nombre était fort inutile : quatre eussent été suf&sans; mais l'honneur du titre de député suppléant était bien quelque chose. Tout le monde aurait voulu en étre^ ce qui était fort naturel y et on en fit vingt pour récompenser le zèle des électeurs^ qui ont prouvé par la suite combien ils étaient dignes de cet honneur. On a passé ensuite à discuter la forme qu'on devait suivre pour l'élection de ces suppléans. Le peu de temps qui restait à l'assemblée exigeait nécessairement une forme expéditive. Il fallait que les suppléans fussent nommés dans le jour pour prêter serment le lendemain. On dédda d'adopter le scrutin de liste , et de faire , eil une seule fois , le scrutin , par une liste de vingt noms. On décida d'ajouter à cette nomination celle d'un président et d'un secrétaire , puisque les officiers actuels , tous nommés députés , devaient tous quitter l'assemblée pour se rendre aux états-généraux.
En conséquence , on a nommé des scrutateurs en assez grand nombre ; les billets ont été reçus , et l'assemblée a été remise au lendemain. Et , cependant , les scrutateurs sont restés avec un nombre
d'électeurs qui ont passé la nuit^ et le travail de la I. 5
vcriticalion du scrutin a duré jusqu'au lendemain onze heures.
Mercredi 20 mai. — Lorsque la vérificatioa du scrulin a été faîte, on a trouvé que les relevés deis scrutateurs ne s'accordaient pas, on n'a pas cru devoir proclamer le résultat du scrutin, ou plutôt il y aurait eu plusieurs résultats à proclamer , puisque les relevés des scrutateurs étaient dîfférens. On remit à délibérer sur cet objet; l'après-midi, on députa à la noblesse et au clergé pour les prévenir que les suppléans n'étaient pas nommés , et leur demander s'ils pensaient qu'on dût procéder à la prestation du serment ; leur réponse uniforme fut qu'il n'était pas possible de différer.
En conséquence, l'assemblée des trois ordres s'étant formée dans la grande salle, les députés du clergé, de la noblesse et du tiers-état, ont fait solennellement et d'une manière fort religieuse , entre les mains de M. le prévôt de Paris, le serment de remplir, bien fidèlement et dans toute son étendue , la mission qui leur a été confiée. Nous avons tous dîné chez M. l'archevêque.
L'après-midi on a agité la question de savoir si le scrutin dépouillé , ou du moins le résultat incertain pouvait être valable. Il a été décidé qu'il était nul et qu'il fallait le recommencer. Mais comme le départ nécessaire approchait, et que chacun de nous n'avait que le temps de s'y préparer , on a arrêté de nommer d'autres présidens et secrétaires. MM. Cerutti et Delavigne ont été
nommés président et vice-président; MM. du Veyrier et Garnier, secrétaire et vice-secrétaire.
Vendredi 22 mai, — On a fait l'élection des vingt suppléans , qui furent MM. Vauvilliers , etc. ; ensuite on a lu le procès-verbal , et la séance du 1 1 mai et l'omission que j'y avais faîte ont renouvelé la querelle relative à l'abbé Sieyes. Je croîs que le paru qui lui était contraire aurait voulu revenir contre sa nomination et la faire annuler. On a demandé de restituer l'omission du procèsverbal du 1 1 • On a objecté que la demande de constater l'omission avait déjà été faite le 18, que l'assemblée s'était ce jour séparée sans y avoir égard ; et qu'ayant le lendemain procédé au scrutin , il n'y avait plus lieu à délibérer sur cet objet. On ajouta que le fait précédemment omis ne pourrait avoir d'existence légale que de ce jour seulement. La discussion fut longue, il y eut une grande chaleur des deux parts ; enfin , le parti favorable empêcha que l'on ne pensât sérieusement à annuler la nomination, et le parti contraire obtint qu'on rétablirait sur le procès- verbal du 1 1 , et avec la mention de la présente délibération, la décision que les ecclésiastiques ne seraient plus éligibles. La haine et l'emportement sont aveugles ; c'est un véritable obstacle qu'une pareille décision ; et ils ne virent pas qu'ils rehaussaient la gloire de M. l'abbé Sieyes, en faisant mention de l'obstacle que son mérite avait eu à vaincre. Enfin, la séance ayant duré jusqu'à une heure et demie du matin , je me
retirai^ et pour la dernière fois^ de cette assemblée^ où pendant près d'un mois j'avais eu et beaucoup de fatigue 9 et une assiduité pénible ^obligé d'y être le premier et d'en sortir le dernier ^ mais où j'avais été traité avec tant de faveur et de bonté > où j'avais reçu tant de marques sensibles d'aflection y et d'où j'emportais et tant de regrets et tant de reconnaissance.
Samedi ^5 mai. — ■- J'ai été h la séance de l'Académie des Sciences , pour y lire un rapport sur la nécessité d'éloigner les tueries de l'intérieur de la capitale. Ce rapport fut adopté par l'Académie : il est imprimé dans le second des deux volumes que j'ai publiés au commencement de lygi. Aussitôt après cette lecture , je partis avec madame Bailly pour Versailles ^ où j'arrivai à huit heures^ et fus descendre chez M. d'Abancour, rue des Bourdonnais ^ chez qui j'avais loué un appartement Pendant tout mon séjour y il m'a comblé d'honnêtetés et de prévenances^ dont je lui dois ici des remerclmens.
Dimanche 24 mai. — Je pris l'uniforme de député ^ l'habit noir 9 le manteau^ la chevelure longue et la cravate. On m'avait fait insinuer, à Paris, que nos députés feraient fort bien de ne le pas prendre en arrivant, que le règlement à cet égard était une pédanterie , et que presque personne n'avait cet uniforme à Versailles ; si ce dernier fait avait été vrai , certainement je ne l'aurais pas porté. Mais voulant toujours commencer par suivre la
règle, je pris Tétiquetle ; et comme je vis bientôt que les deux tiers au moins des communes s'y étaient assujettis , j'en ai conservé le costume , même étant maire. Je conviens bien que la différence des costumes des ordres était ridicule et même impolitique , dans un mometit où l'unioa était nécessaire , et si l'on avait eu réellement l'intention d'opérer cette union. Mais la politique de la cour devait être toute contraire; son intérêt était que les ordres ne fussent pas unis. Quant au costume en lui-même , je crois qu'il était trèsconvenable , et qu'il fût porté , et qu'il le fût uniformément. Un député inviolable , un législateur est un objet de vénération publique , et qu'il est bon d'annoncer et de faire connaître partout par un signe extérieur. Tout homme qui , par sa place ^ a droit à des égards particuliers , devrait également en avoir un. Il faut qu'il soit toujours connu pour être toujours respecté ; il faut d'ailleurs , et pour le peuple qui se prend par les yeux, et surtout dans le système d'égalité civile, que le magistrat qui doit imposer à tout le monde, ne soit pas vêtu comme un autre. Je suis fâché que l'Assemblée nationale ait à la iin abandonné le costume, et une uniformité de décence et d'habits qui est très-imposante : on n'a pas assez pensé à l'effet certain et instantané du rapport des yeux. Je ne sais si je suis dans Terreur, mais je crois que pour un homme admis à la barre de l'Assemblée nationale , et qui serait toul-à-coup frappé d'un spcc-