Mâemoires de Bailly
JJES FAITS QUI SE SONT PASSES SOUS SES YEUX, ET QUI ONT PRÉPARÉ ET FIXÉ LA CONSTITUTION FRANÇAISE.
Mercredi 1 5 juillet.
Je me rendis à l'Assemblée à dix heures; et, autant que je puis me le rappeler, un bruit courait déjà dans la ville que le roi allait venir à l'Assemblée. M. de Custines a proposé de faire une adresse au roi pour lui demander d'éloigner de lui les perfides conseils. M. de Sillery a lu un projet qui a été fort goûté de l'Assemblée , et dans lequel il disait : « Les Français adorent leur roi , mais ils » ne veulent pas avoir à le redouter (i). » M. de
(1) Cette phrase, copiée par Bailiy dans le journal intitulé le Point-du-Joui' , est rapportée par d'autres historiens d'une manière beaucoup moins absolue. Suivant ces derniers, elle aurait été ainsi conçue : « Les Français , Sire , adorent leurs rois , mais ils » ne veulent jamais les redouter. » On comprend que cette rédaction attaquait bien moins directement Louis XVI.
Au reste , cette adresse de Sillery avait principalement pour but l'éloignement des troupes, le renvoi des ministres qui étaient ii. i
Marguerites demandait que le roi vînt dans l'Assemblée : on arrêta enfin de faire sur-le-champ une députation au roi pour demander le renvoi des troupes , la libre circulation des approvisionnerons de Paris , l'autorisation de l'établissement de la garde bourgeoise , enfin une décision qui permît d'aller à Paris porter la nouvelle de l'éloignement des forces militaires, y rappeler l'ordre , tranquilliser et consoler les habitans. La députation allait partir (i), lorsque M. de Liancourt a
qualifiés de pestes publiques , et le rappel de Necker dont Sillery faisait le plus grand éloge. Elle se terminait ainsi :
« Daignez , Sire , écouter les vœux que nous formons. Par quelle fatalité Votre Majesté ne serait-elle inflexible qua la voix de la nation fidèle ? Les flots de sang qui ont coulé empoisonneront la vie du meilleur des rois ; et la nation , Sire , va prononcer l'anathème contre ceux qui vous ont donné ces conseils sanguinaires. »
Un nouvel historien de l'Assemblée constituante ( M. Lacretelle jeune ) assure que le but évident de l'adresse proposée par Sillery était de porter à de nouveaux excès le peuple de Paris. Il est permis de croire que cette opinion n'est pas exempte de prévention et même de légèreté. (Note des nouv. èdit. )
(1) Au moment où cette députation allait partir, Mirabeau prit la parole , et lui adressa cette harangue trop remarquable sous plus d'un rappor ipour ne pas trouver ici sa place.
a Dites-lui bien (au roi), dites-lui que les hordes étrangères dont nous sommes investis ont reçu hier la visite des princes , de* princesses , des favoris , des favorites , et leurs caresses , et leurs exhortations , et leurs présens ; dites-lui que toute la nuit ces satellites étrangers ont prédit dans leurs chants impies l'asservissement de la France , et que leurs vœux brutaux invoquaient la destruction de l'Assemblée nationale ; dites-lui que, dans son palais même , les courtisans ont mêlé leurs danses au son de cette
annoncé qu'il était autorisé à dire que le roi allait paraître à l'Assemblée. Ce que M. de Liancourt ne dit pas, et ce que nous devons dire pour lui, c'est qu'on a assuré que c'était lui qui avait proposé au roi cette démarche si importante, et qui avait eu grande part à le déterminer (i). En effet, peu de temps après , le grand-maître des cérémonies est entré et a dit : « Messieurs, Sa Majesté )) m'a chargé de vous dire qu'elle allait venir au » milieu de vous. » Cette nouvelle si heureuse , si inattendue, a causé une joie inexprimable, et a fait une révolution dans les esprits , comme elle en devait faire une dans les choses. L'Assemblée , à qui le danger, l'effroi ou la douleur n'avaient rien été de sa dignité , a semblé la perdre dans la joie; cependant elle y est facilement revenue. On a d'abord chargé la députation déjà nommée daller au-devant du roi ; ensuite on a représenté qu'on ignorait quelles étaient les dispositions du roi , et
musique barbare , et que telle fut l'avant-scène de la Saint-Barthélémy.
» Dites-lui que ce Henri dont l'univers bénit la mémoire , celui de ses aïeux qu'il voulait prendre pour modèle, faisait passer des vivres dans Paris révolté, qu'il assiégeait en personne ; et que ses conseillers féroces font rebrousser les farines que le commerce apporte dans Paris fidèle et affamé. » ( Note des nouv. èdit. )
(1) Le nouvel historien de l'Assemblée constituante! M. Lacrctelle jeune ) rapporte comme un fait certain ce que Bailly ne donne ici que sous une forme dubitative. Rabaut-de-Saint-Étienne , autorité plus sûre, confirme également cette assertion.
( Note des nouv. édît. )
ce qu'il devait annoncer; que le sang coulait dans Paris, et que la ville était encore agitée des convulsions qui nous donnaient la liberté. On a demandé que le respect silencieux des représentais du peuple frappât le monarque à son entrée, et on a dit cette vérité de tous les temps et de tous les pays , « que le silence du peuple est la leçon » des rois (i). »
Le roi est entré sans gardes , sans autre cortège que ses frères, et sans faire usage d'un fauteuil qui lui avait été élevé sur une estrade : debout et découvert, il a dit : « Messieurs , je vous ai assem- » blés pour vous consulter sur les affaires les plus » importantes de l'Etat. Il n'en est pas de plus » instante , et qui affecte plus spécialement mon » cœur, que les désordres affreux qui régnent dans » la capitale. Le chef de la nation vient avec con- » fiance au milieu de ses représentans leur témoi- » gner sa peine , et les inviter à trouver les moyens » de ramener l'ordre et le calme.
» Je sais qu'on a donné d'injustes préventions; » je sais qu'on a osé publier que vos personnes
(1) Cette observation sur l'attitude convenable aux représentans du peuple , lors de l'arrivée du roi dans l'Assemblée , fut faite par Mirabeau. Quant à la pbrase qui la termine , elle est empruntée à Beauvais , évêque de Senez , elle se trouve dans l'oraison funèbre de Louis XV. L'évêque de Senez était membre de l'Assemblée constituante; mais il n'y prit jamais la parole. Cependant, il était regardé comme le premier des orateurs modernes dans l'éloquence
de la chaire.
( Note des nouv. édit. ) ■
» n'étaient pas en sûreté. Serait-il donc nécessaire » de rassurer sur des récils aussi coupables, dé- » mentis d'avance par mon caractère connu?
» Eli bien , c'est moi qui ne suis qu'un avec la » nation , c'est moi qui me fie à vous. Aidez-moi » dans cette circonstance à assurer le salut de m l'Etat. Je l'attends de l'Assemblée nationale; le » zèle des représentans de mon peuple , réunis » pour le salut commun, m'en est un sûr garant; » et, comptant sur l'amour et la fidélité de mes » sujets , j'ai donné ordre aux troupes de s'éloi- » gner de Paris et de Versailles. Je vous autorise » et vous invite même à faire connaître mes dis- » positions à la capitale. »
Ce discours n'était pas celui que j'avais fait ; je m'en souviens peu , mais je crois que celui-ci vaut mieux. Il me semble que le début avait quelque chose de plus noble : on fut un peu choqué des représentans assemblés pour être consultés sur les affaires de l'Etat ; mais le reste enleva tous les suffrages et tous les cœurs. On vit avec plaisir bannir l'expression d'états-généraux , et le roi nommer l'Assemblée nationale. Ce discours fut interrompu plusieurs fois par les plus vifs applaudissemens ; mais surtout l'assertion je ne fais qu'un avec la nation , et le beau mouvement , on vous a donné contre moi d'injustes préventions ; eh bien , c'est moi qui ne Jais qu'un avec la nation , c'est moi qui méfie à vous , causa des transports de joie : jamais souverain et despote n'a eu vme pareille jouissance
à celle du monarque dans ce moment , et déjà: constitutionnel. Ah ! bon et digne roi , voilà la ligne que votre heureux naturel et votre cœur vous avaient tracée , pourquoi vous en a-t-on quelquefois écarté ?
M. le président (i) , au milieu des nombreux et bruyans applaudissemens qui ont interrompu et suivi le discours du roi , a dit : « Sire , l'amour de )) vos sujets pour votre personne sacrée semble » contredire dans ce moment le profond respect » dû à votre présence , si pourtant un souverain )) peut être mieux respecté que par l'amour de » ses peuples. L'Assemblée nationale reçoit avec -» la plus respectueuse sensibilité les assurances que m Votre Majesté lui donne de léloignement des » troupes rassemblées par ses ordres dans les murs » et autour de la capitale , et dans le voisinage de » Versailles ; elle suppose que ce n'est pas simple- » ment un éloignement à quelque distance, mais )) un renvoi dans les garnisons et quartiers d'où » elles étaient sorties, que Votre Majesté accorde » à ses désirs.
» L'Assemblée nationale m'a ordonné de rap- » peler, dans ce moment, quelques-uns de ses » derniers arrêtés, auxquels elle attache la plus » grande importance. Elle supplie Votre Majesté » de rétablir dans ce moment la communication
(i) M. Le Franc de Pompignan , archevêque de Vienne.
( Note des now. édit. )
» libre entre Paris et Versailles , et dans tous les )> temps une communication libre et immédiate » entre elle et Votre Majesté. Elle sollicite avec » instance l'approbation de Votre Majesté pour » une députation qu'elle désire envoyer à Paris, » dans la vue et dans l'espérance qu'elle contri- » buera beaucoup à ramener l'ordre et le calme » dans votre capitale. Enfin , elle renouvelle ses » représentations auprès de Votre Majesté , sur » les changement survenus dans la composition » de votre conseil. Ces changemens sont une » des principales causes des troubles funestes qui » nous affligent , et qui ont déchiré le cœur de » Votre Majesté. »
Le roi a répondu que , sur la députation de l'Assemblée nationale à Paris , on connaissait ses intentions et ses désirs , et qu'il ne refuserait jamais de communiquer avec l'Assemblée nationale , toutes les fois qu'elle le jugerait nécessaire. Le roi s'est retiré , et suivant les expressions mêmes du procès-verbal , « l'Assemblée ne se lassant point d'exprimer au roi ses sentimens , s'est , par un mouvement de reconnaissance et d'amour , portée tout entière sur les pas de Sa Majesté , et l'a conduite au château où le roi s'est rendu à pied , ayant l'amour de la nation pour garde, et ses représentans pour cortège. »
11 est certain qu'en un instant le plus grand bien avait succédé rapidement au plus grand mal. De cet instant , si on avait encore à redouter les suites
de la révolution , on pouvait la regarder comme faite. Le roi avait reconnu la constitution de l'Assemblée nationale , et par conséquent tous les arrêtés qui, comme celui du ty , avaient été annulés dans la séance royale. Il reconnaissait au moins tacitement le vote par tête , la confusion des ordres ; les qualités , les droits commençaient a être connus , il ne s'agissait plus que de fixer les pouvoirs par k constitution.
J'étais dans le fond de la salle quand le roi partit ; je vis que je serais tout le dernier en le suivant, je fis le tour par la rue des Chantiers , et j'arrivai dans l'avenue assez tôt pour me trouver au premier rang de la bordure ; quand les princes passèrent , M. le comte d'Artois s'avança vers moi , me prit la main , et me dit : « Eh bien , Monsieur Baiily , vous voyez qu'on a rempli une partie de vos intentions. » Je lui répondis : « Monseigneur , si vous avez contribué à cet événement , c'est le plus beau jour de votre vie. » Monsieur me dit quelques mots sur le bonheur de cette journée. Mais je vis par ce que me dit M. le comte d'Artois , que mon député avait été très exact dans ce qu'il m'a dit (1). Je suis bien fâché de ne pas me souvenir de son nom pour lui en faire honneur. Mais il faut convenir aussi que, si M. le comte d'Artois a contribué à amener le roi à l'Assemblée , on était
(0 Voyez Tome I , pages 3g3 et 394.
loin de s'en douter à Paris , où l'on avait quitté la couleur verte , parce que c'était la sienne.
Le roi marchait à pied et sans garde; nous étions une vingtaine de député: qui formions une chaîne autour de lui, pour qu'il ne fût pas pressé par la foule : nous étions partout entourés d'un peuple immense; les arbres, les grilles, les statues étaient chargés de spectateurs; la marche dura une heure et demie. Le temps était superbe, la paix revenue dans les cœurs , la joie sur tous les visages , le roi recueillait cette joie avec les bénédictions du peuple ; il n'y a eu qu'un cri de vive le roi ! jusqu'au château où la reine s'est montrée à un balcon, tenant le dauphin , et le présentant au peuple attendri. Jamais fête ne fut plus belle, plus grande et plus touchante ; la foule disait : Il ne lui faut pas d'autres gardes. M. de Villeroi : «Je puis cesser mes fonctions, la nation les remplit. » M. de Vienne observait au roi que le chemin était long et pénible, et le roi , en montrant sa brillante et sensible escorte : « Il n'est pas fatigant. » On lui disait que ces acclamations rendaient hommage à son caractère ; et il disait : « Comment a-t-il pu être méconnu?» On assure encore , mais je ne l'ai point vu, qu'une femme du peuple s'est jetée au cou du roi , et qu'il a voulu en être embrassé, et qu'il a dit à ceux qui voulaient la faire retirer : « Laissez-la venir. » La musique des Suisses joua , à son arrivée dans la cour du château , l'air : Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille? et cet heureux à-propos a été mille
fois imité depuis. J'avais conduit le roi jusqu'au château; je revins à la salle, extrêmement fatigué, et mes hnbits trempés par les efforts continus pour soutenir la foule et l'empêcher de presser le roi. Mais j'oubliai tout , enivré d'un bonheur inattendu et qui terminait les inquiétudes les plus cruelles. Les gardes-du-corps ont fait prier l'Assemblée de permettre qu'un de leurs détachemens accompagnât , comme garde d'honneur, la députation à Paris. L'Assemblée pensa que les représentans du peuple, des messagers de paix, ne devaient point paraître , au milieu de leurs commettans et du peuple, avec un appareil de forces militaires; elle fit remercier les gardes du roi de leur offre , et chargea son président de leur écrire pour les féliciter sur cet acte de patriotisme, et les assurer des sentimens de l'Assemblée nationale. Les choses ont bien changé depuis; mais ce que je puis et ce que je dois dire , c'est que, pendant toute ma présidence (d'avril à juillet) , je n'ai éprouvé personnellement de la part du guet que des marques d'honnêteté et de considération. L'Assemblée se sépara ; les esprits agités avaient besoin de se reposer. Elle s'ajourna à huit heures du soir, en cas que l'état des choses à Paris exigeât d'y envoyer des courriers. Je ne me donnai pas le temps de dîner, et je me disposai à partir : madame Bailly ne se souciait pas que j'y allasse; mais elle ne me dissuada pas. J'étais curieux du spectacle de cette ville, si tourmentée et si changée en deux jours;
peut-être aussi , et il faut dire tout , qu'après une présidence qui avait été applaudie, je n'étais pas fâché de me montrer à mes concitoyens. Je ne rougis point d'un motif trop naturel pour être blâmé ; ma destinée encore voulait que j'y fusse , et peut-être que si tout l'avenir avait été ouvert devant moi , je n'y aurais pas été. Je demandai à M. le duc d'Orléans pourquoi, député de Paris, il n'était pas de la députa tiou ; il me répondit vaguement , et , sur ce que j'insistai , il ajouta : « Il n'est pas convenable que j'y paraisse , on n'y verrait que moi. »
Le rendez-vous était chez M. de Montesquiou , aux écuries de Monsieur. Nous partîmes tous de là avec un grand nombre de voitures précédées des gardes à cheval de la prévôté de l'hôtel , et au milieu de tout Versailles assemblé pour ce départ qui était une fête publique. Nous partîmes parle plus beau temps, et notre voyage fut continuellement un triomphe. Nous rencontrâmes à plusieurs endroits des troupes qui se retiraient , la route était couverte de monde, et partout les cris de vive la nation! s'élevaient à notre passage. Nous arrivâmes ainsi à la place Louis XV, où nous mîmes pied à terre pour traverser les Tuileries.
Avant de parler de notre entrée à Paris , il faut que je dise ce qui s'était passé dans la journée. Le comité permanent avait décidé de se partager en bureaux pour veiller plus soigneusement et avec plus de suite aux différentes parties de l'adminis-
tration. MM. du Veyrier et Chignard ont été chargés de la police ; MM. Gibert, Bouclier et Legrand de Saint-René , des subsistances. Le premier soin de ce dernier bureau a été d'ordonner une visite chez les boulangers , pour connaître et la quantité de leurs farines et celle de leur consommation journalière ; il a envoyé des électeurs à la Halle pour y constater la quantité de grains et farines, et en surveiller la distribution; il a résulté de ces recherches la fâcheuse assurance qu'il n'y avait dans Paris que de quoi nourrir pendant trois jours ses habitans. On a demandé des renseignemens à M. de Montaran , qui s'est rendu sur-le-champ au bureau des subsistances. M. Santerre , électeur (i), s'est présenté au comité permanent, et a dit qu'il avait été nommé la veille commandant-général du faubourg Saint- Antoine. Il a exposé les services qu'il avait rendus à la chose publique, et a demandé que cette nomination fût confirmée. M. de La Barthe s'est également présenté , et a dit qu'il s'était formé au Palais -Royal une troupe de jeunes gens de bonne volonté , sous le nom de Volontaires du Palais - Royal , au nombre de quinze cents; qu'ils l'avaient nommé leur capitaine; le comité a confirmé ces deux nominations , mais avec la condition expresse qu'ils seraient sous les
(i) Celui qui a joué un si grand rôle en 1792 et i793> comme commandant de la garde nationale de Paris.
{Note des noiw. edit.)
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ordres de M. de La Salle, commandant-général. L'assemblée des électeurs s'étant formée sur les huit heures du matin , M. Moreau de Saint-Merry a lu une lettre par laquelle M. de Crosne , lieutenant de police , faisait part à l'Assemblée de la démission qu'il avait adressée au roi de sa place et de ses fonctions. Ainsi, l'administration de la police, comme le soin de l'approvisionnement, se trouvèrent dans les mains des électeurs; et ces administrateurs nouveaux furent plus étonnés que surchargés du fardeau qui leur était imposé. M. de Crosne offrait ses lumières et ses services pour les subsistances. Deux électeurs furent chargés d'aller le remercier, accepter ses offres , et lui porter, dans un arrêté , les sentimens d'estime de la ville de Paris. L'Assemblée a ordonné que le paiement des rentes serait repris comme à l'ordinaire ; elle a aussi ordonné, et très-sévèrement, que le paiement des droits d'entrée serait rétabli , et que la milice parisienne veillerait à la perception et à la sûreté des deniers. Elle a fait acheter tous les fusils que l'on pourrait trouver, afin d'arracher, par l'appât de ce profit , les armes d'une infinité de gens sans aveu qui s'en étaient emparés. Non -seulement on avait( nommé des commissaires pour examiner les lettres de la poste, amassées à l'Hôtel-de- Ville , mais on y amenait sans cesse tous les courriers arrêtés et saisis aux barrières. Il était indispensable de rétablir la circulation; et, sur la demande de M. d'Ogny, elle a envoyé des commissaires, chargés de veiller au
départ, à l'arrivée des courriers, et à la distribution des paquets. Défenses furent faites aux barrières de les y arrêter désormais. On invita les districts a envoyer chacun deux députés à la Ville , tant pour la correspondance avec eux, que pour multiplier les lumières. Un objet important , c'est que les ouvriers avaient tous quitté leurs maîtres pour garder la ville. La ville était bien gardée , mais les ateliers étaient déserts, les boutiques fermées; il n'y avait plus de travail, et les généreux citoyens , devenus guerriers, manquaient de pain. Dans ces circonstances impérieuses, on osa prendre l'arrêté suivant : « Le comité, voulant pourvoir » efficacement à la subsistance des malheureux » habitans de la capitale , et à la paie des citoyens » employés au service de la patrie, qui sont hors » d'état d'y employer gratuitement leur temps , » invite MM. les présidens des assemblées d'ou- » vrir des souscriptions qui seront fixées à la » moitié dune année de capitation. Chaque dis- » trict nommera ses trésoriers et ses receveurs » particuliers, qui verseront ensuite dans les mains » de M. Carnet de Bonardière, caissier de la ville, » que le comité a nommé trésorier-général. » On voit avec plaisir comment l'ordre se rétablissait peu à peu , après une si grande commotion et même avant qu'elle fût cessée.
Le bruit qu'il se faisait des préparatifs à Saint- Denis , pour mettre le siège devant Paris, les lettres saisies des officiers qui y étaient cantonnés >
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fondaient de justes alarmes. Un citoyen , M. Parimajon , électeur, s'est proposé pour aller les vérifier. Une grande agitation régnait toujours dans la capitale ; la méfiance était partout , personne n'était à l'abri du soupçon. Les électeurs pensèrent à s'adresser encore à l'Assemblée nationale pour apporter remède à ce trouble et à ces justes terreurs. M. Moreau de Saint -Merry proposa, et on prit l'arrêté suivant :
« L'assemblée tenante à l'Hôtel-de-Ville a re- » cours à l'Assemblée nationale, comme la plus » propre à exprimer à un grand roi les calamités » dont la capitale de son royaume est accablée.
» La journée d'hier sera à jamais mémorable , » par la prise d'une citadelle que la perfidie de » son gouverneur a mise en un instant au pou- » voir du peuple, dont la bravoure s'est irritée )) par une parole d'honneur trahie.
» Cet acte, qui est la meilleure preuve qu'une » nation qui sait le mieux obéir est avide de sa » juste liberté , a été suivi des traits que les mal- » heurs publics avaient pu présager.
» C'est aux représentans de cette même nation » à dire à ce roi que le ciel a destiné à être n adoré de son peuple, que c'est par la douceur » qu'il doit régner , et qu'il est temps que cette » belle nation cesse d'être traitée comme si elle » était coupable. »
On a appris que le régiment de Vintimille s'était avancé jusqu'à la Chapelle; mais l'inquiétude ne se
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calmait pas, les nouvelles alarmantes.se succédaient avec rapidité, et la fureur du peuple , mêlée à l'effroi, était telle que l'assemblée se crut obligée de faire dépaver toutes les rues. Son président , M. Moreau de Saint-Merry, en signait l'ordre , lorsqu'un particulier, haletant, couvert de sueur et prêt à tomber en défaillance , est entré dans la salle , et a dit qu'il avait fait la course de Versailles à Paris en une heure et demie, et qu'il apportait la nouvelle la plus heureuse , celle de la séance du roi à l'Assemblée nationale. On juge de l'impression que fit cette nouvelle inattendue , et dans les dispositions où étaient tous les esprits; il raconta assez exactement tout ce qui s'était passé , mais on avait peine à le croire. On ne le crut même pas d'abord, et on l'examina pour découvrir s'il n'était pas de ces porteurs de nouvelles pour troubler et agiter les esprits par la crainte ou par l'espérance. On lui objecta que les passages étaient fermés. 11 dit que , s'étant jeté dans un cabriolet de poste en sortant de l'Assemblée et du spectacle de bonheur dont il avait été témoin , il était venu à Sèvres où il avait été arrêté. Le passage lui a été obstinément refusé. Enfin , il a trouvé le moyen de traverser la rivière en batelet, et, toujours en courant, il est venu à pied depuis le bord de la rivière jusqu'à l'Hôtel- de-Ville. Ce particulier se nommait Charles-Joseph Piquet , négociant; et comme il remarqua lui-même les soupçons que sa nouvelle faisait naître , il demanda à rester en otage , et en
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eflet il fut gardé à l'Hôtel-de-Ville; mais bientôt M. de Villette vint confirmer la nouvelle , et M. 1 Avenue , député de Bazas à l'Assemblée nationale, en apportant une confirmation complète, vint annoncer l'arrivée de la députation. 11 dit aux électeurs « qu'il avait désiré les prévenir autant » pour apporter la paix et le bonheur à Paris m quelques momens plus tôt, que pour donner à » l'Hôtel-de-Ville le temps de n'être pas surpris » par une députation nombreuse , inattendue , et » la seule que l'Assemblée aura jamais envoyée à n une municipalité. »
Les électeurs étaient peu nombreux alors, et, dans le trouble qui avait régné jusqu'à ce moment, il était difficile de recevoir dignement la députation ; on n'avait , pour ainsi dire , à lui offrir que ce quelle apportait elle-même, le spectacle de la paix nouvelle et de la joie inespérée. On ordonna de tirer le canon à l'arrivée de la députation. MM. du Veyrier, de Leutre, l'abbé Fauchet et Legrand de Saint-Réné ont été envoyés au-devant d'elle.
Nous avions traversé les Tuileries ; les députés nous trouvèrent sous le vestibule du palais. M. du Veyrier, portant la parole , dit : « Messieurs , nous » sommes députés par l'assemblée des électeurs » pour recevoir ies anges de paix que l'Assemblée » nationale nous envoie ; qu'elle daigne excuser le » petit nombre et l'extérieur négligé des députés. »
Le petit nombre prouvait que les autres électeurs étaient chacun à des postes et à des travaux
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infiniment multipliés , et leur négligé qu'ils n'étaient occupés que de la chose publique. Nous nous mîmes en marche par le Carrousel, les rues Saint- INicaise , Saint-Honoré , de l'Arbre-Sec , et les quais jusqu'à l'Hôtel-de-Ville. La marche était ouverte par le guet à cheval, deux détachemens de gardesfrançaises et suisses, les officiers de la prévôté de l'Hôtel , ceux de la milice parisienne , ensuite les quatre électeurs , enfin les députés de l'Assemblée nationale en très-grand nombre, et précédés de deux huissiers de l'Assemblée (i); plusieurs détachemens des gardes-françaises et de la milice parisienne fermaient la marche et bordaient la haie. Jamais visite plus grande, plus importante et plus solennelle ne sera faite à aucune ville, et jamais cet honneur ne sera mieux senti , et reçu avec plus de joie et de transport. Une foule immense dans les rues, toutes les fenêtres garnies, beaucoup d'ordre , et partout un empressement naïf et franc, partout des acclamations et des bénédictions sur notre passage , des larmes , des cris : Vive la nation ! vive le roi! vivent les députés ! On leur distribuait des cocardes nationales rouges, bleues et blanches; on se pressait autour d'eux; on leur prenait les mains; on les embrassait. Chacun les nommait avec
(1) La députation était composée de quatre-vingt-quatre membres de l'Assemblée. Parmi eux se trouvaient notamment MM. Bailly, La Fayette , Mounier, de Lally-Tollcndal , Clermont-Tonnerrc , Sieyes, La Rochefoucauld-Liancourt , et l'archevêque de Paris.
( Note des noiiv. èâit. )
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une voix attendrie ; et j'eus quelque part à ces témoignages de sensibilité et de reconnaissance publique. Ce triomphe était bien doux; mais j'ose dire que nous4'avions mérité.
Nous rencontrâmes dans la rue Saint-Honoré , près celle de Saint-Nicaise , une espèce de pompe triomphale; c'était un garde-française en uniforme, couronné de laurier, décoré de la croix de Saint- Louis, et conduit, aux acclamations du peuple, dans une charrette entourée de la milice parisienne et des instrumens de musique militaire. La voiture arrêta , on nous le fît connaître ; nous le fêtâmes et nous mêlâmes nos applaudissemens à ceux de la multitude. Je crois que ce garde-française était celui qui avait arrêté M. de Launay, et à qui on laissa alors la croix arrachée à ce gouverneur ; je crois aussi que c'est lui qui est mentionné au Procès-Verbal des électeurs , tom. II, p. 40 , nommé Dubois , et qui , le t6, a rapporté la croix de Saint- Louis que le peuple lui avait donnée le mardi 14, au moment de la prise de la Bastille. M. Moreau de Saint-Merry lui a donné acte de son offre, mais lui a dit qu'il n'avait pas le pouvoir de reprendre cette croix.
Nous admirâmes partout cette milice parisienne , à peine naissante, et qui déjà était une milice observant l'ordre , non avec une contenance exercée et de discipline, mais celle de îa liberté, et avec l'esprit de citoyens qui font la police pour eux. Je me rappelle qu'en approchant du Pont -Neuf, je
vis avec étonnement, dans la rue de l'Arbre-Sec, le nombre des soldats-citoyens qui nous suivaient : celait une forêt de fusils; armée sortie de terre tout-à-coup comme les soldats de Cadmus.
Au perron de l'Hôtel-de-Ville , nous trouvâmes les électeurs en corps : on ne tira pas , on ne put à temps y transporter les canons qui étaient à la Bastille , où ils avaient été plus utiles et plus nécessaires; s'ils n'y avaient pas été, à ce moment nous ne serions pas à l'Hôtel-de- Ville. La grande salle où l'on nous conduisit était remplie et des électeurs et de tous les citoyens qu'elle pouvait contenir. On plaça au bureau M. de La Fayette, vice-président de l'Assemblée nationale , M. l'archevêque de Paris , M. le duc de La Rochefoucauld , moi ; et le procès-verbal y ajoute MM. Sieyes et de Clermont- Tonnerre. Pendant que nous sommes placés, et même encore après, il a été difficile d'arrêter, de suspendre les applaudissemens, et l'expression, trop vive pour n'être pas tumultueuse, de l'allégresse publique. Enfin M. de La Fayette a obtenu de pouvoir parler; il a dit en substance : « Le roi » a été trompé ; mais il ne l'est plus ; il connaît » nos malheurs, et il les connaît pour empêcher » qu'ils ne se reproduisent jamais. En venant por- » ter de sa part des paroles de paix , j'espère , » Messieurs , lui rapporter aussi la paix dont son » cœur a besoin. » Il a fait ensuite le récit fidèle des heureux événemens du matin, et il a fait lecture du discours du roi. Cette lecture a renouvelé
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les cris de vive le roi! vive la nation! M. deLally- Tollendal a demandé la parole : a Messieurs, » a-t-il dit avec cette éloquence sensible et touchante qui le caractérise, « ce sont vos concitoyens, vos frères, » vos représentans qui viennent vous donner la paix. » Dans les circonstances désastreuses qui viennent » de se passer, nous n'avions pas cessé de partager » vos douleurs : mais nous avons aussi partagé » votre ressentiment; il était juste.
» Si quelque chose nous console au milieu de » l'affliction publique , c'est l'espérance de vous » préserver des malheurs qui vous menacent.
» On avait séduit votre bon roi; on avait em- » poisonné son cœur du venin de la calomnie ; on » lui avait fait redouter cette nation qu'il a l'hon- » neur et le bonheur de commander.
» Nous avons été lui dévoiler la vérité : son » cœur a gémi; il est venu se jeter au milieu de » nous ; il s'est fié à nous , c'est-à-dire à vous ; il » nous a demandé des conseils, c'est-à-dire les )> vôtres. Nous l'avons porté en triomphe, et il » le méritait. Il nous a dit que les troupes étran- » gères allaient se retirer; et nous avons eu le » plaisir inexprimable de les voir s'éloigner. Le » peuple a fait entendre sa voix pour combler le » roi de bénédictions ; toutes les rues retentissent » de cris d'allégresse.
» Il nous reste une prière à vous adresser. Nous » venons vous apporter la paix de la part du roi » et de l'Assemblée nationale. Vous êtes généreux ,
)) vous êtes Français; vous aimez vos femmes , vos » enfans, la patrie : il n'y a plus de mauvais citoyens » parmi vous; tout est calme, tout est paisible.
y Nous avons admiré Tordre de votre police, » de vos distributions, le plan de votre défense; )) mais maintenant la paix doit renaître parmi nous ; » et je finis en vous adressant , au nom de l'As- » semblée nationale, les paroles de confiance que » le souverain a déposées dans le sein de cette As- » semblée : Je méfie à vous ; c'est là notre vœu ; » il exprime tout ce que nous sentons. »
Cette éloquence douce, simple et insinuante, l'accent sensible et flatteur de M. de Tollendal , excitèrent un vif enthousiasme. Il a été pressé de toutes parts; une couronne lui a été adressée , elle a été posée sur sa tète; et, malgré sa résistance, il a été plutôt porté que conduit à la fenêtre ; on l'a présenté et montré à la multitude qui couvrait la place de l'Hôtel-de-Ville.
On a remarqué que le nom de Lally avait reçu ces honneurs au même lieu témoin , plusieurs années auparavant, d'une scène bien différente (i).
M. Moreau de Saint-Merry, second président des électeurs , a dit : « Les fastes d'une monarchie qui
(1) Le comte de Lally, condamné à mort par le parlement de Paris , comme coupable d'avoir trahi dans l'Inde les intérêts du roi , et depuis réhabilité , grâce aux éloquentes réclamations de son fds , M. de Lally-Tollendal , avait subi son jugement sur la place de l'Hôtel-de- Ville ? le 6 mai 1766.
{Note des nouv. edit.)
DE BAILLY. 1 à
» a déjà duré depuis plus de treize siècles, n'of- )) frent point encore un jour aussi solennel que » celui où les augustes reprësentans de la nation » viennent lui annoncer^ au nom du meilleur des » rois , qu'il lui est permis detre libre , de cette » liberté qui élève l'homme à la hauteur de sa des- » tinée.
» Diies , Messieurs, à ce roi, qui acquiert au- » jourd'hui le titre immortel de père de ses sujets, » que , dans la nécessité de résister* à des ordres » désastreux, nous n'avons jamais douté que son » cœur ne les désavouât. Dites-lui que nous sommes » prêts à embrasser ses genpux; dites-lui enfin » que le premier roi du monde est celui qui a la » gloire de commander à des Français. »
Embrasser les genoux , était une figure de rhétorique; cet usage était solennellement proscrit depuis l'ouverture des états-généraux , qui fut celle de la liberté.
M. ^e Liancourt a pris la parole pour annoncer que le roi confirmait et autorisait la milice bourgeoise ; en parlant des gardes-françaises , le mot pardon lui est échappé. Militaire , il ne pensait qu'à la discipline , qui met dans le cas du pardon ceux qui s'en écartent ; il oubliait que la défense des citoyens et l'explosion de la liberté ne méritent que des éloges. Un murmure s'éleva. Plusieurs gardes-françaises s'avancèrent au bureau , et l'un d'eux dit avec chaleur : « Qu'ils ne voulaient » point de pardon; qu'ils n'en avaient pas besoin;
» qu'en servant la nation , ils avaient entendu ser- » vir le roi, et que ses intentions , aujourd'hui » manifestées , prouvaient assez à toute la France » qu'eux seuls peut-être avaient été véritablement » fidèles au roi et à la patrie. »
Ce mot lâché aurait pu être suivi de quelque scène fâcheuse. M. de Clermont-Tonnerre parla avec son éloquence noble , toujours accompagnée et de la mesure et de l'expression précise. Il loua la conduite des gardes-françaises, et il eut l'adresse de les satisfaire, de tout réparer, en ne s'écartant point de la vérité , et en ne disant que ce qu'il convenait de dire.
M. l'archevêque de Paris, ministre de paix autant par caractère que par état , a exhorté tous les habitans de Paris à la paix, et il a proposé que l'assemblée se rendît à la cathédrale pour y chanter le Te Deum. Cette proposition a été unanimement acceptée. M. Moreau de Saint-Merry en a fait une autre, qui a été également accueillie; c'est celle de prononcer la grâce des soldats qui avaient été prisen défendant la Bastille contre les citoyens.
Je vais transcrire le procès-verbal des électeurs sur les faits qui suivent.
« Au moment où MM. les députés à l'Assem- » blée nationale se préparaient à sortir, toutes les » voix se sont réunies pour proclamer M. le mar- » quis de La Fayette commandant-général de la » milice parisienne.
» M. le marquis de La Fayette, acceptant cet » honneur avec tous les signes du respect et de la » reconnaissance, a tiré son e'pée; il a fait ser- » ment de sacrifier sa vie à la conservation de m cette liberté si précieuse, et dont on daignait » lui confier la défense.
» Au même instant toutes les voix ont proclamé » de même M. Bailly prévôt des marchands.
» Une voix s'est fait entendre et a dit : Non )) pas prévôt des marchands, mais maire de Paris, » Et , par une acclamation , tous les assistans ont » répété : Oui , maire de Paris.
» M. Bailly s'est incliné sur le bureau, les yeux » baignés de larmes , et le cœur tellement op- » pressé, qu'au milieu des expressions de sa re- » connaissance , on a seulement entendu qu'il » n'était pas digne d'un si grand honneur, ni ca- » pable de porter un tel fardeau.
» La couronne qui venait de récompenser l'élo- » quence patriotique de M. le comte de Lally- » Tollèndal, s'est trouvée tout-à-coùp sur la tête » de M. Bailly; et, malgré la résistance opiniâtre » de sa modestie, la main de M. l'archevêque de » Paris a retenu cette couronne sur sa tête , » comme un hommage à toutes les vertus de » l'homme juste qui avait le premier présidé l'As- » semblée nationale de 1789, et jeté les pre- » miers fondemeus de la liberté française. » ( T. I, p. 459.)
J'observe que , malgré ce récit du procès-verbal ,
je crois, suivant ma mémoire et le témoignage de quelques électeurs , avoir été nommé le premier et avant M. de La Fayette. La place de prévôt des marchands était vacante; le peuple devait se hâter d'y nommer, pour rentrer dans ses droits et pour qu'on ne le prévînt pas.
Je ne sais pas si j'ai pleuré , je ne sais pas ce que j'ai dit ; mais je me rappelle bien que je n'ai jamais été si étonné, si confondu et si au-dessous de moi-même. La surprise ajoutant à ma timidité naturelle, et devant une grande assemblée, je me levai ; je balbutiai quelques mots qu'on n'entendit pas , que je n'entendis pas moi-même , mais que mon trouble , plus encore que ma bouche , rendit expressifs 5 et qui signifiaient ce que le procès-verbal me fait dire. Un autre effet de ma stupidité subite , c'est que j'acceptai sans savoir de quel fardeau je me chargeais; j'ignorais, à la vérité ., que le soin si difficile des subsistances , depuis le départ de M. Necker, fût entre les mains de la municipalité et des électeurs; j'ignorais absolument que M. de Crosne eût donné sa démission , et que la police leur fût égalemeat remise. Je crus tout bonnement être prévôt des marchands, sous le nom de maire de Paris. Je savais que cette place nétait point pénible, je savais avec quelle facilité elle avait été souvent remplie; et je ne fus frappé que de l'honneur qu'on me faisait, sans en apprécier le fardeau, Si je l'avais connu,, j'aurais tenté de m'y refuser. J'ai su depuis que j'aurais mal
réussi, ma répugnance aurait été mal interprétée ; cette assemblée de citoyens de toutes les classes , nourrie d'inquiétude et de défiance , depuis quatre jours, se livrait aisément au soupçon. M. de Rochechouart, un de mes collègues, et député de Paris , me dit le lendemain que ceux qui étaient autour de lui , et qui n'entendaient pas mon remercîment , disaient, d'un ton plus qu'animé : « Estce qu'il n'accepte pas ? »
Avant de se séparer, on a nommé plusieurs électeurs, MM. de La Vigne , du Veyrier, de Leurre , Chignard, des Roches, Boucher, Tassin, Lecouteulx de la Noraie , Ganilh, et le marquis de La Salle, pour rendre compte en détail, aux députés de l'Assemblée nationale , de tout ce qui avait été fait, et concerter avec eux ce qu'il y avait à faire pour la tranquillité de la capitale. Je ne fus point instruit de cette commission ni de la conférence , et je n'y eus, par conséquent, aucune part, quoiqua ce moment chef de Ja ville de Paris; mais le trouble et la précipitation justifient suffisamment toutes ces omissions,*
Au moment où la députation est sortie pour se rendre à Notre-Dame, je ne sais comment j'en ai été séparé. Je me suis trouvé seul avec M. Pitra , électeur, qui ne m'a point quitté. Comme je descendais l'escalier de PHôlel-de- Ville , je fus abordé par un grand et bel homme , dans un négligé , suite nécessaire des événemens de la veille, qui me dit : « Monsieur, je suis un de ceux qui ont prié la
Bastille, et un des premiers qui aient paru à l'assaut; je vous demande la permission de vous donner le bras. » C'était le brave Hulin que je ne connaissais pas alors, et que la postérité connaîtra (i). J'acceptai en le remerciant, et il voulut bien être le soutien du nouveau maire , comme il avait été le défenseur de la ville de Paris. Je marchai donc entre ces deux citoyens, extrêmement pressé. M. Pitra ordonna à un détachement de Suisses de m'accompagner et de m'ouvrir le passage. M. Pitra m'annonçait aux citoyens , et disait au peuple : « Voilà votre maire; voilà le nouveau maire de Paris; » et il me valut une acclamation générale tout le long de ma route , et l'empressement des citoyens qui voulaient voir et le premier président de l'Assemblée nationale et leur nouveau magistrat, d'autant plus nouveau, d'autant plus cher, qu'il était leur ouvrage. Plusieurs femmes sont sorties de la foule pour l'embrasser ; tous criaient : Vive M. Baillj ! vive notre maire ! Je ne sais s'il y a trop de vanité à rapporter ces faits qui ont eu tout Paris pour témoin; mais , s'il y en a, il faut l'excuser ; car l'affection , l'estime et l'empressement publics sont le plus digne , le seul prix des services qu'on s'est efforcé de rendre à la patrie.
En passant devant les Enfans-trouvés, un nombre de ces enfans choisis étaient rangés sur les
) Aujourd'hui comlc et lieutcnant-gcndral.
marches de l'église. Quand ils m'aperçurent, ils me tendirent les bras, leurs innocentes voix se mêlèrent aux acclamations générales ; ces voix si pures semblaient ajouter quelque chose de céleste aux bénédictions de la multitude. Je fus profondément ému ; je donnai des larmes à ces touchantes victimes, et je traversai la rue pour porter mon offrande à la charité publique; j'aurais voulu les serrer sur mon sein : je me promis bien de m'occuper de l'amélioration de leur sort ; mais les troubles ne m'en ont laissé ni le temps, ni le pouvoir, ni les moyens. J'arrivai à Notre-Dame, dans cette espèce de triomphe , le premier dont un citoyen , né dans ce qu'on appelait jadis l'obscurité , ait été honoré. Mais M. Pitra me tenant la main, M. Hulin me soutenant l'autre bras , marchant entre quatre fusiliers, je trouvai qu'au milieu de ce triomphe je ressemblais assez à un homme que l'on conduisait en prison.
Le peuple , assemblé autour de Notre-Dame , au moment de l'entrée et de la sortie des députés , demanda avec instance le rappel de M. Necker.
J'assistai au Te Deum , et je ressortis de Notre- Dame encore seul, et conduit comme j'avais été amené. On me fit suivre le quai des Orfèvres , au lieu de passer par le Pont-au-Cbange. On me persuada que l'afïluence du peuple interceptait le passage , et l'on me fit prendre par le Pont-Neuf. J'en découvris bientôt la raison. Je trouvai, devant Henri IV, une compagnie de grenadiers des gardes-
3o MÉMOIRES
françaises , avec ses canons , et qui salua le maire de Paris par une décharge de mousqueterie. Je fus vivement touché de cette attention de la part de nos généreux défenseurs. Je revins à la Ville , excédé des fatigues de cette longue journée^, à la suite d'une nuit passée debout; journée où j'avais été d'ailleurs vivement remué par la joie , la sensibilité et la reconnaissance (i). Mais la journée n'était pas finie pour moi. Aussitôt que les électeurs furent revenus et réunis , je fus obligé de faire le maire : on me fit prendre la présidence de l'Assemblée , ainsi que celle du comité permanent. On nous amena un particulier arrêté à la Bastille , dont il voulait visiter les souterrains. Il était armé de pistolets y et la foule qui l'avait saisi et entraîné à l'Hôtel-de-Ville , était très-irritée. Cet homme a dit se nommer le comte de Saint -Marc, et avoir été envoyé par un district (celui de Saint-Gervais), pour examiner si les souterrains de la Bastille n'avaient pas de communications dangereuses (2). Il n'y avait rien de plus simple à vérifier ; il n'y avait qu'à le ramener à son district : mais l'emporte-
(1) Le lecteur a pu lire , dans les Mémoires de Dusaulx , le récit des mêmes faits , et les éclaircissemens historiques qui y sont annexés. C'est en comparant ces différentes versions que Ton peut arriver à la vérité. ( Note des nouv. édit. )
(2) C'est, à ce qu'il paraît , à cette occasion qu'il se forma un corps de volontaires , sous le nom de Volontaires de la Bastille , pour la garde de cette forteresse .
( Note des nouv. édit. )
DE BAILLY. 5l
ment 5 l'habitude de la défiance n'entendaient rien. Il pensa être la victime de cet emportement. Je le fis passer, et j'allai avec lui , au comité permanent qui se tenait dans la salle des gouverneurs. Là, nous nous entendîmes mieux; nous reconnûmes qu'il n'était nullement coupable; et, pour le sauver, nous le constituâmes prisonnier dans la prison de l'Hôtel-de-Ville, d'où M. de La Fayette le fit sortir le lendemain matin , après avoir laissé le temps de l'oublier. On a pensé que* les choses ne se seraient point passées ainsi la veille , et si , aujourd'hui , les esprits n'avaient pas été déjà adoucis par les événemens de la journée.
Il y eut ce soir même une sédition à la Salpêtrière : le peuple avait enlevé les armes de la garde, et cette garde , sans armes , ne pouvait résister au nombre ; nous envoyâmes des ordres à M. Rulhières de s'y transporter. Les inquiétudes étaient toujours très-grandes, tant sur les souterrains où l'on craignait qu'il n'y eût encore de malheureux prisonniers renfermés , et où l'on craignait qu'il n'y eût des communications inconnues avec le dehors de Paris , que sur les carrières qui paraissaient propres à cacher des dépôts de troupes. On avait chargé M. Dufourni, ingénieur, de visiter la Bastille; il avait rapporté que les souterrains n'avaient aucune communication extérieure : on proposa de lui donner pour conducteurs les trois invalides sauvés la veille de la fureur du peuple; et, en effet, ils y furent assez bien déguisés pour n'être pas reconnus.
Il ne s'y trouva ni communications, ni prisonniers, et les carrières visitées ne contenaient point d'ennemis. Au comité permanent, vers minuit, on vint me dire qu'une femme , déguisée en homme, avait été arrêtée, qu'elle était dans la cour de l'Hôtel -de -Ville, où le peuple allait la pendre sans autre forme de procès. On ajouta qu'il n'y avait que moi qui pût la sauver. Je descendis sur-le-champ, la cour était pleine d'une foule d'hommes portant ou des armes, ou des flambeaux; c'est là que je trouvai cette infortunée : je voulus l'interroger. La frayeur ne lui laissait pas la liberté de s'exprimer ; le tumulte , le bruit que faisaient ces hommes furieux étaient si grands, qu'on ne pouvait entendre ses réponses. On ne cessait pas de la maltraiter, elle tomba devant moi évanouie sur le pavé. Dans cette foule , je ne connaissais personne , je ne savais distinguer ni ceux que je devais craindre, ni ceux dont je pouvais être sûr; je donnais des ordres qui n'étaient ni suivis, ni entendus. On me faisait entendre que je n'étais pas en sûreté. J'aperçus heureusement M. Hay, colonel des gardes de la ville, qui m'avait suivi; je l'appelai, je lui ordonnai , d'un ton très-sévère, de faire mener cette femme en prison , et qu'il m'en répondrait. Il en vint à bout, et je sauvai ainsi cette femme qui sortit le lendemain de grand matin. M. l'évêque de Chartres et un autre député furent arrêtés et conduits à l'Hôtel-de-Ville : je leur fis des excuses sur une erreur due à la confu-
DE BÀILLY. 33
sîon des événemens tele la journée , et on donna des ordres pour assurer leur retour à Versailles.
Dans la méfiance qui tourmentait tous les esprits, et qui disposait ou à concevoir des chimères, ou à les adopter, et peut-être aussi par un effet de la malveillance qui voulait diviser et semer le trouble , des particuliers inconnus sont venus dire à l'assemblée que la démarche du roi n'était pas sincère, qu'elle cachait un piège de nos ennemis pour faire poser les armes , et nous attaquer avec plus de facilité. J'avoue , qu'heureux des événemens de la journée , et convaincu de la loyauté du roi , je fus indigné des soupçons qu'on osait répandre; je m'élevai avec force contre une défiance que ses vertus connues ne permettaient pas de concevoir. Je dis que j'avais été témoin de tout , et que je répondais de l'exactitude des récits faits à l'assemblée et au peuple. J'ajoutai que la confiance due à la parole du roi n'empêchait pas que la garde établie ne veillât avec le même zèle à la sûreté de la ville , et qu'alors aucun ennemi ne serait redoutable.
L'avenir m'a bien convaincu qu'il y avait dès lors un moteur invisible qui n'était pas satisfait que le despotisme eût été détruit et la liberté acquise dans ces jours du 1 5 et du 14 juillet , qui semait à propos les fausses nouvelles, les craintes, les défiances pour perpétuer le trouble. Ce moteur n'a pas encore cessé son action ; il a dû avoir un grand nombre d'agens, et , pour avoir tissu et suivi 11. 3
ce plan abominable, il faut et un esprit profond, et beaucoup d'argent. Quelque jour on connaîtra, on dira le génie infernal et le bailleur de fonds.
Ce que je dis à l'assemblée calma les esprits; mais aussitôt on manifesta le vœu de voir le roi , et l'on désira que je me chargeasse de supplier le roi de venir le lendemain à Paris. J'ai répondu que je retournais cette nuit même à Versailles. Mais n'ayant pas encore aperçu les droits que ma nouvelle place me donnait , et ne considérant que les usages actuels de la cour, j'ajoutai que je n'étais pas le maître de voir le roi quand je le désirais ; que je profiterais de la première occasion, de tous les moyens qui se présenteraient pour donner cette satisfaction à la ville de Paris ; mais que la chose était impossible pour le lendemain 16.
Je partis en effet vers deux heures. Le chemin était long de FHôtel-de- Ville aux voitures de la cour, et difficile à cause des patrouilles qui inondaient les rues. Un électeur, M. Leroux, qui, d'ailleurs , avait un fiacre que j'aurais eu peine à trouver à cette heure indue, offrit de me conduire , et je lui en eus une grande obligation; car nous fûmes arrêtés plus de trente fois dans la route; et sans lui, quoique chef et premier magistrat de Paris, j'aurais été mené à quelque district eu ramené à l'Hôtel-de-Ville. Je dois dire une petite circonstance qui prouve le patriotisme et l'esprit public de cette journée. Les commis du bureau des voitures ne voulurent point prendre mon argent, et
me dirent qu'ils avaient des ordres de leurs chefs pour n'en point recevoir des députés à l'Assemblée nationale. J'arrivai , à cinq heures, à Versailles, où je trouvai madame Bailly dans une mortelle inquiétude. Elle était instruite que la plupart des députés étaient arrivés vers minuit , et elle ne doutait pas qu'au milieu d'une ville qui avait été le théâtre de tant de mouvemens et de désordres , il ne me fût arrivé quelque malheur. Je lui appris ma nouvelle dignité dont elle fut peu satisfaite, et je me couchai pour prendre quelques heures d'un repos dont j'avais un pressant besoin, après la journée la plus fatigante et la plus agitée que j'aie eue dans ma vie.
Jeudi 16 juillet. — Je me rendis à la salle à dix h'eures du matin. A l'ouverture de la séance, M. l'archevêque de Paris a rendu un premier compte de notre députation de la veille. J'ai eu ensuite la parole , et j'ai fait part de ma nomination à la place de maire de Paris. J'ai dit à l'Assemblée que je n'avais accepté que provisoirement, et en supposant et la compatibilité et son agrément ; qu'il me semblait que les fonctions de député et de maire pouvaient n'être pas regardées comme incompatibles , puisque toujotirs jusqu'ici , ou du moins le plus souvent, le prévôt des marchands de Paris avait été député-né aux états-généraux. Ma nomination fut fort applaudie et par l'Assemblée et par le nombreux concours de spectateurs qu'attirait la curiosité du récit des événe-
mens de la veille. M. Mounier prit la parole pour l'affirmative , et assura la compatibilité : ainsi elle fui reconnue, et ma nomination approuvée. M. Mounier ajouta le récit de notre députation (i). Le président, quand il eut fini, proposa la mention au procès-verbal ; elle fut adoptée unanimement.- ( Point du Jour, 17 juillet > n° 26, p. 214.) J'ai été étonné de trouver la mention du récit de M. Mounier, et rien sur ma nomination : c'est un oubli des secrétaires. J'en ai été fâché , car depuis , à Paris, on a cherché à me faire quelques tracasseries ; on a voulu alléguer l'incompatibilité , et, si cela avait été plus loin , j'aurais pu avoir besoin du procès-verbal. M. de Tollendal relut son discours , et l'Assemblée ordonna que ce discours , ainsi que le récit de M. Mounier, seraient annexés au procès-verbal. Un de Messieurs de la noblesse a dit que plusieurs membres de son ordre , étant absens et réunis dans ce moment , demandaient qu'on suspendît toutes délibérations importantes jusqu'à ce qu'ils fussent rentrés. Cependant Mirabeau , toujours à la poursuite des ministres, comme il avait poursuivi les troupes, proposa de faire une
(1) Suivant le journal le Point du Joui', M. Mounier termina ce discours en proposant d'élever une statue au roi sur les ruines de la Bastille. Il faut observer qu'une motion pareille fut faite à l'assemblée des électeurs de Paris , par M. de Corny, le jour où le roi se rendit dans la capitale , appelé par les vœux de tous les citoyens.
{Note des nouv. édit. )
adresse pour le renvoi des ministres actuels (1). M. Mounier soutint que l'Assemblée n'avait pas le droit d'influer sur îe renvoi des ministres. M. Mounier oubliait que le roi nous avait consultés , et que la consultation autorise l'avis. Mirabeau combattit victorieusement : on lui objecta que ce serait confondre les pouvoirs ; il répondit : « Vous » oubliez que ce peuple , à qui vous opposez les » limites des trois pouvoirs , est la source de tous » les pouvoirs, et que lui seul peut les déléguer; » vous oubliez que c'est au souverain que vous » disputez le contrôle des administrateurs; vous » oubliez enfin que nous , les représentans du sou- » verain , nous devant qui sont suspendus tous les » pouvoirs , et même ceux du chef de la nation , s'il » ne marche point d'accord avec nous ; vous oubliez » que nous ne prétendons point à placer ni dépla- » cer les ministres, en vertu de nos décrets; mais « seulement à manifester l'opinion de nos commet- » tans sur tel ou tel ministre. Vous avez le droit de )) les poursuivre ; vous créerez un tribunal pour les » punir, et jusque-là vous vous réduirez au silence, » Se taire ou punir, obéir ou frapper, voilà votre » système; et moi , j'avertis, avant de dénoncer; » je récuse avant de flétrir; j'offre une retraite à » lniconsidératioii ou à l'incapacité avant de les
(i) Mirabeau lut même un projet d'adresse fort étendu, et qui fut vivement applaudi par une grande partie de l'Assemblée .
( Nçte des nouv. èd'it. )
» traiter de crimes. Qui de nous a plus de mesure » et d équité ? »
J'ai rapporté ces idées, parce qu'elles sont parfaitement justes , et que Mirabeau , par ce peu de paroles, éleva tout-à-coup l'Assemblée à la hauteur et des vrais principes et de ses importantes fonctions. M. de Clermont-Tonnerre a proposé , en demandant le renvoi des ministres , de faire part au roi de la nomination de M. de La Fayette et de la mienne , afin que la sanction du roi joignît une nouvelle couronne au choix du peuple. La discussion a été interrompue par la nouvelle que M. de Broglie et M. le garde-des- sceaux avaient donné leur démission. 11 a lu ensuite, au nom des membres de la noblesse qui s'étaient momentanément absentés de l'Assemblée, la déclaration suivante : « Messieurs , la fidélité que plusieurs membres de » la noblesse devaient à leurs commettans, ne leur » a pas permis jusqu'à présent de prendre part à » vos délibérations. Mais les circonstances actuelles » sont si intéressantes pour ie bien public, sont )) trop impérieuses pour ne pas les entraîner ; per- » suadés qu'ils ne font que prévenir le vœu de » leurs commettans auxquels ils vont en rendre » compte, ils ont l'honneur de vous annoncer )i qu'ils donneront leurs voix sur les objets qui » vont occuper l'Assemblée nationale. »
Les députés de la noblesse de Paris, liés par leur mandat au vœu de la majorité de la noblesse sur le vote, ont fait la même déclaration. M. le
cardinal de La Rochefoucauld a fait la même déclaration au nom des membres du clergé qui s'abstenaient de délibérer. M. l'abbé de Montesquioua reconnu que la minorité du clergé s'était trompée, et qu'ils en faisaient avec plaisir l'aveu à la nation. Et il a été constaté sur le procès-verbal de ce jour, que tous les membres de l'Assemblée , dont les pouvoirs ont été vérifiés, avaient voix délibéra tive. Ainsi l'Assemblée s'est trouvée complète , pleine et entière ; comment ceux qui en ce moment ont tout adopté, et le passé et l'avenir, ont-ils jamais osé réclamer!
On a reçu une lettre de M. de Broglie qui annonçait, au nom du roi, que toutes les troupes qui se trouvaient dans Paris partiraient aujourd'hui pour se ren dre dans leurs garnisons respectives.
Ensuite on a repris la discussion sur les ministres, et enfin il a été arrêté que l'adresse pour demander leur renvoi et le rappel de M. Necker serait portée au roi.
L'après-midi je vis plusieurs personnes venues de Paris , qui me dirent que l'on y désapprouverait infiniment que je demandasse la confirmation du roi ; que le peuple devait être libre de nommer ses magistrats, et que le pouvoir exécutif ne devait pas y intervenir. Je pensai en conséquence qu'il était sage de m'abs tenir de toute démarche à cet égard. Comme la place était nouvelle , et qu'elle n'était par conséquent assujettie à aucune forme réglée, je n'étais pas obligé d'agir, et je pouvais
4o MÉMOIRES
attendre. On me dit qu'on y parlait d'une dépu-* tation au roi , formée d'un député de chaque district et de soixante personnes. M. Vicq d'Azir, premier médecin de la reine , vint me voir ; il sortait de chez elle, et je lui racontai le vœu des habitans de Paris pour voir le roi, et l'utilité d'un voyage du roi à Paris dans cette circonstance , et je l'engageai d'en parler à la reine. Il me dit qu'il allait y retourner de ce pas. J'aurais pu aller au roi moi-même; mais, je l'ai dit, j'étais tout neuf, et je ne connaissais ni ma place, ni mes droits.
Je retournai à l'Assemblée à six heures. On y a reçu une lettre singulière, elle était du premier président du parlement, et adressée au président. La voici :
« Monsieur le Président ,
» Le parlement m'a chargé de faire part à l'Assemblée nationale d'un arrêté qu'il vient de prendre ce matin. Je m'empresse de remplir cette mission, en vous envoyant une copie de l'arrêté. Je suis avec respect, etc,
» BOCIIART DE SâRON. »
Voici l'arrêté : « La cour, instruite par la ré- » ponse du roi , du jour d'hier , à l'Assemblée » nationale , de l'ordre donné aux troupes de » s'éloigner de Paris et de Versailles, a arrêté que » M. le premier président se retirera à l'instant >) par-devant ledit seigneur roi, à l'effet de le re->
DE BAILIA. 4l
» mercier des preuves quil vient de donner de » son amour pour ses peuples , et de sa confiance )) dans leurs représentais dont le zèle et le patrio- » tisme ont contribué à ramener la tranquillité w publique;
» Arrête que M. le président fera part de l'arrêté » de ce jour à l'Assemblée nationale. »
Le premier président avait porté lui - même l'arrêté au roi. Cette différence entre ces deux pouvoirs choqua vivement l'Assemblée. Les ducs d'Aiguillon , de Luynes , de Praslin , de La Rochefoucauld , MM. Duport , Dionis du Séjour, Freteau, de Saint-Fargeau , Filtz-Gerald , et d'Eprémesnil même , tous membres du parlement , s'élevèrent contre cette inconvenance , et, on peut dire , ce manque absolu de respect à la nation. M. de Clermont- Tonnerre dit que le parlement traitait de corps à corps avec la nation ; MM. de Saint - Fargeau et Freteau observèrent que, dans un ordre de choses tout nouveau, les convenances pouvaient n'être pas tout-à-coup déterminées et aperçues. Mais on répliqua qu'il était facile d'imaginer ce qui était dû à une nation qui reprend ses droits et sa dignité, par une cour dont les pouvoirs émanent de la nation elle-même. M. le président fut chargé de faire connaître ce mécontentement à M. de Saron.
Sur les huit heures, on vint me demander de la part du premier valet de chambre du roi , et on me remit un billet du roi lui-même , par, lequel
il me témoignait le désir de me voir et de me parler.
Je me rendis aussitôt au château et à l'ceil-debœuf ; je le trouvai rempli de monde : sur-le-champ tout ce monde m'entoura pour me demander des nouvelles; une grande alarme était répandue. On y disait que les districts envoyaient une députation de 60 personnes, appuyée de vingt mille Parisiens. Je les tranquillisai, en leur disant que j'avais nouvelle des soixante députés, mais nullement de leur escorte ; que même la députation n'étant pas venue , il y avait grande apparence qu'elle ne viendrait pas , du moins aujourd'hui. J'étais assez embarrassé , ne connaissant pas trop les formes , de savoir comment je serais introduit auprès du roi. Je ne savais si le roi voulait qu'on sût qu'il m'avait mandé ; je craignais de m'ouvrir à personne sur cet objet. Enfin, j'imaginai de m'adresser au même premier valet de chambre qui m'avait fait passer le billet; je le trouvai, et il m'introduisit. Le roi me dit qu'il m'avait fait venir pour être instruit de l'état de Paris. Je lui dis ce que j'en savais; je lui exposai le vœu ardent des habitans de Paris. Il me répondit que son intention était d'y aller ; je le vis très -affecté des meurtres auxquels le peuple s'était livré, et qui avaient souillé l'Hôteî-de- Ville. Je lui parlai du gouverneur de la Bastille; il me dit : « Ah ! il a mérité son sort ! » Mais il accordait ces différens sentimens, en pensant que la justice ne devait pas êire exercée par
DE BA1LLY. /fi
le peuple et par le meurtre, et il avait raison. Dans le de'sir de le déterminer à satisfaire le vœu de Paris, et à s'y montrer, je lui observai que, s'il avait quelque répugnance à venir dans ces circonstances à l'Hôtel-de- Ville , il était possible qu'il vînt à Notre-Dame et aux Tuileries. Je m'avançais peut-être trop, et il est possible que le peuple n'eût pas été pleinement content. Mais il me répondit : <( J'irai à l'Hôtel-de- Ville ; quand on fait les choses, il faut les faire complètement. » C'était la première fois que je voyais le roi, et que je lui parlais seul. Je me retirai, et j'emportai une grande conviction de sa bonté naturelle qui me parut marquée, et dans sa douleur, et dans ses paroles, et dans l'accent de sa voix.
A peine étais-je sorti, qu'on me rappela. Je crus que le roi me redemandait. Je rentrai dans le cabinet ; le roi n'y était plus. J'y trouvai M. de Breleuil avec M. d'Angevilliers et une autre personne. M. de Breteuil me conduisit à une croisée, et me dit : « J'ai su que vous étiez ici, et j'ai désiré de vous voir. » Je lui répondis que j'en étais bien aise, mais que je n'en étais pas moins affligé de l'occasion. Il me dit qu'il quittait Versailles le lendemain. Je lui dis qu'il voyait que les événemens avaient bien justifié ce que je lui avais écrit lundi dernier. Il me dit : « Vous voilà donc maire de Paris; je vous en félicite. » Il m'ajouta que le roi y allait le lendemain matin , et il fut étonné que le roi ne me l'eût pas dit. Je dirai, sans en
rougir , que je fus content de l'avoir vu sans avoir manqué à mon devoir, parce que je lui étais vraiment attaché; et je me retirai, en déplorant pour lui et son arrivée inconsidérée à Versailles, et sa retraite si nécessaire et si différente de celle qu'il avait faite un an auparavant. Je ne cache ici ni mes démarches ni mes pensées.
Il était neuf heures et demie. Je me retirai chez moi sans retourner à l'Assemblée , et je me décidai à partir le lendemain de grand matin pour Paris , afin d'y aller recevoir le roi.
Vers dix heures, à l'Assemblée, la nouvelle arriva du renvoi (i) de tous les ministres, et l'adresse qui le demandait fut changée en remercîmens. M. l'archevêque de Vienne revint à l'Assemblée (il vit sans doute le roi après moi), en lui portant une lettre de rappel du roi à M. Nec- Ker. L'Assemblée , sensible à cette communication , et pleine d'estime pour ce ministre, ordonna de joindre à la lettre du roi une lettre de sa part , pour lui porter les témoignages de son estime , de ses regrets et de l'espérance de son retour (2). On arrêta une députation au roi , pour le remercier du renvoi des ministres. Elle allait partir,
(1) Ou plutôt de la démission. ( Note des nouu. édii. )
(2) On trouvera, dans les Mémoires de Necker, la lettre du roi et celle de l'Assemblée nationale , ainsi que quelques détails assez curieux , relativement à la première. La lettre de l'Assemblée a M. Necker se terminait par ces mots : « La nation , son roi et ses représentons vous attendent. » ( Note des nouv. èdit. )
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lorsqu'on a été instruit que le roi allait le lendemain à Paris , et qu'il invitait l'Assemblée de faire connaître cette résolution à sa bonne ville de Paris. On a nommé sur-le-champ une députation de douze membres pour Paris (1). Il a été arrêté, de plus, que le roi serait prié de permettre qu'une nombreuse députation l'accompagnât lors de son entrée à Paris. On eut le double motif et de faire honneur au roi , et de l'entourer des représentais de la nation, dans un moment où il serait sans autre garde. Cette précaution n'est pas offensante pour la ville de Paris. La fidélité de ses habitai) s était bien connue ; mais elle pouvait n'être pas inutile dans des temps de trouble, où l'on ne pouvait se dissimuler que des brigands ne fussent mêlés aux bons citoyens. On a député au roi qui a accepté la députation nommée pour l'accompagner. C'est à ce moment que le roi a remis à M. de Vienne la lettre pour M. Necker , en priant l'Assemblée de se charger de l'envoyer à Bruxelles où il devait être encore; et c'est M. Dufrêne de Saint- Léon qui en a été le porteur. C'est ici que doit être rapporté ce que j'ai dit plus haut à cet égard. Cent membres ont été nommés pour accompagner le roi.
(1) Cette députation n'arriva à Paris qu'à une heure ou Jeux: après minuit : à trois heures, les ordres furent donnes à tous les districts , et avant sept heures du matin, plus de cent mille citoyens, s'il faut en croire quelques historiens, étaient sous les *nnes. ( jvb/e des nouv. édit. )
Je vais dire ici ce qui s'était passé à Paris dans la journée. L'objet le plus important occupa, dès le matin , le comité permanent; MM. Target, Duport, de La Rochefoucauld , de Clermont-Tonnerre,de La Coste, de LaTour-MaubourgetM. de La Fayette. Il s'agissait d'ordonner la démolition de la Bastille , commencée dès la veille par le peuple , par conséquent d'une manière très-illégale. Il s'agissait de sanctionner cet acte populaire , ou plutôt de le faire émaner de l'autorité , afin qu une multitude aveugle ne s'accoutumât pas à usurper et à exercer cette autorité. En conséquence le comité a pris l'arrêté suivant : a Le comité perma- » nent établi à l'Hôtel-de-Ville , provisoirement » autorisé jusqu'à l'établissement d'une munici- » palité régulière, et librement formée par lelec- » tion des citoyens ,
)) A arrêté que la Bastille sera démolie sans » perte de temps, après une visite par deux archi- » tectes chargés de diriger l'opération de la dé- » molition , sous le commandement de M. le » marquis de La Salle, chargé des mesures néces- » saires pour prévenir les accidens.
» Et pour la notification de la présente or- » donnance , quatre électeurs , auxquels deux » députés de la ville de Paris à l'Assemblée natio- » nale , actuellement présens à l'Hôtel-de- Ville , » seront invités à se joindre , se transporteront » sur-le-champ à la Bastille.
)> Et sera , la présente ordonnance , lue , publiée
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» et affichée. Signé Vergue , Rouen, Sageret, » échevins; Ethys de Corny, procureur du roi; Bou- » cher , Fauchet , Tassin , du Veyrier , Nyon , » Bancal des Issarts, de Leutre, Legrand de Saint- » René , Jeannin , électeurs ; Veytard , greffier. »
On a mis en question si les députés à l'Assemblée nationale signeraient , et déjà même les signatures étaient apposées ; mais on a pensé que n'ayant aucune espèce d'autorité dans Paris , ils ne pouvaient concourir à l'ordre donné de démolir la Bastille. Le comité était , joint au bureau de la ville , corps ordonnant dans Paris ; il était composé des électeurs auxquels les districts avaient donné pouvoir d'administrer; c'en était assez pour ordonner , au nom de la loi , ce que la force du peuple avait commencé.
A l'égard de M. de La Fayette , on observa qu'étant subordonné à la puissance civile , il ne pouvait qu'exécuter les ordres : mais ce qu'il y eut de bizarre , c'est que , par le procès-verbal , tome II , page 5, on le chargea de faire démolir, en conséquence de l'ordre donné à cet égard par le comité ; comme si un commandant de troupes devait diriger les ouvriers qu'il doit seulement protéger ; et ce qu'il y eut de plus bizarre encore , c'est que , voulant donner à cette destruction une grande solennité et une publicité qui pussent satisfaire tout à la fois et sur-le-champ tout le peuple , l'ordre de la démolition a été sur-le-champ proclamé par les trompettes de la ville dans la cour
de l'Hôtel, au nom de M. le marquis de La Fayette ^ commandant-général .
Je n'avais eu aucune part à cet ordre , mais il devait être publié , ou au nom du comité en corps , ou au mien , comme président du comité et chef de tout le pouvoir civil.
M.Legrandde Saint-René a dit que tous les préposés à l'administration des subsistances , intimidés , avaient disparu ; que cette fuite interrompt toutes les opérations , et peut exposer la ville de Paris à la famine; que, dans cet abandon des choses , il devient indispensable d'envoyer sur-lechamp au Havre , a Rouen , aux moulins des environs , partout où il y a des dépôts de grains et de farines , achetés par le gouvernement , pour s'assurer de leur quantité et du temps de leur arrivée à Paris. Il a proposé l'établissement d'un comité des subsistances spécialement chargé de surveiller le départ , la marche , la distribution des blés dans les moulins , et l'arrivée des farines à la Halle. Ce comité a été à l'instant arrêté et composé de MM. Legrand de Saint-Réné,de Leutre, Boucher Gibert, Bancal des Issarts , Tassin , Buffault et Veytard ; on lui a donné pour local l'appartement de M. Veytard offert par lui-même. On a fait inviter M. de Montaran , intendant du commerce , et M. Doumer , chargé des achats du gouvernement en blés et en farines , de se rendre au comité et de l'aider de leurs lumières.
Sur la demande de M. de Là Fayette , il a été
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autorisé par le comité à écrire à tous les districts pour les inviter à envoyer , à l'Hôtel- de -Ville , chacun un député destiné à former un comité militaire, qui, conjointement avec M. de La Fayette, rédigerait un ^lan d'organisation de la garde bourgeoise.
L'assemblée générale des électeurs s'étant formée , M. de Corn y y a porté l'arrêté du comité sur la démolition de la Bastille , et en a demandé l'approbation par rassemblée ; et, après une discussion , l'assemblée a ordonné que la Bastille serait démolie jusque dans ses fondemens : mais elle a voulu en même temps pourvoir à la sûreté des papiers qui y sont renfermés , et elle a nommé MM. Dusaulx , de Chamseru , Gorneau et Gailleau pour réunir ces papiers , les mettre dans un dépôt sûr ; et elle a invité tous ceux qui pouvaient en avoir recueilli au moment de la prise de la Bastille , à les rapporter.
On a reçu une note venant de Versailles et de l'Assemblée nationale , conçue en ces termes :
« L'Assemblée nationale jouit de la plus grande » liberté : elle s'occupera sans relâche de la cons- » titution du royaume. Mais pour qu'elle puisse y » travailler sans interruption , et faire jouir plus tôt » ses commettans de la liberté publique , il est ab- » solument nécessaire que le calme soit maintenu » dans la ville de Paris. Signé Mounier , secré- » taire de l'Assemblée nationale. »
Il avait été proposé précédemment dans l'assem-
blée d'envoyer au roi une députation chargée de lui présenter le respect f l'amour et la fidélité de tous les habitans de sa bonne ville de Paris , et surtout le sentiment de gratitude et d'admiration dont ils sont pénétrés pour la démarche ànjamais mémorable qu'il avait daigné faire la veille au milieu de l'Assemblée nationale.
On a pris en conséquence l'arrêté suivant : « Il a été arrêté , à l'unanimité , que la dépu- » tation qui est à faire au roi devant être une h députation de la ville de Paris , il est important » de conserver à la masse générale de la commune » l'honneur du choix des membres qui doivent » composer le fond de la députation ; sauf à ajou- » ter, au nombre des soixante personnes qui seront » choisies dans les soixante districts de la ville de » Paris , tel nombre d'électeurs employés au bu- » reau de l'Hôtel- de-Ville , qu'il conviendra. Il a » en conséquence été arrêté que sur-le-champ les » soixante districts seraient assemblés au bruit de » la caisse , pour parvenir à la nomination de 60 » députés , au nombre desquels pourront être » choisis les électeurs eux-mêmes , et qui , aussitôt » après leur nomination , se rendront à l'Hôtel- » de-Ville pour concerter avec les autres membres » de la députation les remercîmens et l'adresse qui » sont à faire à Sa Majesté.
» Arrête de plus que le présent arrêté sera sur- » le-champ imprimé et affiché partout où besoin » est. »
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C'est cette députation qui avait causé tant de frayeur à l'œil-de-bœuf (i).
Sur la représentation que les étudians des collèges se faisaient inscrire au rôle de la milice parisienne, et en considérant le danger, pour les études et pour les mœurs , que ces jeunes gens , soustraits à la discipline et à la subordination , ne fussent dans le cas de mener une vie licencieuse , il a été déclaré qu'ils étaient exempts du service militaire, et défendu de les inscrire sur les rôles.
Des députés du district de Sainte-Opportune sont venus complimenter M. Moreau de Saint- Merry, et lui porter la reconnaissance des citoyens, due à un homme qui , par son courage, sa fermeté et son sang-froid , avait préservé la patrie d'une ruine entière. Cet éloge et ces remercîmens étaient mérités.
M. de La Fayette a sauvé de la fureur du peuple un abbé que l'on prenait pour l'abbé Roy, et qu'on voulait pendre. Cet abbé Roy était accusé d'avoir excHé 1 émeute contre M. Réveillon (2). L'autre abbé , nommé Cordier (3) , a été reconnu pour très-
(i) Il paraît certain , notamment d'après le récit de M. Hue , qu'au château de Versailles on avait conçu les plus sérieuses inquiétudes sur le voyage du roi : on craignait qu'il ne fût assassiné , ou , du moins , retenu dans Paris. {Note des nouv. èdit. )
(2) On a parlé de cette circonstance dans la Notice des Mémoires de Ferrières. {Note des nouv. èdit. )
(3) On verra , page 81 , que Bailly tombe dans une légère contradiction. Il dit que ce fut l'abbé Tessier qui fut pris pour l'abbé R°y • ( Note des nouv. édit. )
bon patriote , et M. de La Fayette lui en a donné certificat.
Tous les corps militaires de Paris , par députés, ont prêté serment entre ses mains. Sur ce qu'il a représenté la nécessité d'organiser la garde bourgeoise , et d'y incorporer ceux des gardes -françaises qui avaient sauvé la ville de Paris , et sur ce qu'il a observé que la ville de Paris donnant l'exemple de cette institution, il est à désirer qu'elle donne la première le titre qui convient a cette troupe citoyenne , il a proposé la dénomination de garde nationale. Ce qui a été accepté par l'assemblée qui a ordonné en même temps l'exécution de l'arrêté du comité permanent concernant le comité militaire.
Je dois dire que les nouvelles alarmantes et fâcheuses se reproduisaient de temps à autre , et étaient dues , et en grande partie , à l'inquiétude encore subsistante, et peut-être aussi aux ennemis publics qui voulaient entretenir le désordre que craignait l'Assemblée nationale : on se plaignait déjà que le roi ne vînt pas ; on disait que le1 peuple était trahi, amusé par de vaines promesses.
M. de Leutre a rendu compte qu'il a fait transporter à la Halle tous les approvisionnerons faits à l'Ecole militaire , mais qu'il n'en résulte pas moins que la Halle est dans un état de détresse effrayante ; et qu'en conséquence il était nécessaire de visiter les hôpitaux et les maisons religieuses pour connaître la quantité des secours qu'on
en pourrait tirer. M. Le Fèvre Gineau a dit que plusieurs électeurs avaient commission d'aller aux environs de Paris reconnaître et presser l'arrivée des subsistances , qu'il allait lui à Saint-Denis , Senlis , Creil et Pont ; M. de Bonnevilîe à Vernon, Mantes et Meulan , etc.
Des députés qu'on avait envoyés pour vérifier la marche annoncée des troupes de Saint-Denis , sont revenus, et ont dit que tout y était tranquille; ils ont rapporté un écrit du commandant , M. le baron de Faldkenhein , qui portait qu'il n'avait point d'ordre hostile contre Paris , qu'il ne tarderait même pas à recevoir l'ordre de quitter Saint- Denis ; mais il prévenait de ne pas laisser approcher des gens de la plaine et à portée de Saint- Denis, parce qu'il serait obligé de les repousser. Cette déclaration, qui n'avait rien que de conforme à l'ordre militaire , inquiéta ; on la renvoya à M. de La Fayette qui en jugea ainsi : mais comme on avait arrêté sur la route deux officiers qui pouvaient être venus pour observer, il opina pour qu'on les gardât dans Paris sur leur parole ; ils consentirent même à rester à l'Hôtel-de-Ville.
Deux choses très-essentielles étaient totalement arrêtées , la levée des impôts aux barrières , et la circulation des voitures dans l'intérieur de Paris : le comité ordonna de nouveau le rétablissement de la perception des droits d'entrée, et cet arrête fut confirmé par l'assemblée ; mais elle trouva que les alarmes n'étaient pas assez complètement 4é*
truites, ni la sûreté assez établie , pour ordonner, dans ce moment de défiance générale , qu'aucune voiture ne fût arrêtée , pour faire rouvrir par ordre les boutiques , les ateliers , les manufactures , ainsi que les spectacles. L'assemblée suspendit cet arrêté , et jugea sagement qu'il fallait être parfaitement sûr de la tranquillité publique pour en déclarer authentiquement le parfait retour. On a arrêté des secours pour les pauvres ouvriers du faubourg Saint-Antoine , que le service public avait empêchés de pourvoir à leur nourriture , et on a chargé de la distribution le comité des subsistances.
On^a reçu les réponses des districts qui nommaient leur député pour la députation au roi : quelques - uns , comme Saint - Eustache , Saint- Germain-l' Auxerrois , Saint-Nicolas-des -Champs , ont dit qu'il n'était pas temps. Ce district de Sainl- Eustache avait été assez loin , car il avait tancé les électeurs d'avoir fait la proposition ; il revint sur ses pas et nomma son député.
Sur les onze heures du soir, un député à l'Assemblée nationale, M. Herwyn, est venu annoncer que le roi se rendrait le lendemain à Paris , et il a annoncé la grande députation de l'Assemblée , qui devait en faire part à l'Hôtel-de-Ville de Paris. Elle est arrivée à une heure du matin, et elle a été^ reçue avec les honneurs convenables.
Vendredi 17 juillet. — Je me levai de grand matin , voulant partir pour Paris à sept heures ,
cl préparer auparavant ce que je devais dire au roi, en le recevant aux portes de Paris. Jetais triste de quitter Versailles ; j'y avais été heureux dans une Assemblée qui avait un excellent esprit, et qui était digne des grandes opérations auxquelles elle était appelée. J'avais vu faire de grandes choses , j'y avais eu quelque part. Je laissais tous ces souvenirs : ce jour, mon bonheur a fini. Si j'ai eu des jours brillans, des momens de satisfaction , je n'ai pas été heureux depuis.
J'avais envoyé chercher une voiture. On me fit attendre pour partir ; je n'en concevais pas la raison. Quand je sortis , je trouvai les cochers des voitures de la cour, qui m'offrirent un arbre chargé de fleurs et de rubans. Je regrettais Versailles, et on m'y regrettait. Je fus obligé de souffrir que cet arbre fût attaché sur le devant du carrosse ; tous les cochers m'accompagnèrent, en tirant des pétards , quoique ce fût en plein jour , et cela jusqu'au bout de l'avenue ; il n'y eut pas moyen de s'en défendre. Enfin je les quittai au bout de l'avenue , fort sensible à leur fête amicale, et fort satisfait de pouvoir suivre librement ma marche , qui en avait été un peu retardée. J'ai été beaucoup loué clans les journaux de cette simplicité du chef de la capitale , qui arrive à Paris dans une de ces voitures appelées vulgairement pots-de-chambre. Depuis, les libellistes ont censuré mon faste. Quant à moi , j'ai pensé que le premier officier de la plus grandq ville du monde , devait être simple dans
ses mœurs et dans sa personne , comme magistrat du peuple, et en môme temps grand dans ce qui l'entourait, comme représentant d'une ville considérable , et dépositaire de sa dignité.
J'avais demandé un carrosse de remise que je trouvai à la place Louis XV, où je laissai madame Bailiy , et qui me conduisit à l'Hôtel-de-Ville, où j'arrivai à dix heures. J'y trouvai tout le monde occupé des préparatifs pour la réception du roi. Les échevins ont demandé d'être séparés des électeurs et de paraître avec les robes municipales qui étaient de velours. Rien n'était plus ridicule que cette prétention. On leur a répondu : « Si vous voulez vous distinguer des électeurs qui ont sauvé Paris , vous êtes bien les maîtres. » On prétend qu'il a été demandé aussi si les échevins parleraient à genoux ; il leur a été répondu « qu'ils étaient encore bien les maîtres de perpétuer cet avilissement ; mais qu'alors les électeurs demanderaient à leur tour d'être séparés des échevins. » Au reste , je dois dire que la première demande m'a été adressée comme au chef de la municipalité , et que je n'ai eu nulle connaissance de la seconde. Us n'étaient point les maîtres de perpétuer cet usage. C'était a moi à porter la parole , et nulle puissance ne m'aurait fait parler autrement que debout. J'avais gagné ce procès à Versailles et pour toute la nation ; je ne serais pas certainement venu le perdre a Paris et pour mes concitoyens.
Nous sommes partis pour aller au-devant du^
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roi, vingt -cinq électeurs choisis, vingt- cinq membres du corps municipal , la compagnie entière des gardes de la ville; et je marchais à la tète, précédé de leur colonel et de MM. Bufïault et Vergue , échevins , portant alternativement les clefs de la ville , dans un bassin de vermeil. En marchant, je fis quelques questions sur le cérémonial de ces clefs ; je demandai ce que le roi en ferait quand je les lui aurais remises-. « 11 vous les rendra. — Et moi ? — Vous les garderez. — Croyez-vous que je porterai ces clefs , grosses et lourdes tout le long de la marche ? je les jetterai au premier coin. — Gardez-vous-en bien ; ces clefs sont précieuses : ce sont celles qui ont été présentées à Henri IV.» Gela me donna sur-le-champ l'idée des premières lignes de mon discours , que j'y ajoutai à la hâte et au crayon.
Ordinairement l'ancienne ville recevait le roi à la place de Louis XV, parce que les bornes en étaient là, à la porte nommée de la Conférence , et depuis long-temps abattue. Nous poussâmes plus loin , et nous allâmes jusqu'à Chaiilot et visà-vis la pompe à feu. Nous rencontrâmes environ trois cents députés qui se rendaient à Paris pour composer le cortège du roi. J'ai dit que Paris ne se souciait pas que je demandasse la confirmation du roi. M. de Clermont-Tonnerre avait proposé la veille à l'Assemblée de la faire demander par sa députation au roi. Il n'y avait eu rien de décidé sur cette proposition. Moi, ma marche
était de me tenir tranquille et en re'serve : la place était neuve : il n'y avait point de formes établies, ce n'était pas à moi à les régler ou à les provoquer. Mon rôle était d'attendre. On s'en était occupé vraisemblablement à la cour ; car le prince de Poix, en arrivant , me prévint que le roi me dirait quelque chose à cet égard. Le roi arriva. Je lui présentai les clefs , et je lui dis :
« Sire ,
» J'apporte à Votre Majesté les clefs de. sa » bonne ville de Paris : ce sont les mêmes qui ont » été présentées à Henri IV ; il avait reconquis » son peuple , ici le peuple a reconquis son roi (i).
» Votre Majesté vient jouir de la paix qu'elle a
(1) On a voulu trouver dans ces paroles une insulte au monarque. La suite entière du discours dément assez cette interprétation que l'esprit de parti a seul pu faire adopter. Voyez d'ailleurs les réflexions de Bailly lui-même. Elles eussent suffi, sans doute, pour nous dispenser de cette observation ; mais un nouvel historien de l'Assemblée constituante , déjà cité dans ces notes , ayant renouvelé à ce sujet les accusations adressées au discours de Bailly, nous avons cru devoir insister à cet égard. Cet historien prétend que « Bailly ne respecta point assez la situation de l'infortuné monarque , qu'il fut séduit par l'éclat d'une antithèse , et que son cœur ne sentit pas qu'elle renfermait un outrage pour le malheur, la vertu et le trône. » Le lecteur, qui dans le cours de ces Mémoires a pu juger le cœur du maire de Paris , sa probité politique et sa sensibilité pour les veitus royales, est en état de décider si Bailly était capable d'outrager volontairement le roi , et s'il ne possédait pas le sentiment de ce qui était dû à l'infortune et à la vertu de Louis XVI.
( Note des nouu. èdtt. )
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» rétablie dans la capitale ; elle vient jouir de » l'amour de ses fidèles sujets. C'est pour leur » bonheur que Votre Majesté a rassemblé près » d'elle les représentans de la nation , et qu'elle » va s'occuper avec eux de poser les bases de la » liberté et de la prospérité publique. Quel jour )) mémorable que celui où Votre Majesté est venue » siéger en père au milieu de cette famille réunie! » où elle a été reconduite à son palais par l'Assem- » blée nationale entière ! Gardée par les représen- » tans delà nation, pressée par un peuple immense, » elle portait dans ses traits augustes l'expression » de la sensibilité et du bonheur ; tandis qu'au- » tour d'elle on n'entendait que des acclamations » de joie , on ne voyait que des larmes d'atten- » drissement et d'amour. Sire , ni votre peuple , )) ni Votre Majesté n'oublieront jamais ce grand » jour ; c'est le plus beau de la monarchie ; c'est » l'époque d'une alliance éternelle entre le mo- » narque et le peuple. Ce trait est unique dans » l'histoire ; il immortalise Votre Majesté. J'ai vu » ce beau jour ; et comme si tous les bonheurs » étaient faits pour moi, la première fonction de la » place où m'a conduit le vœu de mes concitoyens, » est de vous porter l'expression de leur respect » et de leur amour. »
Je parlais de l'abondance du cœur ; j'ai toujours aimé personnellement le roi , mais avec la mesure de dévouement convenable aux circonstances et à la raison , c'est-à-dire après ma patrie , et après
avoir rempli tous mes devoirs envers la nation : tout ce que j'ai dit ici était vrai. Mes principes et mon caractère m'ont toujours éloigné de l'adulation ; mon art et mon éloquence ont été de ne rien dire que la vérité. Ce jour d'alliance était le plus beau de la monarchie et de la vie du roi , si les premiers erremens avaient été constamment suivis, et surtout par le roi lui-même. Le mot : « 11 avait reconquis son peuple , ici le peuple a » reconquis son roi, » fut universellement applaudi. Depuis , les ennemis de la chose publique qui ont employé, pour un de leurs moyens, le discrédit des hommes estimés et des vrais et purs citoyens , ont cherché à m'en faire un crime , en prétendant que j'avais osé dire au roi que le peuple l'avait enchaîné. Cela n'eût pas été écouté dans le moment ; aussi ne l'a-t-on hasardé qu'un an après. Le sens clair et unique de la phrase est : Henri IV avait recouvré son peuple ; ici le peuple a recouvré son roi. Le mot reconquis est substitué comme plus fort et faisant image ; mais reconquis par l'amour et par l'éloigncment des conseils qui l'avaient égaré.
M. de La Vigne parla après moi au roi , comme président et au nom des électeurs.
Le roi a répondu qu'il recevait avec plaisir les hommages de la ville de Paris et des électeurs.
La marche a passé par la place de Louis XV, la rue Saint-Honoré , la rue du Roule , les quais jusqu a l'Hôtel-de-Ville ; le chemin était bordé des
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deux cotes par une baie de garde nationale , et presque partout sur trois , et quelquefois quatre rangs i armée de fusils, d'épées, de piques, de lances, de faulx , de bâtons (i) , etc. ; on y voyait des femmes , des moines , des capucins le fusil sur lepaule. On a évalué à deux cent mille le nombre des hommes armés. Quoique à la rigueur Paris puisse les fournir , je crois qu'il y a de l'exagération , et que la garniture même à quatre rangs , pouvant être faite dan* cette longue route , avec soixante mille individus , c'est tout que de supposer cent mille hommes armés ce jour-là à Paris.
Lorsque le roi passa à la place de Louis XV , un coup de carabine , parti des environs du palais Bourbon , tua une femme non loin de sa voiture. Nous avons lieu de croire que ce malheur fut un coup du hasard , mais il parut extraordinaire (2).
(0 En traversant le Pont-Neuf, le roi trouva sur son passage une nombreuse artillerie ; mais à l'embouchure et à la lumière clé chaque canon , on avait placé des bouquets.
(2) On n'a jamais bien connu la nature de cet événement dont le parti opposé à la révolution s'est emparé pour en faire un sujet d'accusation contre le parti populaire. Un historien , dont souvent les écrits paraissent plutôt dictés par une imagination romanesque que par une connaissance exacte de la vérité , M. de Montjoie , dans un ouvrage dirigé contre le duc d'Orléans , s'est livré , à ce sujet , à des suppositions qu'une juste circonspection ne nous permet pas de raconter ici. Un autre écrivain de la même opinion , mais qui s'exprime ordinairement avec plus de réserve, M. Beaulieu , soutient , sans apporter aucune preuve à l'appui de son assertion, que le coup de fusil qui tua une femme non loin de la
Je précédais toute la marche , suivi des députés à l'Assemblée nationale , mêlés à ceux des électeurs , et formant deux files très-longues , au milieu desquelles était la voiture du roi ; quatre officiers de la garde nationale tenaient les boutons
voiture de Louis XVI, était dirigé contre ce monarque. M. Lacretelle jeune , nouvel historien de l'Assemblée constituante , rapporte que « le roi étant arrivé à la hauteur des Champs-Elysées , trois coups de fusil furent tirés à 1% fois , et qu'une balle vint frapper une femme et l'étendit morte. » Au récit de ce fait déjà connu , l'auteur en ajoute un second moins avéré. « Dans le même moment , dit-il , le marquis de Cubières ( frère du chevalier de Cubièrcs-Palmézeaux) , qui se tenait à cheval près la portière de la voiture du roi , se sentit frapper légèrement à la tête. Son chapeau tomba; on le lui rendit , et il y vit un trou qui ne pouvait provenir que d'une balle. Ces coups de fusil , observe M. Lacretelle , n'étaient-ils que l'effet du hasard, et de la maladresse des nouveaux soldats? »
L'auteur du Point du Jour, journal rédigé par Bertrand Barrère , qui n'avait point encore adopté les principes qu'il professa dans la Convention , ne dit point un mot de cette circonstance. Rabaut- Saint-Etienne garde le même silence. Les Deux amis de la liberté , auteurs d'une Histoire de la révolution, généralement regardée comme impartiale , après avoir raconté le fait , et observé que l'on en accusa dans le temps la malveillance poussée par le désir coupable d'occasioner quelque désordre , ajoutent que vraisemblablement l'explosion fut l'effet de la maladresse et de l'inexpérience de tant d'hommes qui maniaient les armes pour la première fois. Ce qu'il y a de certain , disent en terminant les mêmes écrivains , c'est que la malheureuse victime de cette journée fut tuée par un tire-bourre , et non par une balle. »
Il paraît résulter du silence de quelques historiens , et des divers témoignages des autres , que rien ne prouve encore l'intention coupable des personnes qui ont tiré les coups de fusil près de la voiture du roi. ( Note des nouu. édit. )
des portières ; M. de La Fayette la précédait , environné de ses aides-de-camp. On doit dire a son éloge et à celui du peuple de Paris , qu'avec une garde toute nouvelle , le plus grand ordre a été partout observé ; personne ne sortait des rangs , ni ne dépassait la haie, quoiqu'il y eût, derrière, une foule immense de spectateurs. Après avoir vu ce concours dans toutes les rues , on voyait , avec surprise , sur les places de Louis XV et de l'Hôtel-de-Ville , un grand cercle de gardes , avee un espace entièrement libre et nu, qui permettait à la marche de s'y développer avec majesté. « Les » airs retentissaient d'une acclamation continuelle : » Vive la nation ! vive le roi! vivent MM. Bailly, » La Fayette , les députés , les électeurs! et ces » cris étaient mêlés au^on des trompettes, de la » musique guerrière , et au bruit de l'artillerie , dans » tous les lieux où les canons étaient placés (i).
(1) Voici le passage dans lequel les Deux amis de la liberté rendent compte de la marche du roi. Il est bien différent de celui de Bailly. « Une partie de l'Assemblée nationale, disent-ils, marchait à pied , autour de la voiture du roi , avec un air triste et agité. Tous les visages et tous les cœurs paraissaient froids et glacés ; ce qui donnait à toute cette pompe quelque chose de lugubre qui en augmentait encore l'intérêt. Les plaies étaient si profondes , si récentes , l'avenir si incertain , qu'on était généralement plus disposé à se livrer à la crainte , qu'à s'abandonner à la joie. On répétait sans cesse les cris de pipe la nation! mais on n'y joignait point ce tribut accoutumé d'amour et d'affection que les Français aiment tant à payer à leur souverain , etc. »
( Note des nouv. édU. )
» ( Pr. verb. des élect. , t. II , p. 92. ) » Comme je marchais le premier , je recueillais la première effusion de la sensibilité' générale ; les acclamations , les applaudissemens furent répétés avec transport tout du long de cette longue marche ; et elle a été pour moi un de ces momens flatteurs qui ont sensiblement touché mon cœur , mais que j'ai payés bien cher.
Arrivé le premier à l'Hôtel-de-Ville , on me proposa de présenter au roi la cocarde à trois couleurs que les Parisiens avaient prise depuis la révolution, et pour se reconnaître. Je ne savais pas trop comment le roi prendrait la chose , et s'il n'y avait pas quelque inconvenance à cette proposition ; cependant il me parut que je devais présenter la cocarde , et que le roi ne devait pas la refuser.
Quand le roi descendit de voiture , je marchai près de lui , en le précédant de quelques pas , et je la lui présentai, en lui disant : « Sire, j'ai l'honneur d'offrir à Votre Majesté le signe distinctif des Français. » Le roi la prit de très-bonne grâce et la joignit à son chapeau (1). Le roi a monté
(1) S'il faut croire M. Lacretclle jeune, le roi n'acceptait d'abord , ni ne repoussait la cocarde tricolore que Bailly lui présentait; mais ce dernier la lui mit vivement dans les mains en lui disant : Prenez , Sire. Le ton dont parlait Bailly, dit toujours M. Lacretelle , semblait dire « ceci est un talisman pour votre sûreté, w Aucun autre historien ne donne une pareille couleur à cette circonstance. (Note des noïiv. èdit. )
l'escalier de la Ville : il était sans garde , et entoure' d'un nombre de citoyens qui la représentaient. Ils avaient tous l'épée à la main, et ils faisaient sur sa te te un berceau de lames entrelacées ( i ) ; mais le cliquetis de ces épées , la confusion des voix , et même des cris que la joie faisait pousser, le retentissement de la voûte, avaient quelque chose d'effrayant ; et je ne serais pas étonné que le roi ait eu , dans ce moment , quelque sentiment de crainte. Mais la foule se pressait autour de lui , il marchait avec l'assurance d'un bon roi au milieu d'un bon peuple ; on dit que M. le maréchal de Beauvau voulant écarter ceux qui le pressaient , il dit : « Laissez-les faire, ils m'aiment bien. » A son entrée dans la salle , les applaudissemens , les cris de vive le roi éclatèrent de toutes parts; tous les yeux pleins de larmes étaient tournés vers lui ; tout ce peuple assemblé lui tendait les mains; et lorsqu'il fut placé sur le trône qui lui avait été préparé , une voix partie du fond de l'assemblée fit entendre ce cri du cœur : Notre roi ! notre père ! et à ce cri , les applaudissemens , les transports , les vive le roi ! redoublèrent.
(1) On a représenté cette circonstance comme une menace faite au roi (voiries Mémoires de Ferrières) : c'est une erreur. C'était un cérémonial dès long -temps en usage. La même cérémonie est encore pratiquée aujourd'hui parmi les francs-maçons, qui la regardent comme un honneur, et le décernent à celui qu'ils nomment vénérable. Ce berceau de lames entrelacées se nomme chez eux la voûte d'acier.
( Note des nouv. édit. )
Alors je m'approchai , et je demandai au roi la permission de lui présenter les quatorze électeurs qui sollicitaient l'honneur d'être ses gardes dans l'Hôtel-de-Ville. Le roi les agréa, ils se rangèrent autour du trône , l'épée nue à la main ; mais le roi ordonna qu'elles fussent remises dans le fourreau. M. Moreau de St.-Merry, second président des électeurs , M. Éthis de Corny , procureur du roi et de la ville , faisant fonctions alors de procureur de la commune, et M. de Lally-Tollendal , adressèrent au roi des discours que je ne transcrirai pas pour ne point trop allonger mon récit : mais je remarquerai que lorsque M. Moreau de St.-Merry dit : « Et voilà , Sire , ce peuple qu'on a osé calom- » nier; » le roi fit un signe de la tête (i) qui signifiait , ou qu'on ne l'avait pas calomnié , ou qu'il n'avait pas cru à la calomnie, et il dit ces paroles qui ont ces deux sens, et que j'ai entendues : « Je ne les aurais pas crus. » M. de Corny requit l'érection d'une statue à Louis XVI , restaurateur de la liberté publique , et père des Français 9 et sur-le-champ, par une acclamation universelle, on a voté cette statue sur le terrain de la Bastille. Le discours de M. de Tollendal a été suivi de grands et vifs applaudissemens : on a remarqué qu'en commençant à parler, M. de
(i) Ou , selon d'autres, mit la main droite sur son cœur en faisant une inclination.
( Note des nouv. èdit. )
Tollendal ne s'est pas adressé au roi , mais aux citoyens (i). Ces discours finis, j'ai présenté M. de La Vigne, président des électeurs, et le roi lui a dit : « J'ai entendu avec plaisir ce que vous m'avez » dit. »
En m'approchant du trône le roi m'a dit, comme M. de Poix m'en avait prévenu : « Je suis bien aise » que vous soyez maire , et M. de La Fayette com- )) mandant-général. »
On désirait beaucoup que le roi parlât à l'assemblée ; mais quoiqu'il ait l'organe assez fort et assez beau, cependant, né timide, il est embarrassé quand il n'est pas préparé , et la timidité lui ôte la force de sa voix : il me chargea de parler pour lui; je me trouvai donc faisant les fonctions de chancelier, et , après avoir pris ses ordres et ses intentions, j'ai dit à l'Assemblée : « Messieurs, le )) roi me charge de vous dire qu'il est touché de » l'attachement et de la fidélité de son peuple , » et que son peuple aussi ne doit' pas douter de m son amour; qu'il approuve l'établissement de la » garde parisienne , ma nomination à la place de » maire, et celle de M. de La Fayette à celle de » commandant-général; mais il veut que l'ordre
(1) Le discours de M. de Lally-Tollendal ne vint qu'après celui que Bailly prononça au nom du roi. Il y a ici une transposition : M. de Lally-Tollendal s'adressa d'abord au peuple, et ensuite au monarque. Son discours fut regardé comme un modèle d'éloquence et dç sensibilité.
(Noie des nouu. êdit. )
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» et le calme soient rétablis, et que désormais tout )) coupable soit remis à la justice. »
L'assemblée n'était pas satisfaite, elle désirait d'entendre le roi lui-même. Je le lui ai fait remarquer, et il a dit : « Vous pouvez toujours compter » sur mon amour. »
Il est à remarquer que le maire de Paris a rempli ce jour-là les fonctions de chancelier , ce qui est assez extraordinaire ; et ce qui était nouveau , c'est qu'il les a remplies sans être assujetti au cérémonial de fléchir le genou , comme le chancelier et le garde-des-sceaux y avaient été obligés jusqu'à ce moment.
Le peuple qui remplissait la place demandait le roi avec instance. Le roi a paru à la fenêtre de l'IIôtel-de-Ville ; il a mis son chapeau où était attachée la cocarde nationale, et il a excité des transports et des applaudissemens dans la place , dans les rues voisines , et aussi loin qu il a pu être vu.
C'est en sortant de la salle de la reine , où il s'était ainsi montré à la fenêtre , que j'ai présenté M. Moreau de Saint-Meny, dont la conduite ferme et sage, dans les jours difficiles que nous venions de passer, méritait distinction.
Le roi est sorti; il a trouvé à la porte de l'Hotelde-Ville M. de La Fayette , qui était resté sur la place pour maintenir l'ordre , et il lui a dit : a Monsieur de La Fayette, je vous cherchais pour » vous dire que je confirme votre nomination à la » place de commandant-général de la garde pari-