INTRIGUES EN SUISSE CONTRE LE PARTI FRANÇAIS ET CONTRE MOI
Ecrit «n 1773.
Il me serait aisé de prouver que la France avait un véritable intérêt à ménager la Suisse; mais le ministère français a montré sur cet objet la même négligence et la même incapacité que sur tant d'autres. Non-seulement il a fermé les yeux sur les liaisons que quelques puissances ont formées avec la Suisse, mais même il les a favorisées, comme je lai déjà dit. L'exécution de conditions fondées sur les traités les plus authentiques, a été ou éludée ou refusée de mauvaise foi, avec les propos les plus avantageux et les plus offensans, et rarement accordée, après une longue suite de sollicitations aussi fà-
cheuses que révoltantes. Les troupes ont essuyé tant de vicissitudes et de réformes, que les capitaines, ne pouvant plus se soutenir, ont cherché dans l'industrie ce qu'ils ne pouvaient plus trouver dans leur traitement. Dès cet instant, toute émulation et tout point d'honneur ont disparu dans les régimens suisses. Les troupes n'ont plus été considérées parleurs officiers, que comme des fermes qu'il fallait mettre en valeur; les brigandages les plus indécens ont été introduits et soufferts; les compagnies n'ont plus été recrutées que de sujets du roi , que le capitaine avait à meilleur marché que les nationaux; et par un vice dans la constitution du service, la plupart de ces compagnies étant considérées comme patrimoine et devenant héréditaires dans les familles suisses, celles qui n'en avaient point passaient dans d'autres services : ce qui faisait que tout le subalterne de celui de France n'était rempli que par des gens de fortune, des soldats revêtus, qui, par laps de temps, parvenaient aux premiers emplois. Un militaire de la sorte n'était guère propre à soutenir la réputation que s'étaient faite, à tant de titres, les anciens Suisses. Aussi, dans plusieurs occasions, ceux des régimens suisses qui étaient les plus mal composés firent bien voir qu'ils étaient dégénérés.
Quoique jeune encore, je gémissais, dans le fond de mon ame , de voir la décadence d'un service auquel j'étais attaché , et que ma nation ternît l'éclat dont elle avait toujours brillé. Je me promis bien
de tout employer pour lui rendre son lustre, et pour resserrer les nœuds qui l'avaient toujours unie à la France. Considérant que c'était le plus grand service que je pusse rendre à l'un et à l'autre, au moindre prétexte j'élevais ma voix; mais que pouvais-je ? Je n'occupais point un emploi qui me donnât le droit d'être écouté; et, quand je l'aurais eu, je me serais vu borné à réformer quelques abus , tandis qu'il fallait saper le mal par ses fondemens : car, en France, ce n'est pas le tout que d'avoir des places et de bonnes intentions ; il faut encore être aidé par les circonstances.
On m'avait envoyé , la campagne de iy58 , commander sur la Meuse , avec un corps de troupes à mes ordres. Ma mission était d'éclairer toute cette partie, et de couvrir les Pays-Bas. J'avais eu beaucoup de relations avec Liège ; et Durand d'Aubigny, qui y était ministre du roi, me dit que ce petit Etat qui avait trois régimens soudoyés par la France , désirait avoir pour eux un inspecteur particulier : il me conseilla de demander cette place. Tout ce qui pouvait me procurer des détails militaires trouvait aisément accès auprès de moi. J'écrivis au maréchal de Belle-Isle, et je fus soutenu par d'Aubigny qui lui manda que la régence de Liège désirait m'avoir. Le maréchal me répondit honnêtement; mais il me fît entendre que ma proposition ne pouvait être accueillie, attendu qu'on ne créerait pas un inspecteur pour aussi peu de troupes.
Cet objet manqué , je songeai à être inspecteur
des Suisses , et j'en écrivis de même au maréchal de Belle-Isle, qui, dans sa réponse, me parut fâché que j'eusse parlé trop tard. A la sollicitation du chevalier Courten, il avait promis cette place à M. de Castella, colonel suisse. Je ne me tins pas pour éconduit; je continuai à solliciter, et tant de gens de mes amis en parlèrent au maréchal pendant l'hiver, qu'il se trouva également embarrassé et de me refuser et de manquer de parole au chevalier Courten. Les choses furent poussées si loin , que ce dernier vint me trouver, et me dit qu'il me demandait conseil sur sa conduite , me promettant de la diriger d'après ce que je déciderais. Il m'exposa qu'ayant eu une parole formelle du maréchal de Belle-ïsle pour M. de Castella , il ne croyait pas pouvoir s en désister; que cependant, si je le pensais , il le ferait. Je lui répondis, qu'il s'y prenait de la seule façon possible pour assurer la place à M. de Castella; que, puisqu'il me demandait mon avis, je croyais qu'il ne devait jamais rendre la parole qu'il avait, et que, d'après l'ouverture honnête qu'il me faisait , c'était moi qui me désistais , qu'il pouvait le dire au maréchal de ma part. En effet M. de Castella fut fait, en T760, le premier inspecteur que les Suisses aient eu. Le maréchal de Belle-Isle mourut, l'hiver de cette même année. M. le duc de Choiseul lui succéda dans le ministère de la guerre. Je commandai le régiment des gardessuisses pendant la campagne de 1761. M'étant rencontré avec M. de Castella , il me parut fort
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las de sa charge, pour laquelle, en effet, il était peu propre , et me promit de me la céder , sous la condition de lui procurer un bon dédommagement. Ami intime de M. de Choiseul qui obtint la charge de colonel-général des Suisses , dont se démit M. le comte d'Eu, au commencement de 1762, il ne me fut pas difficile de faire l'arrangement , et à sa réception de colonel-général il me fit remercier le roi , de l'inspection des Suisses.
Parvenu au poste qui pouvait me faciliter les moyens de remplir l'idée que j'avais toujours eue, de remettre le service des Suisses en France sur un bon pied , et de rendre a ma nation son premier lustre; ami de M. de Choiseul, qui réunissait le généralat des Suisses au ministère de la guerre , et dont le caractère n'était pas de s'effrayer de renverser une constitution pour en créer une nouvelle , je ne songeai plus qu'à profiter du concours heureux de tant de circonstances pour atteindre le but que je m'étais proposé. Il s'y rencontrait cependant bien des difficultés.
Pour exiger beaucoup des militaires suisses, il fallait leur faire un excellent traitement, ce qui était fort cher. Il était nécessaire de passer par-dessus l'autorité et les préjugés des cantons; chose fort difficile avec de petits souverains, jaloux de leur pouvoir. Il était indispensable d'attaquer l'autorité des colonels qui enrabusaient, soit pour vendre les emplois de leurs régimens, soit pour y placer des sujets qui n'étaient pas faits pour les ^emplir ;
de inettre de l'honneur et de l'émulation parmi des oiïiciers qui étaient devenus des fermiers, et de refondre des régimens mal composés , mal tenus , sans discipline , obérés de dettes.
Tous ces différens objets ne m'effrayèrent pas. Pour ne point effaroucher ni le ministre, ni les bureaux , qu'il était nécessaire de ménager encore plus que lui, je n'eus garde de dire tout d'un coup où j'en voulais venir; mais, engageant peu à peu les choses, insensiblement je parvins à faire faire aux Suisses le meilleur traitement dont ils aient encore joui. Cette manière est la plus sûre de traiter avec les hommes en général, et les Français en particulier. 11 y a peu de têtes qui sachent calculer juste l'étendue d'un projet, quand bien même elles l'auraient enfanté ; a plus forte raison, lorsqu il est l'ouvrage d'un autre. Tout montrer du premier coup-d'œil , c'est offusquer l'esprit de celui qui écoute , et faire prendre à son imagination la place des combinaisons; et, dans ce cas, l'imagination | ne manque jamais de voir des monstres où il n'y a que des choses nécessaires et bien calculées. D'ailleurs, tout homme en place ne veut point être dirigé; il souffre bien qu'on lui présente une idée , mais non pas qu'on la lui dicte. Un homme adroit doit avoir pour maxime d'intéresser l'amourpropre de celui de qui dépend le succès de son projet, et, en lui laissant*détailler les moyens, le mettre à même de croire que c'est lui qui l'exécute, et pour ainsi dire qui l'a imaginé. Une fois à ce
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point, plus on lui présentera de difficultés, plus on sera sûr d'obtenir, et de pousser les choses même au-delà de ce qu'on aurait osé espérer.
A l'égard des cantons, je conseillai à M. de Choiseul d'aller en avant sur une infinité d'objets, sans s'embarrasser de leurs opinions, ni même de leurs représentations; et dans les points où l'on avait absolument besoin de leur consentement, au lieu de s'adresser à la diète , c'est-à-dire à l'assemblée annuelle des députés de chaque canton, où se traitent les affaires qui intéressent toute la Suisse , de tâcher de faire adopter les choses qu'on désirait par les cantons où la France a le plus de partisans et de crédit; certain que, par jalousie ou par crainte, les autres adopteraient promptement le même système. En suivant cette marche, on parvint facilement et très -promptement à tout ce qu'on voulut , et à des choses qui n'auraient jamais passé par tout autre moyen. Il en résulta une nouvelle capitulation utile à la France, avantageuse à la Suisse , et les vices de l'ancienne furent détruits.
Quant à la partie militaire, je m'en chargeai seul; et, persuadé que le moyen le plus efficace et le plus prompt pour combattre le relâchement, est la sévérité , je l'employai dès le premier instant. Je la poussai même jusqu'à la dureté dans les propos et les traitemens; et, en très-peu de temps, l'insubordination et l'indiscipline firent place à la plus grande régularité.
En procurant au roi de bonnes troupes, je me
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faisais une multitude d'ennemis. Un réformateur est toujours haï; il l'est plus ouvertement, lorsqu'il calcule moins les formes. Aux mécontens que je faisais, se joignirent tous les partisans des autres services établis en Suisse, que j'ai détaillés plus haut. Ils sentaient de reste que les avantages que je procurais à celui de France, étaient un coup mortel pour eux , et que dorénavant ce dernier aurait la préférence sur tous les autres. Les cantons engagés , sans presque s'en être aperçus, avaient signé la nouvelle constitution, de manière qu'ils ne pouvaient revenir contre un consentement aussi formel. Berne surtout, qui ne perd jamais de vue ses projets d'envahissement , outrée de voir les liens de la Suisse se renouer avec la France, qui peut seule s'opposer aux desseins que ce canton espère toujours effectuer un jour; Berne, dis-je, par des émissaires fomentait les mécontentemens, excitait une grande fermentation, qui cependant ne pouvait rien produire de la part des cantons , liés par leurs signatures , mais qui retomba totalement sur le parti français et sur moi. On s'imagina que , comme j'avais été lame de tous les nouveaux arrangemens , en me renversant on détruirait aisément l'édifice ; et l'on ne songea plus qu'à en chercher les moyens. Ils ne sont jamais difficiles contre un particulier lorsque, dans une monarchie , ils émanent de l'administration, et , dans une république , lorsqu'un parti est certain du plus grand nombre de voix au sénat. Jusque-là le parti de la France avait toujours été le dominant
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dans mon canton (ï) ; mais les émissaires de Berne , les partisans du service d'Espagne , et les mcconteus que j'avais faits, se réunirent sourdement, pour éclater dans l'occasion, et me porter un coup, ainsi qu'à l'avoyer de Roll, mon parent, chef du parti français , qui , depuis long-temps , avait la prépondérance dans le canton de Soleure , et qui , par conséquent, avait fait bien des jaloux. Tous ces conjurés furent merveilleusement secondés par l'incapacité du chevalier de Botteville , ambassadeur du roi en Suisse , et par le caractère faible de l'avoyer de Roll. Ni l'un ni l'autre n'eurent aucun avis de ce qui se tramait. Ils furent également trompés par des dehors humbles et soumis, sous lesquels les Suisses, plus que toute autre nation, savent cacher leur haine et leurs desseins.
Ce fut dans ces circonstances que je fis un voyage à Soleure , où je n'avais pas été depuis bien des années. Je le crus nécessaire, pour mettre la dernière main à un ouvrage que j'avais si bien conduit jusque-là. D'ailleurs, aimant ma patrie et désirant lui être utile , j'avais une infinité de projets pour son avantage, que ma position me permettait de former, et qui demandaient ma présence.. J'y fus reçu avec des témoignages de considération faits pour me flatter, d'autant que je croyais les mériter. Ceux qui furent dans la suile les plus acharnés contre moi, furent ceux qui me
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prévinrent davantage. En m'occupant jour et nuit, à Soleure , des affaires du roi, j'y jetai les fondemens de plusieurs établissemens utiles. L'ignorance e'tant extrême en Suisse , j'établis une bibliothèque publique , où je commençai par placer quatre mille volumes. En un mot, mettant tous les instans à profit, je tâchais de mériter la reconnaissance que je supposais à mes compatriotes, reconnaissance dont ils me montraient tous les» dehors , tandis qu'ils ne cherchaient, ainsi que je l'ai su depuis , qu'à tourner à mal tout ce que je faisais, empoisonnant mes actions et mes moindres propos , auxquels ils donnaient une tournure fâcheuse visà-vis du peuple et des bourgeois de la seconde classe, pour les convaincre que je tendais à la domination : atrocité grossière , mais facile à persuader à la multitude qui croit toujours tout, surtout à celle de Suisse, plus féroce et plus jalouse de sa liberté , qu'aucune autre.
Mes ennemis se servirent d'un événement assez simple, pour accréditer cette opinion. 11 est d'usage, dans le canton de Fribourg , lorsque quelque compatriote, membre des deux-cents, se distingue, de lui accorder le fauteuil dans le sénat : car il n'y siège ordinairement que sur un banc. La chose n'avait point encore eu d'exemple à Soleure. L'avoyer de Roll , assez accoutumé à faire passer ce qu'il voulait, imagina que , comme il y avait déjà quelque temps que j'étais dans les deux-cents , il pourrait innover cette distinction en ma faveur.
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Pour ne point faire de jaloux , il voulut la faire accorder aussi en même temps au fils de l'avoyer Buch, chef du parti espagnol, colonel d'un régiment, et maréchal-de-camp en Espagne. Tandis qu'il travaillait à nous procurer cet agrément, les mêmes gens qui lui promettaient leurs voix, couraient toutes les nuits pour répandre l'alarme partout, disant qu'on touchait au moment de la catastrophe; que c'en était fait de la liberté, si j'obtenais ce point. En un mot, on mit la plus grande terreur dans les esprits; et les mêmes précautions furent prises pour le jour où l'on devait parler de mon fauteuil dans le conseil, comme s'il devait, ce jour-là, éclater une conspiration. On ne doit pas s'étonner de l'importance que mes ennemis, et ceux de l'avoyer de Roli , mettaient à cette misère ; ils savaient que nous ne leur donnerions jamais matière à nous taxer avec justice.
Enfin , l'instant arriva où tant de menées devaient avoir leur effet. L'avoyer de Roll fit, dans le conseil , la proposition du fauteuil pour M. Buch et pour moi ; l'avoyer Buch ayant pris la parole , remontra avec force le danger d'accorder une si grande distinction à des compatriotes, ajoutant qu'il ne consentirait jamais que son fils en jouît; et de là, entamant les dangers dont il croyait qu'était menacée la patrie, il s'excusa, sur son grand âge, d'en dire davantage, chargeant un M. Gugger, simple conseiller, de parler pour lui.
La famille de ce M. Gugger avait les plus grandes
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obligations à la mienne, et je l'avais traité person^ nellement , pendant qu'il avait été au service , comme s'il eût été mon frère, jusqu'à lui donner le commandement d'une compagnie que j'avais alors dans un régiment suisse. Oubliant tout ce qu'il devait à l'amitié et à la reconnaissance, il fit un tableau effrayant du précipice où l'ambition de l'avoyer de Roll et la mienne pouvaient entraîner l'Etat ; n'osant, toutefois, avancer l'absurdité que nous tendions à la domination, il nous imputa cependant de mettre notre canton dans les fers de la France .
Il ne lui fut pas difficile de persuader des gens prévenus, et dont les opinions étaient convenues avant que d'entrer au conseil. La fermentation y fut grande; l'avoyer de Roll y essuya des propos fâcheux et la mortification d'entendre les louanges de son collègue l'avoyer Buch, auquel on décerna un gobelet de vermeil, sur lequel il serait écrit: Defensor Patrice. De plus, il fut décrété que le conseil le reconduirait chez lui, l'avoyer de Roll à la tête ; distinction que l'on n'accorde que pour les services les plus signalés, et dans les occasions de la dernière importance.
Si l'avoyer de Roll avait eu un peu plus de nerf, et qu'il eût osé parler avec fermeté dans le conseil, sa cause était assez bonne, et celle de ses adversaires assez ridicule. Non-seulement, il n'aurait pas essuyé tous les affronts qu'il éprouva, mais même je suis persuadé qu'il en aurait triomphé.
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La présence seule d'un homme d'autant de crédit qu'il en avait eu, en impose ; et s'il eût dit un seul mot, beaucoup de ses partisans l'auraient soutenu. Mais le voyant muet et tremblant, personne n'osa ouvrir la bouche; et, de cet instant, le parti français fut culbuté. Dès le lendemain, comme il arrive ordinairement en pareille circonstance , la plus grande partie des gens qui lui étaient attachés l'abandonnèrent pour se retourner du côté de ceux qui venaient d'acquérir la supériorité; et il ne lui resta que quelques proches parens et un très-petit nombre d'amis, trop faibles pour lui être d'aucun secours. J'avais déjà quitté Soleure, lorsque cette scène se passa. Les partisans du service d'Espagne, triomphans , profitèrent de leur autorité pour casser plusieurs lois favorables au service de France, que j'avais fait créer* Dans les monarchies , ce n'est qu'avec des tournures, et, pour ainsi dire, en combattant, que le monarque ou ses ministres enfreignent les lois, à moins qu'il ne s'en rencontre d'assez puissans ou d'assez hardis pour usurper le pouvoir arbitraire; ce qui arrive souvent. Mais, dans une république , il n'y a jamais de loi que celle qui convient au parti dominant. Rien n'est si absolu, ni si injuste, qu'un sénat: la passion de celui qui y possède le crédit prépondérant, dirige toujours l'avis de la pluralité; et cette pluralité calcule d'autant moins son opinion, que personne en particulier ne peut être chargé du blâme, le décret étant toujours l'ouvrage de tous. Heureux les
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peuples qui vivent sous la domination d'un monarque assez contenu pour craindre ses sujets, et cependant assez fort pour accabler tout homme qui voudrait trop s'élever ! Mais cet équilibre est rare, et ne peut jamais subsister que des instans. Il faut toujours considérer un monarque et des sujets comme deux pouvoirs qui se combattent, et dont tôt ou tard l'un des deux prend le dessus ; et dans ce cas, quelques maux qui s'ensuivent, je crois qu'il vaut encore mieux que ce soit le monarque qui l'emporte.
Les conjurés , quoique flattés de leurs succès , ne pouvaient être pleinement satisfaits tant qu'ils ne m'auraient pas atteint. Comme le choix des moyens ne les arrêtait pas, bientôt j'éprouvai leur acharnement.
M. de Choiseul désirait me porter à la lieutenance-colonelle du régiment des gardes-suisses. Je n'avais plus qu'un ancien , qui était M. de Redding, homme de toute incapacité, vain, borné, méfiant. Il n'était pas aisé de déterminer un homme de cette trempe à se retirer; cependant je désirais ardemment le persuader de prendre son parti, et profiter des avantages que M. de Choiseul lui offrait pour s'en aller, craignant que M. de Zurlauben, alors colonel des gardes, fort vieux et trèsinfirme , ne vînt à mourir, et que M. de Choiseul , me faisant passer sur le corps de M. de Redding, ne se donnât le tort de faire un passe-droit par amitié pour moi.
Pour parvenir à déterminer M. de Redding , j'employai M. de Wiggier, ancien conseiller d'État du canton de Soleure, homme d'esprit, adroit et notre ami commun. Cette affaire me mit en correspondance avec M. de Wiggier. Dans nos lettres, nous nous parlions de sa négociation à mots couverts; je lui en écrivis une, peu de temps après la mortification qu'avait essuyée l'avoyer de Roll, où, après avoir traité à mon ordinaire, d'une façon énigmatique, l'affaire qui m'intéressait, je lui mandai, sur celles de notre canton, que ce qui venait de se passer n'était qu'un feu de paille excite par de mauvaises têtes; que cette cabale ne tenait qu'à l'existence de l'avoyer Buch qui en était le chef, et dont la vie ne pouvait être longue.
Ma lettre fut interceptée à la poste. On forgea une histoire ; on dit que M. de Wiggier l'avait perdue , et qu'elle avait été trouvée par un bourgeois qui l'avait portée à l'avoyer Buch , comme intéressant l'Etat. On assembla , en conséquence , les deux-cents; ma lettre y fut lue. Les mal-intentionnés en profitèrent pour aigrir les indifférens. Ou donna aux phrases entortillées des tournures fâcheuses , et l'on tâcha d'y trouver le sens d'une trame dangereuse. On fît retomber sur tout le conseil l'expression de mauvaise tête , que je n'avais appliquée qu'à quelques particuliers faciles à reconnaître. Enfin, on échauffa tellement les esprits , que sans m'entendre , sans chercher à s'éclaircir , on décréta que je perdrais ma place dans le con-