TOME I
ï8 DES SUISSES.
seil, que je serais condamné à 10,000 liv. d'amende, et que l'on m'écrirait une lettre dure, par laquelle on me ferait savoir que ce n'était qu'en faveur des services de mes ancêtres, qu'on ne poussait pas plus loin la punition. M. de Wiggier perdit de même sa piace d'ancien conseiller d'État, et fut, de plus, banni de la ville. On désirait fort profiter de la même occasion pour se défaire de l'avoyer de Roll; mais comme on ne trouva aucun indice qu'il eût connaissance de la correspondance que j'avais eue avec M. de Wiggier, il ne fut point déposé, ainsi qu'on en avait ouvert l'avis dans le sénat.
Lorsque je reçus cette nouvelle, quoiqu'un peu étonné , cependant je vis tout de suite la faute énorme qu'avaient faite mes ennemis de n'avoir pas joint le bannissement et la confiscation de mes biens, à la punition qu'ils m'avaient infligée. Négliger de la porter jusque-là, c'était me laisser un pied dans le pays, et le moyen de m'y rétablir avec le temps; chose facile dans une république, où l'esprit du gouvernement change avec plus de facilité que dans tout autre Etat.
Toute mon attention se porta sur le parti que j'avais à prendre. Il y en avait plusieurs ; celui daller à Soleure , et là , à force d'intrigue et d'argent , de chercher à former un parti qui prît la prépondérance , et me mît à portée de me rétablir avec authenticité et de me venger avec éclat. La chose était possible ; mais indépendamment de ce que je trouvais le théâtre un peu petit , pour me don-
ner la peine d'y préparer cette scène , elle m'aurait demande du temps que je ne pouvais prendre qu'au détriment de ma machine militaire qui commençait à se monter, et qui voulait ma présence pour tendre à sa perfection.
Je pouvais encore , usant du crédit que j'avais auprès de M. de Choiseul , le déterminer à faire parler le roi avec ce ton de supériorité qui en imposera toujours à la Suisse en général-, à plus forte raison à un canton en particulier. Mais outre qu'il est toujours hasardeux de compromettre l'autorité du roi , souvent mal soutenue après avoir été mise en avant, le caractère du chevalier de Eotteville était peu propre à le faire parler et se conduire avec dignité. D'ailleurs, soit faiblesse soit honnêteté , il m'en aurait coûté , pour ma cause particulière , de faire du mal à mon pays , çn l'excitant peut-être à méconnaître les égards qu'il doit à la France ; ce qui aurait pu arriver , par la fermentation où étaient les esprits.
Je me déterminai donc à ce qui me parut le plus analogue aux différentes circonstances, et à ce qui , dans le fond , était le plus sage : je priai M. de Choiseul de ne se mêler en aucune façon de mon affaire; je me soumis sans représentation et sans murmure à ma punition ; j'écrivis à mon souverain une lettre respectueuse , mais en même temps noble , où je n'entrai dans aucun détail , où je n'employai que ces phrases vagues de protestations de zèle et de fidélité qui ne signifient rien , et j'at-
Rendis du temps ce que je ne voulus pas par adresse ou par force. Je fis bien ; toute la Suisse blâma la conduite du cauton de Soleure; la zizanie se mit dans le parti qui m'était opposé ; plusieurs des plus acharnés moururent; ceux qui les remplacèrent, voyant les choses de sang-froid, reconnurent l'injustice ; je gagnai un ou deux de ceux qui avaient le plus de crédit. Enfin, quatre ans après , je fus rétabli à mon rang dans la place que j'avais tenue dans le conseil , j'eus des lettres honnêtes de mon souverain ; il n'y eut que mon amende qu'on ne me rendit point, parce que je crus mieux de ne pas la demander. Je fis lever le bannissement de M. de Wiggier ; il ne rentra point dans le sénat ; mais il était trop vieux pour s'en soucier. Mes affaires en Suisse ne m'empêchèrent point de donner les soins les plus attentifs et les plus suivis au militaire ; ils furent récompensés des succès les plus complets et les plus prompts. J'avais pris les régimens suisses déguenillés , sans émulation , sans discipline , ignorans , occupés uniquement de leurs intérêts , obérés de dettes , peuplés de Français : en trois ans de temps ils étaient des modèles de tenue et de discipline , instruits , liquidés de toutes leurs dettes , et dans l'impossibilité d'en contracter de nouvelles par la police que j'y avais mise ; toujours complets , composés de nationaux et de gens de bonne espèce, pleins d'émulation , ayant repris ces sentimens d'honneur qui font l'âme des troupes. Parvenu au point que je
désirais, je changeai de ton. Au lieu de cette sévérité dure que j'avais d'abord employée, je ne me montrai plus que doux, affable pour les officiers et les soldats , cherchant à les encourager par les louanges qu'en effet ils méritaient; aussi, en très-peu de temps, au lieu de cette crainte morne que je lisais sur les visages , je n'apercevais plus que joie de me voir, parce qu'on était sûr que mon approbation couronnerait les efforts qu'on avait faits pour la mériter. Alors seulement , les Suisses commencèrent à me rendre justice y à voir en moi un compatriote zélé , au lieu d'un supérieur farouche qui les sacrifiait à son ambition .
Huit ans après que j'eus quitté l'inspection des Suisses, une parente que j'avais à Soleure, qui m'aimait beaucoup , femme d'esprit , et capable d'énergie y comme elles le sont toutes , me manda que , toujours choquée de l'injustice et de l'ingratitude que j'avais éprouvées de la part de mon pays, elle s'était sans relâche occupée à ramener les esprits, et à faire comprendre l'iniquité de la conduite qu'on avait tenue avec moi ,* que les choses en étaient au point , que tout le monde était convaincu des torts qu'on avait eus , et qu'on était très-disposé à les réparer anthentiquement , et à effacer jusques aux traces de ce qui s'était passé ; mais qu'il fallait un prétexte , et que si je voulais faire augmenter la quantité de sel que le roi donnait annuellement au canton , j'aurais lieu d'être satisfait de ce qu'on ferait pour moi. On m'ébranle
aisément lorsqu'on me propose de faire du bien ; et cette disposition augmente lorsqu'il est question d'en faire à mon pays. Cet objet , beaucoup plus que ce qui m'était personnel, me détermina à employer mes sollicitations, et j'obtins, pour le canton de Soleure, l'augmentation de sel qu'il désirait. On y fut ivre de joie et. de reconnaissance du service que je venais de rendre ; et par un décret du sénat , du mois de juillet 1778, il fut arrêté que toute la procédure qu'on avait faite contre moi , quatorze ans auparavant, serait rayée du registre ; qu'on me rendrait mon amende, et que de plus on m'enverrait une médaille d'or , que je reçus quelque temps après , où d'un côté est la ville de Soleure, appuyée sur un écusson qui porte ses armes , et sur le revers , une Justice tenant en main une couronne , avec cette légende : De Republiccl benè me rit o.
Je ne rapporte ce fait que pour fixer d'autant plus l'opinion qu'on doit avoir d'une multitude toujours entraînée, avec enthousiasme, par l'impulsion du moment , qui lui fait adorer le lendemain ce qu'elle avait en horreur la veille. Qu'on ne s'étonne donc point de voir les hommes asservis ; il n'a fallu pour cela que les combinaisons d'un génie supérieur qui a préparé l'explosion , et qui a su en saisir l'ivresse , pour forger les fers dans lesquels il retient cette multitude : lorsque l'effervescence est passée, elle s'aperçoit de la captivité où la jetée son délire.
v,VVVWW\ VWVW WV VWVWVWWVWVWV' VVVVWWVVWWVVWVWVWVWVWVWVWAA'VVVVVWWVVW w»