TOME i
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Aventure singulière*
M. de Roquefeuille , qui n'est ni aimable ni plaisant , pas même bon marin , quoique son métier fût de l'être, m'a conté une aventure fort singulière, qu'il dit tenir de M. de Vaugelas, lieutenant-colonel du régiment de Penthièvre.
Deux officiers de ce régiment , dont M. de Vaugelas a tu les noms, vivaient intimement; ils étaient dans une garnison qu'il n'a pas nommée non plus, et ils allaient fort souvent chez un vieux gentilhomme, veuf, qui n'avait qu'une fille âgée de 18 ans , très-jolie , et bon parti pour une garnison. Au bout de quelque temps , cette demoiselle devint grosse ; le père , furieux , lui fît la question ordinaire , et lui demanda de qui était l'enfant ? Sans s'émouvoir , elle lui répondit qu'il était de M. un tel ,, à moins qu'il ne fût de monsieur un tel, et nomma les deux amis en question. Le père suivit encore l'usage usité en pareil cas ; il manda ces deux messieurs ; et , leur ayant fait part de la situation de sa fille , il leur dit qu'ils vissent entre eux deux qui voudrait l'épouser ; sans quoi il avait encore assez de force pour tirer vengeance de l'un et de l'autre. Ces officiers , revenus de leur surprise de se trouver rivaux, sans s'en être jamais doutés, n'hésitèrent point sur le parti qu'ils avaient à prendre , et chacun voulut
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èlre le mari, avec tant d'acharnement, que jamais le vieux gentilhomme ne put obtenir qu'ils se cédassent la demoiselle l'un à l'autre. Dans cet embarras, le père proposa de laisser la chose au choix de sa fille , qui répondit , lorsqu'on l'instruisit de cette convention , que jamais elle ne prononcerait entre ces deux messieurs; quelle les aimait également, et qu'elle l'avait prouvé de reste; que par conséquent elle ne sacrifierait pas l'un à l'autre; qu'on n'avait qu'à arranger cette affaire comme on voudrait , qu'elle se soumettrait à tout, et que c'était assez faire pour elle. Nouvel embarras. Pour finir, on adopta le seul moyen à prendre, c'est-àdire que les officiers tireraient au sort , et que celui qui aurait le billet noir épouserait ; à quoi ils ajoutèrent une convention , qu'on ne dit pas au père ; c'est que celui qui ne serait pas mari demeurerait amant , sans que l'époux pût jamais , sous aucun prétexte , y trouver à redire. Le traité fut exécuté avec une fidélité et un bonheur , pour tous les trois , que rien ne put troubler. Quelques années après , le mari étant mort , celui qui était resté amant épousa la veuve; ils vécurent fort long-temps ensemble , et n'éprouvèrent d'amertume que celle de la perte d'un ami , dont ils ne se consolèrent jamais.
Ce qui me ferait douter de la vérité de cette histoire , c'est qu'il est difficile de croire que le hasard ait rassemblé trois personnes d'un sens aussi droit, aussi profondes dans la connaissance de la
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juste valeur des choses, et si fort dégagées des préjugés. Messieurs et mesdames , si vous vouliez mettre la raison à la place des bienséances, la justice à celle de l'amour-propre , et le bon sens à celle dé tout votre esprit , il ferait meilleur vivre parmi vous.
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Anecdote de Louis XIV avec M. de Nangis et M. le duc d'Orléans.
.Ecrit en 1773.
On a dit avec raison , de Louis XIV , que jamais aucun prince n'a su faire le roi comme lui. Il mettait à profit , pour sa considération , les moindres choses , auxquelles même tout autre n'aurait peutêtre pas pensé ; il en avait si bie'n contracté l'habitude, que tout naturellement il ne laissait échapper aucune occasion d'en imposer, et il y avait si bien réussi qu'aucune cour n'a été plus asservie que la sienne.
Je tiens de M. d'Estissac, que M. de Nangis , son frère de mère , pour qui Louis XIV avait beaucoup de bontés , lui ayant demandé un jour la permission de le suivre lorsqu'il allait tirer, ce prince lui répondit avec emphase : Mais , Nangis , savezvous bien ce que vous me demandez ? M. de Nangis , en courtisan habile , se confondit en excuses sur la liberté quil prenait , exagérant son audace de prétendre à une si grande faveur; mais il persista à obtenir une grâce qu'il osait espérer de son attachement , et qui le comblerait de gloire aux yeux de la cour. Le roi , après avoir réfléchi quelques instans , lui dit qu'il y consentait , mais à une condition, c'est qu'il n'en dirait mot. M. de INan-
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gis lui représenta qu'il était bien difficile de garder le secret sur une chose dont il y aurait tant de témoins : Faites comme vous voudrez , lui répliqua le roi; mais je ne veux pas que cela soit su. Peu de temps après , Louis XIV étant allé tirer , M. de Nangis profita de sa permission; ce prince le voyant venir de loin dans la plaine , demanda , avec chagrin y à M. de La Rochefoucauld, et à deux ou trois favoris intimes qui étaient à sa suite , quel était cet homme qui s'avançait ? Ces messieurs , quoiqu'ils eussent reconnu M. de Nangis , lui répondirent qu'ils n'en savaient rien; et ayant couru au-devant de lui , comme pour le reconnaître , ils le conjurèrent de s'en aller , s'A ne voulait se perdre , le roi ayant montré du mécontentement de voir un homme assez audacieux pour s'approcher. M. de Nangis, sûr de son fait, sans leur répondre positivement, s'avança toujours; et lorsqu'il fut tout auprès du roi, les courtisans furent bien surpris d'entendre ce prince lui dire avec familiarité : Regardez , Nangis , si vous avez jamais vu une chienne arrêter plus ferme que celle-là !
Quoique Louis XÏV fût certainement l'homme le plus vain qui ait jamais existé , cependant c'était encore plus par calcul que par ostentation qu'il marquait chaque jour, par des traits, ou semblables à celui que je viens de rapporter, ou capables d'accréditer les faveurs ou les récompenses qu'il accordait pour exciter le mérite. Un jour qu'un officier lui présentait un placet pour
avoir la croix de Saint-Louis , le roi lui répondit qu'il lui donnait une pension. L'officier lui répliqua qu'il aimerait mieux la croix. Vraiment ! je le crois bien , s'écria ce prince , en passant son chemin. M. le duc d'Orléans , depuis régent du royaume , en entendant l'exclamation du roi , se mit à rire. Ce prince , rentré dans son cabinet , l'appela et lui dit : Mon neveu , quand je dis de ces choseslà y je vous prie de ne pas rire : ce qui prouve qu'il sentait la valeur des choses , et par-là se sauvait du ridicule de l'exagération .
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Manie de M. le duc d'Orléans > fds du Régent y appelé d'Orléans de Sainte-Geneviève.
M. le duc d'Orléans., fils du régent, avait débuté dans le monde comme tous les jeunes gens^ en se livrant aux passions qu'inspire la jeunesse ; il avait entretenu une fille de la comédie. Mais, revenant de ses égaremens, il se jeta dans la dévotion, qu'il poussa si loin qu'il remit au roi la charge de colonel-général de l'infanterie , et abandonna les places qu'il occupait dans les conseils , pour se retirer à Sainte -Geneviève où il pratiquait les exercices les plus austères de la piété ; il cherchait à s'instruire de la religion jusque dans les sources , en puisant dans les textes hébreux , langue qu'il avait apprise à cette intention.
Quoiqu'il eût tourné toutes ses pensées vers le ciel, cependant ayant naturellement le cœur tendre, sans transgresser les règles de la pudeur, il a eu jusqu'à sa mort des attachemens auxquels il se laissait aller avec d'autant plus de facilité , qu'ils n'attaquaient en rien ses principes de vertu , de continence , et que peut-être il ne se doutait pas des progrès que l'amour faisait dans son cœur.
Mademoiselle d'A*** fut celle qui lui inspira la passion la plus forte. Elle alla si loin , qu'afin d'accorder ses principes et ses désirs , il prit la résoluiion de l'épouser. S'étant rendu chez elle pour lui
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en faire la proposition , il la trouva dans sa garderobe ; et dans l'intervalle qu'elle mit pour repasser dans sa chambre pour le recevoir, la ceinture de sa culotte cassa. M. le duc d'Orléans prit cet accident pour un avertissement du ciel qui n'approuvait pas cette union ; et , de cet instant , il y renonça , sans pourtant rompre avec mademoiselle d'A***.
Cette anecdote montre , de reste , que l'esprit de ce prince , altéré par les macérations et par des dispositions naturelles, n'était pas dans un état fort sain : la suite le prouva encore mieux. A quelque temps de là , mademoiselle d'A*** étant morte, il ne voulut jamais le croire , disant que le roi l'avait fait soustraire , pour l'empêcher de l'épouser.
Cet événement lui frappa tellement l'imagination , qu'ainsi que je l'ai déjà dit, il ne voulut plus croire qu'on mourût. Son altesse royale sa mère ayant perdu la reine d'Espagne sa fille , et par conséquent sœur de M. le duc d'Orléans, morte aux Carmélites de la rue de Grenelle où elle s'était retirée , envoya ce prince pour se convaincre par ses yeux de cet événement; et ce ne fut qu'après avoir touché et retourné plusieurs fois le corps de sa sœur, qu'il fut persuadé qu'en effet elle ne vivait plus.
Après avoir perdu mademoiselle d'A***, M. le duc d'Orléans , qui avait pris du goût pour madame de G***, ne voulut jamais ajouter foi à la mort de cette dame. M. d'Argenson, son chancelier, fut toujours obligé de porter dans ses comptes la pension que ce prince lui faisait, quoiqu'elle ne vécût plus.
M. le duc d'Orléans entra dans une colère violente , lorsque M. d'Argenson lui annonça qu'elle venait d'expirer; il refusa même de se rendre à la démarche que fît la maréchale de G*** de le mener sur le tombeau de madame de G*** sa fille ; il persista toujours à dire que cela ne pouvait être, et qu'on le trompait.
M. de Silhouette , l'un des successeurs de M. d'Argenson dans la charge de chancelier de M. le duc d'Orléans , ayant choqué , par un oubli assez simple , la faiblesse de son maître , que cependant il n'ignorait pas > se tira d'affaire assez plaisamment. Dans un compte qu'il rendait à ce prince , de quelques prétentions pécuniaires que la maison d'Orléans avait à former sur l'Espagne , il cita le feu roi d'Espagne. A cette expression, M. le duc d'Orléans fronça le sourcil et lui dit avec colère : Monsieur, qu'est-ce que c'est que feu ? Le roi d'Espagne n est pas mort. Certainement , répondit M. de Silhouette sans se déconcerter ; mais c'est un titre que les rois d'Espagne prennent. La chose passa , ce qui est d'autant plus extraordinaire , que M. le duc d'Orléans était un prince instruit.
Sa manie ne se bornait pas à croire qu'on ne mourût point ; elle s'étendait aussi sur les naissances y auxquelles il n'ajoutait pas plus de foi. Jamais il ne fut. possible de lui persuader que madame la duchesse de Chartres (i), sa belle-fille , était accou-
i) Mademoiselle de Conti , qui avait épousé M. le duc de Chartres.
chée d'un fils; ce qui obligea M. le duc de Chartres de demander au roi que M. Joly de Fleury, procureur-général, assistât juridiquement aux secondes couches de madame la duchesse de Chartres y qui , pour cette fois, eut une fille (i) , et d'en dresser un procès- verbal authentique, qui parât dans la suite aux inconvéniens qu'aurait pu faire naître l'incrédulité de M. le duc d'Orléans. Il la porta jusqu'au tombeau ; car étant au lit de la mort, son confesseur exigea qu'il reconnût ses petits-enfans , lui refusant le viatique , à moins qu'il ne se soumît à cette condition. Ce prince , malgré sa piété , ne le voulut pas , et la tête s'étant embarrassée , il mourut sans être administré. Les dévots ont fort blâmé la conduite de ce confesseur. Je laisse aux théologiens à décider cette question.
'1) Mariée , dans la suite , à M. le duc de Bourbon
Mariage de M. le duc de Chartres avec mademoiselle de Penthièvre.
Écrit en 1771.
Les biens immenses dont Louis XIV avait accablé M. le duc du Maine et M. le comte de Toulouse , étaient au moment de se réunir sur la tête de M. de Lamballe et de mademoiselle de Penthièvre , seuls enfans qui restassent à M. le duc de Penthièvre , fils unique de M. le comte de Toulouse et de mademoiselle de Modène , morte à la fleur de son âge. M. le prince de Dombes, fils de M. le duc du Maine, était mort sans s'être marié , et il ne restait plus que M. le comte d'Eu son frère, qui de même avait gardé le célibat , et dont l'âge avancé annonçait une fin qui ne pouvait pas être éloignée.
Les choses étaient dans cette position en 1768 ; et mademoiselle de Penthièvre ayant atteint l'âge d'être mariée , ceux qui pouvaient y prétendre se mirent sur les rangs.
L'abbé de Breteuil , chancelier de M. le duc d'Orléans , désirait fort de la faire épouser à M. le duc de Chartres; et la réputation de labbe , *ïjui n'avait pas toujours été sans tache, fît dire dausle public que M. de Penthièvre lui avait promis beaucoup d'argent pour faire réussir ce mariage ; ce qui
était faux. L'abbé trouva la plus grande résistance de la part de M. le duc d'Orléans, élevé dans l'horreur pour les bâtards , que les princes voient toujours avec chagrin jouir du même rang qu'eux, et marcher presque leurs égaux. Il trouvait d'ailleurs que le bien de mademoiselle de Penthièvre n'était pas assez fort pour surmonter sa répugnance ; car il est reçu , en France , que les opinions et les préjugés sur les mariages doivent toujours céder à une certaine proportion d'argent; et la somme plus ou moins forte détermine le blâme ou l'approbation publique.
L'abbé de Breteuil , quoique persistant dans son opinion, ne serait jamais venu à bout de déterminer M. le duc d'Orléans , sans un événement qui ébranla ce prince. M. de Lamballe tomba dans une maladie fâcheuse , suite du libertinage auquel il s'était livré; bientôt il fallut en venir à une opération dangereuse; et fort peu de temps après , les chirurgiens annoncèrent qu'il y avait tout à craindre pour sa vie. La mort de M. de Lamballe laissait mademoiselle de Penthièvre héritière de près de trois millions de rente après M. de Penthièvre , en y comptant la succession de M. le comte d'Eu, qu'elle devait recueillir. M. le duc d'Orléans ne résista point à cet appât , qui triompha de ses préjugés et de sa répugnance; et, déterminé à la demander pour son fils , il en parla à M. le duc de Choiseul, pour le prier de conduire cette affaire. Ce ministre était plus à portée que qui que ce fût de la me-
lier à bien. Indépendamment de la considération dont jouit toujours le ministre en faveur, il était des amis particuliers de M. de Penthièvre qui avait beaucoup de confiance en lui.
M. de Choiseul avait de l'attachement pour M. le duc d'Orléans ; mais , connaissant sa faiblesse qui le faisait souvent agir d'après la façon de penser de ceux qui lui parlaient les derniers , il lui demanda en grâce de faire ses réflexions, avant de l'engager dans des démarches qui le compromettraient infiniment , si jamais il venait à changer d'avis. 11 lui fit envisager tout ce qu'il y avait pour et contre cette affaire; et , le trouvant affermi dans son dessein, il ne songea plus qu'à se conduire en conséquence.
M. le duc d'Orléans n'était pas le seul qui pensât à mademoiselle de Penthièvre. M. le prince de Condé la désirait ardemment pour M. le duc de Bourbon son fils , et il s'adressa de même à M. de Choiseul, pour la lui faire obtenir. Ce ministre ne lui cacha point les engagemens qu'il avait avec M. le duc d'Orléans , et qu'étant d'ailleurs serviteur de M. de Penthièvre, il ne pouvait s'empêcher de lui conseiller de la donner plutôt au premier prince du sang , qu'au second. Quoique M. le prince de Condé fût extrêmement piqué de ce refus, ainsi qu'il l'a bien montré depuis, pour lors il dissimula son ressentiment ; personne ne connaissant mieux ce grand principe , que , pour réussir, il ne faut jamais désespérer d'une affaire , ni l'abandonner qu'elle ne soit totalement terminée.
HISTORIQUES. I2r
En conséquence de l'engagement que M. de Choiseul avait pris avec M. le duc d'Orléans , il fut trouver M. de Penthièvre, qu'il n'eut pas de peine à déterminer, et qui , s'abandonnant totalement à lui , lui remit un état exact de tous ses biens. Il alla même jusqu'à lui confier son testament , pour que tous ses papiers fussent examinés par les gens d'affaires de M. le duc d'Orléans. Ce prince fut moins touché de cette façon noble et franche de procéder, que de la modicité de la dot que M. de Penthièvre donnait à sa fille , qu'il ne fut jamais possible de lui faire porter au-delà de cinquante mille écus de rente , pour le moment , la faisant d'ailleurs jouir de tous ses droits sur sa succession. Cependant M. le duc d'Orléans aurait passé sur cet article, toujours dans l'espoir de la mort de M. de Lamballe, qui paraissait certaine.
L'affaire était en bon train , et semblait devoir ne pas tarder à s'arranger. 11 ne s'agissait que d'avoir le consentement du roi; ce fut le plus difficile. Les souverains , qui sont dans leurs Etats si supérieurs aux autres , devraient naturellement être à l'abri de la jalousie , puisque, d'un seul mot, ils peuvent abaisser tout ce qui leur fait ombrage : cependant, il n'y en a point qui ne soient offusqués , ou de l'excessive opulence , ou de la trop grande considération à laquelle leurs sujets parviennent quelquefois y surtout lorsque ces sujets se rapprochent du trône. Au mouvement de jalousie que le roi était disposé à avoir contre M. le duc d'Orléans, se joi-
gnait encore l'idée qu'un jour M. le duc de Chartres réunirait aux biens de la maison d'Orléans , ceux que lui procurerait le mariage qu'il allait contracter : cela devait s'élever à plus de six millions de rente ; fortune que n'auraient jamais, ni M. le comte de Provence, ni M. le comte d'Artois, ses petits-fils. Son amour-propre se trouvant blessé par plusieurs objets, M. de Choiseul eut une peine infinie à lui arracher un consentement qu'il ne donna qu'à regret ; et même , pour le déterminer, ce ministre fut obligé d'aller jusqu'à lui dire qu'il n'était pas en droit d'empêcher M. de Penthièvre de donner sa fille à M. le duc de Chartres.
Le consentement du roi obtenu, il ne restait plus aucun obstacle. Cependant il en survint un auquel on ne devait pas s'attendre et qui rompit tout. M. de Lamballe eut un mieux considérable dans son état; et les gens que M. le duc d'Orléans avait apostés pour lui rendre compte exactement de sa situation , lui rapportèrent qu'on pouvait le regarder comme sauvé. Il n'en fallut pas davantage à ce prince pour le faire changer. 11 ne voulait de mademoiselle de Penthièvre qu'au cas que M« de Lamballe mourût ; et , prenant la modicité de la dot pour prétexte, il exigea qu'on n'en parlât plus. Cependant, embarrassé de son changement, il le laissa attribuer par le public ( qui ne lui accordait guère de penser par lui-même ) à M. le comte de Pons Saint-Maurice, son premier gentilhomme de
la chambre , qui , en effet , avait toujours montré un grand éloigneraient pour ca mariage.
On peut aisément juger de l'indignation de M. de Penthièvre , auquel on faisait éprouver le traitement qu'on emploie ordinairement avec les gens à argent , et qui d'ailleurs n'avait pas à se louer des honnêtetés et des prévenances de M. le duc d'Orléans, pendant le cours de cette affaire. Mais rien n'égala la colère de M. de Choiseul, qui se voyait également compromis vis-à-vis de M. de Penthièvre et vis-à-vis du roi. Il fit les reproches les plus amers à M. le duc d'Orléans , et lui promit que de sa vie il ne se mêlerait de ses affaires. Il fut trouver le roi pour lui proposer de faire épouser mademoiselle de Penthièvre à M. le comte d'Artois (i). 11 y avait beaucoup de bonnes raisons à alléguer en faveur de ce mariage; M. de Choiseul n'en omit aucune, mais inutilement. La vanité du roi l'emporta constamment sur tout ce qu'il put lui dire , et ce prince demeura ferme dans l'opinion que ce serait mésallier un petit-fils de France , que de lui faire épouser pour de l'argent une fille de race bâtarde .
M. le prince de Condé était trop attentif à ses intérêts, pour ne pas profiter de la circonstance. Il renouvela, dans cet instant, ses sollicitations au-
(i) Ce ministre était mieux informé que M. le duc d'Orléans de la situation de M. de Lamballe , et savait bien qu'il nen pouvait pas revenir.