TOME I
Un homme qui vient de rendre un aussi grand service devrait naturellement s'attendre qu'on lui en témoignera de la reconnaissance : M. deCastries éprouva tout le contraire. On lui donna , d'assez mauvaise grâce, le cordon bleu, c'est-à-dire la certitude d'être reçu lorsqu'il aurait l'âge, car il n'avait encore que trente-trois ans.
Quelques personnes prétendirent alors que M. de Choiseul, ministre des affaires étrangères, et dans ce moment lié avec le maréchal de Broglie , s'unit à lui pour rabaisser l'éclat de la victoire de Clostercamp aux yeux de la cour.
On réussit peut-être, dans les premiers instans, à diminuer la gloire de M. de Castries ; mais, quelque effort que puisse faire l'envie, la vérité triomphe toujours à la longue, et la journée de Clostercamp illustrera à jamais son nom.
HISTORIQUES. QO
Anecdotes sur le roi de Portugal, père dit roi régnant aujourd'h ni .
Ecrit en 1771 .
On aurait dit d'un particulier qui aurait ressemblé au roi de Portugal , qu'il était fou ; on ne se permettait que de le trouver extraordinaire. Il faut pourtant convenir qu'au milieu de ses extravagances il avait des choses originales.
Il vivait publiquement avec une religieuse ; et lorsqu'il allait chez elle , c'était toujours avec son confesseur et son médecin. Le médecin tâtait le pouls de Sa Majesté ; et quand il le trouvait dans un état convenable , le roi passait la nuit avec la religieuse. Si, au contraire, le pouls n'était pas propre à la circonstance , le roi se faisait donner l'absolution par son confesseur, et revenait chez lui.
Une nuit que ce prince était avec sa religieuse , elle saisit., pour lui demander une grâce , un de ces momens où les amans , d'ordinaire , ne refusent rien. Voyant qu'il ne lui répondait pas : Comment , dit-elle , pouvez-vous différer à m accorder quelque chose que je désire ardemment y et seriez-vous capable de me refuser ? — Non , répondit-il , je vous promets que demain j' en parlerai au roi.
Ce prince assistait fréquemment à matines, chez
,cCA
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les Dominicains , ayant à la main un bâton de deux à trois pieds; et lorsqu'il apercevait quelque moine endormi, il lui jetait son bâton à la tête ; et dans le moment , un frère lai partait , qui le ramassait , et le remettait à Sa Majesté.
11 paraît que l'esprit avait de l'attrait pour lui. Le marquis de Pontélima , homme de la première qualité de Portugal , se tira , par une saillie fort plaisante, dune conversation vis-à-vis de ce prince , qui devenait assez embarrassante pour le marquis, d'autant que le roi commençait à se fâcher. Il s'agissait du pouvoir que les rois ont sur leurs sujets : le marquis prétendait qu'il a des bornes ; et ce prince , n'en voulant admettre aucune, lui dit avec emportement : Si je vous ordonnais de vous jeter dans la mer , vous devriez, sans hésiter, y sauter, la tête la première. Le marquis, au lieu de répliquer, se retourna brusquement, prit le chemin de la porte. Le roi lui demanda avec étonnement où il allait : Apprendre à nager. Sire, lui répondit-il. Le roi se mit à rire, et la conversation finit.
Il n'entretenait , ni ne payait la solde à ses troupes ; mais, en revanche, il leur avait donné la permission de demander l'aumône : aussi étaientelles en si mauvais état, que très-souvent sa garde était couverte de haillons et nu-pieds. Lorsqu'il rencontrait de ses soldats, il les appelait les pauvres disgraciés.
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Anecdote sur mon père.
Les gens modestes sont agréables aux autres ; mais souvent ils sont la dupe de leur retenue. Mon père en est une preuve. Tout le monde a fait honneur au cardinal Alberoni , ou au baron de Goertz , du projet qu'eut Charles XTI d'aller détrôner le roi d'Angleterre; je le croyais comme tout le monde ; cependant il est de mon père , et j'en dois la preuve à M. de Rulhière qui , à portée de faire des recherches dans le de' pot des affaires étrangères , a découvert cette anecdote, et m'en a communiqué la preuve , en m'envoyant la copie de la dépêche de mon père au maréchal d'Uxelles , où il lui fait l'ouverture de ce grand dessein.
Mon père fut envoyé , en 1707 , en Saxe , avec le caractère de ministre , pour offrir à Charles XII la médiation entre la France et ses ennemis. Le czar Pierre s'adressa aussitôt à lui pour demander la paix , et Auguste , roi détrôné de Pologne , en fit autant, pour obtenir, en qualité d'électeur de Saxe , la protection de ce même roi qui l'avait détrôné. C'est pendant le cours de toutes ces longues négociations, que mon père envoya la dépêche suivante au maréchal d'Uxelles. M. de Rulhière l'a copiée mot à mot sur l'original , dans les recueils
des affaires étrangères, au titre Pologne, 1716, première partie.
Dépêche du baron de Besenval au maréchal d'Uxelles , datée de Varsovie, le 26 février 1716.
(t Monseigneur ,
» Je reçois un honneur infini par la permission qu'il vous a pîu me donner, dans votre lettre du i3 janvier, de vous entretenir indifféremment sur les matières qui auront rapport aux affaires générales , aussi-bien que de celles qui regardent mon emploi. Je profiterai, Monseigneur, de cette liberté, aux occasions qui pourront me rendre digne de votre estime.
)) II est vrai que le roi ne saurait se dispenser de s'intéresser au sort du roi de Suède , à cause des obligations contractées par les garanties des traités de Westphalie et dOliva; mais il est en môme temps nécessaire que le roi de Suède écoute ses amis , et ne les mette pas hors d'état de lui rendre service, par des partis opposés à la possibilité. 11 doit de plus considérer la nature des services que la situation de ses amis leur permet de lui rendre ; et ne voulant pas s'y assujettir, les amis sont en quelque façon disculpés.
» Je ne sais si la pensée dont j'ai eu l'honneur de vous entretenir, de laquelle je parle au roi dans ma lettre d'aujourd'hui , sera du goût du roi de Suède. Peut-être que celles tendantes à lui procurer les moyens de manier plus long-temps les
armes lui plairont davantage ; et je ne comprends pas comment , après avoir fondé si long- temps ses espérances sur l'assistance des Turcs , au péril de perdre ses Etats , comme il en a en effet perdu une bonne partie en poursuivant ses projets à la Porte , il n'a pas encore songé à se mêler des affaires d'Angleterre. Elles lui offrent de tout autres ressources : il pourrait contribuer au succès de l'entreprise du chevalier de Saint-George. Peut-êti;e que peu d'aide emporterait la balance de ce côlé-là , et avant que d'autres puissances eussent le loisir d'y remédier. Le roi de la Grande-Bretagne est d'autant plus ennemi de celui de Suède, qu'il s'est déclaré tel , sans en avoir eu le moindre sujet. Par conséquent, le dessein de s'en venger est juste; mais le moyen de l'exécuter difficile. Toutefois les partis extrêmes , outre qu'ils ne déplaisent point au roi de Suède , sont d'usage dans la situation où il se trouve. Il pourrait, sous prétexte de faire une descente en Zélande , armer une escadre , y embarquer trois ou quatre mille hommes de ses meilleures troupes; les munir, à l'aide des puissances intéressées à soutenir le Prétendant , de toutes les choses dont celui-ci a besoin, et profiter d'un bon vent pour l'aller joindre dans le temps où les Suédois seraient attendus aux portes de Copenhague. Une campagne doit décider des affaires d'Angleterre. La présence du roi de Suède , et les secours qu'il y amènerait, sans qu'ils puissent donner de l'ombrage pour l'avenir aux Anglais qui es-
timent ce prince et aiment les Suédois , déterrftineraient l'entreprise ""en faveur du chevalier de Saint-George, si elle peut réussir; et le roi de Suède , qui seul est capable de former un pareil projet, n'y risquerait pas tant qu'il a risqué dans ceux qu'il a formés en Turquie. »
Dans la lettre que m'écrit M. de Rulhière , en m'envoyant la copie de la dépêche de mon père, il ajoute : « D'après cette dépèche , on voit com- » bien il y a à réformer dans ce que M. de Voî- » taire dit à ce sujet , à la fin de son histoire de » Charles XII. » Le premier gui découvrit ces intri gués ? écrit M. de Voltaire ,Jut le duc d Orléans , régent de France ; il avait des espions dans toutes les cours de l'Europe : ce genre d'hommes , dont le
métier est de vendre le secret de leurs amis , etc
Le duc d Orléans , lié avec le roi d7 Angleterre par des engagemens personnels , lui découvrit les menées qui se tramaient contre lui. « Il devient évi- » dent, continue M. de Rulhière, que M. le ré- » gent n'eut pas besoin de découvrir ce projet par » des espions j il l'avait lui-même suggéré au roi » de Suède , d'après les idées de M. de Besenval : » et quand il s'allia ensuite avec le roi d'Angle- )) terre, il lui révéla ce que lui-même avait tramé. » Mais Charles XII n'en resta pas moins attaché » à ce projet , qui eût fait de si grands change- » mens en Europe, et dont il s'occupait quand » il fut tué. »
Intrigue de M. le duc de Richelieu avec mademoiselle de Charolais et mademoiselle de V^alois.
Ecrit en 1777.
Madame de Ségur (i), contemporaine et amie de mademoiselle de Charolais et de mademoiselle de Valois, m'a conte toute l'histoire suivante, quelle tenait de ces deux princesses.
Le duc de Richelieu , depuis maréchal de France , joignait, dans sa jeunesse, à une figure charmante, infiniment d'esprit et de séduction. Il était audacieux , et peu scrupuleux en amour. En voilà plus qu'il n'en fallait pour avoir et tromper toutes les femmes, dans un temps où la galanterie faisait l'unique occupation de la cour et de la ville. Il était parvenu à plaire à mademoiselle de Charolais , conquête aussi flatteuse pour l'amour- propre que pour le sentiment. Mademoiselle de Charolais était alors dans sa première jeunesse, et, entre mille perfections que la nature lui avait prodiguées, elle avait des yeux d'une si grande beauté , qu'au bal ils perçaient sous le masque et la faisaient toujours reconnaître.
11 y avait déjà quelque temps que cette intrigue
(i) Mère du maréchal de Ségur.
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durait, lorsque madame la duchesse de Lorraine, grand'mère de l'empereur d'aujourd'hui, vint à Paris. M. le duc d'Orléans, alors rëgent du royaume, employa tous les moyens possibles pour la bien recevoir ; et dans les fêtes qu'il s'empressa de lui donner, mademoiselle de Valois sa fille parut, pour la première fois, en public.
Tout le monde fut ébloui de sa beauté , et M. de Richelieu ne fut pas des derniers à en être frappé. Tout autre que lui aurait regardé comme chimérique le projet de lui plaire , par la difficulté de réussir. Qu'on se représente une jeune princesse au sortir de l'enfance , fille du régent , du maître delà France, logée au Palais-Royal, ayant une vieille madame Desroches pour gouvernante , argus suranné qui ne la quittait pas, ni jour, ni nuit. Ce qui aurait rebuté tout autre , ne servit qu'à exciter davantage M. de Richelieu ; il mit en œuvre toutes les ressources et les moyens qu'une grande adresse et beaucoup d'expérience purent lui suggérer pour instruire et convaincre mademoiselle de Valois de sa passion; et il parvint enfin à s'en faire aimer.
Si les assemblées publiques, plus fréquentes dans ce temps là qu'à l'instant où j'écris , lui facilitaient les moyens de faire parler le langage des yeux , de dire un mot en passant , ces moyens ne pouvaient satisfaire ni ses désirs, ni la fin qu'il se proposait. Pour se rapprocher de mademoiselle de Valois , il employait toute sorte de déguisemens : c'était l'ap-
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parence d'un marchand, d'un garçon de boutique , d'un homme de peine, d'un galérien demandant du pain , qui lui fournissait la liberté d'exprimer par quelques mots la peinture du tourment qu'il endurait; mais, en amour, ces ressources ne sont que des palliatifs , des soulagemens passagers qui ne font qu'irriter les désirs.
M. de Richelieu imagina de gagner une Angélique , fille de garde-robe de mademoiselle de Valois, dont la haute taille ressemblait à la sienne. Sous ses habits , il hasarda ses fonctions , qui étaient de porter tous les soirs , dans un cabinet particulier où la princesse se déshabillait , ce qu'il fallait pour la coucher. Tous les yeux et surtout ceux de madame Desroches , qui d'ailleurs n'y voyait pas fort clair , furent trompés à ce déguisement. Mademoiselle de Valois seule reconnut son amant. On croit bien qu'elle ne tarda pas à passer dans son cabinet pour faire sa toilette , et qu'elle ne négligea pas de dire à madame Desroches qu'elle avait quelques lettres importantes à écrire avant de se coucher, ce qui fut pris pour bon ; mais l'écriture se prolongeant outre mesure , madame Desroches que le sommeil gagnait criait de temps en temps : Allons , princesse , couchez-vous donc; vous achèverez demain matin. A quoi la princesse répondit : Cela ne se peut, ma bonne; encore quelques instans, et je crois que j'aurai fini.
Plus M. de Richelieu avait été heureux sous la forme d'Angélique, plus il sentait de privation de
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ne pouvoir plus la prendre. L'amour est ingénieux et fécond en ressources : l'appartement de mademoiselle de Valois, au Palais-Royal, aboutissait sur la rue de Richelieu, à une maison voisine dont le mur était mitoyen. M. de Richelieu loua cette maison , fit percer le mur qui répondait au cabinet de mademoiselle de Valois , et se procura une porte qui était couverte par une grande armoire où la princesse serrait des confitures. Maître de se rapprocher ainsi de mademoiselle de Valois, je laisse à juger s'il ne mit pas à profit tous les instans.
Quelque cachée que fût cette intrigue, les yeux de la jalousie surent la pénétrer. Mademoiselle de Charolais, sur des indices assez forts qui lui firent naître des soupçons , voulut les approfondir ; ce qui mit M. de Richelieu dans le cas d'éprouver des questions embarrassantes , des reproches et des scènes. Il donnait la préférence , dans son cœur, à mademoiselle de Valois, qui devait l'avoir , comme dernière en date ; cependant il ne voulait pas perdre mademoiselle de Charolais; les conserver toutes les deux , au point où en étaient les choses, devenait extrêmement difficile. Il en forma le projet } et voici comme il s'y prît pour réussir.
11 fit le malade pendant quelque temps; et s'étant affublé de tout ce qui annonce un homme victime d'une jouissance indiscrète, ainsi équipé, il alla à un rendez-vous de mademoiselle de Charolais. Là , lui prodiguant toutes les démonstrations de la tendresse la plus vive, il lui ajouta quil se repro-
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chait de lui avoir fait mystère de ce qui se passait entre mademoiselle de Valois et lui ; d'autant que malheureusement il était dans un état qui otait tout soupçon d'infidélité; qu'il convenait que mademoiselle de Valois avait pris du goût pour lui , et que , de son côté, il s'était prêté à cette intrigue, dans la vue de profiter du crédit quelle avait sur M. le régent son père, pour avancer sa fortune; que la princesse était si vive et si audacieuse que , ne s'en souciant point du tout , et seulement pour l'éprouver, il lui avait pix>posé de louer une maison mitoyenne , et d'y percer une porte qui donnerait dans son appartement ; qu'à son grand étonnement elle y avait consenti, et que très-souvent, par ce moyen, il allait la voir, la nuit, sans qu'il se passât autre chose que de lui dire beaucoup de galanteries qu'il entremêlait de commissions pour obtenir de M. le régent ce qu'il pouvait désirer.
Mademoiselle de Charolais , trompée par les apparences , crut aisément le malheur dans lequel M. de Richelieu disait être tombé. Elle luLen fît les reproches qu'elle était en droit de se permettre ; mais, sachant jusqu'où les hommes poussaient la fatuité dans ce temps-là, ellenevoulutpoint ajouter foi à la facilité de mademoiselle de Valois, à moins d'en être convaincue par ses yeux. M. de Richelieu y consentit; et il fut arrangé qu'elle s'établirait dans la maison en face de celle qu'avait louée M. de Richelieu , d'où elle le verrait entrer pour pénétrer ensuite dans l'appartement de mademoiselle de Va-
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iois. En effet, elle se rendit clans cette maison, à l'heure convenue, avec madame de Cëzane, toutes les deux déguisées, et elles virent la porte de la maison qu'avait indiquée M. de Richelieu, s'ouvrir à son arrivée , et se refermer dès qu'il fut entré.
Mademoiselle de Charolais ne fut point encore persuadée. Dans sa première entrevue avec M. de Richelieu , elle lui dit que si les apparences étaient pour lui , rien ne prouvait que la maison où il était entré communiquât avec l'appartement de mademoiselle de Valois; que pour qu'elle le crût, il fallait qu'elle fût dans la maison , dans la chambre où était la porte de communication; quelle la vit s'ouvrir; qu'elle le vit entrer pour pénétrer chez mademoiselle de Valois ; qu'alors , il ne lui resterait aucun doute. M. de Richelieu y consentit encore, en exigeant toutefois de mademoiselle de Charolais les réserves nécessaires pour ne la point compromettre , ni lui , ni mademoiselle de Valois ; ce qu'elle promit.
D'après la convention, a quelques jours de là, ils s'embarquèrent tous deux dans un carrosse; et mademoiselle de Charolais fut forcée de revenir de son incrédulité, toutes choses s'étant passées comme l'avait annoncé M. de Richelieu.
En convenant que l'intrigue et la fausseté conduisent toujours à la haine , au mépris , il faut avouer aussi quelles produisent souvent des momens bien piquans. Qu'on se représente ce qui devait se
passer dans l'ame de M. de Richelieu, trompant tous les yeux, allant trouver une princesse de dixsept ans, fille du maître de la France , gardée , soignée comme tel, dont la beauté faisait l'admiration de tout le monde, et ayant pour confident une autre princesse à peu près du même âge, dont les charmes ne cédaient en rien à la première, et dont il était également adoré. On ne peut que s'écrier : Pourquoi le mal a-t-il tant d'attraits? Cette pensée n'est pas neuve , mais sa justesse oblige de la répéter à tout moment.
Tandis que mademoiselle de Valois prodiguait des nuits aussi délicieuses à M. de Richelieu, on traitait de son mariage avec le roi de Sardaigne; et la chose était assez avancée , lorsqu'il arriva une catastrophe aisée a prévoir. Le mystère de la porte de communication se découvrit; et, malgré les précautions de M. le régent , cet événement fit un si grand bruit qu'il alla jusqu'en Piémont, où Madame, mère de M. le régent, eut la bêtise d'en écrire ; ce qui rompit totalement la négociation du mariage.
A peu près dans ce temps-là , la Fillon , célèbre appareilleuse, découvrit une conjuration contre M. le régent, par l'indiscrétion d un secrétaire de l'ambassadeur d'Espagne, qui faisait un souper de débauche chez elle. Le plan de la conjuration était doter la régence à M. le duc d'Orléans pour la donner au roi d'Espagne qui devait venir en France. Madame la duchesse du Maine était à la tète de lin-
trigue, et beaucoup de gens de distinction y étaient entrés , surtout des militaires qui avaient promis le secours de leurs régi mens. M. de Richelieu était du nombre de ces derniers. A la première nouvelle qu'en eut M. le régent, il fit mettre à la Bastille tous les gens impliqués dans cette affaire, et M. de Richelieu y alla comme les autres.
M. le duc d'Orléans avait trop de génie pour ne pas sentir que , du moment que la conjuration était découverte, tout danger était passé. Son caractère doux l'éloignait également de toute vengeance , à plus forte raison de faire couler du sang. Cependant il mit cet événement à profit pour se défaire de mademoiselle de Valois , dont il était fort embarrassé, depuis l'éclat de la porte de communication.
M. le duc de Modène, moins délicat que le roi de Sardaigne, s'était proposé pour l'épouser : mais, constante dans ses sentimens pour M. de Richelieu, et trouvant trop de disproportion d'un roi à M. de Modène, d'ailleurs peu fait pour plaire, elle résistait à la volonté de son père qui désirait terminer ce mariage. Lorsqu'elle sut que M. de Richelieu était à la Bastille , elle alla se jeter aux pieds de M. le régent, pour lui demander sa grâce. Il la reçut avec cette sévérité qui en impose toujours dans la personne qui a toute l'autorité , à plus forte raison quand il y joint la qualité de père. Il lui répondit durement, que M. de Richelieu s'était mis dans le cas de perdre la tête, et qu'il la perdrait; que ce-
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pendant il lui promettait sa grâce, à condition quelle épouserait M. de Modène.
Un jeune cœur, bien épris, sans expérience , n'hésite point à se sacrifier pour sauver son amant. Mademoiselle de Valois promit : mais bientôt, revenue de l'enthousiasme du moment, elle se livra à la douleur la plus profonde; et le jour qu'elle fut épousée par procuration , elle avait plus l'air d'une victime qu'on traîne au sacrifice, que d'une princesse qui marche aux autels de l'hymen. Tous les spectateurs étaient attendris de son sort. 11 n'y eut que M. de Richelieu, à qui Ton avait rendu la liberté, qui, à l'inconséquence de se trouver à cette cérémonie , joignit celle de parler sans cesse à l'oreille de mademoiselle de Charolais, en regardant mademoiselle de Valois; ce qui révolta tout le monde.
Plusieurs années après , madame de Modène étant revenue en France , et s'étant rapprochée de mademoiselle de Charolais, ces deux princesses se confièrent mutuellement tous les détails qui regardaient M. de Piichelieu, et conçurent pour lui une égale haine , qu'elles ont conservée jusqu'à la mort.