‹ Mâemoires du marquis de Ferriáeres (volume 2)Chapitre 38 sur 54 · TOME I. IO · texte numérisé non relu

TOME I. IO

et se prit de goût pour le comte de Frise. La mode commençait daller après souper se promener sur le boulevard : la maison de La Vaupalière en était proche; et Von y fut. On entra chez les Fantoccini(i). Madame de Luxembourg, tenant le comte de Frise sous le bras , s'y oublia au point de lui faire les caresses les plus expressives , d'une manière si ostensible , que le pauvre maréchal de Luxembourg fut obligé de se lever de sa place pour l'avertir qu'elle prît garde, que tout le monde avait les yeux fixés sur elle.

Madame la duchesse d'Orléans étant accouchée à Saint-Cloud (2), madame de Luxembourg y vint; j'y étais , ainsi que beaucoup d'autres gens qui s'empressèrent de faire compliment a M. le duc d'Orléans. Il y eut un de ces soupers de trente personnes , plus propres à inspirer la réserve que la gaieté. La maréchale de Luxembourg y fut à son ordinaire; et n'ayant apparemment personne à côté d'elle à sa convenance, en sortant de table, elle s'occupa beaucoup d'un petit page qui, effectivement, était de la plus jolie figure du monde. Telle a toujours été madame de Luxembourg, se livrant à tout ce qui pouvait avoir rapport à l'objet qui l'entraînait sans cesse , et ne connaissant plus de bornes, lorsque la table l'avait échauffée. Pour qu'il ne manquât rien à la soirée de Saint-Cloud, lorsque tout le monde fut sorti , elle resta avec M. le duc

(1) Marionnettes très-jolies , connues sous ce nom.

(2) Dune fille , mariée , dans la suite , au duc de Bourbon.

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d'Orléans , le comte de Croix et moi , dans l'appartement des goulottes, où, faisant apporter des liqueurs, elle en but avec nous jusqu'à six heures du matin , que nous regagnâmes nos chambres, à grand'peine .

Voilà en abrégé quels furent 1 es pas que madame de Luxembourg fît vers la considération. Je ne me suis proposé que de rapporter quelques traits de sa vie, en différées genres. Indépendamment de ce qu'il serait bien difficile d'être instruit de tous les excès dans lesquels elle a donné , on peut juger, par ceux que j'ai détaillés, qu'on serait certainement aussi révolté de les lire , que je le serais moi-même de les écrire.

11 me reste à parler de sa méchanceté. 11 s'est peu passé de jours, de quarts-d'heure, qu'elle n'ait marqués par quelques traits de ce genre , quelquefois inspirés par l'humeur, mais , le plus souvent, par la noirceur de son ame. Aussi, jamais n'a-t-elle pu se flatter d'avoir un ami, et s'est-elle toujours fait des ennemis, de ses connaissances. La duchesse de La Vallière est celle qui a tenu le plus long-temps à ses inégalités et à ses perfidies, Son caractère facile la portait à passer à madame de Luxembourg ses méchancetés, ainsi qu'à partager le désordre où elle vivait. Mais madame de La Val- Hère a été forcée de finir, comme lout îe monde, par se brouiller avec elle , et ne la plus voir. L'horrible méchanceté à laquelle madame de Luxembourg s'est portée vis-à-vis de madame de Robecq, suffira pour faire connaître de quoi elle est capable.

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Madame la princesse de Robecq, fille du maréchal de Luxembourg, était d'une figure charmante, et n'a jamais eu d'amant que M. de Stainville (i) , si ce n'est Larivée , acteur de l'Opéra , que le public lui a donné ; je ne sais si c'est à tort ou à raison , mais du moins sur des apparences fondées, attendu la familiarité où elle vivait avec lui pendant l'absence de M. de Stainville , en ambassade à Rome. Dans les commencemens du mariage de madame de Luxembourg, il était tout simple que madame de Robecq, devenue sa belle-fîlle , cherchât à se lier avec elle . Le début alla assez bien ; mais bientôt les noirceurs que madame de Luxembourg lui fit, ainsi qu'à M. de Stainville, les brouillèrent ensemble ; et elles ne se voyaient presque plus , lorsque des crachemens de sang réitérés ayant attaqué la poitrine de madame de Robecq, la mirent en peu de temps au point d'être sans ressource. L'usage veut que, dans quelque disposition intérieure qu'on soit, le degré de parenté oblige de fatiguer de sa présence un malheureux moribond, et qu'on le force d'ajouter à ses souffrances , celle de voir quelqu'un qu'il hait, et dont il est sûr d'être haï. Madame de Luxembourg remplit ce devoir vis-à-vis de madame de Robecq; mais, loin d'être attendrie parle spectacle touchant de voir une jolie créature descendre dans le tombeau à la fleur de l'âge , et de chercher à la distraire des terreurs que lui causait la mort , non-seulement elle la contra-

(1) Depuis duc de Choiseul , et ministre.

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riait, mais même, par des propos détournés, elle cherchait à lui faire connaître son état , pour le lui rendre plus affreux. Elle mit le comble à tant de barbarie, deux jours avant la mort de madame de Robecq, qui ne parlait déjà plus. En entrant dans sa chambre, elle dit, assez haut pour que la malheureuse mourante pût l'entendre : qu'on ne pouvait y tenir, qu' on y sentait le cadavre à en être suffoqué. D'après ce fait, on peut juger de l'âme de madame de Luxembourg, et de ce qu'on doit en attendre. Le maréchal de Luxembourg suivit d'assez près sa fille, et la maréchale le regretta plus par l'atteinte que sa perte portait à sa position, que par l'attachement qu'elle avait pour lui. Depuis ce temps, elle s'est maintenue dans la société avec une sorte de prépondérance; car tel est ce pays - ci : pourvu qu'on soit opulent, et qu'on porte un beau nom, non-seulement tout s'oublie , mais même on peut ouir d'une vieillesse considérée, après la jeunesse a plus méprisable. Mille exemples prouvent ce que 'avance ; et madame de Luxembourg aurait suivi la route commune , sans son caractère , qui la fera à amais autant craindre que détester. Je ne lui connais qu'un seul mérite , c'est la manière dont elle a élevé la duchesse de Lauzun , sa petite-fille : il est vrai qu'elle a trouvé un excellent fonds ; mais on ne peut disconvenir qu'elle ne soit un chefd'œuvre d'éducation , et la femme la plus parfaite qu'on ait connue.

Madame de Gontaut,jille du maréchal de Grammonty manque , par sa joute , d'être maîtresse du roi; quelques anecdotes sur son compte; caractère du duc de Gesvres.

Ecrit en 1771.

Il y avait quatre ou cinq ans que le roi était marie. Toutes les femmes en droit de plaire crurent que le moment était arrivé d'attaquer le cœur d'un jeune prince qui n'avait encore rien aimé. Entre toutes celles qui se mirent sur les rangs , madame de Gontaut, fille du maréchal de Grammont , qui avait épousé M. de Gontaut, fils du maréchal de Biron, fut celle qui avait le plus de titres pour mériter la préférence.

Jamais la nature n'avait formé un visage plus beau ni plus parfait. La taille , la gorge, les pieds et les mains n'y répondaient point. Mais un grand art à cacher leurs défauts rendait certainement madame de Gontautla plus belle femme de son temps, et celle qui avait le plus de réputation. Son cai'actère audacieux et sans préjugés devait la conduire au but où elle aspirait. De plus, elle était portée par une cabale , et l'intrigue touchait à la conclusion de si près , que le maréchal et la maréchale de Biron, gens qui pensaient comme dans l'ancien temps ? et qui ne voulaient point être les témoins

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du déshonneur de leur belle-fille, et de la honte qui pourrait en rejaillir sur leur famille, songeaient sérieusement à se retirer dans leur terre de Biron.

La reine, dont madame de Gontaut était dame du palais, s'aperçut bientôt de ses vues. Elle en eut une jalousie affreuse, et, n'osant pas la maltraiter ouvertement, elle essaya de diminuer les moyens qu'elle avait de plaire. Elle ne la voyait presque point qu'elle ne trouvât quelque chose à redire à sa coiffure; et, sous prétexte de la raccommoder, elle la dérangeait de son mieux.

Si près du bien qu'elle désirait , madame de Gontaut, en un instant, le perdit pour jamais, par son inconsidération et sa méchanceté. Voici comment la chose arriva. Le maréchal de Biron mariait une de ses filles, et le roi , qui avait de la bonté pour lui , étant allé a la chasse , chargea le duc de Gesvres , premier gentilhomme de la chambre , de lui faire porter, de sa part, du gibier pour la noce.

Le duc de Gesvres, dont l'impuissance avait fait tant de bruit, était un de ces êtres rares qui paraissent de temps en temps dans le monde. Il avait publiquement toutes les façons des femmes; il mettait du rouge ; on le trouvait chez lui, ou dans son lit, jouant de l'éventail, ou à son métier, faisant de la tapisserie. 11 aimait à se mêler de tout ; son caractère était précisément celui d'une caillette. Avec tout cela , parvenu à un certain âge , sans changer de façon d'être , il avait de la considération : toute la cour abondait chez lui. On ne menait

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pas une jeune mariée à Versailles, qu'on ne la lui présentât. Le roi le traitait bien, et ses ridicules ne lui en donnaient pas.

Chargé d'une marque de bonté du roi pour le maréchal de Birou , il fit la commission lui-même. Le maréchal, pour reconnaître son attention, eut celle de le prier à la noce. Au milieu du souper , madame de Gontaut, qui ne l'aimait pas, interpella M. de Lauzun, son fils, alors fort jeune, et qui naturellement était pâle : Mon fils , lui dit-elle , je vous trouve bien des couleurs aujourd'hui ; par hasard > aariez-vous mis du rouge? Il lui répondit que non , et que cela ne lui arrivait jamais. Eh bien ! si vous dites vrai > reprit-elle , frottez-vous avec votre serviette , pour faire voira tout le monde que vous n en avez pas ; car rien nest si affreux pour un homme y ni ne le couvre d'un plus grand ridicule.

En disant cela, elle regardait fixement M. de Gesvres , qui sentit parfaitement la méchanceté , mais qui n'en fît pas semblant , se réservant de chercher l'occasion de s'en venger. Elle ne fut pas éloignée. Dès le lendemain, le roi ayant loué madame de Gontaut devant lui , il convint des charmes de sa figure , et ajouta que c'était bien dommage que des apparences aussi séduisantes couvrissent un sang entièrement gâté par la débauche la plus effrénée. 11 n'en fallut pas davantage au roi pour ne plus songer à madame de Gontaut, quelque effort qu'elle ou ses partisans fissent auprès de ce prince , si occupé de sa santé , que le moindre dérange-

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ment qu'il y ressentait , auquel même tout autre ne prendrait pas garde , suffisait pour lui donner l'humeur la plus sombre.

Puisque je parle de madame de Gontaut, je vais rapporter quelques anecdotes sur son compte. Je crois que jamais personne ne reçut de son père et de sa mère le traitement qu'elle en éprouva. Elle logeait chez eux dans les comme nceme us de son mariage , et s'étant promptement décidée à prendre un amant , elle avait donné la préférence à M. de Charlu qui, pour lavoir, se déguisait en garçon perruquier. Un jour la maréchale de Grammont le rencontra sur l'escalier, et ne le reconnaissant point , elle dit , en rentrant , au maréchal de Grammont, qu'elle venait de voir un perruquier de la plus jolie figure du monde. M. de Grammont ne s'y méprit point; et ayant éclairci le fait, ils furent l'un et l'autre chez le maréchal et la maréchale de Biron, auxquels ils dirent que leur fille était une femme galante qui recevait dans leur maison M. de Charlu déguisé , et qu'ils venaient le leur dire , pour qu'ils missent ordre à sa conduite. Le maréchal de Biron était un bon homme; mais la maréchale était haute , exigeante , difficile , et même insupportable à vivre ; cependant , dans cette occasion , elle se conduisit mieux qu'on ne devait s'y attendre. Elle répondit à madame de Grammont qu'elle avait peine à croire ce qu'elle lui disait de madame de Gontaut,* mais que, quoi qu'il en fût, il fallait prendre toutes les précautions imaginables , pour que son main

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n'eût aucune connaissance de cet événement. Le maréchal et la maréchale de Grammont, voyant qu'ils ne gagnaient rien sur M. et M,I,e de Biron , avertirentleur gendre de ce qui se passait. La dépravation des mœurs était si grande dans ce temps-là, que les femmes dont les hommes se souciaient le moins étaient les leurs; il était du bon air de ne point vivre avec elles, et c'eût été se couvrir du plus grand ridicule que d'en être jaloux, à plus forte raison de faire un éclat. La rigidité de M. et de Mme de Grammont n'aboutit à autre chose qu'à faire prendre de nouvelles précautions à madame de G on tau t , et de nouveaux déguisemens à M. de Charlu.

L'audace du caractère de madame de Gontaut se porta à un trait de hardiesse dont peu de femmes auraient été capables. Il y eut un bal à la cour, pendant la minorité du roi. Ces sortes de fêles sont toujours sujettes à de grandes tracasseries , par la prééminence que veulent y avoir les femmes titrées, avantage contre lequel s'élève avec raison la noblesse. Il fut décidé que le roi ne danserait qu'avec des duchesses ; madame de Gontaut , qui n'était point encore titrée, ne confia son projet à personne ; mais aussitôt que les menuets furent finis , pour lesquels l'usage est de nommer, elle se leva de sa place, et, belle comme le jour, elle alla faire une grande révérence au roi. Ce prince, à qui l'on avait fait la leçon, fut extrêmement embarrassé. Le maréchal de Villeroi , son gouverneur , ne savait à quoi

bc déterminer : tout le monde avait les yeux attachés sur cet événement (i), lorsque M. le duc d'Orléans, le régent, alla dire au roi qu'il fallait qu'il dansât , et, la contre-danse finie , il lui dit encore d'aller reprendre madame de Gontaut, conduite de Mi le régent qui charma la noblesse. Elle ne fut pas moins contente de madame de Gontaut, qui pourtant a prouvé par la suite qu'en cette occasion elle consulta plus sa propre vanité que les intérêts de la cause commune; car, ayant été titrée, elle s'est montrée plus acharnée qu'aucune duchesse à leurs prétentions.

Madame de Gontaut toujours belle (car elle l'a été jusqu'au dernier moment), mais parvenue à ce point où les plaisirs et la foule d'adorateurs abandonnent les femmes $ sans qu'elles perdent le désir d'occuper et de dominer; madame de Gontaut, disje, prit le seul parti qui reste aux femmes galantes pour être encore remarquées; elle quitta le rouge et se mit dans la dévotion. Ce nouveau genre de vie la rapprocha de M. le duc d'Orléans, fils du régent , qui , après avoir débuté dans le monde

(i) Quoique je tienne cette anecdote du maréchal de Grammont , du duc de Grammont, son beau-frère , cependant madame de Ségur m'a dit que madame de Gontaut ne fit point celte démarche de son chef, et qu'elle y fut autorisée par M. le régent, avec qui la chose était probablement arrangée. Il y a lieu de croire que madame de Ségur, que M. le duc d'Orléans aimait beaucoup , a été instruite de i e qui s'est passé à cet égard. Cette version diminue de la hardiesse que madame de Gontaut fit paraître dans cette occasion.

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comme tous les jeunes gens, donna l'exemple d'une conversion outrée, qui le conduisit à abandonner le conseil , et à remettre au roi la charge de colonel-général de l'infanterie , pour se retirer à Sainte-Geneviève. Ce prince, comme on en a dit un mot, page 121, sans s'en douter, devint amoureux de madame de Gontaut, et y passait la plupart de ses soirées avec le comte d'Argenson , alors son chancelier , depuis ministre de la guerre ; et , comme la vie réglée qu'il menait exigeait qu'il se retirât de bonne heure, il lui arrivait assez souvent, en s'en allant, de dire à madame de Gontaut : Mon chancelier vous dira le reste; commission dont M. d'Argenson s'acquittait très-ponctuellement ; car il y avait déjà du temps qu'il vivait avec elle , et très-dévotement elle l'a eu jusqu'à sa mort , qui fut occasionée par une maladie de poitrine ; fin assez commune , dans ce temps-là , des femmes qui avaient vécu comme madame de Gontaut.

De M. de Pezay.

Écrit en 1779.

M. de Pezay, qui s'appela d'abord Masson, était d une naissance obscure. Il avait une sœur qui avait épousé M. de Cassini, officier dans les gardes-ducorps. Elle e'tait assez jolie, et avait de la voix; elle débuta dans le monde par être coquette et avoir des amans. La fin du règne de Louis XV, et M. de Maillebois avec qui elle vécut , en firent une intrigante.

M. de Pezay commença par être aide-de-camp de M. le prince de Rohan, pendant la guerre de 1756. Je le connus alors : il était doucereux, complaisant, avait de l'esprit et faisait des vers assez joliment. On le priait volontiers à souper; là, il récitait ses productions, et surtout des élégies qu'il avait faites , sur la préférence que madame Miton , femme d'un capitaine aux gardes, avait donnée au prince de Marsan sur lui. A la paix , il s'établit dans une petite maison au faubourg Saint-Germain , où il continua le métier de bel esprit , vivant avec Dorât, fatiguant, quiconque y consentait, de ses petites poésies , et étroitement lié avec M. de Maillebois, dont les cliens n'ont jamais été que gens de cette espèce.

Sa sœur s'étant mise dans l'intrigue, l'y entraîna aussi. Il vivait avec la femme de M. de Montbarey,

depuis prince et ministre de la guerre. On sent que la fortune de M. de Montbarey lui facilita bien des moyens.

Je n'ai encore parle' que de ce que M. de Pezay montrait dans la société. L'ambition développa en lui beaucoup de fausseté , d'audace et d'insolence. La façon dont il gagna la confiance de Louis XVI le prouve. A son avènement au trône , il lui écrivit , et lui manda qu'ayant été en correspondance avec le feu roi , il se croyait engagé, par le serment qui lie tout sujet vis-à-vis de son souverain , à continuer de l'informer de tout ce qu'il croirait utile pour le bien de son service, et qu'à moins d'un ordre contraire , positif , il serait exact à remplir ce devoir. L'exposé était faux; jamais M. de Pezay n'avait écrit, ni eu le moindre rapport avec le feu roi.

Cette première lettre demeura sans réponse. M. de Pezay ne se rebuta pas : il récrivit, et manda que , puisque S. M. ne lui avait fait donner aucun ordre, il regardait ce silence comme une approbation tacite. Cette seconde lettre n'eut pas plus de succès que la première : la troisième fut plus heureuse. Il est vrai qu'il prit le roi par son endroit sensible ; il commença à lui dire du mal de plusieurs personnes. S. M. écrivit de sa main , fai lu , et la lui renvoya. Dans celles qui suivirent, le roi commença à faire des objections sur ce qu'elles contenaient : de là à la confiance , il n'y eut plus qu'un pas. M. de Pezay ne tarda pas à le faire, et à gagner beaucoup d'influence.

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En attaquant le roi, M. de Pezay ne négligea pas M. de Maure pas. La chose était moins difficile de ce côté , par le goût que ce ministre a toujours eu pour toutes les espèces qui l'ont flatté , par la facilité avec laquelle il a toujours adopté leurs projets , quelqu'insensés qu'ils fussent; preuve convaincante de son insuffisance , et de l'ombrage qu'il a toujours pris de tout homme qui , par sa consistance ou ses entours , pouvait lui tenir tête.

Bientôt M. de Pezay eut beaucoup de part à la confiance du roi , et une grande influence dans les choix et sur les affaires. On croit que c'est lui qui a fait nommer d'abord M. de Cluny au contrôle général, et, à sa mort, M. Necker. Il s'est lourdement trompé sur le compte du premier ; jusqu'ici , il paraît qu'on lui a une grande obligation d'avoir fait nommer le second.

M. de Maurepas éprouva avec M. de Pezay, ce qu'on éprouve presque toujours avec les intrigans : à peine fut-il ancré , qu'il n'épargna pas plus ce ministre vis-à-vis du roi, que tout le reste. En lui démontrant son incapacité et ses fautes qui , il faut en convenir, étaient journalières, il le traitait de vieux radoteur, et l'accablait d'épithètes dans ce genre. 11 en vint au point que M. de Maurepas commença à le craindre.

Je fus informé assez promptement de la correspondance de M. de Pezay avec le roi, et du crédit qu'il prenait. J'en fis avertir la reine ; elle en parla au roi , qui rejeta ce fait avec dédain , en lui disant :

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Croyez-vous que je me compromette avec de pareilles espèces ?

M. de Pezay, parvenu à un certain point, s'ennuya de l'obscurité dans laquelle il vivait ; il désira une place qui l'en tirât , et on le fît inspecteur des côtes. Dans la tournée qu'il fît , il n'y eut sortes d'excès et d'insolences auxquelles il ne se portât , tenant tête à tout le monde , et même aux ministres. A son retour, il tomba malade, et mourut peu de temps après , à la grande satisfaction de beaucoup de gens, et surtout de M. de Maurepas , qui fît tout au monde pour avoir sa correspondance avec le roi ; car, comme je l'ai dit , S. M. renvoyait à M. de Pezay ses lettres, en même temps que ses réponses. Le comte de Maillebois , attentif à saisir toutes les occasions de plaire aux gens en place , et de se tirer du bourbier où l'on peut bien dire qu'il s'était plongé lui-même, s'offrit à M. de Maurepas pour tâcher de lui procurer cette correspondance tant désirée : il la lui apporta peu de temps après, se l'étant procurée parle moyen de madame de Cassini , et c'est là le vrai motif de l'espèce d'intérêt que M. de Maurepas lui a montré depuis.

Je tiens tout ce que je viens de rapporter, du cardinal de Rohan , trop ami de M. de Maurepas , et trop intrigant lui-même , trop en correspondance avec les espèces , pour n'avoir pas été instruit de la première main. Je pourrais rapporter encore d'autres circonstances de la vie de M. de Pezay ;

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mais le détail est trop bas, et le héros trop abject, pour m'y arrêter. Je me suis borné à écrire une anecdote assez singulière , et piquante pour la curiosité, qui doit bien servir de leçon à ceux qui sont en place, et leur apprendre que, s'ils sont souvent trompés par les gens dune certaine étoffe, du moins n'ont-ils rien à se reprocher , et sont-ils quelquefois plaints ; au lieu qu'en mettant en jeu de vils sous-ordres, comme M. de Pezay, la bassesse de leurs principes les porte toujours à l'ingratitude la plus noire. 11 en arrive que celui qui les a élevés, en devenant le jouet de leur perfidie , devient encore l'objet de la moquerie publique. Si un ministre connaissait ses vrais intérêts , il ne ferait aucun cas de sa place, et ne s'occuperait qu'à la bien remplir; c'est le meilleur moyen de la conserver, de passer des nuits plus tranquilles, de se retirer en emportant les regrets des honnêtes gens, et de rentrer dans la société avec de la considération.

L'aventure de M. de Pezay donne aussi matière à bien des réflexions sur le caractère du roi , et fait juger combien il est important qu'il ne soit entouré que de gens qui n'abusent pas de sa facilité , qui corrigent en lui les impressions de l'éducation affreuse qu'il a eue, et qui ne détériorent pas tout ce qu il possède de qualités pour faire un excellent roi.

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