TOME I
Aventure plaisante.
Ecrit en 1781.
On a remarqué qu'au moral, ainsi qu'au physique, chaque chose a sa naissance, son accroissement, son période , son décroissement et sa fin. Il parait aussi que le système du monde est renfermé dans un cercle de produits que les causes physiques et morales ne peuvent outre-passer ; de là vient que , dans la nature! , ainsi que dans les sociétés, on ne voit rien de stable que les lois primitives , et que les modifications se succèdent , ou insensiblement ou tout-à-coup, suivant les circonstances, et se remontrent souvent à peu près semblables , et quelquefois les mêmes.
Laissons le physique , et , ne nous attachant qu'au morai, considérons que les sociétés passent successivement du trouble au calme , du courage à la faiblesse , de la dissolution à la retenue , du sérieux à la gaieté. Sous la régence, et sous une partie du règne de Louis XV , les Français ne songeant quau plaisir, n'existaient que pour la gaieté. Cette façon d'être produisait sans cesse des aventures plaisantes, qui se racontaient plus plaisamment encore, ce qui l'emplissait la société de vers, de chansons , de niches, de galanteries gaies, d aventures
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ridicules dans tous les genres. Tout cela se renouvelant chaque jour, rendait Paris un séjour charmant , où l'on accourait de toutes parts , et que l'on ne quittait qu'avec le plus grand regret.
Le luxe, dans le temps dont je parle , était bien éloigne' desprogrès étonnans et rapides qu'il a faits depuis. Un jeune homme se serait alors autant ridiculisé par des recherches de commodité, qu'il croirait se dégrader aujourd'hui en ne se les procurant pas. Il n'était reçu que pour des gens d'un certain âge , d'un certain raug, ou infirmes, d'avoir en propre des voitures à eux dans les voyages ; la jeunesse allait ou à cheval, ou dans les voitures publiques.
M. de Saint-x4ndré , mort lieutenant-général, employé à Strasbourg, s'étant embarqué dans un de ces carrosses publics pour revenir à Paris , y lia connaissance et amitié avec un jeune homme, dont le nom n'est pas venu à ma connaissance, qui faisait même route que lui. J'ai encore connu ce M. de Saint-André; c'était un grand homme , d'une belle figure , qui avait l'air fort austère , ne riant jamais ; extérieur qui ajoutait infiniment de piquant aux idées gaies, aux extravagances dont il était sans cesse occupé.
Compagnon de voyage d'un jeune homme à peu près de son âge, avec lequel il se lia comme je viens de le dire, ils s'entretinrent mutuellement de leurs familles et de ce qui pouvait les intéresser. M. de Saint-André apprit de son nouvel ami, qu'il
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était actuellement en chemin pour épouser, en arrivant à Paris, une riche héritière, fille unique d'un ami intime de son père. Moins les jeunes gens s'arrêtent sur le même point de vue, par la légèreté de leur âge et le peu d'objets importans qui sont à leur portée , plus ils détaillent lorsque le hasard leur procure quelque chose de sérieux qui les intéresse. Aussi M. de Saint- André fut-il parfaitement mis au fait , et de la famille de son nouvel ami, et de celle de sa prétendue. Ce jeune homme n'étant occupé que de son objet, en parlait incessamment et n'omettait aucun des détails qui avaient rapport à lui, tant pour le passé que pour le présent et l'avenir.
Ce genre de conversation conduisit les deux amis jusqu'à Paris. Étant arrivés, ils furent chercher un logement commun à l'hôtel d'Angleterre, dans la rue de Richelieu. A peine s'y établissaient-ils, qu'il prit à l'ami de M. de Saint- André une colique de miserere , qui toujours augmentant, malgré tous les secours qu'on s'empressait à lui donner, le mit au tombeau en moins de deux heures de temps»
M. de Saint-André, attendri du sort de ce malheureux jeune homme, n'ayant pu le sauver, crut qu il fallait s'acquitter des devoirs qu'exigeait de lui la circonstance. En conséquence, sachant que le défunt était attendu le même matin chez son futur beau-père, il se munit de tous les papiers qu'il trouva dans ses poches, de son portefeuille, et s'achemina pour se rendre chez le beau-père, afin
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de lui remettre ses papiers et l'instruire du malheur qui était arrivé.
Jusque-là tout allait fort bien. Tout était dans l'ordre des procédés qui se seraient vraisemblablement soutenus jusqu'à la fin, sans une circonstance qui fit perdre à M. de Saint-André les bonnes résolutions qu'il avait prises. Arrivé à la porte du beau-père de son ami, les domestiques, instruits de l'attente d'un gendre, et voyant un jeune homme inconnu se présenter, ne doutèrent point que ce ne fût celui qu'on attendait, et coururent l'annoncer comme tel au maître de la maison qui, de son côté, accourut au-devant de M. de Saint-André, le serra dans ses bras, et, sans lui donner le temps de lui parler, l'entraîna dans la chambre de sa femme , et le lui présenta comme gendre , et à sa fille comme mari.
M. de Saint-André ne résista point à l'idée d'être tout cela et d'en tirer parti, pour son amusement. Il joua parfaitement son personnage. Il remit au beau-père et à la belle-mère les lettres dont le défunt était chargé pour eux; et étant instruit à fond, il répondit parfaitement à toutes les questions qu'on lui fit. Il réussit principalement auprès de la jeune demoiselle qui , du coin de l'œil, détaillait avec complaisance la belle figure que la nature lui avait donnée. On vint avertir que le dîner était servi. M. de Saint- André fut placé auprès de sa prétendue ; le père et la mère transportés se livrèrent à cette joie pure que donne le parfait
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contentement. La jeune personne se tenait dans ia réserve, ne parlait point, répondait à peine, et rougissait souvent. M. de Saint-André était galant et empressé avec elle, attentif et prévenant avec le père et ia mère, toujours sérieux dans le maintien , aimable et gai dans le propos.
Le dîner lini et le café pris, la conversation devint plus sérieuse. On parla d'arrangement, et l'on entra dans tous les détails qui regardent un nouveau ménage qui s'établit. Au plus fort de la conversation, M. de Saint- André se leva, et prenant son chapeau, fît mine de s'en aller. Oit allezvous donc y lui dit le beau-père ? « J'ai, répondit- » il, une affaire qui m'oblige de vous quitter. — » Gomment? quelle affaire pouvez-vous avoir dans >; une ville où vous venez pour la première fois, » et où vous ne connaissez personne ? — Tout » cela est vrai; mais il n'en est pas moins vrai qu'il » faut absolument que je m'en aille. — Ah! je vois » ce que c'est : vous voulez aller chercher de l'ar- » gent chez un banquier. Premièrement, vous » croyez bien que je ne vous en laisserai pas » manquer, et que j'en ai fort à votre service. » D'ailleurs, si vous voulez absolument en avoir » de votre banquier, je puis vous donner quel- )) qu'un qui fera vos affaires , et vous ne nous pri- » verez pas du plaisir de vous posséder. — Non, » ce n'est point cela du tout. C'est quelque chose » où ma présence est absolument nécessaire. » Tout en parlant, M. de Saint-André marchait
toujours du côte de la porte. Il se trouva dans l'antichambre, où le beau-père lavait suivi. « Main- » tenant que nous sommes seuls, continua M. de » Saint-André , et que ces darnes ne peuvent nous )) entendre, je vous dirai que ce matin, fort peu » de temps après être arrivé , il m'est survenu » un accident. J'ai été attaqué d'une colique dont je » suis mort. J'ai donné parole pour être enterré à » six heures; vous sentez que je ne puis me dispen- » ser du rendez-vous; et que n'étant point connu » dans ce pays où je débute , si je manquais d'exac- » titude, ce serait me donner un veu;is de légè- » reté qui pourrait me faire du tort. »
On se représentera facilement létonnement avec lequel le beau-père écoutait M. de Saint- And ré. Peut-être ne trouva- t-il pas limage d un enterrement d'un excellent goût. Cependant 1 idée en général lui parut tellement extravagante, qu'il rentra dans la chambre, en riant si fort, qu'il eut beaucoup de peine à apprendre à sa femme et à. sa iille ce qui lui paraissait si plaisant. Tout en s'entretenant de cette plaisanterie, six heures sonnèrent, même sept; on commença à s'étonner de ne point voir revenir le jeune homme. A sept heures et demie passées, le beau-père s'impatientant , envoya à l'hôtel d'Angleterre savoir ce qu'il était devenu. Le domestique chargé de la commission l'ayant demandé sous son véritable nom , les gens de l'hôtel d'Angleterre lui dirent, qu'il était arrivé à neuf heures du matin, r/uil était mort sur les
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onze , et qiion lavait enterré à six du soir. Il serait difficile de rendre la surprise où cette réponse jeta le beau-père, sa femme et leur fille. L'histoire finît là et n'apprend point si cette famille fit d'autres perquisitions, et à quoi elles aboutirent; ce qu'il importe peu de savoir.
Je ne dirai plus qu'un mot, pour comparer les temps. Si, aujourd'hui qu'on exige dans la société un masque d'hypocrisie et de respect pour les préjugés, qui ne sert qu'à dissimuler les vices, les travers et les extravagances, toujours les mêmes dans tous les siècles; si aujourd'hui, dis-je, un jeune homme se permettait une folie pareille, il n'en faudrait pas davantage pour le perdre de réputation. Dans le temps dont je parle , l'aventure parut plaisante , et tout le monde en rit. C'est que malheureusement la chaîne des variations a ramené le tour de la tristesse; je souhaite, pour le bonheur général, qu'on se débarrasse de son cortège : elle disparaîtra bientôt .
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Anecdote sur le canal de Languedoc,
Ecrit en 1774-
Riquet, auteur de la famille des Caraman, ainsi que du canal de Languedoc, avait autant de ressources dans l'esprit que de talens, quoique l'on prétende que le projet de ce canal lui ait été donné par son jardinier, un de ces êtres extraordinaires dans lesquels la nature se plaît quelquefois à placer les qualités les plus rares, et souvent à les y enfouir. Quoi qu'il en soit, le sieur Riquet présenta le projet de son canal à M. Colbert , qui l'approuva après un mûr examen , et l'attache des gens les plus experts dans ce genre. Toute chose en règle, il ne fallait plus que de l'argent pour mettre la main à l'œuvre. Riquet demanda des avances : Colbert , en ce moment dans la détresse , lui dit que non-seulement il était dans l'impossibilité de lui donner un sou , mais même qu'il ne pouvait l'aider de son crédit. Riquet ne se rebuta point, et eut recours à l'adresse. Il répondit au ministre que, puisqu'il ne pouvait venir à son secours, il imaginait un moyeu qui infailliblement lui en procurerait, s'il voulait s'y prêter. Colbert lui demanda ce que c'était ; Riquet lui dit qu'étant occupé de renouveler le bail des fermes , il ne lui demandait que la permission
de pouvoir entrer dans son cabinet, lorsqu'il y serait enfermé avec les gros bonnets de la ferme; Colbert y consentit.
En effet, quelques jours après , le ministre ayant chez lui une assemblée de fermiers-généraux, Riquet tourna la clef du cabinet, y entra, et s'assit dans un coin, sans dire mot à personne et sans que personne lui parlât. 11 remarqua, comme il lavait bien jugé, un peu d'inquiétude sur les physionomies de ces messieurs, de le voir là. On devait juger qu'il n'usait de tant de liberté, qu'à titre de ces gens que les ministres emploient quelquefois pour approfondir les choses; surveiilans toujours fâcheux pour des traitans, et qu'il leur importe de captiver.
Au sorlir de l'assemblée , il fut accosté par quelques-uns des fermiers-généraux , qui cherchèrent à pénétrer d'où lui venait l'entrée du cabinet de M. Colbert , et à quelle fin il en usait. 11 leur répondit assez froidement qu'il était bien aise de voir par lui-même comment les choses se passaient, et les quitta brusquement, ce qui les confirma dans l'opinion que Riquet avait la confiance du ministre, et qu'il fallait le gagner.
Les choses s'étant passées de même à une seconde assemblée, Riquet fut encore accosté après la séance. On ne lui fit plus de questions, mais on lui parla de son canal , dont on exalta l'iuvention et l'utilité , et l'on finit par offrir de lui prêter ^oo^joo francs; il l'épondit tout aussi brusquement
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que la première fois , en tournant le dos, qu'il n'avait pas besoin d'argent.
Une telle réponse , en style ordinaire % signifie qu'en effet on ne veut point d'argent; mais dans les circonstances pareilles à celles-ci, cela veut dire ce n'est pas assez. Les fermiers-généraux le comprirent, et à la sortie d'une troisième assemblée , ils proposèrent un prêt de 5oo,ooo francs. Alors, le visage de Riquet se dérida; il remercia beaucoup ces messieurs , en leur disant toutefois qu'il ne pouvait accepter leur proposition sans l'agrément du ministre ; il rentra dans son cabinet, et lui rendit compte de ce qui venait de se passer. Colbert ne put s'empêcher de rire de la sottise des fermiersgénéraux et de l'adresse de Riquet : il dit à ce dernier qu'il pouvait prendre l'argent qu'on lui offrait. Ces 5oo,ooo francs ont élé les premiers fonds du canal de Languedoc , un des plus beaux ouvrages qui soit sorti de la main des hommes, qui a procuré une fortune aussi immense à Riquet et à ses descendans, et non moins d'avantages et de richesses au Languedoc.
Aventures de la société.
Pour donner une idée des mœurs du moment que je peins (instans heureux où, loin de s'occuper d'événemens sinistres tels que ceux qui ont empoisonné la fin de notre carrière , on ne s'occupait que d'amour et de plaisirs), je vais raconter une aventure dans laquelle je n'ai joué que le second rôle ; mais qui n'est pas sans intérêt, et qui prouve jusqu'où peut aller la séduction d'un roué.
Madame de Blot avait tout ce qu'on peut désirer pour la figure : traits charmans , fraicheur de teint, légèreté de taille, dents éclatantes, quoiqu'un peu longues, cheveux distingués ; enfin rien ne lui manquait. Setrouvantplacée dans une maison où se rassemblait journellement la jeunesse la plus vive et la plus brillante , où l'on n'était occupé que de plaisirs , sous les auspices de madame la duchesse d'Orléans, dont les mœurs étaient peu recommandables, il était naturel de croire que madame de Blot, suivant les exemples qu'elle avait sans cesse devant les yeux , donnerait dans tous les travers, et ne démentirait point le sang dont elle était sortie , je veux dire celui de madame de C***, sa grand'mère , et celui desestantes. Cependant, par une de ces bizarreries qu'on ne peut ni calculer ni définir , elle sut se garantir ;. et, quoique dans la première jeunesse et
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sans guide, elle se fît d'elle-même des principes dont elle ne s'ëcarta point. Ces heureuses dispositions, qu'elle tenait, ainsi que ses autres avantages, des mains de la nature, cessèrent par la lecture de Clarisse , qui parut dans ce temps-là , et qui lui fît joindre l'esprit romanesque à l'esprit de retenue. Bientôt elle outra les sentimens d'amitië, de délicatesse et de décence, et devint prude vétilleuse , de femme estimable qu'elle aurait été.
Cette façon d'être prêtait à la plaisanterie, et les hommes ne l'épargnaient pas; mais, comme madame de Blot sauvait le ridicule , les femmes même de conduite repréhensible exaltaient madame de Blot, espérant s'honorer et dissimuler leurs torts, par l'hommage qu'elles rendaient à la vertu.
Il ne manquait plus qu'un Lovelace au genre qu'avait embrassé madame de Blot : elle le trouva bientôt dans la personne du comte de Frise, jeune seigneur allemand, qui s'était trouvé fort jeune à la tête d'une grande fortune qu'il avait dissipée. Presque ruiné à la fleur de son âge , il chercha des ressources, et les trouva par le crédit du maréchal de Saxe , son oncle , qui jouissait de la considération que donne une suite de succès brillans à la tête des armées. Le comte de Frise avait une figure agréable , beaucoup de fatuité , infiniment desprit; il était très-aimable dans la société, où il captivait les femmes avec d'autant plus de facilité, que, n'ayant point de principes , il les affichait tous, et que n'étant pas dominé par le désir il mettait l'em-
portement, le sang-froid, la louange et le blâme à leur place; en un mot, qu'il savait user envers elles des avantages qu'elles ont ordinairement sur nous. Pour rendre le roman complet, il fallait encore un Belfort, et j'en remplis le rôle, sans en avoir le dessein. M'élant intimement lié avec le comte de Frise, je lui inspirai assez de confiance pour me laisser toujours voir ce qui se passait dans son ame; j'en étais souvent révolté , je lui faisais quelquefois des représentations; mais, entraîné parla faiblesse que j'avais pour lui et par la séduction , je ne pouvais m'en détacher.
M. de C*** passait sa vie dans une terre qu'il possédait près Chambord, ce qui mit le comte de Frise et M. de C*** en relation ensemble. M. de C*** avait épousé mademoiselle de *** , qui n'avait aucun avantage du coté de la taille , étant petite et courte. Son visage était long et sa bouche assez mal , avec des dents blanches ; mais ses yeux étaient charmans. Elle avait les cheveux plantés à merveille, un beau teint, une gorge parfaite, un joli pied, un ensemble on ne peut pas plus piquant. Peu de femmes ont poussé l'esprit naturel et acquis aussi loin qu'elle ; son éloquence est persuasive et agréable : quoiqu'elle aime à parler , et qu'elle parle beaucoup , jamais on ne se lasse de l'entendre, parce qu'elle sait s'amuser d'une misère, comme traiter profondément le sujet le plus abstrait , et qu'elle n'outre ni n'affecte rien , ce qui est cause qu'elle plait toujours. Elle a cepen-
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dant un défaut dans la société : c'est de s'emparer de la personne de marque, lorsqu'elle en rencontre, et d'oublier tout le reste. Personne n'a jamais poussé la coquetterie plus loin ; mais avec une décence et une mesure qui amenaient tous les hommes à ses pieds , de quelqu'âge qu'ils fussent , et qui lui en faisaient des amis , lorsqu'ils voyaient qu ils ne pouvaient être ses amans. Son éducation avait été mauvaise, ce qui joint à de la hauteur l'avait rendue impolie et personnelle, et la livrait à tout plein de manies sans quelle tombât dans le ridicule, parce que le naturel ne l'abandonnait jamais. Capable de concevoir et de conduire les plus grandes affaires, aimant même y être de quelque chose, la crainte de la moindre gêne les lui faisait éloigner; cette façon d'être la portait presque toujours à rejeter ce qu'on lui proposait : était- elle engagée à quoique ce fût, elle s'y livrait, et y était parfaite. Une grande justesse dans l'esprit l'avait conduite à des principes dans lesquels elle était d'autant plus affermie qu'ils n'étaient en elle ni l'ouvrage du naturel , ni celui de l'éducation , ainsi que je l'ai déjà dit, mais d'un calcul exact et réfléchi; en un mot, madame de C*** était la femme la plus aimable et la plus essentielle que j aie connue.
M. le maréchal de Saxe, qui aimait les femmes à la folie, et qui pourtant, à l'exception de madame de Blot , n'avait jamais eu que des filles, ne put résister aux charmes de madame de C*** , qu'il vit
souvent à ce château ; il lui fit l'aveu de ses sentimens, et ne s'occupa que de lui plaire. 11 arriva ce qui arrive ordinairement : c'est que l'oncle fît tous les frais , et que le neveu en profita. Pour supplanter son oncle , le comte de Frise n'eut qu'à se proposer. D'après son caractère , on croira aisément que ce fut plutôt l'occasion que la passion qui le détermina. De son côté madame de C*** se rendit plus à l'impression que fait sur un jeune cœur le premier hommage reçu d'un homme qui a des droits pour plaire , qu'à un goût décidé. Unie à un vieux mari , dépourvue d'en tours et d'amis qui auraient pu la guider, comment madame de C*** aurait-elle résisté à l'adresse du comte de Frise ?
M. le duc d'Orléans (1), bon , facile, égal dans îa société, de peu d'esprit, mais doué d'assez de bon sens; capable d'amitié, plus par bonhomie que par sentiment; voyant assez juste loin de l'occasion, et faisant toujours mal par faiblesse lorsqu'elle était arrivée ; prodigue de l'argent des caisses de ses trésoriers , surtout pour ses fantaisies , et avare de celui de sa poche , et pour les dépenses qu'il avait sous les yeux ; peu scrupuleux à tenir sa parole ; M. le duc d'Orléans, dis-je , était alors dans sa première jeunesse : il avait débuté par être éperdument amoureux de sa femme , qui ne tarda pas à lui préférer M. de Melfort , et d'une façon si authentique, que M. le duc d'Orléans s'en aperçut promp-
(1) Père du dernier, mort sur l'échafaud le 6 novembre 1793.
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tement, et en ressentit un violent chagrin; mais bon , et faible surtout , il s'en tint à gémir , et s'accoutuma tellement à cette idée, qu'il y devint insensible. Quoiqu'un peu gros pour songer à plaire, il ne se rendit point justice. Ayant composé sa société de gens aimables et de bon ton , qui presque tous avaient des femmes, délaissé de la sienne il imagina de devenir aussi homme à bonne fortune. D'abord, il s'adressa à ces habituées des salons qui , consommées dans la galanterie , n'y ont plus de mérite que celui de la facilité , et cela alla fort bien ; mais il s'avisa de devenir ou de croire devenir amoureux de madame de Blot, et cela alla fort mal.
Qu'on se figure, avec les principes qu'avait adoptés madame de Blot, l'exagération et l'exaltation de ses sentimens, ce que c'était pour elle d'être en butte aux poursuites de M. le duc d'Orléans, homme sans agrément , et prince. Ce n'est pas qu'elle en fût fâchée dans le fond; une femme voit avec satisfaction les sentimens qu'elle inspire ; mais il ne j fallait pas que lajemme de César fût soupçonnée; et c'est à quoi elle mit toute son attention, au grand regret de son mari, aux affaires duquel il aurait fort convenu qu'elle eût eu d'autres principes; façon de penser dont même il ne se cachait pas trop.
M. le duc d'Orléans m'aimait beaucoup, et ne me cachait rien de ce qui se passait dans son ame. Cependant , sans me faire mystère de son goût pour
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madame de Blot, il choisit le comte de Frise pour confident en titre. L'occasion de faire une perfidie était tropbellepourque le comte la laissât échapper. Loin de parler pour M. le duc d'Orléans , il parla pour lui. M. le duc d'Orléans s'en douta, et il en fat peiné; le public s'en aperçut, et la chose fît du bruit. M. de C*** , ami et dupe du comte de Frise, s'empressa de venir à Bagnolet (1), où M. le duc d'Orléans était avec sa suite, ses amis, la cour et la ville ? qui venaient journellement à cette campagne; M. de G***, dis-je, avertit le comte de Frise des propos qu'on tenait, du tort qu'ils lui faisaient, et lui parla avec la force que lui inspirait l'honnêteté de ses principes. Le comte de Frise, à qui il n'en coûtait pas plus de jouer l'honnête homme, que d'être roué., et qui adoptait l'un ou l'autre rôle , suivant les gens à qui il avait affaire , et suivant ce qu'il pensait lui mieux convenir , eut l'air de déférer aux avis de M. de C*** , et mit de la réserve dans sa conduite.
Il n'eut pas besoin de s'observer long-temps. Bientôt M. le duc d'Orléans, qui n'était pas fort épris, se détacha de madame de Blot pour madame deB***, prude, tracassière, intrigante, ainsi qu'elle l'a prouvé depuis; cardans ce temps-là elle venait d'être mariée , et ne mettait dans la société qu'une assez joiie figure et un extérieur très-doux. Elle
(i) Maison de campagne charmante , dont M. le duc d'Orléans avait hérité, et qu'il a vendue. Elle est détruite aujourd'hui.
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était fille de madame de Vireville, une de ces habituées de la maison dont j'ai parlé ci-devant , et dont M. le duc d'Orléans avait été occupé. Quoique M. le duc d'Orléans se soit donné beaucoup d'airs , et ait fait bien des confidences sur le compte de madame de B***, il est fort problématique qu'elle s'y soit rendue. 11 faut pourtant convenir, ou qu'il était plus amoureux, ou que madame de B*** a mis plus d'art à le captiver que madame de Blot; car elle le retint bien plus long-temps dans ses fers , et sut mettre ce temps à profit pour elle et pour sa famille.
M. le duc d'Orléans, dans de nouveaux liens, rendit au comte de Frise la liberté d'attaquer ouvertement madame de Blot ; et c'est à cette époque que commença véritablement un roman calqué sur celui de Clarisse. Même tendresse^ mêmes incertitudes et mêmes combats dans madame de Blot ; même adresse et même noirceur dans le comte de Frise , employant tous les moyens possibles pour atteindre le dénoûment ; et , souvent prêt à le saisir, il en reculait l'instant pour faire durer Fintrigue et les tourmens.
Tout se réunit pour flatter son caractère méchant , qui avait besoin d'être remué , et qui ne se plaisait que dans l'activité. Madame de C*** était sensible aux soins que lui rendait son mari , homme d'une figure et d'un caractère très-noble , aimable dans la société, où cependant il mettait trop d'esprit , avec une indifférence portée jusque sur les
ïSo détails
choses qui, pour n'être pas personnelles, cependant
n'en affectent pas moins tout le monde
Le comte de Frise joignit à la satisfaction de pouvoir tourmenter une de ses maîtresses , celle de pouvoir être jaloux d'une autre : il employait visa-vis de madame de Blot tout ce que l'art , la séduction et l'intrigue peuvent fournir; et auprès de madame de C*** , tout ce que la scène tragique renferme de noblesse et de grands sentimens ; ce qui convenait assez aux personnages à qui il
avait affaire.
Cependant il s'en fallait bien qu'il fût aussi tranquille dans le fond, sur le compte de madame de C***, qu'il l'aurait peut-être voulu : il ne pouvait s'empêcher de lui rendre justice, de l'estimer, et de la mettre au premier rang parmi les femmes ; l'idée de la perdre le révoltait ; cependant il ne voulait point renoncer à madame de Blot , dont la conquête flattait autant son amour-propre , que ses soins pour en triompher étaient analogues à son caractère.
J'étais le confident de ses plus secrètes pensées. Souvent il m'envoyait chercher , et je le trouvais enfermé chez lui /où il avait persuadé à madame de Blot qu'il était au moment de se donner la mort. Là, nous composions des lettres, ou plutôt des volumes qui, pour être du style le plus pathétique , ne nous portaient pas moins à des rires immodérés , par le contraste de la tranquillité d'ame du comte de Frise, avec la peinture des agitations
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que nous lui supposions , et le penchant que j'ai toujours eu à la gaieté. La chose prenait une autre tournure lorsqu'il s'agissait de madame de C***. J'ai déjà dit qu'indépendamment de ce que le comte de Frise en était véritablement affecté , il avait adopté le ton noble pour cet objet ; par conséquent , il ne fallait pas sortir du genre.
M. de Beauv..., son rival , n'avait pas pris le ton d'un amant commun qui cherche, en se cachant, à supplanter celui qui est en titre : il avait marché ouvertement. Madame de C*** en avait instruit le comte de Frise ; et , sans lui dissimuler son penchant, l'avait convaincu qu'elle resterait fidèle à ses sermens. On sent de reste quel champ cette conduite ouvrait à la grandeur dame , à la noblesse et à la générosité.
Madame de C*** avait plus d'esprit qu'il n'en fallait pour entretenir les choses sur le même pied, s'il était possible de contenir long-temps un homme fort amoureux , et de lui persuader de se contenter de grands sentimens et de privations , lorsqu'il désire du retour et des jouissances. Dans les fréquentes conversations du comte de Frise et de M. de Beauv...,ce dernier prit enfin de l'humeur, et parla d'en venir à la décision du sort des armes, ce qui ne déroge point au système du grand tragique. Madame de C*** , effrayée , comme de raison , mit en avant son intérêt, et le tort que pourrait faire a sa réputation un combat dont elle serait l'objet. Cette considération fît tomber les armes de la main
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des champions. Cependant madame de C*** employa tout son art à prolonger ce calme heureux entre les rivaux : elle étaithabile , et employa comme dernière ressource la grandeur d'ame affectée du chevalier, à qui elle eut recours. Quoique la réputation du comte de Frise , sur la bravoure, n'eût jamais reçu d'atteinte , et que même il se fût déjà battu, cependant je crus m'apercevoir que les voies de fait n'étaient pas de son goût. Il était heureux et possesseur ; par conséquent c'était à lui à être le plus doux et le plus sage. Il joua très-bien ce rôle. Enfin il arriva un matin chez moi , avec la contenance et le ton de voix théâtral : — « Sei- » gneur, me dit-il, je viens de remporter sur moi j> une grande victoire ; je sors de chez madame » de C***, à qui j'ai rendu sa foi; j'accorde à C*** » et Beauv... des jours heureux qu'ils me devront, » et qu'ils vont consacrer au bonheur et à la re- « connaissance. — Seigneur, lui répondis-je, C*** » et Beauv . . . vont se moquer de vous ; mais puisque » tel est l'arrêt du sort , remettons nos épées dans » leurs fourreaux , et ne songeons plus qu'à tour- » menter madame de Blot. »
Ce fut, en effet, la seule occupation du comte de Frise. Ayant triomphé de tout, il ne lui restait plus à obtenir que ce que les femmes ont le plus de peine à accorder. A force de demander toujours la même chose, il touchait au moment de l'avoir, et je l'en félicitais. — « Cœur vulgaire, me dit-il, » esclave des sens, pensez-vous qu'un homme tel que
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» moi s'avilisse par une jouissance ordinaire? C'est » sur lame et non sur les sens que je prétends ré- » gner. Je ne dis pas qu'un jour je ne couronne » madame de Blot , si elle le mérite par sa cons- )) tance à soutenir les épreuves; mais il n'en est » pas temps encore; elle s'est un peu pressée de » vouloir se rendre; il faut y mettre ordre , et je » vais partir pour l'Allemagne. »
J'avoue que quelqu'accoutumé que je fusse au caractère du comte, ce trait métonna. 11 m'apprit que , quelqu'outrés que nous paraissent souvent les caractères que les auteurs mettent sur la scène, il n'en est point qui ne se trouvent dans la nature. A peu de jours de là, le comte de Frise se mit en chemin pour Dresde, n'ayant d'autre but, dans son voyage, que celui qu'il m'avait dit, et emportant avec lui la satisfaction des larmes que madame de Blot avait répandues à l'instant de son départ. Ce fut de Dresde qu'il m'écrivit la lettre suivante, qui servira à le faire encore mieux connaître. Elle est moitié en vers, moitié en prose : la poésie entrait pour beaucoup dans nos occupations.
Lettre du comte de Frise au baron de Besenval , écrite de Dresde,
Heureux baron , dont le destin Naguère me faisait envie , Sachez qu'en ce climat lointain , Aux bords glaces de ma patrie , De mes ennuis j'ai vu la fin.
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Loin de Doris, loin de Délie (j, ,
Je succombais à mon chagrin ,
Quand d'une raison réfléchie
Empruntant le flambeau divin ,
Je m'égarai dans un chemin
Qui conduisait vers la Folie.
De gens de tout état suivie ,
Elle y marchait d'un air badin ,
Parlait grec , français et latin ,
Et tenait ouvert , dans sa main ,
Un gros recueil de poésie.
Je la vis ; mais fuyant soudain :
Non , non , vous me lorgnez en vain .
Lui dis-je , ô ma très-douce amie !
Vous suivre n'est pas mon dessein ,
Car j'attends la Philosophie
Qui m'a promis un cœur d'airain :
Oui , je l'attends , et dès demain.
Soit , reprit-elle ; mais enfin
Je connais bien votre Sophie :
Souvent du jour au lendemain ,
A l'attendre on passe sa vie.
Lors , avec un souris malin ,
Venez , dit-elle , je vous prie ;
Ce soir, à Corine , à Sylvie ,
Je. donne un souper clandestin ,
Et qui tient un peu de l'orgie ;
Allons , marchons : jusqu'au matin
Nous y boirons du vin d'Hongrie.
Qu'eussiez-vous fait, baron charmant?
Vin d'Hongrie et femme nouvelle ,
C'est pour vous un attrait puissant;
Songez encor que l'immortelle ,
Par je ne sais quel ascendant ,
Malgré moi m'entraînait vers elle.
(i) Les deux femmes qu'il avait laissées à Pa«
Jamais je ne la vis si belle ,
Et je la suivis en sautant.
Enfin , baron, dans ce moment ,
J'oubliai la beauté cruelle
Qui m'aime et qui fait mon tourment.
Baron , j'oubliai même celle
Qui de son sexe est l'ornement;
Et vous , des amans le modèle ,
Vous en eussiez fait tout autant.
« Je voulais vous écrire en vers tout ce qui m'est » arrive depuis que j'ai cessé de vous écrire en prose; » mais je ne m'en sens ni la force , ni la volonté; )) contentez -vous donc de ceux-ci qui ne m'ont » coûté que ce qu'ils valent, et surtout dispensez- » moi de suivre la métaphore. La description du » temple de la Folie trouverait cependant bien ici » sa place, et vous savez par vous-même que les » descriptions conviennent et ne coûtent rien aux » poètes. Mais pourquoi vous peindre ce que vous » connaissez si bien?
Ne dans l'enceinte de ce temple , Vous en connaissez les détours ; Souvent vous y prêchez d'exemple , Et vous l'encensez tous les jours.
» J'en reviens donc au récit simple de mes aven-
» tures, que je vous ferai, s'il vous plaît, sans poé-
» sie, en vers cependant, mais en vers à ma ma-
» nière et à la vôtre. Vous saurez donc que ma
» constance étant à bout,
Enfin , j'ai pris une maîtresse , J'en ai pris deux , j'en ai pris trois : Trois à Dresde , et deux à Lutèce , Font cinq de bon compte, je crois.
l86 DÉTAILS
Si ne trouvez le nombre honnête , Voyez la vô^tre seulement Deux ou trois heures tête à tête , Puis m'en parlerez savamment.
» Oui trois , je n'en rabattrai pas une. Vous allez » me demander pourquoi je me suis précisément » arrêté à ce nombre , et je serais assez tenté de » vous répondre , à l'imitation de Tyran-le-Blanc, » que c'est en mémoire de la sainte Trinité; mais, » outre qu'il est mieux de ne pas mêler sacra pro- » janis , il est aussi plus vrai et plus digne de ma » candeur de vous avouer que c'est faute d'avoir » eu le génie d'en concilier davantage ; ce n'est » même que par degrés que j'en suis venu là. » D'abord, tout mon plaisireta.it d'être triste; » mais comme ce plaisir ne saurait en être un à la » longue, je m'en ennuyai bientôt; je crus qu'il )) convenait de voir mes amis; je les vis, et je » m'enivrai avec eux.
» J'avais placé ici quatre bien mauvais vers , et » vous en serez plus surpris, baron, que de ma » marche qui doit vous paraître assez simple; elle » vous le paraîtrait encore davantage , si vous con- » naissiez les gens qui la conduisaient.
)) Duhren, que vous connaissez cependant un » peu , est un de ceux qui ont le plus contribué à » ma g uérison, c'est-à-dire , au retour de ma gaieté. » C'est un homme singulier : l'étude de son mé- » tier (i), qu'il possède comme s'il n'en avait ja-
(1) Il était cUns le service , en Saxe.
)) mais cultive d'autres, ne la pas si fort absorbé, » qu'il n'ait eu le temps d'être poète, philosophe, » homme à bonnes fortunes.
Dès mon enfance il fut mon maître ;
Par son exemple , au champ de Mars,
J'appris à mépriser mon être ;
Et paisible dans nos remparts,
C'est lui qui dans mon cœur fit naître
Le goût des voluptés , des arts.
Savant sans daigner le paraître ,
Au philosophe , au géomètre ,
Il joint les dons de notre état ,
Et même ce serait un fat,
Si , par hasard , il fallait l'être.
» Je dois donc une grande partie de ma recon- » naissance à ce grand homme. Le comte de m Schomberg (i) , tout triste quil est, et Mar- » tange (2), dont vous m'avez souvent ouï parler, » ont fait le reste.
Yous aimeriez fort ce Martange ; Ainsi que vous il rit de tout , Ainsi que vous il boit , il mange ; D'un jeune objet, beau comme un ange3 Ainsi que vous il vient à bout.
(1) Le comte de Schomberg , saxon d'origine , attiré en France par le chevalier de***, eut, à la mort du chevalier, le régiment de dragons allemands , qui avait été mis sur ce pied des débris des houlans , et qui n'ont duré qu'autant que lui. Le comte de Schomberg est devenu , depuis , inspecteur de cavalerie et mai échal-decamp.
d. de Martange, français d'origine, était simple capitaine d'infanterie. Étant réformé , il mourait de faim. Le chevalier de***
Tous les jours nouvelle maîtresse , Bon estomac , esprit joyeux , Composent toute sa richesse , Et sans fortune il est heureux.
» Mais revenons aux dames de mon cœur ; il est » bien juste d'en dire quelque chose : commençons » par la première.
Brune , avec le teint d'une blonde, A peine a-t-elle atteint quinze ans ; Simple et vraie en ses sentimens , Elle ignore le train du monde , Et la malice des amans , Qu'on ignore alors qu'il est temps D'en faire une étude profonde , Et qu'on apprend à ses dépens.
» Ajoutez à cela tout ce qu'une ame tendre, la )) modestie et l'amour peuvent prêter de grâces » aux Grâces mêmes , et vous vous formerez une » image au-dessous de l'original .
Lorsque je lui parle d'amour,.
Son front modeste se colore
Du vif incarnat de l'aurore
Qui brille au matin d'un beau jour.
l'ayant connu, il le prit en amitié , à cause de son esprit et de sa gaieté ; il le mena en Allemagne , où il lui procura de l'emploi dans les troupes. Il y servit avec distinction pendant le commencement de la guerre de 1756. Les Saxons détruits, il repassa en France avec M. le comte de Lusace, dont il était devenu le conseil. Il y parvint au grade de maréchal-de-camp; mais, ayant fait un mauvais mariage sous le ministère de M. de Choiseul, il déchut totalement, et vit actuellement dans la misère.
» Réellement; baron, elle est charmante; il est » affreux de la tromper Mais la gloire !
Céder à son penchant volage, Aimer et chanter à notre âge , Je le veux bien , rien n'est plus doux ; Mais dans un cœur porter la rage Pour prix de l'amour le plus doux , Par air suivre un barbare usage , De sang-froid jurer à genoux Un indigne et perfide hommage, D'un scélérat c'est là l'ouvrage.
Mais les hommes s'en mêlent tous :
Il faut hurler avec les loups ; C'était la devise d'un sage.
Que dirait-on sur ce rivage , Si Ion ne parlait pas de nous ?
» C'est ainsi, à peu de chose près , que je raison- » nais, avant de me laisser aller tout-à-fait à l'en- » chantement de l'amour-propre , qui me criait du » fond du cœur : Rends-la malheureuse; c'en est une » de plus. Je résistais, et mille fois je me suis dit :
Ah ! si mon cœur du sien connaissait bien le prix ,
Je n'aurais point d'autre maîtresse.
Par le nœud des vertus et par l'amour unis ,
Des Ph démons et des Baucis
Nous rappellerions la jeunesse
Aux yeux de l'univers surpris ;
Et quand la froide vieillesse
Aurait glacé nos sens flétris , Nous logerions encor dessous nos cheveux gris ,
L'ame tendre des vrais amis ,
Et de l'amour pour la sagesse.
» Il ne faudrait avoir qu'une ame pour écouter
» de pareils sentimens : mais apparemment que je » n'en ai point, car ils ont glissé sur mon cœur, » comme l'eau glisse sur le marbre. Ayez donc des
» remords pour moi, baron ; ayez des remords
» ou plutôt épargnez-vous les ; le ciel , qui est quel- » quefois juste , a pourvu celte fois au repos de lin—
» nocence et Voici comment la dame dont j'ai
» l'honneur de vous parler est au pouvoir d'un » monstre, monstre de laideur, monstre de jalou- » sie, monstre de sottise, et, qui pis est, le plus » vigilant de tous les monstres :
Son front large est armé de deux cornes naissantes; Tout son corps est couvert d'écaillés jaunissantes.
» Tel qu'il est, il fait très-bien son devoir de » monstre et de mari. Sa maison n'est pas plus ac- » cessible qu'un château de roman , ou qu'un rocher » battu des vagues de la mer. Encore si c'était pour » la dévorer qu'il la garde si bien ; mais c'est bien » pis.
Ah ! si j'avais du vieux Persée Les talonnières , le cheval, Ou seulement sa bonne epe'e , Ou bien sa Gorgone attachée Au milieu de l'écu fatal , Traversant la voûte azurée , Ainsi que lui , par l'animal Je commencerais ma tournée ; Puis , vers moi la nymphe amenée > Comme Andromède irait au bal; Et la nuit la plus fortunée Me ferait oublier le mal Et les travaux de la journée.
» Voilà, mon pauvre baron , où j'en suis depuis » deux mois; et pour peu que je fusse entêté, je » pourrais bien en rester là ma vie.
En attendant nous nous lorgnons :
Quand je parais , un doux sourire, De loin me dit : Nous nous aimons.
Quelquefois elle ose le dire ,
Quelquefois elle ose l'écrire
Et quelquefois nous nous baisons.
)> Mais jamais on n'a tant parlé d'une femme qu'on » n'a pas eue. Passons à la seconde , seconde en » date, et dernière en qualité. Celle-ci est une » femme tout ordinaire : elle m'a pris , parce que » je me suis présenté ; elle me garde jusqu'à ce qu'il » s'en présente un autre : nous ne nous aimons » point, mais nous sommes convenus de nous dire » tout le contraire.
Au demeurant elle est bien blanche , Accorte d'esprit et d'humeur; Allant au prêche le dimanche , Et des esprits ayant grand'peur.
>) Telle enfin qu'elles sont partout. Malheu- » reusement, comme il n'y a point de bonheur » parfait, celui que je pourrais goûter avec elle est » trouble par la fureur qu'elle a pour les romans; u quelquefois ils lui échauffent l'imagination au » point quelle ne fait pas difficulté de me dire » qu'elle voudrait être aimée à la manière des dames » qui y sont célébrées. Ce ne serait rien ; mais elle » veut aussi que je ressemble à leurs amans. Un
» jour que j'étais assez ennuyé de me voir comparé » à ces messieurs , avec toute sorte de désavan- » tage, et qu'elle me priait de porter un juge- » ment sur leur mérite , j'écrivis sur ses tablettes:
Vous aimez donc la troupe vaine De ces gothiques romanciers , Ou sont chantes des chevaliers Qui vantent l'ennui de leur chaîne A leurs fidèles écuyers ; Qui , suivis de quelques lauriers, Le jour galopent dans la plaine , Et la nuit , à l'abri d'un chêne , S'endorment sur leurs boucliers?
Quant à moi , je ne suis , Climène , Guère plus touche de leur peine Que jaloux de leurs oreillers ; Dans un fauteuil, petite reine, Je veux , tranquille en mes loyers , Moins de plaisir et moins de peine.
» A cet égard mes vœux sont exaucés , car elle » me donne peu de peine , et encore moins de plai- » sirs.
» Passons à la troisième Mais ici ma main
» s'arrête Elle se refuse à vous ouvrir le sanc-
» tuaire des plus grands crimes et des plus grands » plaisirs ; mais mon amitié , qui ne se refuse à rien, » vous apprendra tout. Votre curiosité s'allume; » calmez votre impatience, je pars pour Paris.
Avant que l'Alcion ait paru sur vos rives , Au dieu qui règne en vos climats , J'aurai soumis quelques captives , En marchant de loin sur vos pas ;
HISTORIQUES. ig^
Alors je vous dirai tout bas Ce qu'ici mes muses craintives , Ami , ne vous apprendront pas.
» Adieu , baron , je finis ; ma verve est tarie jus- » qu'à sa source; je vous verrai avant qu'il soit un » mois; veillez à mes intérêts. »
En effet , à fort peu de temps de là , le comte de Frise revint à Paris; son retour combla de joie madame de Blot. Madame de C*** le revit avec plaisir. Il n'était plus pour elle un amant tyrannique et gênant ; il avait pris le caractère d'un ami aimable, et son cœur n'était connu que de moi. D'après la lettre que je viens de rapporter, on jugera facilement que son séjour en Saxe nous donn? ample matière à conversation gaie. Ce n'était pourtant que l'épisode de nos tête-à-tête, car l'objet principal était le martyre de madame de Blot , auquel j'avoue, peut-être à ma honte, que je me prêtais avec satisfaction; car je ne pouvais souffrir qu'une femme qui, dans le fond, ne valait pas mieux que les autres, qui se livrait aux mêmes faiblesses , eût acquis dans la société une prééminence qu'elle ne devait qu'à un maintien prude, à un vernis romanesque , qui avaient tellement fasciné les yeux , que les femmes, si avares de louanges, les prodiguaient à madame de Blot, et la citaient toujours pour modèle, soit dans les dissertations de vertu, soit dans les exemples de conduite.
La scène, de gaie qu'elle était., ne tarda pas à de-