TOME I. l
assez légère qu'il avait écrite sur le compte du roi , et dont madame de Pompadour lui avait donné connaissance ; il est peu vraisemblable qu'un homme en place se permette une légèreté de cette nature; j'aime mieux croire, comme M. de Choiseul me l'a dit , que M. d'Ârgenson ayant déjà perdu dans l'esprit du roi, par sa conduite auprès de M. le dauphin , dut enfin sa disgrâce à une cause beaucoup plus probable.
Quelque temps après l'assassinat du roi , madame de Pompadour avait envoyé chercher Janet, intendant des postes (i) , pour lui recommander de soustraire, dans les extraits des lettres qu'il porterait à Sa Majesté, tout ce qui pouvait lui rappeler un événement aussi funeste. Janet lui dit quV/ se conformerait à ce qu'elle lui prescrivait. Cependant il rendit compte à M. d'Argenson, sur-intendant des postes , de ce qu'elle avait exigé de lui. Ce ministre entra dans la plus violente colère , lui demandant par quel motif il prenait des ordres de madame de Pompadour , et le menaçant de le faire mettre en prison s'il cachait la moindre chose au roi. Janet retourna sur-le-champ chez madame de Pompadour, à laquelle il apprit la colère et les ordres de M. d'Argenson, contre lesquels la prudence l'empêcha d'insister.
Le ton impérieux du ministre fit penser à la fa-
(i) La poste ouvrait les lettres , et, tous les dimanches, Tin tendant en portait des extraits au roi.
vorite qu'il était mieux auprès du roi qu'elle n'avait cru. On parlait, dans le public, des marques de confiance accordées à M. d'Argenson par le monarque. Elles se bornaient, à la vérité, à une clef que le roi lui remit pour aller chercher des papiers à Trianon. Mais enfin, comme le prince n'avait pas voulu voir madame de Pompadour depuis sa blessure , elle ne pouvait juger du point où en étaient les choses ; et craignant même , après cette absence , d'être renvoyée , elle se contenta de demander une entrevue à M. d'Argenson, dans laquelle elle comptait bien sonder ses dispositions , et se raccommoder avec lui, s'il lui était possible, et par-là se mettre à l'abri , dans sa disgrâce , des persécutions du plus mortel de ses ennemis.
M. d'Argenson était seul , avec le président Hénault, quand il reçut le billet de madame de Pompadour, qui le priait de passer chez elle. Son premier mouvement fut de se refuser à l'entrevue; mais le président le détermina à s'y rendre.
11 avait raison : une maîtresse éloignée n'est pas encore à dédaigner, et l'amour a des caprices et des retours aussi prompts que la fortune.
Voici exactement le dialogue qui s'établit entre le ministre et la favorite.
Madame de Pompadour. — « Je suis surprise, » Monsieur, de l'ordre que vous avez donné à Ja- » net. Je ne puis concevoir quelles sont les raisons » qui peuvent vous déterminer à vouloir remettre » sous les yeux du roi un événement dont le sou-
» venir est pénible pour lui. Ce n'est pas sans avoir » pris l'avis de tous les ministres , que je nie suis » décidée à parler à Janet. »
M. d'Argenson. - — « Madame, je dois la vérité » au roi, et aucune considération dans le monde » ne peut me porter à m'écarter de mon de- » voir. »
Madame de Pompadour. — « Voilà de grands » principes; mais vous me permettrez de vous dire » qu'ils sont hors de saison dans cette occasion, » et que l'intérêt puissant de la tranquillité du roi » doit l'emporter sur tout autre calcul. »
M. d'Jrgenson. — « Je ne changerai point d'o- » pinion , Madame , et je suis surpris que , n'ayant » aucun ordre à donner, vous prétendiez vous » mêler d'un détail qui me regarde seul. »
Madame de Pompadour. — « Il y a long-temps, » Monsieur, que je connaissais vos dispositions » pour moi : je vois bien que rien ne peut les faire
» changer J'ignore comment tout ceci finira;
» mais ce qu'il y a de certain , c'est qu'il faudra » que vous ou moi nous nous en allions »
A ces derniers mots, M. d'Argenson fit une profonde révérence, et sortit sans proférer une parole.
Le roi fut encore quelques jours sans voir madame de Pompadour. 11 garda son lit beaucoup plus long- temps que ses médecins ne l'exigeaient, poussa même jusqu'à la minutie les soins que sa convalescence rendait inutiles. Enfin un jour l'es-
calier qui conduisait chez madame de Pompadour vint frapper sa vue; il s'en éloigna, y revint encore. L'habitude a beaucoup de puissance sur tous les hommes; celle qu'elle exerçait sur Louis XV était remarquable. Il y céda de même dans cette circonstance, et se trouva , presque sans s'en douter, dans l'appartement de sa maîtresse. Après les premiers instans accordés, non à des faveurs qui ne servent pas toujours au crédit, mais à allumer des désirs qui l'assurent, madame de Pompadour songea à sa vengeance. Comme elle ignorait à quel point était encore M. d'Argenson dans l'esprit du roi, ce fut avec beaucoup d'adresse et de ménagement qu'elle parla de le disgracier. On juge bien qu'elle n'oublia pas de raconter sa dernière conversation avec le ministre, le peu d'intérêt qu'il avait témoigné pour la tranquillité de son maître : se voyant écoutée , bientôt elle peignit avec énergie la manière peu séante, cruelle même, avec laquelle M. d'Argenson l'avait traitée; peut-être les larmes allaientelles venir à son secours, lorsque le roi lui dit avec beaucoup de tranquillité, qu'il était tout disposé à renvoyer M. d'Argenson , et que ce serait dès qu'elle le jugerait à propos. Madame de Pompadour fut plus que surprise du peu de résistance du roi pour ce qu'elle désirait.
Elle chercha long- temps quelle pouvait en être la cause , et ne fut pas, sur ce point, plus instruite que le public.
Il paraît probable que le roi ne pardonna pas à
M. d'Argenson l'avis qu'il avait ouvert, dans le conseil , en faveur de M. le dauphin; et par un calcul de prudence pour l'un, et de vengeance contre l'autre, M. de Machault et M. d'Argenson se trouvèrent renvoyés le même jour , sans que les yeux peu perçans vissent de rapports entre les causes de la disgrâce du garde-des-sceaux et du ministre de la guerre. Ce n'est pas la première fois que l'on peut remarquer à quel point les rois , malgré leur puissance, sont eux-mêmes forcés de recourir à des moyens d'adresse et de fausseté , qui ne semblent être le partage que de leurs courtisans.
Dans les premiers momens qui suivirent l'assassinat du roi , ce prince , plus frappé qu'il ne devait l'être de cet événement , crut nécessaire d'éloigner madame de Pompadour. Resté seul avec M. de Machault, après le pansement de sa légère blessure, il le chargea, comme un ami de la favorite, non pas de lui intimer cet ordre de sa part, mais de lui conseiller, comme de lui-même, de prendre ce parti noble et nécessaire.
M. de Machault remplit sa mission avec adresse. Mais madame de Mirepoix étant présente à l'entretien , s'opposa fortement au conseil que M. de Machault semblait n'offrir que de lui-même. Elle représenta à madame de Pompadour que c'était donner gain de cause à ses ennemis, et ajouta même qu'il y avait des occasions où il valait mieux risquer d'être chassé que de quitter la partie trop tôt. Madame de Pompadour resta donc. Plus les folles
terreurs du roi s'éloignèrent, plus il se rapprocha de sa maîtresse. De ce moment, M. de Machault lui déplut comme confident de son secret , et de la faiblesse avec laquelle il avait voulu renvoyer sa favorite. Le monarque ne chercha que l'occasion de se défaire de ce ministre importun; et, ce qui paraît certain, c'est qu'il la saisit, lorsque madame de Pompadour lui demandant le renvoi de M. d'Argenson , le roi répondit : Oui > si vous consentez à celui de M. de Machault.
On a presque la certitude que Louis XV chargea même madame de Pompadour d'écrire les deux lettres de congé aux deux ministres, qui furent exilés dans la même matinée. On ajoute une particularité qui semble donner un air de vérité à cette anecdote; c'est que, lorsque madame de Pompadour montra ces deux lettres au roi , il ne changea rien à celle qu'on adressait à M. de Machault; mais qu'il corrigea celle qui était destinée à M. d'Argenson, et qu'il la rendit aussi sèche que dure, malgré les vives représentations de la favorite.
Ainsi, dans toute cette affaire, M. d'Argenson avait voulu sacrifier le roi à M. le dauphin, pour prolonger son pouvoir. Le roi avait voulu sacrifier sa maîtresse à l'opinion et aux terreurs qui agitaient sa pensée. M. de Machault consentait à sacrifier madame de Pompadour, son amie, en lui donnant un conseil qui pouvait plaire au monarque. Et tout fut enfin sacrifié à l'amour; ce qui arrive et arrivera toujours.
De M. le duc de Choiseid , ministre d'État.
Il y a des gens qui ont toujours là-propos; il y en a même qui en ont dans leur existence. M. de Ghoiseul est de ce nombre. Jamais homme n'arriva plus à temps pour son bonheur et son éclat. Louis XV , par son caractère , sa faiblesse , et par quelques qualités , fut précisément le monarque nécessaire à la gloire de son ministre. Sous Louis XIV, M. de Choiseul eût paru mesquin .* tout n'est que comparaison; et le siècle et le monarque étaient trop imposans pour lui. Sous Louis XV, au contraire, tout s'étant amoindri, jusqu'au trône même, il se trouva dans son cadre. Il n'aurait, sous d'autres rapports, nullement convenu à Louis XVI, qui le rappela de son exil , sans s'en servir. Il n'arriva donc, ni trop tôt, ni trop tard. Savoir naître a temps, est souvent le secret et la cause réelle de beaucoup d'existences brillantes qui nous éblouissent.
Portrait de M. le duc de Ghoiseul.
M. le duc de Ghoiseul est d'une taille rnéHiocre. Quoiqu'il soit laid, savfigure a quelque chose d'agréable; son maintien est ouvert. Il a des façons nobles, pleines de grâces; sa confiance est extrême,
HISTORIQUES. 2iy
et cependant ne le préserve pas d'une sorte d'embarras facile à discerner. Personne n'a peut-être possédé autant que lui l'art de séduire. Il joint à une locution facile , les grâces qui donnent ce charme nécessaire pour persuader. Toujours vivement entraîné par le moment, il est tellement pénétré du sentiment qui l'anime, qu'il le communique rapidement aux autres , ou qu'il abonde dans leur sens avec la même facilité, si c'est leur idée qui le frappe, 11 résulte de cette disposition , un agrément trèsrare pour tous ceux qui traitent des affaires avec lui, même pour ceux qui sollicitent des faveurs, d'autant plus difficiles à obtenir de son obligeance, que l'entrée de son cabinet en est une très- précieuse par sa rareté.
S'il est prompt à recevoir des impressions, elles s'effacent aussi avec la même rapidité; son inconcevable légèreté, en faisant beaucoup d'inconstans, lui a donné beaucoup d'ennemis. Le plus petit obstacle qu'il rencontre , la plus faible considération , lui font oublier ou violer la promesse la plus solennelle. Sacrifier un homme, dans ce cas, ne lui paraît autre chose qu'écarter un léger écueil qui suspend la marche rapide à laquelle la fortune Ta toujours accoutumé.
Capable d'assez grandes idées , il ne pouvait se plier aux détails minutieux : aussi, possédant à la fois les trois portefeuilles, il fut beaucoup plus brillant dans le ministère des affaires étrangères, que dans ceux de la guerre et de la marine, qui se
composent de parties sèches et peu faites pour répondre à l'étendue de son esprit. Le militaire est cependant conduit par lui avec autant de sagesse que d'éclat, ainsi que la marine, qu'il a vivifiée ; mais il a trouvé mille secours dans l'enthousiasme qu'il a su inspirer à plusieurs personnes éclairées qui lui dévouent et leurs soins et leurs veilles, autant par attrait pour lui , que par le désir de servir leur pays.
Comme il se sentait des talens supérieurs, il avouait facilement, dansles commencemens de son ministère , les fautes dans lesquelles sa précipitation l'avait engagé : mais il perdit de cette noble franchise , lorsqu'une plus longue habitude du travail lui donna moins d'excuses pour ses erreurs, et compromettait plus son amour-propre qui, chez lui , est poussé à l'excès.
Naturellement jaloux, il dirige, de son cabinet, les travaux des généraux et des ambassadeurs. Jamais on ne l'entend louer publiquement ceux même qu'il aime le mieux, et sa politique secrète fut de n'en élever aucun au point de lui faire ombrage. D'après ce caractère , les sous-ordres ont toujours plus de pouvoir sur lui , que beaucoup de gens qu'il aurait dû consulter. Un commis plein de talent ne pouvait jamais lui inspirer aucune inquiétude ; d'un mot il peut l'anéantir, et sa besogne paraît être naturellement la sienne.
Il a plus la réputation d'être bon ami, qu'il ne Test en effet. D'après sa facilité de manquer à la
parole qu'il a si souvent donnée , son extrême personnalité lui fait refuser avec sécheresse à un ami ce qu'il accorde avec faiblesse à un étranger , par l'embarras de déplaire au dernier , et l'habitude de se livrer à ses caprices pour ceux sur lesquels il peut compter.
Au reste , il est bon, compatissant et facile. En revenant à la charge auprès de lui , et surtout en sachant bien prendre son moment, on est presque toujours sûr d'obtenir ce qu'on désire de lui, ou du moins les compensalions de la grâce qu'il a promise et non accordée.
D'après ce que je viens de dire, il est aisé de juger qu'il n'est point ennemi dangereux : le sentiment de la haine et de la vengeance est si inconnu à son cœur , que , pendant dix ans de ministère et du plus grand crédit, il n'a fait de mal à qui que ce soit; exemple peut-être unique de modération. Ce n'est pas qu'il ne s'emportât facilement , mais il revenait de même ; et le désir de réparer ses torts de vivacité , devenait très-utile à ceux contre lesquels il avait exercé sa colère.
Cette colère et sa légèreté étaient plus fâcheuses, lorsqu'on n'en était pas témoin. Souvent il s'oubliait au point de parler des gens qu'il aimait le mieux, avec un dénigrement offensant. Ces écarts passagers n'influaient point sur le fond de sa façon de penser pour les gens qu'il déchirait ; mais ces propos rapportés lui faisaient des ennemis irréconciliables, et blessaient mortellement ses amis. 11
n'y en a presque pas qui n'aient eu à se plaindre de lui dans ce genre.
Au reste , un commerce aisé , une gaieté intarissable , le rendent parfaitement aimable dans la société. Jamais il n'y porte cette pédanterie détestable qui suit souvent les hommes en place , et avec laquelle ils se font si gauchement valoir sur les services qu'ils rendent. Son plus grand défaut est une indiscrétion telle que ses amis les plus intimes doivent bien plus les secrets qu'il leur dit à sa légèreté , qu'à une confiance intérieure dont jamais il n'a besoin.
Il lui est souvent arrivé de renouveler à la même personne une confidence , sans se rappeler qu'il l'avait déjà faite.
Inaccessible aux conseils , jamais il n'en a demandé ; et lorsque l'intérêt, l'amitié, la reconnaissance , ont forcé quelques-uns de ses amis à lui donner des avis , si par hasard il les suivait , c'était toujours avec l'affectation de ne point avouer qu'il les eût reçus ; et cette affectation était quelquefois si maladroite , qu'elle en devenait risible. Aussi sa présomption est poussée à l'extrême ; et l'on aperçoit à chaque instant la différence infinie qu'il met entre lui et les autres hommes.
A la vérité , sa noblesse, ses formes , empêchant cette présompion d'être aussi choquante pour les autres , le préservent du ridicule ; et l'élégance de mœurs qu'il possède au dernier degré , fait oublier qu'il manque de politesse ; chose que l'on pardonne
plus aisément, il est vrai, à l'homme puissant, et dont on peut tout attendre.
Un des plus grands torts pour un homme en place , est de laisser les femmes prendre un trop grand crédit sur lui : c'est un reproche qu'on lui a fait avec assez de justice. En effet , il s'en occupa beaucoup trop; il a échoué auprès de celles qu'il a désirées. 11 possède beaucoup de chaleur et d'empressement , n'a nulle fatuité. Plus séduisant que fidèle , généreux jusqu'à la prodigalité , mais sans ostentation ; on voit qu'il réunit à peu près ce qui réussit le plus auprès du beau sexe , et ce qui , joint à un grand crédit , fait excuser à ses yeux de n'être pas le plus bel homme du siècle.
En le considérant sous des rapports plus graves, il est souverainement noble dans sa façon de penser ; il a toujours conservé auprès du roi , avec lequel il a long-temps vécu dans la plus grande familiarité et la plus grande confiance , un respect qu'il sied si bien de garder pour son maître, surtout lorsqu'il est accompagné de la franchise noble avec laquelle il lui parle et le conseille toujours.
Jamais on ne l'a vu s'abaisser à de viles intrigues de cour, ménager ou caresser des valets ; moyens qui ne sont que trop usités par les courtisans pour soutenir leur crédit. Souvent aussi était-il le dernier à apprendre les orages qui se formaient contre lui , et ce n'était qu'à la dernière extrémité qu'il songeait à les combattre , et de la seule manière qui fût digne de lui, en allant directement au roi ,
auprès duquel il déjouait d'un mot les intrigues les mieux ourdies contre sa faveur toujours soutenue.
Enfin , il a succombé sous les efforts d'une favorite bien peu faite pour l'abattre; mais sa disgrâce a été le plus beau moment de sa vie, parce que dans cette lutte jamais son caractère ne s'est démenti , qu'il ne s'est pas permis la moindre démarche contraire à l'honneur, à la délicatesse, et qu'enfin sa chute a été celle du parti de l'honnêteté , dont il était le chef.
Pour achever d'un seul trait le portrait de M. de Choiseul , on peut dire qu'il a les plus grandes qualités et beaucoup de défauts si déterminés en lui , que le temps seul peut y apporter des changemens que ne produiront jamais ni les événemens ni la nécessité.
Pour donner une idée juste de M. de Choiseul , je me plais à le suivre dans les détails de sa vie politique et particulière. Voilà une anecdote que j'ai recueillie, et qui développe son caractère.
Anecdote de l'ambassade de M. de Choiseul à Rome.
Ecrit en 1773.
L'usage est à Rome que , dans la salle des spectacles, le gouverneur de Rome a la loge du fond, réputée la meilleure, sur laquelle même sont les armes du pape ; l'ambassadeur de France a celle à côté , à la droite ; et le reste des ambassadeurs ii droite et à gauche , suivant le rang qu'ils tiennent. Ensuite la noblesse romaine tire au sort toutes les autres.
Cet usage, qui avait toujours subsisté, fut détruit peu de temps avant l'arrivée à Rome du duc de Choiseul , revêtu de la qualité d'ambassadeur de France. Les dames romaines , choquées de la préférence qu'on accordait aux ministres étrangers , prirent le moment où il s'en trouvait fort peu auprès du pape Benoît XIV, pour représenter qu'il n'était pas juste que des étrangers prissent le pas sur elles, et qu'ils n'auraient pas lieu de se plaindre si on les soumettait au sort pour leurs places au spectacle , ainsi que les nationaux.
M. de Choiseul ayant appris cette innovation , en porta les plaintes les plus vives. Comme on ne connaissait point encore la vivacité de son carac-
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tère , on chercha plutôt à les éluder qu'à y avoir égard; sur quoi il déclara nettement que s'il n'avait pas satisfaction , il allait repartir. On crut que ce n'était qu'une vaine menace faite pour effrayer ; mais le pape ayant envoyé à l'hôtel de l'ambassadeur de France , on lui rapporta qu'en effet on y travaillait à faire des ballots. Cela ne laissa pas que d'en imposer à S. S. , qui voyant l'homme à qui il avait affaire , prit le parti de lui donner satisfaction.
11 envoya chercher M. de Choiseul; et joignant la douceur aux caresses , il lui dit que puisqu'il était aussi attaché à avoir sa loge, il passerait pardessus toutes considérations pour le satisfaire , et qu'il la lui rendait avec plaisir.
Le pape fut un peu surpris , lorsqu'au lieu de remercîmens auxquels il devait naturellement s'attendre , M. de Choiseul lui répondit que cela ne suffisait pas , qu'il se tenait pour offensé quon lui eût ôté sa loge , et que , pour réparation , il exigeait qu'on lui donnât celle du gouverneur.
Benoît XIV était un homme aimable et de beaucoup d'esprit , mais d'une vivacité qui allait jusqu'à la pétulance. Cette demande le mit dans la plus violente colère ; loin quelle en imposât à M. de Choiseul , non-seulement il persista dans ce qu'il exigeait, mais il déclara que s'il ne l'obtenais pas , il partirait.
Le pape s'étant radouci , lui représenta qu'il demandait Une chose sans exemple , contraire à
tous les usages, et qui pouvait tirer à conséquence; que pourtant, pour lui montrer combien il était disposé à faire ce qui pouvait lui être agréable , puisqu'il désirait aller dans la loge du gouverneur de Rome , il chargerait Arquinto , qui l'était alors , de lui en faire les honneurs; soin qu'il prendrait lui-même, si son caractère ne lui interdisait de paraître au spectacle.
Le pape ne gagna pas plus par la douceur qu'il ne l'avait fait par la colère. M. de Choiseul lui dit que ce n'était point d'aller dans la loge du gouverneur qu'il désirait , mais de l'avoir à lui , d'en faire oter les meubles du gouverneur pour y mettre les siens, quen un mot il é tait, offensé ; que comme tel il lui fallait une réparation , et qu'il ne pouvait se contenter que de celle qu'il exigeait.
De quelque façon que Benoît s'y prît , il ne put. rien gagner; et pour avoir la paix, il fut forcé de consentir à tout. M. de Choiseul eut la loge du gouverneur en propre, y fît mettre ses meubles, la garda un an ; après quoi il reprit la sienne , et les choses rentrèrent dans l'ordre accoutumé.
On* croira facilement qu'Arquinto fut vivement blessé de la condescendance du pape, qu'il ne mit pas le pied au spectacle pendant tout le temps qu'il fut privé de sa loge, et qu'il conserva dans le cœur un grand éloignement pour la France, et le plus vif ressentiment contre l'ambassadeur.
M. de Choiseul, qui sentait de reste les dispositions où il devait être, fut fort intrigue lorsque,