‹ Mâemoires du marquis de Ferriáeres (volume 2)Chapitre 42 sur 54 · TOME I. l · texte numérisé non relu

TOME I. l

quelque temps après, il apprit que Benoît qui aimait Arquinto voulait le nommer à la place de secrétaire d'Etat, vacante par la mort du cardinal Valenti. M. de Ghoiseul qui, dans ce moment, était occupé à terminer une affaire, importante, comprit facilement que par vengeance il la ferait manquer, s'il parvenait, au ministère, et qu'ensuite il le trouverait sans cesse dans son chemin. Il résolut de ne pas perdre un moment, et de tout mettre en usage pour empêcher sa nomination.

11 alla trouver le pape et lui représenta qu'il était forcé de s'opposer de tout son pouvoir à ce qu'Arquinto ne parvint au ministère, par les dispositions qu'il lui connaissait contre sa cour et contre lui personnellement; que d'ailleurs, sur le point de terminer une grande affaire qui avait donné tant de peine à amener à sa conclusion, ne fallût-il que la reprendre du commencement et en instruire un nouveau ministre , cela seul devrait suffire pour ne pas se presser d'en nommer un, surtout lorsque le choix tombait sur Arquinto qui, à coup sûr, la ferait échouer .

Benoît, loin de déférer à ses représentations, lui allégua et sa volonté et les raisons qui le déterminaient. M. de Choiseul persista. La conversation s'étant échauffée peu à ptm entre deux hommes aussi vifs, le pape lui dit cru'il était assez singulier que chez lui il ne fût pas > le maître de prendre qui lui plaisait le plus et lu i convenait le

mieux. M. de Choiseul lui répondit avec chaleur; ce qui mit Benoît dans un tel transport de colère, que, s'étant levé avec fureur de son fauteuil , il prît M. de Choiseul par le bras, et l'y poussant, il s'écria : Fa el papa; fais le pape. M. de Choiseul, sentant peut-être que Benoit n'avait pas tort dans le fond, lui répliqua : Non , Saint Père; remplissons chacun notre charge; continuez à faire le pape y et moi je ferai V ambassadeur. Voyant d'ailleurs qu'il ne pourrait jamais empêcher Benoît de nommer Àrquinto, il se retourna assez adroitement en faisant sentir au pape combien il était important qu'il fût bien avec ce nouveau ministre : qu'il n'y voyait qu'un seul moyen; c'était qu'il allât de ce pas annoncera Arquinto sa nomination, et lui dire que c'était à sa sollicitation qu'il obtenait cette place.

Le pape, facile comme sont tous les gens violens après que la colère est passée, et qui d'ailleurs aimait M. de Choiseul et voulait ménager la France, y consentit. M. de Choiseul en sortant de son audience se rendit chez Arquinto avec la quantité de carrosses et tout l'apparat de ce qu'on appelle en Italie Vinfiocchi , et lui annonça qu'il venait d'obtenir qu'il fût secrétaire d'État. Quelque éloignement qu' Arquinto eût pour M. de Choiseul , une telle nouvelle fît sur lui reflet quo produisent toujours les grandes faveurs de la fortune; l'éclat de son succès dissipa tous les nuages; il oublia les sujets de plainte qu'il avait contre

M. de Choiseul, et rien n'alte'ra plus leur intelligence pendant le cours de son ambassade.

Quelque temps avant la mort du cardinal Valenti, déjà malade et paralytique, M. de Choiseul reçut une dépêche de sa cour, qui le chargeait d'obtenir du pape d'écrire une lettre à M. de Beaumont, archevêque de Paris, pour l'engager à ne plus exiger dans son diocèse des billets de confession pour administrer les mourans : rigueur qui excitait de grands troubles, dont la constitution Unigenitus était le motif, et qui aurait pu conduire à de plus grands troubles encore, par la connaissance que les tribunaux séculiers auraient pu prendre de la conduite de l'archevêque.

La négociation était assez délicate; car c'était demander au pape d'agir contre la constitution que naturellement il doit soutenir; d'ailleurs cette démarche sortait des formes ordinaires, le pape ne faisant jamais que répondre et n'écrivant le premier que par bulle, qui est un ordre ou une décision authentique, et non pas une invitation particulière, ainsi qu'on en désirait une.

Malgré ces difficultés que M. de Choiseul sentait fort bien, il alla chez le cardinal Valenti auquel il communiqua le contenu de la dépêche. 11 le trouva récalcitrant, comme il s'y était attendu. Aux raisons qu'on vient de détailler, M. de Choiseul lui opposa la fermentation qui pouvait s'élever dans le royaume, et le risque même que pouvait y courir l'influence du pape sur les matières de

religion , si une fois les tribunaux séculiers prenaient connaissance de cette affaire. Enfin il fit tant, qu'il détermina le cardinal Valenti qui lui promit d'en parler dès le soir même au pape qui venait tous les jours chez lai, ce cardinal ne pouvant plus sortir de son fauteuil.

En conséquence, M. de Choiseul fît demander une audience au pape pour le lendemain. Avant que de s'y rendre, il alla chez le cardinal Valenti, pour savoir de lui ce qu'il avait fait la veille. Ce ministre, qui peut-être avait changé d'avis, lui dit que le pape lui avait parlé de tant d'affaires, qu'il n'avait pas eu le temps de l'entretenir de celle-là. M. de Choiseul, qui se douta de ce que signifiait cette réponse, lui répliqua que cela ne faisait rien; qu'il aliait de ce pas faire sa proposition à sa sainteté. Valenti, sans entrer dans aucun détail, lui demanda simplement qu'il fût chargé de l'expédition de la lettre , au cas que le pape consentit à l'accorder.

L'heure de l'audience étant arrivée , M. de Choiseul monta chez le pape auquel il fît sa demande, ajoutant qu'il en avait conféré avec le cardinal Valenti qui y trouvait bien quelques difficultés qu'il détailla, mais qui, dit-il, lui paraissaient entraîner moins d'inconvéniens que n'en aurait un refus. Benoît, avec son impétuosité ordinaire, lui répondit que Valenti ne savait ce qu'il disait, qu'il était paralytique; que pour lui, il ne voyait aucune raison qui pût l'empêcher de donner la

lettre qu'on désirait, et que , pour abréger, il allait faire venir un secrétaire et la lui dicter.

Pendant qu'il l'écrivait, M. de Choiseul descendit chez le cardinal Valenti. Celui-ci le voyant entrer, lui demanda s'il venait lui apporter l'ordre de faire la lettre en question. « Non , lui répondit a M. de Choiseul; le pape est actuellement occupé » à la dicter à son secrétaire, et je remonte dans » un moment pour la prendre et la faire partir. » Ahl mon Dieu! s'écria Valenti, en frappant sur sa table ; il va écrire une hérésie !

Les anecdotes suivantes ne sont pas non plus sans intérêt, et peignent tour à tour et le talent et le bonheur de M. de Choiseul.

Anecdotes singulières sur la paix conclue en 1762.

Écrit en 1772.

Le duc de Bedford, envoyé par la cour de Londres à Paris, pour y traiter la paix, joignait à de l'esprit, à de la vivacité et de bonnes intentions, un caractère audacieux et franc. Un tel homme ne pouvait manquer de convenir et de plaire au duc de Choiseul. Quoique ce ministre ne fût alors chargé que des départemens de la guerre et de la marine, et qu'il eût remis celui des affaires étrangères au duc de Praslin son cousin, cependant il avait conservé la correspondance avec l'Espagne, et possédait d'ailleurs trop de crédit et trop de prépondérance dans l'administration, pour n'être pas l'ame de la négociation et celui qui décidait de tout.

Après plusieurs conférences, soit particulières entre le duc de Choiseul et le duc de Bedford, soit générales avec M. de Praslin et les ministres des puissances intéressées à la paix, on était convenu de tout; il ne restait plus qu'un seul point en litige. Les Anglais voulaient déterminément avoir une garnison anglaise dans les îles de Terre-Neuve, de Miquelon et de Saint-Pierre; chose à laquelle

Ja France ne pouvait consentir , à moins que de renoncer pour jamais à la pêche de la morue.

Le duc de Choiseul el le duc de Bedford s'étant réunis pour traiter définitivement ce point , ce dernier déclara que , si on ne lui accordait pas la garnison qu'il demandait, tout était rompu, ayant positivement dans ses instructions de ne jamais se départir de cet objet. « En ce cas, lui répondit M. de Choiseul, la guerre; et vous pouvez partir quand il vous plaira. »

Ce propos tenu avec chaleur excita la vivacité du duc de Bedford qui, comme on l'a déjà dit, n'était pas difficile à émouvoir, et occasiona entre deux hommes également prompts une conversation très-aigre. Au milieu de cette altercation, le duc de Bedford s'arrêtant tout-à-coup: « Il faut, dit— )) il à M. de Choiseul, que je vous conte une his- » toire qui m'est arrivée. J'ai été, ces jours passés,

» me promener au pavillon de Bouret (i) »

M. de Choiseul, un peu étonné de la transition, et ne sachant trop à quoi l'attribuer, l'interrompit, en le priant assez sèchement de lui épargner la narration. « Ecoutez-moi jusqu'au bout, reprit M. de

(1) Bouret élait un financier favori de M. de Machault , auquel ce ministre avait procuré des places qui lui avaient fait faire , en très-peu de temps , une fortune immense qu'il dissipa en aussi peu de temps , en se livrant à toutes sortes de dépenses folles. La plus forte de ses extravagances fut de faire construire un pavillon pour le roi, au-dessus de Croix-Fontaine , où il obtint de S. M. de venir une fois par an faire son rendez-vous de chasse ; il y fil des dépenses immenses , qui achevèrent de le ruiner

» Bedford sans s'émouvoir. Je vous disais donc, » poursuivit-il, que j'ai été me promener, ces » jours passés, au pavillon de Bouret. Surpris d'y » trouver autant de magnificence, et surtout au » salon qui serait même frappant dans le palais » d'un monarque, je me suis étonné qu'un parti- » culier eût pu faire une dépense aussi excessive. » Il est vrai, m'a répondu M. Bouret, que cela me » coûte quelque argent; mais, Monsieur, c'est » pour le roi. » M. de Choiseul, perdant de nouveau patience , interrompit pour la seconde fois M. de Bedford, en s écriant : « Et que font, Mon- )) sieur, à la paix de l'Europe, et à moi, le pa- » villon de Bouret et ses dépenses ? — Je vous ai » déjà prié, Monsieur, reprit M. de Bedford, de » m'écouter jusqu'au bout. Du pavillon, M. Bou- » ret me mena dans les jardins où, me faisant re- » marquer les transports prodigieux de terre qu'il » a faits , les terrasses immenses qu'il a construites, » il a encore bien plus excité ma surprise, et je » n'ai pu m'empecher de lui témoigner mon éton- » nement que sa fortune eût pu suffire à tant de » choses. 11 m'a répondu qu'en effet ses dépenses » avaient été énormes; mais enfin, Monsieur, » a-t-il ajouté encore, c'est pour le roi. Eh bien! » je vous dis de même, poursuivit M. de Bedford; » il n'y aura point de garnison dans les îles de » Miquelon et de Saint-Pierre. 11 m'en coûtera » peut-être la tête; mais, Monsieur, cest pour » le roi. ))

M. de Choiseul ne revint de la surprise que lui avait causée un pareil dénoûment, que pour sauter au cou de M. de Bedford; et, dès cet instant, la paix fut conclue. Ce que M. de Bedford avait prévu arriva. On voulut le rechercher en Angleterre, sur ce qu'il avait outrepassé ses instructions dans un objet aussi important; mais, soutenu par un parti puissant, il l'emporta sur les gens qui voulaient le perdre.

M. de Choiseul éprouva, dans le cours de cette négociation, une marque de confiance de la part de M. de Grima'di, ambassadeur d'Espagne, d'autant plus flatteuse, qu'on peut hardiment avancer qu'elle a eu moins d'exemples.

Dans le moment le plus intéressant des pourparlers de la paix, M. de Grimaldi apprit qu'il y avait eu une conférence entre M. de Choiseul, le duc de Bedford, M. de Stahremberg, ambassadeur de l'empereur, et le commandeur de Solar, ambassadeur de Sardaigne. On peut aisément juger dans quelle perplexité le jeta cette découverte; il ne douta nullement que l'Espagne, si souvent dupe de la France, ne fût encore jouée. Il courut sur-le-champ chez M. de Choiseul , auquel il fit les plaintes les plus amères, et finit par lui dire qu'il allait dépêcher un courrier à sa cour, pour l'informer de ce qui se passait. M. de Choiseul, sans s'émouvoir, lui répondit qu'en effet les apparences pouvaient l'inquiéter, mais que sa parole devait le rassurer : qu'il la lui donnait, que

non-seulement il ne se tramait rien contre l'Espagne, mais même qu'il ne signerait jamais la paix, qu'elle ne fût parfaitement contente, et qu'elle n'eût tout ce qu'elle désirait ; qu'en conséquence , il exigeait qu'il n'envoyât point de courrier , qui ne servirait qu'à renverser un édifice si difficile à élever au point où il en était , et où il ne manquait plus que la dernière main. M. de Grimaldi eut assez de discernement et de courage pour le croire, et il s'en trouva bien.

Ce seul trait suffit, ce me semble, pour faire l'éloge d'un ministre qui inspire assez de confiance en ses lumières et sa probité , pour déterminer un ambassadeur à la conduite que tint M. de Grimaldi.

Don que les provinces firent au roi, de vaisseaux et d'argent.

Ecrit en 1772.

Dans le premier travail que le duc de Choiseul fit avec le roi , lorsqu'il fut chargé du département de la marine, ce ministre représenta à Sa Majesté le mauvais état où il avait trouvé cette partie , dénuée de vaisseaux et de matériaux propres pour en construire; inconvénient peut-être moindre que l'esprit d'indiscipline qui régnait parmi les ofïiciers de ce corps. Il lui ajouta que le moment d'une guerre n'était pas celui qu'il fallait choisir pour corriger tant de vices, mais qu'à la paix il comptait bien s'appliquer sérieusement à remettre sur un bon pied une partie aussi intéressante pour la monarchie ; que 5 jusqu'à cet instant, il pensait qu'il fallait risquer ce qu'on avait, parce qu'au fait, si on le perdait, on ne perdrait pas grand'chose.

Le roi, qui l'avait écouté sans l'interrompre, lui répondit , en souriant et en haussant les épaules : « Mais il faut que vous soyez fou; j'ai entendu » tenir le même propos à tous les ministres de la » marine, sans qu'aucun ait jamais pu parvenir à » en rien faire. Croyez-moi , renoncez à vous » flatter d'en venir à bout. »

Les gens qui connaissent le roi trouveront que ce propos est bien de lui : mais il doit paraître bien étrange à ceux qui , sous l'idée de roi , renferment celle d'administrateur. Voilà cependant le maître sous lequel j'ai vu fleurir la France pendant quarante ans. Aussi faut-il en revenir à ce que disait le pape Benoît XIV : Est-il besoin d'autre preuve de V existence dune Providence, que de voir prospérer le royaume de France sous Louis XV?

Le duc de Choiseul ne négligeant aucun des moyens de donner le plus d'activité possible à son nouveau département, imagina d'écrire au cardinal de la Roche-Aimon , alors archevêque de Narbonne , et présidant les états de Languedoc, qu'il croyait qu'il devait être aussi utile à l'Etat qu'agréable au roi , que dans une séance , après un tableau du délabrement des forces maritimes et des finances , il proposât à la province de faire présent d'un vaisseau au roi. 11 lui ajoutait que, soit que cette proposition fût accueillie ou rejetée , il lui demandait de la faire comme venant de lui , et que jamais on ne pût pénétrer que la cour en eût eu la moindre connaissance. M. de la Roche-Aimon n'eut pas le temps d'achever le discours qu'il avait préparé. A peine l'assemblée eut-elle pénétré où il en voulait venir, qu'il fut interrompu, et le vaisseau fut accordé par acclamation. Bientôt Marseille suivit l'exemple du Languedoc , et la Bretagne celui des pays méridionaux. Toutes les provinces , à l'envi les unes des autres, contribuèrent ainsi que

les corps de métiers de Paris. Je tiens de M. de Choiseul, qu'indépendamment de la construction de quatre vaisseaux, le total de la contribution s'était monté à treize millions d'argent comptant. En vérité , avec une telle nation , il faut que le gouvernement soit absurde ou coupable , pour que la France ne tienne pas le premier rang de l'Univers. Non-seulement les provinces donnèrent , dans cette occasion , des marques distinguées d'un zèle rare , mais M. de Choiseul m'a dit qu'il recevait journellement des lettres de particuliers qui lui offraient de l'argent. Il en eut une entre autres d'un simple gentilhomme de Champagne , du nom duquel malheureusement il ne s'est pas souvenu, et qui lui mandait que, n'étant pas riche et ayant des enfans, il n'était pas trop en état de donner; que cependant, comme ils étaient encore en bas âge, il pouvait se passer de mille écus qu'il avait amassés , et qu'il les lui envoyait pour être employés au service du roi. M. de Choiseul lui répondit que Sa Majesté, après les avoir acceptés , les lui restituait , pour qu'ils aidassent à l'éducation de ses enfans, qui ne pouvaient manquer, avec un tel père, de lui rendre un jour de grands services. M. de Choiseul ajoutait que lorsqu'ils seraient en âge , il n'avait qu'à s'adresser à lui, qu'il les placerait, soit dans le service de terre, soit dans celui de mer, et qu'il se chargeait volontiers de leur fortune. M. de Choiseul, disgracié , eut le chagrin de recevoir à Chanteloup une lettre de ce gentilhomme, qui lui mandait que ses

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enfans se trouvant en âge de servir, et lui n'étant plus à la cour, il avait écrit à tous les ministres l'un après l'autre, réclamant les titres qu'il avait pour qu'on leur donnât de l'emploi; mais que, n'ayant pas reçu une seule réponse à des sollicitations réitérées, il le priait de les protéger pour leur faciliter l'entrée au service de quelque puissance étrangère. C'est ainsi que des ministres incapables et dignes de punition dégoûtent les citoyens les plus zélés, et font perdre à l'Etat des sujets dont l'étranger profite.

anecdote sur le roi d'Espagne.

Ecrit en 1772.

J'ai déjà dit plus haut que quoique le duc de Choiseul, en prenant le département de la marine, eût remis celui des affaires étrangères au duc de Praslin , il avait toujours conservé la correspondance d'Espagne. Vers la fin de la guerre de ijSj9 il y avait envoyé le chevalier de Bauteville , pour une commission particulière. Il s'y trouva lorsque la nouvelle de la prise de la Havane , par les Anglais , arriva à Madrid.

M. de Wall, ministre des affaires étrangères de cette cour, fut extrêmement embarrassé de divulguer cette nouvelle, et surtout de la dire au roi. Les Espagnols regardaient avec quelque sorte de raison la Havane comme imprenable; et leur annoncer cette perte, c'était attérer la nation. M. de Wall confia sa perplexité au chevalier de Bauteville , et ils résolurent entre eux de tenir la chose secrète, du moins pendant quelques jours; moyen puéril, dont les hommes se servent quelquefois pour se tromper eux-mêmes dans les adversités. L'instant arriva pourtant où il fallut parler, par la crainte que cette fâcheuse catastrophe ne s'apprît par les lettres de France et d'Angleterre même. Le

chevalier de Bauteville étant sur le point de partir pour revenir en France , M. de Wall choisit le moment où il lui ferait prendre congé du roi , pour annoncer ce malheur à son maître. En effet, après les complimens ordinaires, M. de Wall, prenant la parole, lui dit : « J'ai une fâcheuse nouvelle à apprendre à Votre Majesté; les Anglais sont maîtres de la Havane. » Le premier mouvement du roi fut une exclamation de surprise et de chagrin, mais le second fut de se tourner vers le chevalier de Bauteville , et de lui dire : m Assurez le roi mon cousin » que je suis prêt à faire de plus grands sacrifices » encore pour son service. » 11 faut convenir que c'était bien pour l'intérêt seul de la France que l'Espagne avait pris part à la guerre , qui ne devait jamais la toucher en rien; et l'y engager, est un de ces miracles que le duc de Choiseul pouvait seul opérer, par l'ascendant de son génie, et le crédit prodigieux qu'il avait acquis dans le cabinet de Madrid.

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