‹ Mâemoires du marquis de Ferriáeres (volume 2)Chapitre 48 sur 54 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

rie ace , crut la chose terminée. Pour ne la pas effaroucher par le détail de ce qui restait encore à faire , je la laissai dans son erreur, et je m'occupai de ce qu'il restait à surmonter, qui n'était pas le moins difficile.

M. de Maurepas n'était point venu à Reims; il était à Pontchartrain. Choisi par le roi pour lui donner sa confiance et pour en faire son gouverneur, je sentais de reste qu'un seul mot de lui suffisait pour renverser la machine la mieux calculée, et qu'il fallait le gagner. Je n'avais aucun accès auprès de lui : je cherchai des entours, et personne ne me parut plus propre que M. de Castries , pour lui parler. Dans ce temps-là, ils étaient fort bien ensemble. M. de Castries aimait beaucoup d'Enuery, en faisait cas; d'ailleurs, j'étais bien sûr qu'il se prêterait à tout ce que je voudrais. En effet, je le trouvai très-disposé en sa faveur; il approuvabeaucoup mes idées et les démarches que j'avais faites pour le porter au ministère de la marine; mais quand je lui proposai de retarder son voyage en Flandre , commandement qu'il avait pris je ne sais pourquoi, et qu'il fut obligé de quitter peu après ; quand je lui proposai, dis-je, de retarder son voyage pour parler à M. de Maurepas , il n'y voulut jamais consentir : car voilà comme sont les hommes ; leur amour-propre les pousse à participer aux choses , sa*is vouloir, quand il s'agit des autres, leur sacrifier la moindre contrainte, le plus petit dérangement dans ce qui leur convient.

J'avais aussi communiqué mes projets au duc de Ghoiseul qui avait abondé dans mon sens. Il -aimait d'Ennery; d'ailleurs, dissimulant très-bien le désir qui subsistait au fond de son coeur, de revenir à ia place où il avait été; merveilleusement secondé dans cette apparence par sa gaieté inaltérable et sa légèreté , il adoptait volontiers tout ce qui mettait en place les gens qu'il croyait lui être attachés, comme si les gens parvenus n'eussent pas été les premiers et les plus ardens à l'éloigner, connaissant davantage le peu de fond qu'il y a à faire sur sa reconnaissance , et combien il est dominé par son amour -propre et sa personnalité î Le duc de Ghoiseul , approuvant mes idées , se refusa de même à aucune démarche, à aucun des moyens qui étaient en son pouvoir pour m'aider.

Le sacre terminé, la cour revint a Versailles, et tout le monde à Paris. Je tentai, mais vainement , auprès de plusieurs personnes, de m'étayer. Je trouvai partout le même esprit; c'est-à dire, qu'en louant la fin que je me proposais , et me refusant d'agir, on se conservait la facilité de paraître si les choses en venaient au point d'un succès infaillible , et de ne point se compromettre jusqu'au moment qu'elles prendraient une tournure certaine.

Dès cet instant , j'eus mauvaise opinion de mon entreprise. Cependant je ne me décourageai point, d'après le principe que j'ai , qu'il ne faut abandonner tout but que l'on se propose qu'après qu'il ne reste

plus aucun chemin pour y parvenir. La chose pressait. M. de La Vrillière avait donne sa démission ; et M. Turgot, contrôleur-général, dont l'incapacité réelle et le caractère vain commençaient à l'emporter sur une réputation accréditée par quelques hommes fanatiques, et surtout quelques femmes qui le sont toujours , et soutenue par un extérieur méthodique, une vie recueillie; M. Turgot, dis-je , instruit que d'Ennery était sur les rangs pour le ministère de la marine , et sentant combien un tel homme était à craindre pour lui , mit tout en usage pour l'éloigner.

M. Turgot tenait encore dans ce moment à M. de Maurepas. 11 ne lui fut pas difficile de lui faire envisager le danger de laisser parvenir d'Ennery, homme également redoutable par son caractère décidé, par ses liaisons avec M. de Choiseul, et parce qu'il aurait été mis de la main de la reine , avec laquelle M. de Maurepas n'était pas bien , el qu'il craignait jusqu'à la puérilité , calculant aussi mal le caractère et les moyens de cette princesse, que sa prépondérance personnelle ; mais rien ne pouvait détruire enlui l'impression d'avoir été la victime de madame de Pompadour, et chassé par elle. L'instant du dénoument étant arrivé, je vis qu'il fallait agir tout seul, et risquer le tout; c'est ce que je fis. J'imaginai de produire l'effet que je me proposais, en profitant de la position où la ' reine et M. de Maurepas se trouvaient vis-à-vis l'un de l'autre. Je représentai à la reine que l'éloi-

gnement où elle vivait de ce ministre , homme de confiance , conseil, et même gouverneur du roi , nuisait certainement aux affaires , était une égale gêne pour tous les trois , et faisait tort au rôle qu u lui convenait de jouer, les dispositions de M. de Maurepas le portant sans cesse à contre-carrer les choses qu'elle désirait ; qu'il l'emportait presque toujours par son crédit auprès du roi , ce qui ne pouvait manquer de lui donner des déboires continuels qui nuisaient à sa considération; que j'étais persuadé que , si elle voulait faire un seul pas vers lui , elle le trouverait disposé à tout ce qu'elle pourrait vouloir, parce qu'au fait cet état de guerre continuelle devait être fatigant pour M. de Maurepas , dont la situation ne pouvait être brillante et agréable , qu'autant qu'il aurait à un même degré l'amitié et la confiance du roi et de la reine; qu'il se trouverait le conseil de l'un et de l'autre; et qu'en même temps qu'il leur apprendrait à régner, il serait également le confident et le médiateur des petites dissensions qui pourraient naître entre eux.

La reine sentit la force de ce raisonnement, et me demanda ce qu'il y avait à faire. « Profiter de » la circonstance', lui répondis-je , pour être bien » avec M. de Maurepas, et pour en obtenir le mi- )> nistre que vous désirez. 11 faut en conséquence » l'envoyer chercher, et lui dire que , sans récri- » miner sur le passé, vous êtes très -disposée à » l'oublier, et à vivre à l'avenir en bonne intelli-

>) gence avec lui ; que vous le croyez assez con- » vaincu de l'avantage qui résultera de cette in- )) telligence pour les affaires , pour le roi , pour » lui , pour vous , pour qu'il fasse ses efforts afin w de mériter votre amitié, votre confiance; que » vous ne demandez pas mieux que de lui accor- » der l'une et l'autre , mais qu'il vous faut une » preuve de ses dispositions, qui détruise en vous » jusqu'au soupçon ; et que cette preuve est de » mettre M. d'Ennery à la marine , choix auquel » vous tenez d'autant plus, qu'aucune raison de 3) personnalité ni d'intrigue ne vous y a conduite; )> que vous ne connaissez ni M. d'Ennery, ni ses w entours, et que la seule raison qui vous détery> mine en sa faveur, c'est que la voix publique » s'accorde à le désigner pour cette place , et que » sa conduite, dont vous vous êtes informée, a m toujours été ferme, honnête, et qu'il n'a jamais » cessé de montrer du zèle et du talent. »

La reipe approuva fort le conseil que je lui donnais, me promit de le suivre de point en point, et surtout d'y mettre de la promptitude. Mais je ne fus pas sorti de son cabinet, que cela fut oublié. Une chasse succédant à une promenade , un spectacle, et beaucoup d'autres choses de ce genre, furent cause qu'il se passa quatre jours sans que la reine eût la conversation décisive qu'elle m'avait promise ; ce qui donna le temps à M. Turgot de manœuvrer, de prévenir et d'arranger les choses à sa fantaisie.

M. Turgot , homme d'esprit , mais systématique, par un long travail de cabinet , en était venu à des spéculations pour la plupart, ou fausses, ou impraticables ; écueil ordinaire des gens livrés à une théorie métaphysique qui égare toujours dans l'administration . Élevé aux nues par des gens de lettres , des femmes même qui se glorifiaient d'avoir adopté ses principes et de les préconiser ; M. Turgot était devenu chef de la secte des Economistes ; rôle qu'il soutenait fort bien par une belle figure, par le laconisme, le farouche même de ses réponses , et par un orgueil extrême.

Il avait administré une intendance , où ses subdélégués prévariquaient comme à l'ordinaire; tandis que de son bureau sortaient des maximes qui , publiées par ses prosélytes, remplissaient de ses éloges la capitale, où l'on ne pouvait entendre les gémissemens de ceux qu'il laissait opprimer par ses sous-ordres. Ce fut de cette intendance qu'on l'appela au contrôle-général. Il y recueillit, dans les premiers temps , ces louanges outrées sur les moindres choses, cette certitude de ses talens, cet enthousiasme que les Français prodiguent toujours à tout homme arrivant en place , avec une réputation , méritée ou non , qui l'a fait remarquer dans la foule.

Ce début brillant ne se soutint pas long-temps. Bientôt le philosophe arrogant , l'homme médiocre et faible , firent disparaître l'homme à la mode : nul plan dans les finances, nulle opération, que

quelques ëtablissemens subalternes aussi petits que mal vus ; beaucoup de gens sortant du cabinet du ministre , aussi mécontens de sa dureté que surpris de sou ignorance , mirent M. Turgot à sa place , c'est-à-dire , le montrèrent insuffisant pour celle qu'on lui avait donnée.

M. de Maurepas commençait à s'apercevoir qu'il pouvait bien s'être trompé dans son choix; mais il y tenait encore, parce que les torts de M. Turgot ne portaient que sur son administration , ce qui a toujours peu importé à M. de Maurepas, et parce qu'il ne s'était permis encore aucune de ces démarches, de ces intrigues, qui dévoilèrent bientôt toute son ambition , et offusquèrent tellement M. de Maurepas, qu'elles le déterminèrent à le renvoyer, un an ou dix-huit mois après l'instant dont nous parlons.

En conséquence des projets de M. Turgot, il devait s'occuper surtout de placer dans le ministère des gens qui lui fussent dévoués et sur lesquels il pût compter. Ce fut dans cette vue qu'il proposa à M. de Maurepas, pour remplacer M. de La Vrillière, M. de Malesherbes, avec lequel il était intimement lié.

M. de Malesherbes, issu de la famille des Lamoignon, était né avec beaucoup d'esprit. Son goût pour les sciences et les lettres se manifesta dès sa plus tendre jeunesse. 11 l'employa à mettre l'étude à la place des dissipations; genre de vie qu'il a constamment suivi, et qui l'a conduit à des con-

naissances multipliées. Sa conversation, quoiqu'agréable et piquante, est dépourvue de ce jugement qu'on n'acquiert que par l'usage du monde. Son père ayant été fait chancelier, il l'avait remplacé dans la charge de premier président de la cour des aides. 11 s'était trouvé à la tète de cette compagnie , lors des entreprises du chancelier Maupeou contre la magistrature , et il avait employé autant de noblesse que de fermeté et d'éloquence à la défendre. Quoique déjà vanté par les gens de lettres et par quelques femmes , cet événement le mit au grand jour et le fît prôner par le plus grand nombre. Déchaîné contre la cour, obligé de succomber avec sa compagnie , il fut exilé dans sa terre de Malesherbes ; disgrâce qu'il soutint d'autant mieux , qu'elle lui donna plus de temps poua l'étude , son véritable goût, et que, vivant sans ambition et en philosophe dans Paris , il n'eut ni société ni autre plaisir à sacrifier. Louis XVI ayant rappelé tous les anciens magistrats , on lui rendit sa liberté , dont il ne fit usage que pour reprendre son train de vie ordinaire, c'est-à-dire pour cultiver un trèspetit nombre d'amis, et pour voir des gens de lettres et des savans.

M. de Malesherbes avait toutes les conditions qui convenaient à M. de Maure pas , et qu'il recherchait dans ceux qu'il achnettait au ministère. Isolé, sans entours, sans un de ces noms qui en imposent toujours dans ce pays-ci , et qui entraînent nécessairement une famille nombreuse et puissante; sans

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ambition , et par conséqent sans intrigue ; de plus , homme de robe , titre qui a toujours eu des droits sur M. de Maurepas : en voilà plus qu'il n'en fallait pour le déterminer en faveur de M. de Malesherbes , qu'il jugeait homme à rester éternellement dans sa dépendance , et dont il n'aurait jamais rien à craindre ,, seul calcul que fit dans ses choix ce ministre, aussi insouciant sur le jugement du public que sur le bien de l'État. On pense bien que M. de Sartines appuyait ce choix de toutes ses forces, puisqu'il le débarrassait de M. d'Ennery.

M. Turgot n'eut rien de plus pressé que d'aller annoncer à M. de Malesherbes qu'on lavait choisi pour remplacer M. de La Vrillière ; mais il le trouva si déterminé à refuser d'entrer dans le ministère , que, quelque chose qu'il pût lui dire, quelque moyeu qu'il employât, rien ne put émouvoir M. de Malesherbes, qui s'en tint toujours à lui répondre que ni son caractère, ni sa façon d'être , ni sa volonté, ne pouvaient convenir au rôle qu'on voulait. lui faire jouer, et qu'il fallait renoncer à l'idée de l'ébranler sur un parti qu'il avait si déterminément pris, que jamais rien ne l'en ferait changer.

Les choses en étaient là , lorsque la reine lit enfin la démarche que je lui avais demandée. Elle rendit mot à mot à M. de Maurepas ce que je lui avais conseillé de dire. Vraisemblablement il fut un peu embarrassé de cette conversation, à laquelle je crois qu'il ne s'attendait pas. Cependant, il s'en tira en homme qui a de l'usage : il fit à la reine toutes

les protestations qu'on prodigue toujours en pareil cas, et il ajouta qu'il était bien fâché de n'avoir pas été instruit plus tôt de ses volontés; mais que, les ignorant , il avait proposé M. de Malesherbes au roi qui avait approuvé ce choix , et que tout était arrangé. La reine me rendit cette réponse , et je vis que l'affaire était manquée, parce que je n'étais pas instruit des dispositions de M. de Malesherbes, qui auraient pu me fournir, si je les avais sues, quelque expédient en faveur de M. d'Ennery.

Cette conversation de la reine, jointe au refus de M. de Malesherbes , jeta'M. de Maurepas et M. Turgot dans une grande perplexité. La conversation avait eu lieu le soir , et dans la nuit on envoya trois courriers à M. de Malesherbes; les deux premiers infructueusement , car il persista toujours dans son refus. Par le troisième, on lui manda que si la reine l'emportait dans cette occasion, tout était perdu; qu'il ne restait d'autre parti à ses amis que celui de la retraite; qu'il fît du moins quelques réflexions sur les suites qu'allait avoir son opiniâtreté. Cette dernière considération en triompha : il manda qu'il acceptait. Cela donna la victoire à M. de Maurepas, et à la reine ce qu'on appelle en langage d'intrigue un soufflet.

Si M. de Malesherbes ne s'est rendu qu'à l'amitié,, comme il y a tout lieu de le croire, il est plus à plaindre qu'à blâmer de s'être engagé sur une mer aussi orageuse , sans aucun des moyens nécessaires pour éviter les écueils contre lesquels il

ne tarda pas a donner. D'ailleurs, il lui convenait bien peu de ne parvenir qu'en arborant la livrée de M. Turgot , ce qui faisait nécessairement dépendre son sort de celui de ce ministre ; rôle bien peu convenable pour M. de 'Malesherbes , dont le personnel et l'étoffe étaient fort au-dessus de ceux de M. Turgot, dont cependant il ne pouvait plus se détacher, lié par une obligation aussi grande , aussi authentique. Il avait fait la faute; elle le conduisit à la fin qui devait en être une suite. A deux ans de là , M. Turgot s'étant totalement discrédité dans l'esprit du public et de M. de Maurepas, M. de Malesherbes jugea que son renvoi ne serait pas éloigné, et que nécessairement il entraînerait le sien. Il eut du moins le bon esprit de le prévenir en demandant à temps de se retirer ; ce qui lui fut accordé d'autant plus aisément, que M. de Maurepas désirait davantage sa place , pour y mettre M. Amelot , dont le père avait été son intime ami , et auquel il avait promis , au lit de la mort, de traiter son fils comme le sien propre ; fidélité d'amitié qui n'eut pas grand succès dans le monde , car M. Amelot était un homme si médiocre , que M. de Maurepas , en le faisant nommer ministre de la maison , disait , à qui voulait l'entendre : On ne dira pas que j'aie pris celui-là pour son esprit. Cette plaisanterie , jointe à beaucoup d'autres que M. de Maurepas se permettait en toute occasion , fait connaître la légèreté , l'insouciance de son caractère, et a quel administrateur la France était livrée.

J'avais fait trop de peur aux ministres, pour ne pas fixer leurs regards. Un homme sans autre ambition que celle de mettre à profit les circonstances pour le bien , et qui joint à cette façon de penser un caractère franc , loyal et peu timide , est toujours à redouter pour des gens qui ne calculent que leur intérêt personnel. M. Turgot surtout, sous prétexte que je donnais de mauvais conseils à la reine, eut des projets de m'éloigner, ou peut-être dit simplement qu'il en avait , afin de m'intimider ; car pour M. de Maurepas, il était trop léger pour mettre de la suite à rien. Cette façon d'être, trèsfâcheuse dans un administrateur, a du moins cela de bon , qu'elle préserve de faire du mal. Des sarcasmes , des plaisanteries , voilà ce qu'il fallait essuyer de lui; on en était toujours quitte pour cela.

Au retour d'un voyage que j'avais fait à Chanteloup , peu de temps après la nomination de M. de Malesherbes au ministère, je trouvai mes amis dans le plus grand effroi sur mon compte; ils m'avertirent que j'allais être probablement exilé. Je ne fus pas fort effrayé de cette nouvelle, que je traitai de ridicule. J'y donnai cependant plus d'attention , d'après une conversation que j'eus avec la comtesse Jules , depuis duchesse de Polignac.

La duchesse de Polignac a reçu de la nature le plus charmant visage qu'on ait vu; en le détaillant, il aurait été impossible de dire quel trait méritait la préférence. Sa taille et le reste de sa figure ne

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répondaient pas à tant de perfection; cependant elle passait et méritait de passer pour la plus jolie femme de son temps, et celle qui plaisait le plus généralement. Son caractère était encore plus parfait que sa figure; ce qui en faisait la base, c'est une qualité que je n'ai jamais trouvée qu'en elle , je veux dire un calme qu'aucune situation , aucune circonstance, aucun objet ne pouvait altérer, pas même les choses personnelles , les plus faites pour révolter. Cette façon d'être lui faisait tout envisager d'un coup-doeil juste , à la même distance de la prévention que de l'enthousiasme. Jamais la présomption n'avait pu l'atteindre , et on lui entendait souvent répondre, de bonne foi : Ce que vous me dites là est au-dessus de ma portée. Son maintien, ses actions , sa conversation, et jusqu'au son de sa voix 5 tout se ressentait de sa douceur. Sensible à l'excès pour les siens , pour ses amis , bonne et compatissante pour les malheureux , elle était attendrie jusqu'aux larmes au récit de quelqu'infortune , et elle n'a jamais refusé son secours à quiconque le lui a demandé.

Les premières années de son mariage avec le duc de Polignac se sont passées dans une détresse et même une pauvreté qui la privaient presque continuellement des choses les plus nécessaires à la vie. Une situation aussi pénible ne lui a arraché aucune plainte, et jamais le moindre nuage n'a altéré le charme ni la gaieté de son commerce.

Lorsque la fortune vint au-devant d'elle , elle y

fut plus sensible pour les siens que pour elle ; elle en voyait sans cesse le terme qu'elle envisageait avec plus de satisfaction que d'effroi , parce que le tourbillon qui l'entraînait l'éloignait nécessairement de sa famille et de ses amis, seul attrait qui remplissait son cœur. Elle considérait la fin de sa faveur comme l'époque où elle pourrait encore se livrer uniquement à cet attrait. Le seul défaut qu'on pût lui reprocher, venait, en quelque sorte, de ses bonnes qualités, je veux dire de son calme et de sa douceur qui dégénéraient quelquefois en nonchalance , non pas lorsqu'il fallait rendre un service , mais sur mille objets ; sa position et la confiance que la reine avait en elle, auraient exigé plus de suite et d'activité.

Je rendais bien justice à tout ce qu'elle valait ; mais ce n'est que depuis qu'elle a été sur un aussi grand théâtre , que j'ai connu toutes les qualités qui étaient en elle. La reine m'honorait de ses bontés et de sa confiance , long-temps avant qu'elle connût madame de Polignac. Je m'aperçus bien vite du goût que cette princesse prenait pour elle , et, loin de le combattre , je cherchai au contraire à l'augmenter, sentant de reste tous les avantages qu'elle retirerait en acquérant une telle amie. En même temps, la fortune de madame de Polignac m'intéressait trop pour ne lui en pas ouvrir le chemin. Mon intérêt n'entrait pour rien dans la liaison que je cherchais à former; si tel eût été mon motif, j'aurais encore eu lieu de me savoir

gré de ma conduite; car, dans les petites comme dans les grandes occasions, madame de Polignac m'a constamment témoigné l'amitié la plus solide et l'intérêt le plus vif.

A mon retour de Chanteloup, comme je l'ai déjà dit, elle me parla des bruits qui couraient sur mon compte , qu'elle me fit envisager ne devoir pas être négligés à un certain point. Elle m'ajouta qu'elle avait fait des réflexions sur la position de la reine vis-à-vis de M. de Maurepas ; qu'on ne pouvait se flatter de diminuer la confiance que le roi avait en lui , par conséquent d'ébranler son crédit ; qu'opposé , comme il l'était , à la reine > elle le trouverait sans cesse sur son chemin , toutes les fois qu'elle voudrait quelque chose ; que , bien sûr de l'emporter, il se ferait toujours un plaisir et un triomphe de cet avantage , ce qui abreuvait cette princesse de dégoûts , et la discréditait dans l'opinion publique ; que cette considération bien établie , elle avait pensé que ce qu'il y avait de mieux , ne pouvant rien contre M. de Maurepas , c'était de rapprocher la reine de lui; chose qu'elle savait que ce ministre désirait ardemment (madame de Polignac voyait souvent M. de Maurepas , qui lui témoignait assez de confiance); qu'elle avait déjà communiqué cette idée à la reine; que cette princesse n'en était pas éloignée. « Si vous l'approuvez , » poursuivit-elle , j'en reparlerai à la reine , en lui » conseillant de vous consulter, et de vous charger » de la négociation , et je dirai à M. de Maurepas

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» qu'il n'y a que vous qui puissiez la déterminer à n se raccommoder avec lui ; par ce moyen 5 vous » effacerez les ombrages qu'il a sur votre compte , » si tant est qu'il en ait pris ; il deviendra votre » obligé, et en vérité vous rendrez service à la » reine. »

Après avoir mûrement pesé la chose , pour l'intérêt de cette princesse , qui était toujours mon premier mobile, je trouvai que madame de Polignac voyait juste , et j'acceptai le rôle qu'elle voulait me faire jouer dans cette affaire.

En effet , la reine m'en parla, et me chargea de voir M. de Maurepas pour savoir quelles étaient ses dispositions. Je lui demandai un rendez-vous que j'obtins tout de suite , parce qu'il avait été prévenu par madame de Polignac. Je commençai par lui faire ma profession de foi. « On vous a donné, » lui dis-je , des impressions contre moi , et l'on » aurait grande envie de me faire passer pour un » intrigant; mais je vous déclare que je suis sans » ambition , que je ne veux rien ; et même , quel- » que place qu'on m'offrît dans ce pays-ci , que je » la refuserais. Je suis très-attaché à la reine , et » aucune considération ne pourra jamais m'empè- » cher de lui représenter tout ce que je croirai » utile à son intérêt et à sa gloire. J'ai un autre » caractère qui peut vous donner de l'ombrage ; » ce sont mes liaisons avec M. de Choiseul , dont » le nom seul est un épouvantail pour ce pays-ci. » Je vous déclare encore que rien dans la nature

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» ne peut m'en détacher. Il est mou ami, depuis » notre jeunesse ; je lui ai les plus grandes obliga- » tions ; et , dans quelque instant de ma vie qu'il » ait besoin de moi , je quitterai tout pour voler w à lui. N'en craignez rien ; je vous assure qu'il » songe à embellir et cultiver sa terre , et point à » prendre votre place ; je ne sais même , quand on » la lui offrirait, s'il en voudrait. Jusqu'à lui , vous » étiez peut-être un exemple unique de disgrâce; » croyez qu'il est le second ; et la meilleure preuve » que je puisse vous en donner, c'est qu'avec ma » façon de penser pour lui, je consens à me lier » avec vous , et à vous rapprocher de la reine ; j'y » ferai ce que je pourrai. Je ne vous cache pas que » cette princesse a beaucoup d'éloignement pour m vous, et il faut convenir que vous avez fait tout » ce qu'il fallait pour cela ; mais j'espère qu'avec » un peu de suite et de patience, j'en viendrai à » bout. ïl est inutile que je vous représente que » son amitié , sa confiance , doivent être le pre- » mier de vos vœux, comme le point capital de la » considération à laquelle vous devez tendre , » et qu'il faut que vous mettiez tout en usage » pour mériter l'une et l'autre. 11 vous est plus » aisé qu'à qui que ce soit d'y parvenir ; vous êtes » gai, très-aimable; en l'amusant, vous pourrez » l'instruire : c'est un des devoirs de la place où le » roi vous a mis , et celui qui peut le plus contriw buer au bien des affaires et à l'agrément de la d cour. »

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Pendant que je parlais, M. de Maurepas m'écoutait avec la plus grande attention. Lorsque j'eus fini, il abonda absolument dans mon sens , ne me contredit sur rien de ce que j'avais avance; et me montra beaucoup d'envie d'être bien avec la reine, sans me rien dire qui eût rapport à l'obligation qu'il m'aurait d'y travailler , ni à la reconnaissance qu'il en conserverait; en un mot, il ne mit en avant aucune de ces flagorneries, de ces espérances vagues que les gens puissans emploient pour intéresser un médiateur. Dans un homme moins du. , j'aurais été flatté de la manière dont il traitait avec moi; mais en lui, ce n'était que la réserve d'un vieux renard qui ne veut ni s'avancer ni se compromettre.

La reine me demanda avec empressement le résultat de la conversation que j'avais eue ; je lui en rendis compte, en ajoutant qu'il ne fallait pas se presser de conclure, u Je vous ai peinte, lui dis-je, » comme ayant beaucoup d'éloignement pour vous » rapprocher de quelqu'un qui vous a donné au- » tant de sujets de mécontentement ; mais sans )) désespérer de vous ramener , ce qui ne pouvait » se faire tout d'un coup. Plus de facilité pourrait » faire croire à M. de Maurepas qu'on le craint , » et voilà surtout ce qu'il ne faut pas; il convient » que ce soit lui qui désire , et vous qui accordiez. » Rapportez-vous-en à moi pour vous avertir du » moment où il faudra vous rendre. »

Indépendamment de ce que je croyais cette con-

duitc plus convenable pour la reine , j'étais bien aise, en faisant filer la chose , d'avoir plus d'une conversation avec M. de Maurepas , afin de le bien connaître. J'allai très-souvent chez lui, à l'issue de son dîner, temps auquel j'étais sûr de le trouver seul. Je restais des heures entières tète à tête avec lui; et là , l'attaquant sur tous les objets qui me venaient dans l'esprit , j'eus le temps de l'approfondir; d'autant que, soit indiscrétion, soit légèreté , il me disait tout ce que je voulais, et souvent plus que je ne lui demandais. Je trouvai un homme consommé dans l'intrigue des cours , rompu aux affaires , mais insouciant sur tout , hors sur son crédit et sur l'espèce de gens à mettre en place ; il n'en voulait que d'étoffe à dépendre uniquement de lui , et qu'il pût écraser dès qu'ils lui feraient ombrage. Toute affaire lui offrait matière à plaisanterie , et tout individu , à sarcasme. Je n'en fus pas plus exempt que les autres ; car , dans le temps même que je travaillais pour lui , il ne cessait de chercher à me donner des ridicules. On m'en rapporta d'assez plaisans , qui me firent rire , ne mettant pas plus d importance que cela à l'opinion de M. de Maurepas, dont je ne faisais pas grand cas dans le fond, et dont certainement je ne voulais rien.

Cette négociation m'amusait fort , et je n'étais point pressé de la terminer. Cependant, au bout de dix ou douze jours, je crus qu'il était convenable de finir. Ayant dit à M. de Maurepas que

j'étais enfin venu à bout de déterminer la reine , je conseillai à cette princesse de l'envoyer chercher le lendemain , pour lui dire que , persuadée qu'il saisirait à l'avenir les occasions de mériter son amitié, elle était très-disposée à la lui accorder; que , ne devant avoir l'un et l'autre en vue que le bonheur et la gloire du roi , ce motif, plus que tout autre, cimenterait entre eux une intelligence qu'elle espérait que rien ne pourrait altérer dorénavant. « N'entrez , lui ajoutai-je , » dans aucun détail sur le passé ; ne prévoyez « point l'avenir ; tenez-vous-en à ces deux ou trois » phrases qui renferment tout; écoutez lesprotes- » tations que vraisemblablement il vous prodi- » guera , et parlez d'autre chose , surtout d'aiTaireSj, » si vous en avez à lui communiquer: cest la eon- » versation que j'aimerais le mieux ; car cest celle » qui montrera le plus de confiance. Employez » ces grâces qui vous sont si naturelles , et qui ont )) tant de charmes ; quand on se raccommode , il » faut y mettre tous les assaisonnemens. »

La reine envoya chercher, le lendemain, M. de Maurepas. À peine avait-elle achevé ce que je lui avais conseillé de lui dire , ainsi que M. de Maurepas des protestations, que le roi entra par l'intérieur , apparemment averti par son ministre de ce qui allait se passer. « Sire , lui dit M. de Mau- » repas , vous voyez l'homme le plus heureux , le » plus pénétré des bontés de la reine , et qui n'exis- » tera dorénavant que pour lui en témoigner sa

» reconnaissance , et pour lui prouver son zèle, m La reine l'interrompit pour dire au roi qu'eu se rapprochant de ce ministre , elle avait eu principalement en vue de lui plaire ; ce qui serait, tant quelle existerait, le motif de toutes ses actions. Le roi , sans lui répondre , courut a elle, et l'embrassa avec beaucoup de tendresse. M. de Maurepas entama tout de suite quelques affaires , et la reine ne manqua pas de s'occuper de tout autre chose , laissant le roi et son ministre causer ensemble, au lieu de profiter de l'occasion que M. de Maurepas lui fournissait de s'introduire dans l'administration. Sachant tout ce qui devait se passer, j'allai au lever du roi , sûr d'y trouver M. de Maurepas, qui était en effet dans le cabinet. Mais, au lieu de venir à moi pour m'apprendre comment les choses s'étaient terminées, je vis qu'il tenait la même conduite qu'il avait toujours eue depuis le commencement de ma négociation , c'est-à-dire , de m'éviter; et moi j'eus aussi celle que j'avais toujours tenue, en allant lui dire tout plein de choses indifférentes à l'oreille, pour jouir de son embarras et des regards curieux du roi qui ne me perdait pas de vue, du moment que j'en approchais.

Gomme M. de Maurepas ne m'ouvrit pas la bouche sur ce qu'il était assez simple qu'il me dît , je laissai passer toute la journée ; et le soir, étant allé souper chez lui , je me mis à table à côté de lui, où je patientai encore quelque temps. Je l'attaquai enfin , en lui disant : II faut convenir que

vous1 êtes bien discret ; me conter ez-vous donc ce qui s'est passé ce matin ? Alors , il crut m'apprendre ce que je savais déjà par la reine, hors la dernière circonstance , lorsqu'elle s'était éloignée pendant qu'il parlait d'affaires au roi , me faisant valoir l'attention qu'il avait eue d'entamer une pareille conversation pour l'accoutumer à avoir la reine en tiers. M. de Maurepas n'ajouta rien d'honnête pour moi 5 ni qui témoignât qu'il me savait gré du service que je lui avais rendu; simplement au fruit, prenant un verre de vin de liqueur : A votre santé, me dit-il , c'est pour vous remercier. Voilà tout ce que j'en eus, et je m'en contentai facilement; car, en vérité , je ne lui demandais pas davantage.

Des Parlemens.

Écrit en 1774.

La monarchie française ayant résiste par tant de miracles aux différentes secousses, soit extérieures, soit intérieures , qui devaient la détruire , ou tout au moins la démembrer , il fallait qu'elle fût portée au point de splendeur où elle est parvenue , par cette longue suite de monarques, à la tète d'une noblesse pauvre, ignorante et brave, dont la guerre était l'unique métier et la seule ressource. L'intérêt de ces monarques, et même celui du royaume , était d'anéantir le gouvernement féodal, les états-généraux , le pouvoir des gouverneurs de provinces , des gouverneurs particuliers de ville , assemblage monstrueux de barbarie , d'injustice , de cruauté , de révolte , qui troublait sans cesse l'ordre de la société , et qui s'opposait à tout ce que l'administration tentait pour y établir la justice et la subordination , d'où naissent le calme , l'aisance et le bonheur. Ce grand ouvrage , qui aurait demandé un roi puissant et absolu, n'a pu être que le résultat de plusieurs siècles d'une conduite également suivie et patiente , de la part de monarques arrêtés dans leurs desseins par des pouvoirs égaux au leur , quelquefois supérieurs, et par des guerres étrangères ou civiles qui épuisaient leurs moyens et détournaient leur attention.

L'autorité du sceptre avait fait de grands progrès au commencement du règne de Louis XIL; le cardinal de Richelieu y mit la dernière main. Tout potentat ou tout ministre ternit l'éclat des plus grandes choses lorsqu'il les scelle du sang des citoyens. Toutefois en détestant la mémoire du cardinal de Richelieu, en plaignant son siècle, on est forcé de convenir que le brillant du siècle de Louis XIV est dû au pouvoir absolu que ce ministre attacha au trône. Il détruisit tous les autres ; il réprima les prétentions des parlemens , sans pourtant les anéantir. Considéra-t-il ces corps comme les garde-notes de l'État , et l'enregistrement comme une notoriété nécessaire ? Voulut-il laisser à la nation le fantôme dune barrière à la volonté du monarque , dont il ne prévit pas les conséquences ? C'est ce qu'il n'est pas aisé de pénétrer. Comment dévoiler le motif dune conduite contraire à l'autorité absolue , dans un caractère aussi despote que celui du cardinal de Richelieu?

On ignore si jamais il y a eu , dans la monarchie française , aucune convention entre le monarque et les sujets. Ou n'en trouve nul monument; et jusqu'à la loi salique, la plus fondamentale du royaume, ce n'est que par tradition et par usage qu'elle est parvenue jusqu'à nous. Les premiers rois francs n'étaient que des chefs proclamés à la pluralité, donc le gouvernement était purement militaire. On ne sait non plus comment 1 hérédité , ni la succession au plus proche collatéral s'est établie ; mais elle a

toujours subsisté. Les seules sources dans lesquelles on ait à puiser , ne sont qu'une longue suite de chartes , d edits , d'ordonnances que les rois ont donnés, tantôt conjointement avec les états-généraux , tantôt de leur propre puissance , tantôt aidés de leur conseil; actes qui souvent se contredisent, leur teneur dépendant de la position actuelle de ces rois, quelquefois en pleine jouissance de l'autorité , et quelquefois obligés de céder.

De ces variations de situation sont venues la plupart des prérogatives et des prétentions des différens corps du royaume , même de quelques grandes maisons , qui ont profité des circonstances pour obtenir ou s'attribuer des privilèges qu'on leur a contestés dans la suite, le manque de conventions primitives, de lois fondamentales, donnant lieu à toutes sortes d'innovations et de contestations.

Sans entrer dans le détail chronologique des usurpations , on peut avancer hardiment que le parlement, plus que tout autre corps , s'est trouvé dans le cas d'empiéter. Personne n'ignore qu'autrefois les rois rendaient la justice eux-mêmes. Lorsque le royaume s'est agrandi , il leur a été impossible d'y suffire; ils ont donné commission à des seigneurs de les suppléer. Mais ces seigneurs, dont la plupart ne savaient ni lire ni. écrire, se trouvaient trèsembarrassés de s'instruire de la peine que la loi infligeait contre les différens délits, et de ce qu'elle prononçait dans Ses divers cas civils. C'est pourquoi on leur donna des légistes pour leur dire ce que le

Code ordonnait d'un fait , soit criminel, soit civil , lorsqu'ils l'avaient constaté. Ces légistes n'avaient aucune voix délibérative , étaient assis sur des bancs inférieurs , et ne parlaient que lorsqu'ils en étaient requis. Bientôt , pour se rendre nécessaires, ils embrouillèrent les affaires, de façon qu'on fut contraint de recourir à eux dans la procédure.

Les guerres ayant épuisé l'épargne , on fit ressource de tout , et l'on imagina de tirer de l'argent de ces légistes , en leur créant des charges de conseillers qu'on leur fit acheter.

Les seigneurs , offusqués par le savoir de ces nouveaux assesseurs, fatigués de l'ennui des détails du barreau , distraits par la guerre , ou par d'autres occupations qui leur convenaient mieux, insensiblement se dispensèrent de siéger, et abandonnèrent la justice aux gens de robe. L'agrandissement du royaume ayant multiplié les causes, on multiplia aussiles juges, auxquels on fit toujours acheter leurs charges. Le royaume s'é tant encore augmenté, un seul parlement ne fut plus suffisant, on en créa plusieurs. La population de Paris, et l'abus du droit de committimus , ayant surchargé celui de cette capitale , on le soulagea en érigeant de nouveaux tribunaux sous différentes dénominations, et ce n'est que successivement que la justice a pris la forme que nous lui voyons aujourd'hui.

Il était difficile que les parlemens , toujours rassemblés , faisant toujours corps, ne prissent pas de la consistance. Dispensateurs de la justice, ils

devinrent l'objet des attentions et des ménagemens de tous les citoyens, et les dépositaires dus archives de la nation.

Celui de Paris , où siègent ordinairement les pairs, où réside leur cour, à ce que prétend ce parlement, se trouva, dans des temps de guerre civile , à même de défendre le trône , ou d'attaquer la puissance du monarque , et , dans le temps de minorité, d'adjuger la régence. Seul corps fixe, et légalement rassemblé dans le royaume , c'est à lui qu'eurent toujours recours les opprimés et les ambitieux. Ayant la grande police , il est chargé du maintien du bon ordre. Protecteur du peuple , c'est à lui de défendre ses intérêts , et de faire des représentations au prince en sa faveur; en un mot , quels progrès les parlemens n'ont-ils pas faits depuis leur création , qui ne les commettait qu'à rendre la justice? Exemple effrayant pour tout souverain qui souffre dans ses Etats une compagnie toujours réunie , qui bientôt n'a d'autre point de vue que son agrandissement , sa puissance ; qui en attend l'instant avec patience , le saisit avec sagacité, et qui, se cachant sous le voile de la justice et de la défense de la liberté , est sûre du suffrage et des vœux de la multitude, et de tous ceux qui sont opposés au gouvernement , qui forment toujours le plus grand nombre.

Quel usage les parlemens ont-ils fait du point de puissance où ils sont parvenus? Loin de chercher à simplifier la marche de la justice, ils l'ont laissée

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se surcharger de détours , de formes , donl une seule omise suffit pour faire perdre la cause la meilleure; ils l'ont rendue ruineuse , en souffrant les exactions des avocats , des procureurs; négligence d'autant plus blâmable qu'il ne leur en revient rien , et que la tolérance d'un abus aussi criant ne sert qu'à enrichir des fripons reconnus pour tels , dont l'exemple a enfin entraîné les juges eux-mêmes , qui se sont attribué des épices exorbitantes , et qui ont ouvert l'oreille à l'intérêt et à la corruption. Nul bon droit ne peut rassurer un plaideur, ne peut mettre à l'abri un homme attaqué au criminel. Si sa partie est puissante, ou qu'elle ait de la protection, il est condamné. Comment des juges ont-ils souffert qu'on allât les solliciter? comment ont-ils exigé qu'on allât les remercier, quand bien même on a perdu sa cause ? La sollicitation n'entraîne-t-elle pas l'idée d'un juge qui peut être gagné ? et le rcmercîment , dans le cas de perte , n'est-il pas une affiche de dureté et d'insolence qu'on ne passerait pas à un tyran ?

Si les jugemens des parlemens sont soumis à la protection ou à la faveur, à plus forte raison doit-on craindre d'avoir des litiges d'intérêt avec aucuns de leurs membres; il faut plus, il faut désirer que son bien ne soit pas à la convenance de quelqu'un d'eux. Combien, dans les provinces, de malheureux possesseurs dépouillés de leurs héritages, par la seule raison qu'il était à la bienséance d'un parlementaire qui se l'est vu adjugé par un

jugement aussi inique que l'action était intentée avec mauvaise foi î Ce qui doit le plus donner à penser sur le compte des gens de robe , c'est qu'il est impossible de trouver un seul huissier qui se charge de leur porter une assignation. Aussi ne se rappeîle-t-on pas d'en avoir jamais vu de poursuivis par leurs créanciers, ni qui aient eu leurs biens en direction, quoiqu'il y en ait autant de ruinés que dans les autres états.

On a dit que le parlement était protecteur du peuple, et que c'était à lui à faire des représentations aux rois lorsque , par des impôts onéreux et multipliés, ils surchargent leurs sujets; ce qui est d'autant plus facile, que le prince ne peut légalement les percevoir qu'après l'enregistrement sur les registres de la cour. Loin de mettre en vigueur le plus beau de ses droits, le parlement n'a jamais défendu que faiblement la cause publique, et ses membres se sont toujours laissé gagner par argent on par l'espoir de la faveur et des récompenses. 11 n'en est pas de même , lorsqu'il croit que le prince attente à ses droits, ou qu'il pense que l'instant est arrivé de les étendre ou de prendre part à l'administration . Alors il se montre inflexible, fait remontrances sur remontrances. Composé de gens instruits des faits, des dates, et rompus dans l'art oratoire, il répand des écrits captieusement triompha- -«s, remplis de citations qui lui sont avantageuses, de raisons qui intéressent la liberté de tous

les citoyens; il met le public pour lui, et refuse opiniâtrement d'enregistrer.

Comme rien n'est primitivement écrit en France, rien n'est constaté* La puissance législative qui, au fait , réside dans la personne du roi, parce qu'il a deux cent mille hommes à ses ordres, a quelquefois ôté le droit de remontrances au parlement; mais le cri public le lui a toujours fait rendre , d'autant que le prince a des formes reçues, quoique violentes, pour se faire obéir. Lorsque le parlement résiste opiniâtrement, après un certain nombre de lettres de jussion, pour enregistrer ses édits, il tient ce qu'on appelle son lit de justice, c'est-à-dire qu'il va au parlement, accompagné des princes, des pairs et de quelques notables; ces derniers pour lui faire cortège. Là, il fait devant lui rayer des registres les arrêtés contraires à sa volonté, et enregistrer l'édit qu'il désire.

Aussitôt que la séance est finie, le parlement proteste contre la violence , et communément s'en tient là et laisse aller les choses ? lorsqu'il ne s'agit que de l'intérêt public. Mais, lorsque le sien est compromis, il a recours à des moyens scandaleux et révoltans; il reste chambres assemblées, ce qui signifie que toutes les chambres convoquées dans la grande s'y occupent d'une seule affaire , et qu'au mépris de leur serment, elles cessent de rendre la justice aux particuliers. Pour punir un attentat aussi monstrueux, le roi n'a d'autre moyen

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que l'exil, qui n'est qu'un plus grand mal encore, puisque ses sujets en souffrent d'autant plus de la prolongation du manque de justice.

Pour obvier à cet inconvénient, quelquefois le roi a charge un nombre de juges tirés des autres tribunaux, ou d'autres tribunaux eux-mêmes, de suppléer le parlement, et de juger les causes pendantes, de même que celles qui se présentent; mais les avocats et les procureurs n'y veulent pas plaider, refusent aussi quelquefois le service. Le demandeur, certain que la punition ne sera que momentanée-, craint de traduire sa partie à un nouveau tribunal, sachant de reste que, si son affaire n'est pas terminée au retour du parlement, le tort d'avoir reconnu d'autres juges sera une raison suffisante pour lui faire perdre son procès. Ce nouveau tribunal, presque inutile, devient lui-même l'objet du mépris et de la plaisanterie du public, et, pour la plupart du temps, des insultes de la popuîace. L'exil entraîne avec lui un despotisme et une oppression qui révolte tous les cœurs; d'ailleurs les avocats, les procureurs, et cette foule de gens qu'exige et que fait vivre le palais, tiennent à la bourgeoisie, et même au peuple ; sans fonctions et sans salaire , par l'absence du parlement, cetïe multitude rentre dans ses familles, y devient souvent à charge, y porte certainement son chagrin , de manière que l'on ne voit de tous côtés que mécontentement, et que l'on n'entend que des plaintes et des propos séditieux.

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La cour est d'autant plus embarrassée qu elle ne peut, en retranchant les plus mutins, rappeler le reste du parlement; ce serait irriter l'incendie, et aller contre le principe que les parlementaires défendent le plus; car en même temps qu'ils conviennent qu'ils tiennent toute leur autorité du roi , qu'ils ne rendent la justice qu'à sa décharge, ils soutiennent l'inamovibilité de leurs charges, accordée par un roi , et qui par conséquent peut être détruite par un autre ; ils confondent cette inamovibilité avec le droit de propriété , commun à tout citoyen; et, sans être plus fondés sur cette prétention que sur tant d'autres, ils la colorent d'assertions spécieuses, l'enveloppent de tant d'éloquence et de citations, qu'ils la rendent intéressante et propre à tout le monde, et se concilient, si ce n'est la totalité des suffrages, du moins assez de voix, pour avoir un parti considérable. Que peut faire le monarque dans ces circonstances ? Dissimuler, dire publiquement qu'il pardonne, mais en secret traiter avec son parlement, lui céder une partie de ses prétentions pour qu'il reprenne ses fonctions, et, en le rappelant, le rendre plus puissant et plus insolent, tandis qu'il se dégrade luimême et perd son autorité.

Quoique les scènes que je décris aient été assez fréquentes, il est étonnant qu'elles ne se soient pas plus multipliées encore par la facilité que les parlementaires remuans ont de causer des fermentations. La compagnie étant chargée de la

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