TOME I
grande police, chacun de ses membres a le droit de de'noncer tel homme, tel fait, tel ouvrage qu'il juge à propos ; il peut de même demander l'assemblée des chambres, et, suspendant ou faisant cesser le cours de la justice , causer autant de mal aux particuliers que de trouble dans l'État.
Les parlemens de province ont poussé l'audace tout aussi loin. Par des usurpations ils ont mis les administrateurs dans leur dépendance, et réduit le commandant en chef à la seule partie militaire. Les parlementaires ayant en main la voie du décret, dont ils abusent à leur gré, arme contre laquelle qui que ce soit ne peut trouver d'abri, ils flétrissent à leur volonté, sous le moindre prétexte, quiconque ose leur résister, et le rendent inhabile à tout acte civil, l'obligent a comparaître, à reconnaître leur autorité, ou à avoir recours à celle du roi pour se soustraire à leurs poursuites. Ce moyen laisse toujours les réputations entachées, et constate le pouvoir absolu des souverains , chose devenue insupportable aux yeux des Français.
Les parlemens, dont on vient de dévoiler l'esprit et les inconvéniens, ont cependant, il en faut convenir, deux grands avantages : le premier, de gêner assez l'autorité du monarque, pour l'obliger à des ménagemens , à des attentions, à des formes de conduite qui combattent le despotisme et qui arrêtent les ministres. Ce bien, qui en est un véritable, lorsque le monarque, de sou côté, restreint les parlemens dans les bornes où ils doivent
se renfermer , deviendrait la source des plus grands maux, si jamais l'administration était assez faible pour y laisser entrer les parlemens; car il ne serait pas difficile de démontrer que l'autorité absolue d'un seul , dans un pays policé , entraînerait moins d'inconvéniens que celle d'une compagnie. Mais cette proposition demanderait seule un volume , et n'est qu'accessoire au sujet qu'on s'est proposé de traiter. Pour donner sur cet objet un aperçu général, qu'on considère l'état actuel de l'Europe. La Prusse est certainement l'Etat le plus puissant, et qui donne la loi à tous les autres. On ne peut nier que Frédéric ne soit le souverain le plus absolu de nos jours. Existe-t-il une seule république qui , de l'état le plus brillant où la porte toujours l'enthousiasme de ses premiers temps, n'ait fait des pas vers la décadence , et qui ne doive finir par l'anéantissement où ne peut manquer de l'entraîner la confusion de la pluralité, excitée par des vues, des haines, des jalousies et des intérêts particuliers, auxquels le bien général est toujours sacrifié ? Disons donc avec vérité que, pour que la France soit parfaitement heureuse et bien administrée, il faudrait des parlemens qui rendissent plus mesurées les démarches du prince, en même temps qu'un prince qui réprimât les prétentions et les insolences des parlemens. Mais le moyen de se flatter que cette balance subsiste, lorsqu'il n'existe nul principe, nulle loi écrite qui adjuge les pouvoirs et fixe la ligne de démarcation , et que tout est fondé sur l'opinion et
les circonstances ? Aussi doit-on s attendre à des troubles continuels qui auront plus ou moins de durée , suivant les forces du moment qu'aura chacun des deux pouvoirs.
Le second avantage que procurent les parlemens, c'est de contenir et d'arrêter le cierge , corps infiniment dangereux, qui joint à tous les inconvéniens d'une multitude réunie par le même intérêt, celui d'un pouvoir fondé sur la crédulité et le fanatisme; motifs auxquels on ne peut opposer aucune barrière, et qui ont excité tant de guerres, tant de scènes horribles, tant d'assassinats de rois, et d'événemens particuliers qui détruisent journellement l'ordre de la société. Cependant, la société, en s'éclairant , a reconnu avec effroi jusqu'à quel point le clergé a abusé de la religion : la haine et le mépris pour les ministres ont insensiblement éloigné du culte. Les écrits des philosophes n'ont produit que le déisme , suffisant toutefois pour détruire le pouvoir des prêtres dans l'opinion. Cet échec a donné au gouvernement le courage d'oser attaquer le clergé , lequel a fait la faute de consentir et d'aider même à la destruction des moines, de cette vermine dangereuse dans un État, et trop utile à la propagation du fanatisme , par leur autorité sur la conscience des hommes, et leurs déréglemens avec les femmes ; situation de choses qui doit produire , peut-être de nos jours, l'anéantissement du crédit des prêtres, la réunion à la couronne des biens immenses qu'ils ont extorqués, et la réduction de
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leur nombre et de leur pouvoir au nécessaire qu'exige une religion , un culte indispensable dans tout État quelconque.
Louis XIV ayant pris les rênes du gouvernement au moment où la France , lassée des guerres civiles qui l'avaient déchirée si long-temps , et dont les dernières étincelles avaient troublé sa minorité, tremblait encore du sang que le cardinal de Richelieu avait fait répandre; Louis XIV, dis-je, se trouva doué du caractère qu'il fallait pour mettre à profit ces dispositions favorables : jaloux de son autorité, fastueux, imposant par sa figure et ses manières , excité par tout ce qui portait le caractère de grandeur, dispensant ses bienfaits avec appareil et assez de choix , sachant donner de l'importance même aux plus petites choses qui émanaient de lui; roi de théâtre, si l'on veut, mais roi qui en savait jouer le rôle, et qui le joua si bien, qu'il parvint à faire une telle impression à tous les états, qu'une parole, un regard de lui, suffisaient pour combler les vœux d'un homme, ou lui persuader qu'il était perdu. S'il eut des traverses à essuyer, elles ne vinrent jamais de l'intérieur de son royaume, et ne furent occasionées que par des guerres malheureuses ; si ses derniers instans eurent de l'amertume, ce ne fut que par la perte de sa nombreuse famille , qu'il vit successivement expirer sous ses yeux. Sous un roi si redouté, qui savait si bien être le maître, les parlemens tentèrent plusieurs fois de lui résister ; mais ils furent tou-
jours réprimés avec hauteur, et même avec dédain.
Louis XIV tint un lit de justice , entre autres , non pas avec cet appareil qui caractérise une cérémonie auguste , mais en bottes, et le fouet à la main y étant en chemin pour une chasse dans le bois de Vincennes. Il y parla de ce ton foudroyant , si terrible dans la bouche d'un roi tout- puissant.
Louis XV, en montant sur le trône, trouva une cour accoutumée à rendre au maître un culte presque divin. Il jouit, dans les commencemens , de l'impression qu'avait faite le feu roi. Cependant, sous la tutelle d'un vieux prêtre qu'il fit premier ministre , on s'aperçut promptement qu'il n'avait aucune des qualités nécessaires à un roi. Le cardinal de Fleury gouverna avec assez de sagesse ; mais , dépositaire de la souveraine puissance , il mit dans ses démarches la timidité d'un homme qui n'a qu'une autorité précaire, et qui craint de la perdre. Son administration fut longue, et sous son ministère les parlemens se réveillèrent. Il y eut des remontrances , des lits de justice , des chambres assemblées, des exils, des rappels, où les parlemens acquirent des droits, des exemples à citer, et de l'insolence , tandis que le roi perdit de la considération et de l'autorité.
Cependant , le courtisan et la noblesse asservie , le peuple, qui n'est instruit qu'imparfaitement et à la longue, continuaient de témoigner soumission, respect, attachement pour le prince. Après
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la mort du cardinal de Fleury, les maîtresses , en changeant les intrigues de la cour, n'altérèrent point, ces sentimens. Quoique madame de Châteauroux se fût déplacée en allant joindre le roi à l'armée , pendant la campagne de 1744? e* m* eu^ fan^ tenir une conduite plus déplacée encore , cela n'empêcha pas que toute la France ne fût ivre de joie , en voyant revenir ce prince de la maladie qui l'avait conduit aux portes du tombeau. Il en reçut les témoignages les plus authentiques ; on le qualifia du titre de bien-aimé. Et pourtant la façon indécente dont il avait vécu avec madame de Châteauroux, à la face de ses troupes; l'indignité avec laquelle il l'avait chassée, croyant qu'il allait mourir; la faiblesse avec laquelle il l'avait rappelée après son rétablissement, firent une forte impression sur les esprits, et donnèrent lieu à des propos que Ton tint assez haut pour la première fois. Madame de Pompadour, bourgeoise enlevée publiquement k son mari, pour devenir arbitre du souverain pouvoir, acheva de faire lever le masque et de donner carrière à la licence. Propos, vers, chansons, libelles , tout fut mis en usage pour peindre cet événement des couleurs dont il était susceptible, et pour avilir le maître, qui bientôt tomba dans le mépris, avant -coureur certain du trouble de tous les états.
Les femmes surtout se firent remarquer par leur acharnement; les femmes, cette moitié de îa société à laquelle il n'y a été adjugé aucune
part, aucun droit pour sa conduite ni sa législation , qu'on y a renfermées dans les devoirs de la retenue, de la modestie, et du gouvernement intérieur des ménages , et qui cependant y décident souverainement de tout ; arbitres d'autant plus dangereux, que, n'étant chargées de rien , elles ne sont responsables d'aucun événement , et que , ne courant nul risque, leurs goûts, leurs passions, leurs caprices, et surtout leur amour-propre, sont les seuls motifs qui les décident ; toujours certaines de réussir, par l'ascendant invincible qu'elles ont sur les hommes , qu elles font agir à leur gré ; ne se montrant à découvert que lorsque les circonstances peuvent natter leur vanité ; poursuivant d autant plus les maîtresses des rois , qu'en même temps qu'elles posent pour principe que c'est le rôle le plus avilissant qu'une femme puisse jouer, une secrète jalousie les rend implacables contre celle qui obtient la préférence.
Elles ne mirent plus de bornes à leur indignation , à leurs cris , lorsque , deux ans après la mort de madame de Pompadour, elles virent sa place remplie par la bâtarde d'un moine et d'une cuisinière, tirée d'un mauvais lieu par un escroc nommé du Barry, qui , sous le nom de Lange ou de mademoiselle Vaubernier, l'entretenait et la vendait à qui voulait bien la payer. Ce fut aux genoux d'une telle maîtresse que le roi mit son sceptre , et qu'il acheva de se couvrir d'opprobre et de mépris.
Sous cette nouvelle souveraine , la cour changea
de face. Tout ce qui faisait profession dhonnèteté, de principes de décence , fut accablé par la délation , la licence , l'intrigue , la vénalité ; et cette créature , qu'on qualifia du titre de comtesse du Barry, attira à sa suite une foule de gens sans mœurs , d'espions et de fripons en tout genre , qui s'emparèrent de Versailles. La partie corrompue des courtisans se mit à leur tête , tandis que les honnêtes gens se tournèrent du côté du duc de Choiseul qui fut leur chef.
Ce ministre , jouissant de la confiance du roi, de l'autorité , de la considération qu'elle donne , avait vu avec inquiétude l'arrivée de madame du Barry. Le roi , qui lui parlait de tout , ne lui dit pas un mot de cette nouvelle maîtresse qui , dans les commencemens , se tenait cachée. Par hauteur , ou bien plutôt par timidité , le duc de Choiseul , au lieu de représenter à son maître le tort qu'il pouvait faire à sa réputation , et peutêtre à sa santé, en s'attachant à un tel objet, laissa cette passion germer, et parut mépriser les intrigues qui tendaient à faire présenter madame du Barry, à la rendre maîtresse en titre; démarche qui tendait plus à sa ruine personnelle , qu a l'agrandissement de cette femme. Il se refusa à toutes les tentatives qu'elle fît pour se rallier à lui , et se conduisit d'abord avec une sorte de timidité , comme on l'a déjà dit , mais avec cette noblesse qui a toujours fait le fond de son caractère. Cette noblesse se changea en imprudence , pour ne rien dire de
plus , lorsque le roi mit le comble à sa honte , en faisant présenter madame du Barry. Les femmes qui ont toujours eu trop de pouvoir sur M. de Choiseul , prirent le dessus ; les propos et l'indignation furent poussés à l'excès , et le roi vit braver sa nouvelle maîtresse , jusque dans sa cour et sous ses yeux, par le parti du ministre. Une telle conduite ne pouvait manquer de produire la disgrâce de M. de Choiseul. Cependant elle ne fut qu'un des motifs dont se servirent les différens intérêts qui tendaient tous à sa chute , et qu'il est nécessaire de dévoiler, pour en revenir aux parlemens.
Le duc d'Aiguillon , dans sa jeunesse , avait servi à la tête d'un régiment d'infanterie , dans la guerre contre le roi de Sardaigne. A la paix , suivant son inclination qui le portait aux affaires , au lieu de se livrer à la société , aux femmes , pour lesquelles cependant il avait beaucoup de goût , à la vie de Paris, si séduisante pour un jeune homme, il chercha à être employé , et le fut en Bretagne , dont on lui donna le commandement. Il dénota bientôt un caractère entier, ambitieux , méchant et surtout vindicatif. La guerre s'étant de nouveau rallumée , les Anglais tentèrent une descente en Bretagne, à Saint-Cast. M. d'Aiguillon, averti à temps de cette irruption , s'y porta ; mais , au lieu de se mettre à la tête des troupes , il monta dans un moulin , d'où il vit l'action , et les Anglais repoussés. M. de LaChalotais, procureur-général du parlement de Rennes, eut l'imprudence de mander
dans une lettre : Notre commandant a vu V action, d'un moulin , où il s'est couvert dejarine , en guise de lauriers. Cela revint à M. d'Aiguillon qui , dès cet instant, jura la perte de M. de La Chalotais , et il ne fut plus occupé que d'en trouver l'occasion. Elle se présenta , ou il la fit naitre , en taxant M . de La Chalotais de sédition et de faits graves , lors de la fermentation qu'il excita lui-même en Bretagne , en attentant aux privilèges de cette province , et par la manière dure et injuste dont il l'administrait. Au moyen d'une de ces lettres-de-cachet si communes sous le règne du feu roi, M. de La Chalotais fut mis en prison dans un château , et l'on nomma une commission pour le juger. Soit qu'on ne pût trouver de quoi le condamner , ou que le cri public en ait imposé à la commission , l'exil et la perte de sa charge furent pour lui la fin de cette affaire.
La haine qu'elle attira à M. d'Aiguillon fit qu'on ne mit nulles bornes aux propos sur son compte. Il fut accusé de tout, même de subornation des témoins, de poison, de meurtre. Les choses allèrent si loin qu'il se crut obligé de venir à Versailles solliciter qu'on lui fît son procès. M. de Choiseul, jouissant encore de tout le crédit, empêcha qu'il n'obtînt sa demande , non pas par intérêt pour lui , car ils étaient déjà très-mal ensemble; mais pour ne pas traduire en jugement et divulguer les ordres du roi, que M. d'Aiguillon aurait été obligé de produire pour sa justification.
ÔD/j. DÉTAILS
Les propos n'ayant point discontinue, M. d'Aiguillon revint à la charge; et, trouvant M. de Choiseul au moment du discrédit, aidé par le chancelier de Maupeou, il obtint que le parlement instruirait son affaire. Le roi voulut que ce fût en sa pi^ence, et le parlement vint tenir ses séances à Versailles. Il n'y en eut que deux, après lesquelles le roi ordonna que cette affaire n'allât pas plus loin, et défendit qu'on l'instruisit davantage. Le parlement fut enivré de joie de juger un grand seigneur, le roi le présidant, et affectant de laisser une grande liberté dans les suffrages et de se ranger de tel ou de tel avis, en nommant le conseiller qui l'avait ouvert; comédie qui tournera toujours la tête à tous gens du second ordre qui croient par-là jouer un grand rôle. Le parlement, outré contre M. d'Aiguillon qui l'avait offensé en attaquant la personne d'un magistrat, blessé qu'on arrêtât le cours de la justice et qu'on fît cesser si promptement une scène qui flattait son orgueil, animé d'ailleurs par plusieurs autres objets, fit un arrêté par lequel il déclara M. d'Aiguillon entaché dans sa réputation et, comme tel, ne pouvant siéger dans sa qualité de pair, jusqu'à parfait jugement.
Le chancelier de Maupeou, issu d'une famille de robe peu renommée pour la probité, n'avait point démenti le sang dont il était sorti. Parvenu à être premier président du parlement de Paris, M. de Choiseul l'avait choisi pour le faire chan-
celier (i), malgré tous les avis qu'on lui donna qu'il ne tarderait pas à se repentir du choix qu'il faisait, tant pour les affaires que pour lui-même, élevant un homme sans principes, capable de tout, et qui deviendrait bientôt son plus mortel ennemi. L'événement ne tarda pas à justifier la prédiction.
(1) Lorsque j'ai écrit ceci (en 1774), j'étais dans la commune opinion que c'était le duc de Choiseul qui, de son propre mouvement , avait porté le roi à faire M. de Maupeou chancelier. J'ai su depuis , par M. de Calonne , contrôleur-général , qui le tenait de M. de Choiseul lui-même, que M. le dauphin étant mort , le roi , plus par bienséance que par affliction , s'était enfermé , sans vouloir parler à personne ; que cependant le duc de Choiseul lui ayant écrit pour lui demander à le voir, il le lui avait permis , et que , s'exprimantavec franchise , il lui avait avoué que la perte dç son fi!s affectait peu son cœur; qu'il le regrettait cependant beaucoup, par la peur qu'en avaient les parlemens qui désormais n'ayant plus de frein ne pourraient plus être contenus. M. de Choiseul répondit que la première chose à faire était de se débarrasser du vieux vice-chancelier de iMaupeou , homme de toute incapacité, et dont on ne pouvait tirer aucun parti; il ajouta que, si S. M. le voulait, il lui apporterait une liste où il comprendrait les gens les plus capables de remplir une telle place , parmi lesquels elle pourrait choisir. Le roi y ayant consenti, M. de Choiseul revint , à quelques jours de là , avec une liste dans laquelle il n'avait point compris M. de Maupeou, fils du vice -chancelier, alors premier président du parlement de Paris. Le roi la prit, et, la lisant avec attention , il trouvait toujours une raison d'exclusion à chaque nouveau nom qui se présentait. M. de Choiseul , courtisan adroit , et connaissant son maître , jugea qu'il désirait M. de Maupeou pour chancelier. Quoiqu'il sentît tous les inconvéniens d'un pareil choix , pour soutenir la réputation de son crédit il voulut avoir l'air de l'avoir fait ; en conséquence , quoiqu'à contrecœur, il se hâta de le proposer, et le roi l'accepta. {Note écrite an 1787.)
M. de Maupeou ayant tout à craindre du parlement qui formait le dessein de l'attaquer et de dénoncer sa gestion de premier président, qui en effet n'était pas sans tache ni sans reproche; M. de Maupeou , dis-je , se déclara ouvertement contre M. de Choiseul, se rallia à M. d'Aiguillon et à madame du Barry, laquelle, trouvant tout accès fermé auprès de M. de Choiseul , s'était totalement livrée à M. d'Aiguillon qui la gouvernait.
M. de Choiseul, soit principe, soit politique, tenait au parlement, et y avait un grand crédit. On le taxe d'avoir achevé de le corrompre , en y répandant beaucoup d'argent, pour y faire enregistrer cette foule d'édits dont on a accablé le royaume, afin de soutenir la décadence des finances épuisées par les guerres et les déprédations du règne de Louis XV. Attaquer le parlement, c'était donc attaquer M. de Choiseul qui ne pouvait manquer d'embrasser sa défense , et par-là donner matière à le noircir aux yeux du roi, fatigué de l'éternelle résistance de cette compagnie , ainsi que de l'audace et même de l'insolence avec laquelle elle s'opposait à ses volontés. Cette raison seule aurait suffi pour déterminer M. de Maupeou et M. d'Aiguillon; mais ils avaient encore des motifs plus puissans : le premier craignait d'être mis en cause; la réputation du second, assez terne, et la possibilité de renouveler son procès au premier moment favorable ; en voilà plus qu'il n'en fallait pour que l'un et l'autre poussassent les choses aussi
loin qu'elles pouvaient aller. Cela est d'autant plus démontré, que M. de Choiseul était déjà exile à Chanteloup lorsque redit qui occasiona la catastrophe du parlement parut.
Par cet édit, qui fut donné le 7 décembre 1770 , le roi détruisait tout le pouvoir actuel de cette compagnie , mettait une barrière à celui qu'elle pouvait encore usurper , et le restreignait presque aux seules fonctions de rendre la justice. Si M. de Maupeou , auteur de 1 edit, a, dès les premiers instans, prévu toutes les suites et les conséquences d'une pareille démarche , on ne peut disconvenir que ce projet ne soit un des plus vastes et des plus hardis qu'un ministre ait pu concevoir, et dont les principes, quoique attaquables, peuvent être défendus. Mais la suite des événemens , la lenteur et l'incertitude des partis dans les différentes circonstances , ont prouvé, de reste , que M. de Maupeou, enivré du crédit où il était parvenu, n'étant arrêté par aucune considération , s'y est engagé légèrement , et n'a écouté que la haine , la vengeance , sa sûreté , et surtout son ambition, espérant envahir toute l'autorité , en rendant despote un vieux roi plongé dans la crapule , fatigué de la moindre affaire , les laissant toutes diriger à ses ministres, et révolté de celles que lui donnait la résistance des parlemens.
M. de Maupeou trouvait d'autant plus de facilité à tout oser, à tout entreprendre, que M. d'Aiguillon, homme d'un caractère plus suivi, plus
profond, n'ayant encore aucune prépondérance marquée, s'élevait sourdement sous son ombre, et par conséquent lui était intimement lié, et tout a sa dévotion. Par son secours, M. de Maupeoti était bien sûr de disposer du roi à sa volonté, M. d'Aiguillon ayant entièrement captivé madame du Barry par un moyen infaillible avec les femmes : on m'entend.
L'édit dont on vient de parler fera toujours une époque trop mémorable en France, pour qu'il soit besoin de détailler sa teneur, qui sera notée dans tous les fastes de la nation. Il causa la plus grande fermentation ; tout ce qui était parlementaire et tout ce qui tenait au parlement, s'éleva contre; les amis de M. de Choiseul , ou , pour parler le langage du temps, le parti Choiseul jeta les hauts cris; les femmes , qui s'étaient rendues célèbres en résistant ouvertement , en avilissant madame du Barry , ne manquèrent pas une si belle occasion de se faire le soutien de ce qu'elles appelaient les Constitutions fondamentales de l'Etat. Dans les conversations, dans les soupers , on ne parlait d'autre chose ; et ces assemblées de société et de plaisirs étaient devenues de petits états-généraux , où les femmes , transformées en législateurs, débitaient des maximes de droit public , des citations historiques , établissaient des principes, avec l'assertion et l'audace que leur donne le désir de dominer et de se faire remarquer , désir encore échauffé par l'importance de la matière et sa célébrité.
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Les princes prirent diffère ns partis. M. le duc d'Orléans, toujours ferme dans les premiers instans, se déclara pour le parlement, excité par madame de Montesson , qui avait des liaisons d'estime et d'amitié avec des parlementaires. M. le duc de Chartres suivit l'opinion de son père qui était aussi la sienne propre. M. le comte de Clermont, vieux, abruti dans la crapule, sembla se réveiller pour embrasser ce qu'on qualifiait la bonne cause, c'est-à-dire la défense du parlement. M. le prince de Condé, d'après son caractère, ménagea principalement la cour, sans se détacher des autres princes; il espéra jouer le rôle de médiateur, et gagner le crédit, en tenant à chaque parti les propos qu'il savait lui convenir; mais, maladroit, il se perdit de tous les côtés. M. le duc de Bourbon était encore trop jeune pour faire aucune impression. M. le prince de Conti (i) qui, dans sa jeunesse, avait étudié pour être roi de Pologne, et qui n'était parvenu, dans sa studieuse retraite, qu'à être tyran de l'Ile-Adam, et par ses lectures qu'à une nomenclature de mots techniques, dont il surchargeait sa conversation, était, depuis long-temps,
(j) M. le prince de Conti, dans Je sein de la vie dissipée de Paris , conçut la chimère d'être roi de Pologne. Pour s'en rendre capable, et pour fuir ses créanciers, il se renferma à l'Ile-Adam avec mademoiselle Darti et quelques complaisans. Il y passa plusieurs années dans la retraite et la lecture. Il en sortit ensuite pour rentrer dans le monde , et le scandaliser du sérail de filles qu'il entretenait.