‹ Mâemoires du marquis de Ferriáeres (volume 2)Chapitre 53 sur 54 · tome r · texte numérisé non relu

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» au sujet de l'administration de la justice; il est » chargé de faire exécuter les ordonnances , et a elles lui donnent l'autorité nécessaire pour con- » tenir les officiers inférieurs de la justice dans les » bornes de leurs devoirs : je m'en rapporte avec » confiance à son zèle et à sa vigilance.

» Je n'ignore pas qu'il existe un grand nombre « de droits établis sur tous les actes de la procédure ; » je vois avec peine combien ils sont onéreux à » ceux de mes sujets qui sont obligés de recourir à » mes tribunaux : je désirerais pouvoir les sup- » primer, ou du moins les modérer; mais je dois, » avant tout, pourvoir au paiement des dettes de » mon État, et à celles de la dernière guerre.

» Le même esprit de justice ne me permet pas

)> de répondre au désir de mon parlement sur les

» suppressions des épices et vacations ; il serait

)) nécessaire d'y substituer des appointemens pro-

» portionnés â la finance des offices et aux travaux

m des magistrats ; je ne pourrais accorder cette

» distinction à mon parlement, sans la rendre

» commune à toutes les cours et à toutes les juri-

» dictions de mon royaume. Mon amour pour

» mes sujets ne me permet pas d'adopter un éta-

» blissement nouveau qui , sous prétexte d'en sou-

» lager une partie, chargerait tous les autres d'un

» impôt très-considérable pour une cause qui leur

» serait étrangère.

» Louis XIV a connu ces vérités, et après avoir w pourvu de la manière la plus sage et la plus so«

» lennelle à la réformation de la justice dans toutes » les parties, il s'est contenté de régler la manière )) dont les épices et les vacations seraient taxées.

)) Mon intention est que ce règlement continue » d'être observé par la grand'-chambre de mon » parlement, et par chacune des chambres des en- » quêtes et requêtes , et je veux qu'il ne soit rien » innové à cet égard.

» Je connais la pureté des vues des magistrats de » la grand'-chambre ; les membres de mon parle- » ment qui font le service des enquêtes et requêtes, » sont animés du même esprit. Ils suivront, comme » ils l'ont toujours fait , l'exemple que leur donnent m les magistrats de la grand'-chambre par leur zèle » pour le travail et pour l'exacte distribution de la » justice. Je suis assuré que les uns et les autres » continueront, par leur assiduité dans leurs fonc- » tions, et par leur amour pour le bien de mon » service, de mériter ma protection.

>> Je ferai examiner s'il est nécessaire de réfor- » mer la procédure qui s'observe dans les saisies- » réelles et dans les ordres , et si les droits attri- » bues aux receveurs des consignations sont sus- » ceptibles de réduction. Je ferai connaître à mon » parlement ma volonté sur ces objets. »

Tout fut dit après cette réponse; et les choses subsisteront sur le même pied , et même doivent empirer , jusqu'à ce qu'il arrive quelque heureuse catastrophe qui force à rétablir Tordre et l'équité, ou un ministre juste et courageux qui, au lieu d'é-

toufler le germe des excellentes qualités du roi, leur donne de l'essor , et en profite pour produire le bien.

En tout autre pays que celui-ci , M. de Lamoignon se serait couvert de gloire. Non-seulement on n'a pas prononcé son nom , mais , à l'exception de trèspeu de gens, tout le reste ignore sa conduite, et ne se doute pas qu'il ait été le moteur de l'événement que je viens de rapporter. Je ne sais s'il en sera jamais récompensé; mais je souhaite, pour opérer librement le bien, qu'il devienne chancelier.

anecdote du chancelier de Maupeou, et du président de Lamoignon; caractère du chancelier.

Éerit en 1771.

M. de Lamoignon , président à mortier au parlement de Paris, issu d'une famille si célèbre dans la robe, venait d'épouser la fille unique de M. Berrier, mort dans le ministère, et qui avait été longtemps lieutenant de police ; charge qui met celui qui en est revêtu à portée d'être exactement informé des détails les plus cachés de la conduite des particuliers qui habitent Paris. M. de Lamoignon , héritant de M. de Berrier, se vit possesseur d'une infinité de notes et de faits qui pouvaient également intéresser et les individus et les familles.

MM. de Maupeou étaient plus dans le cas que qui que ce fût de craindre que ces papiers de police ne vinssent à la connaissance du public. Ni le père , long-temps premier président, ensuite vice-chancelier; ni le fils, alors président à mortier, ensuite premier président, enfin chancelier, quelques années après l'époque dont je parle , n'avaient eu une conduite exempte de taches , et qui pût être divulguée. Le fils surtout ne s'était jamais refusé aucun moyen pour parvenir à ses fins. La vénalité avait

souvent ébranlé en lui l'intégrité du magistrat ; en un mot, il avait à se reprocher tous les excès auxquels s'abandonne un homme sans principes. Plus il avait de vues ambitieuses , plus il lui importait de dérober la connaissance des vices de son caractère, et plus par conséquent il fit de frais pour cajoler M. de Lamoignon et tâcher d'en avoir les papiers qui le regardaient, et qu'il savait être entre ses mains depuis la mort de M. Berner.

Comme la bassesse ne lui coûte pas plus que la perfidie, M. de Lamoignon n'eut pas de courtisans plus asservis que M. de Maupeou. Il était sans cesse dans sa maison , cherchant à lui plaire en adoptant ses goûts , et à captiver sa confiance en lui prodiguant les témoignages de l'attachement le plus sincère.

Lorsqu'il se crut au terme où il visait, dans une conversation d'intimité telle qu'il en avait quelquefois avec M. de Lamoignon, il lui dit : « Qu'é- » tant instruit qu'il était possesseur de tous les » papiers de feu M. Berrier , il n'ignorait pas » non plus que , dans le nombre , il y en avait qui » l'intéressaient lui et sa famille; et quil lui » ferait grand plaisir de les lui remettre; il ajouta » qu'il hasardait cette demande avec d'autant » plus de confiance , que ces papiers ne pouvaient » jamais lui être d'aucune utilité , et que par con- » séqnent il ne devait y attacher nul prix. »

Soit que M. de Lamoignon eût démêlé le caractère de M. de Maupeou, et qu'il n'en fit pas

grand cas , soit que prétendant ainsi que lui aux premiers rangs de la magistrature , il fût bien aise de garder entre ses mains de quoi tenir un rival dans sa dépendance , il lui répondit assez froidement : « Que regardant les papiers de M. Berrier » comme un dépôt sacré dont il ne pouvait rien » distraire , il était fort fâché de lui refuser ce » qu'il lui demandait. »

M. de Maupeou n'insista pas davantage, et, dissimulant combien il était piqué du refus qu'il éprouvait , il continua de voir M. de Lamoignon avec autant d'assiduité. Il n'y eut rien de changé dans la conduite de ces deux magistrats , l'un visa-vis de l'autre , jusqu'à ce qu'un des gens de M. de Lamoignon vint l'avertir que M. de Maupeou , après avoir employé tous les moyens imaginables pour le séduire, avait fini par lui offrir une somme considérable , afin de l'engager à prendre une cassette dont il lui désigna la forme et la place , pour la lui remettre. C'était précisément la cassette où M. de Lamoignon avait enfermé les papiers de M. Berrier.

On peut aisément se représenter la fureur de M. de Lamoignon. La première fois qu'il revit M. de Maupeou , il joignit aux reproches les plus amers les choses les plus dures, et finit par le prier de ne jamais remettre les pieds chez lui (i).

Depuis cet instant , la haine fut réciproque entre

(i) Je tiens ce fait de M. de Lamoignon lui-mêmi.

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M. de Maupeou et M. de Lamoignon ; et comme les petites choses servent souvent à produire les grandes, l'inimitié' de ces deux magistrats n'a pas peu contribue à l'événement arrivé au parlement

en 1771.

Anecdote de Louis XF; réflexions sur M. Necker.

Ecrit en i;8o.

Je tiens de M. le duc de Choiseul que, suivant Louis XV à la chasse, ce prince lui demanda combien il croyait que lui coûtait le carrosse dans lequel ils étaient. Après avoir un peu réfléchi, M. de Choiseul lui dit qu'il se ferait bien fort d'en avoir un pareil pour cinq on six mille francs; mais que, comme S. M. pay il m roi et rarement comptant, cela pouvait -âcti aller à huit. « Vous » êtes loin de compte, répliqua le roi; car cette )) voiture, telle que vous la voyez, me revient à » trente mille francs. »

Gomme le maréchal de Noailles et d'autres courtisans étaient dans le carrosse, le duc de Choiseul ne poussa pas plus loin l'entretien; mais quelques jours après, travaillant avec ce prince, il lui rappela cette conversation, et lui ajouta qu'instruit d'une telle déprédation, il était extraordinaire qu'il ny mît pas ordre; que des abus si révoltans étaient intolérables; qu'il fallait absolument y mettre un frein, et que, s'il voulait le soutenir, il se faisait fort d'y remédier. « Mon » cher ami, lui répondit le roi (i), les voleries,

(4) Je tiens cela du duc de Choiseul.

» dans ma maison, sont énormes; mais il est » impossible de les faire cesser : trop de gens, et » surtout trop de gens puissans , y sont intéressés » pour se flatter den venir à bout. Tous les mi- » rustres que j'ai eus ont toujours formé le projet » d'y mettre de l'ordre; mais effrayés de l'exé- » cution, ils T ont abandonné. Le cardinal de * Fleur y était bien puissant, puisqu'il était le » maître de la France (i); il est mort sans oser » effectuer aucune des idées qu'il avait eues sur » cet objet. Ainsi, croyez-moi, calmez-vous, et » laissez subsister un vice incurable. »

Il est extraordinaire que ce que n'ont osé entreprendre les ministres les plus accrédités, le roi lui-même, vienne d'être effectué dans l'édit du mois de janvier 1780 par un simple citoyen de Genève, M. Necker, homme isolé et sans soutien, occupant précairement une place dont sa religion, sa naissance étrangère et les préventions de la nation semblaient l'exclure, et qui n'a pour lui jusqu'ici qu'un grand désintéressement personnel. Un caractère ferme, des vues économiques lui ont si bien concilié l'opinion publique, que les cornmencemens de sa gestion sont marqués par un crédit prépondérant. Ce crédit cependant n'est fondé que sur la confiance qu'il a su établir, et qui l'a conduit, avec les retranchemens opérés dans la dépense, à faire remonter tous les papiers, à

(1) Quel mot dans la bouche du roi !

soutenir sans nouveaux impôts les frais immenses de la guerre présente, aussi coûteuse que mal conduite. Ces résultats devaient certainement lui faire honneur et en donner bonne opinion; mais non pas en faire l'idole des Français dont le génie vif et pénétrant saisit toute impression avec avidité; mais qui, dépourvus de réflexion, n'ont aucune tenue, parce qu'ils manquent de principes. Toujours entraînés par la première apparence, ils changent de façon de penser comme de situation. Présomptueux au plus petit succès, au moindre revers, ils rappellent tout-à-fait les Athéniens que le reste de la Grèce appelait des enfans, quoiqu'ils sussent être hommes dans les grandes occasions.

Je ne connais point personnellement M. Necker; je n'en juge que par ce que j'en entends dire, et surtout par sa conduite; je suis trop ignorant en finances, pour apprécier ses opérations. Il me parait jusqu'ici que c'est un excellent intendant de maison , qui porte ses regards sur tous les objets , qui tâche d'en réformer les abus, qui fait des retranchemens avantageux et des emprunts forcés à meilleur marché que ses prédécesseurs; mais je n'ai point encore vu de lui de ces spéculations ingénieuses, telles qu'on en a vu faire à M. Golbert, qui, en relevant l'éclat du maître, soient avantageuses au fisc. J'ai peur que ses résultats ne sentent plus le banquier que l'homme d'Etat.

Je ne sais encore si, rapportant tout au trésor

royal, et par conséquent à lui, il n'a pas plus cherche à se rendre insensiblement le maître qu'à réformer la cupidité des différentes mains par lesquelles passait l'argent, à voir d'un seul coup-d'œil la recette et la dépense. Des choses particulières dont je suis instruit, me font connaître qu'il ignore que le roi ne doit pas toujours penser en économe, mais agir quelquefois en monarque, et qu'en un mot il y a bien des choses à calculer dans ce pays-ci.

Je n'approuve point î'édit qu'il vient de donner pour la maison du roi. Je pense que le coup est trop fort et qu'il fallait le réserver pour le dernier de tous ceux qu'on dit qu'il médite. Je conviens que les déprédations des grands seigneurs qui sont à la tète des dépenses de la maison du roi, sont énormes, révoltantes; mais ledit du mois de janvier ne fait qu'irriter ces grands seigneurs, et ne remédie à rien. On a dit à cela qu'il faut qu'il connaisse les abus avant de les réformer; mais lui en donnera-t-on le temps? On est adroit et intrigant dans ce pays-ci. Si l'on n'assomme pas du premier coup, ce qui ne produit jamais que quelques jours de cris et de plaintes, grâce à la légèreté de la nation qui détourne bientôt ses regards d'un objet qu'elle regarde comme décidé ; si l'on n'assomme pas du premier coup, dis-je, l'espoir de pouvoir se soustraire à la réforme fixe l'attention; la sagacité nationale en offre bientôt les moyens, l'opération échoue, et l'agent se discrédite.

Je ne dis pas que ce sera là la fin de M. Necier; car, comment prévoir l'issue de toute opération humaine , surtout en France? mais je pense qu il en court le hasard, et qu'au point où il en est, paraissant ne vouloir se soutenir que par lui-même , il sait mal calculer. 11 est vrai qu'il a pour lui l'avilissement où sont tombés les grands seigneurs. Il est tel, qu'assurément ils ne sont pas à redouter, et que leur opinion ne mérite pas d'entrer en considération dans aucune spéculation politique.

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