VERGNIAUX
Il fut , peut-être , l'orateur le plus éloquent de l'Assemblée (2) ; il n'improvise pas comme Gua-
(1) Guadet fut du nombre des députés proscrits qu'accueillit leCalvados. Après ladéfaitede l'armée deWempfen, il chercha un asile à Libourne. On l'arrêta dans la maison de son père ; il mourut sur l'échafaud , le 17 juillet 1 7 Q 4 • ®n prétend qu'au moment de l'exécution il voulut haranguer le peuple, mais qu'un roulement de tambours couvrit sa voix.
Gensonné fut arrêté après le 3i mai, jugé , condamné et exécuté à Paris , avec vingt de ses collègues.
(Note des nouveaux éditeurs.)
(2) Nous transcrivons d'autant plus volontiers le portrait de Vergniaux tracé par M. Paganel , que cet écrivain a saisi
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det ; mais ses discours préparés , forts de logique , brûlans de chaleur, pleins de choses, étincelans de beautés , soutenus par un très-noble débit , se faisaient lire encore avec un grand plaisir.
plusieurs traits échappes à madame Roland , dont le tableau n'est ici qu'une ébauche.
« Vergniaux, député de la Gironde à l'Assemblée législa- » tive et à la Convention nationale, exalta singulièrement » par ses talens et par son éloquence, les prétentions d'in- » fluence et de suprématie que les Girondins affectèrent du- » rant l'une et l'autre session. Leur orgueil ne souffrait sur » ce point aucune rivalité, et cependant les hommes qui, » exempts de tout esprit de parti , purent étudier le carac- » tère de chacun des membres marquans de cette députa- » tion , attesteront que Vergniaux , qu'elle était si fière de » posséder , lui appartenait moins par sa propre ambition et » par ses opinions politiques, que par les sentimens de » l'honneur, que par une sorte de fraternité d'armes. Son » goût le portait vers le plaisir , bien qu'il préférât aux » plaisirs les charmes de la paresse : elle était son Armide ; >» et la gloire de la tribune aurait été pour lui sans attraits , » si Gensonné , Guadet, Condorcet , Roland, et surtout » l'épouse de ce ministre , l'héroïne et l'adulatrice du parti, >» n'eussent sans cesse reproduit à ses yeux les dangers de la » patrie et leurs propres dangers. L'espérance dont on le » flattait de combattre et de vaincre pour elle et pour ses » amis , lui rendait sa vertu et son courage : ces nobles » sentimens qu'embrasait encore la haine d'une faction qui, » du haut de la tribune, commandait l'expoliation et le » massacre, éclataient par intervalles; et la foudre de Mi- » rabeau se rallumait'dans les mains de Vergniaux.
» Représentez-vous un homme que d'autres hommes en- » tourent et entraînent , qui ne cherche pas une issue pour
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Cependant je n'aime point Vergniaux ; je lui trouve régoïsme de la philosophie ; de'daignant les hommes , assurément parce qu il les connaît bien , il ne se gène pas pour eux : mais alors il faut rester
» s'échapper , mais qui resterait là , si le cercle se rompait » et le laissait libre. Tel était Vergniaux parmi les Gi- »> rondins.
» Les meneurs l'associèrent à leur ambition et ne par- » vinrent jamais à le rendre ambitieux pour lui-même. Ma- » dame Ro'aud répétait souvent qu'on ne pouvait tirer au- » cun parti de Vergniaux. C'était un Démosthène auquel on » pouvait reprocher ce que l'orateur grec reprochait aux » Athéniens, l'insouciance, la paresse et l'amour des plai- » sirs. Il sommeillait dans l'intervalle de ses discours, tandis » que l'ennemi gagnait du terrain , cernait la république » et la poussait dans l'abîme avec ses défenseurs.
» Vergniaux avait un sentiment profond de patriotisme et
» la conviction de son talent oratoire. S'il n'avait pas le mé-
» rite de la modestie, une sorte de nonchalance qui prove-
» riait de son éloignement pour le travail et pour toute
» action forte , lui en donnait l'apparence. Je n'ai pas connu
» d'homme plus impropre à jouer un premier rôle sur le
» théâtre d'une grande révolution. Dans l'imminence du
» danger, il se montra plus disposé à attendre la mort qu'à
» la porter dans les rangs ennemis. On découvre entre lui et
» Danton des traits frappans de ressemblance. L'un et
» l'autre crurent à l'inviolabilité des grands maîtres de la
» tribune ; l'un et l'autre, par trop de mépris pour leur en-
» nemi , irritèrent son audace , repoussèrent la fortune et
» les dieux, lis ont donc fait eux- mêmes leur destinée; car
» ce mépris n'était que le déguisement d'un penchant plus
» impérieux. »
(Note des nouveaux éditeurs.)
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particulier oisif, autrement la paresse est un crime, et Vergniaux est grandement coupable à cet égard. Quel dommage qu'un talent tel que le sien n'ait pas été employé avec l'ardeur dune ame dévorée de l'amour du bien public et la ténacité d'un esprit laborieux! (i)
GRÀNGENEUVE.
Grangeneuve est bien le meilleur humain qu'on puisse trouver sous une figure de la moindre apparence ; il a l'esprit ordinaire , mais lame vraiment grande, et il fait de belles choses avec simplicité, sans soupçonner tout ce qu'elles coûteraient à d'autres que lui.
Dans le courant de juillet 1792 , la conduite et les dispositions de la cour annonçant des vues hostiles , chacun raisonnait sur les moyens de les prévenir ou de les déjouer. Chabot disait à ce sujet, avec l'ardeur qui vient de l'exaltation et non de la force , qu'il serait à souhaiter que la cour fit attenter aux jours de quelques députés patriotes ; que ce serait la cause infaillible d'une insurrection du peuple , le seul moyen de le mettre en mouvement et de produire une crise salutaire. Il s'échauffe sur ce texte et le commente assez long-temps. Grangeneuve , qui l'avait écouté sans mot dire , dans la pe-
(1) Condamné par le tribunal révolutionnaire , avec vingt et un de ses collègues, il mourut le 3 1 octobre 1793.
(Note des nouveaux éditeurs.)
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tite société où s'était tenu ce discours , saisit le premier instant de parler à Chabot en secret : « J'ai » été , lai dit-il , frappé de vos raisons, elles sont )) excellentes ; mais la cour est trop habile pour » nous fournir jamais un tel expédient ; il faut y » suppléer : trouvez des hommes qui puissent faire » le coup , je me dévoue pour la victime. — Quoi ! vous voulez ?... — Sans doute : qu'y a-t-il à cela de si difficile? ma vie n'est pas fort utile, mon individu n'a rien d'important ; je serai trop heureux d'en faire le sacrifice à mon pays. — Ah î mon ami, vous ne serez pas seulj s'écrie Chabot d'un air inspiré; je veux partager cette gloire avec vous. — Comme vous voudrez ; un est assez , deux peuvent mieux faire encore : mais il n'y a pas de gloire à cela ; il faut que personne n'en sache rien. Avisons donc aux moyens. »
Chabot se charge de les ménager ; peu de jours après, il annonce à Grangeneuve qu'il a son monde, et que tout est prêt, « Eh bien! fixons l'instant; nous nous rendrons au comité demain au soir; j'en sortirai à dix heures et demie; il faudra passer dans telle rue , peu fréquentée , où il faut aposter les gens ; mais qu'ils sachent s'y prendre , il s'agit de bien nous tirer, et non pas de nous estropier. » On arrête les heures ; on convient des faits : Grangeneuve va faire son testament , ordonne quelques affaires domestiques sans affectation , et ne manqua pas au rendez-vous donné. Chabot n'y paraissait point encore; l'heure arrivée , il n'était pas venu.
Grangeneuve en conclut qu'il a abandonne l'idée du partage ; mais croyant à l'exécution pour lui , il part ; il prend le chemin convenu, le parcourt à petits pas , ne rencontre personne au monde , repasse une seconde fois crainte d'erreur sur l'instant, et il est obligé de rentrer chez lui sain et sauf, mécontent de l'inutilité de sa préparation. Chabot se sauva des reproches par de misérables défaites, et ne démentit point la poltronnerie d'un prêtre , ni l'hypocrisie d'un capucin (1).
BAHBAROUX.
Barbâroux , dont les peintres ne dédaigneraient pas de prendre les traits pour une tête d'Antinous, actif , laborieux , franc et brave , avec la vivacité d'un jeune Marseillais, était destiné à devenir un homme de mérite et un citoyen aussi utile qu'éclairée Amoureux de l'indépendance, fier de la révolution , déjà nourri de connaissances , capable d'une longue attention avec l'habitude de s'appliquer, sensible à la gloire ; c'est un de ces sujets qu'un grand politique voudrait s'attacher, et qui devait fleurir avec éclat dans une république heureuse. Mais qui oserait prévoir jusqu'à quel point l'injustice prématurée , la proscription , le malheur
(1) Grangeneuve, rais en arrestation le 2 juin, fugitif et proscrit, périt à Bordeaux , le 21 décembre 1793.
{Note des nouveaux éditeurs.)
l88 PORTRAITS.
peuvent comprimer une telle ame et flétrir ses belles qualite's! Les succès modérés auraient soutenu Barbaroux dans la carrière , parce qu'il aime la réputation et qu il a toutes les facultés nécessaires pour s'en faire une très-honorable : mais l'amour du plaisir est à coté ; s'il prend une fois la place de la gloire, à la suite du dépit des obstacles ou du dégoût des revers , il affaissera une trempe excellente et lui fera trahir sa noble destination.
Lors du premier ministère de Roland , j'eus occasion de voir plusieurs lettres de Barbaroux, adressées plutôt à l'homme qu'au ministre , et qui avaient pour objet de lui faire juger la méthode qu'il convenait d'employer pour conserver dans la bonne voie des esprits ardens et faciles à s'irriter , comme ceux des Bouches-du-Rhône . Roland, strict observateur de la loi , et sévère comme elle , ne savait parler qu'un langage lorsqu'il était chargé de son exécution. Les administrateurs s'étaient un peu égarés , le ministre les avait tancés avec vigueur ; ils s'étaient aigris : ce fut alors que Barbaroux écrivit à Roland pour rendre hommage à la pureté d'intention de ses compatriotes, excuser leurs erreurs , et faire sentir à Roland qu'un mode plus doux les ramènerait plutôt et plus sûrement à la subordination nécessaire. Ces lettres étaient dictées par le meilleur esprit et avec une prudence consommée ; lorsque je vis leur auteur, je fus étonnée de sa jeunesse. Elles eurent reflet qui était immanquable sur un homme juste qui voulait le bien ; Ro-
îand relâcha de son austérité , prit un ton plus fraternel qu'administratif, ramena les Marseillais et estima Barbaroux. Nous le vîmes davantage après la sortie du ministère ; son caractère ouvert , son ardent patriotisme nous inspirèrent de la confiance; ce fut alors que raisonnant du mauvais état des choses et de la crainte du despotisme pour le Nord, nous formions le projet conditionnel d'une république dans le Midi. « Ce sera notre pis-aller, disait en souriant Barbaroux ; mais les Marseillais qui sont ici nous dispenseront d'y recourir. » Nous jugions par ce discours et quelques autres semblables , qu'il se préparait une insurrection ; mais la confidence ne s'é tendant pas plus loin , nous n'en demandions pas davantage. Dans les derniers jours de juillet, Barbaroux cessa presque ses visites , et nous dit , à la dernière , qu'il ne fallait pas juger de ses sentimens à notre égard par le premier aperçu de son absence, qu'elle avait pour objet de ne pas nous compromettre. 11 repartit pour Marseille après le dix , et revint député à la Convention. Il y a fait son devoir en homme de courage ; plusieurs de ses discours écrits montrent une excellente logique et des connaissances dans la partie administrative du commerce ; celui sur les subsistances est , après l'ouvrage de Creuzé-la-Touche , ce qu'il y a de meilleur en ce genre. Mais il aurait à travailler pour devenir orateur.
Barbaroux, affectueux et vif, s'est attaché a Buzot, sensible et délicat; je les appelais Njsus et Eu-
rjale : puissent-ils avoir un meilleur sort que ces deux amis! Louvet, plus fin que le premier, plus gai que le second , aussi bon que l'un et l'autre , s'est lié avec tous deux, mais plus particulièrement avec Buzot , qui lui sert de nœud avec l'autre , dont sa gravité naturelle le rend un peu le mentor (1).