‹ Mâemoires du marquis de Ferriáeres (volume 4)Chapitre 11 sur 32 · LOUVET · texte numérisé non relu

LOUVET

Louvet, que j'ai connu durant le premier ministère de Roland, et dont je recherchais toujours l'agréable société , pourrait bien quelquefois, comme Philopnemen, payer l'intérêt de sa mauvaise mine; petit, fluet, la vue basse et l'habit négligé, il ne paraît rien au vulgaire qui ne remarque pas la noblesse de son front , et le feu dont s'animent ses yeux et son visage à l'expression d'une grande vérité, d'un beau sentiment, d'une saillie ingénieuse ou d'une fine plaisanterie. Les gens de lettres et les personnes de goût connaissent ses jolis romans, où les grâces de l'imagination s'allient à la légèreté du style , au ton de la philosophie , au sel de la critique. La politique lui doit des ouvrages plus graves,

(1) Barbaroux, qui avait accusé Robespierre , combattu la commune, et dont on connaissait le caraclère ardent et généreux, partagea les malheurs de ses collègues, comme ilavaû partagé leurs opinions ; arrêté à Saint-Émilion avec Salles et Guadet, il fut condamné à mort, et subit son sort avec courage , le 25 juin 1 794-

{Note des nouveaux éditeurs.)

PORTRAITS. igi

dont les principes et la manière déposent également en faveur de son ame et de ses talens. Il a prouvé que. sa main habile pouvait alternativement secouer les grelots de la folie, tenir le burin de l'histoire et lancer les foudres de l'éloquence. Il est impossible de réunir plus desprit à moins de prétentions et plus de bonhomie ; courageux comme un lion 9 simple comme un enfant , homme sensible , bon citoyen, écrivain vigoureux, il peut faire trembler Catilinaà la tribune , dîner chez les Grâces, et souper avec Bachaumont.

Sa Catilinaire ou Robespierride méritait d'être prononcée dans un sénat qui eût la force de faire justice ; sa Conspiration du 10 mars est un second morceau précieux pour l'histoire du temps ; sa Sentinelle est un modèle de ce genre d'afliche et d'instruction quotidiennes, destinées à un peuple qu'on veut éclairer sur les faits , sans jamais l'influencer que par la raison , ni l'émouvoir que pour le bien de tous , et le pénétrer par des affections heureuses qui honorent l'humanité. C'est une belle opposition à faire avec ces feuilles atroces et dégoûtantes, dont le style grossier , les sales expressions répondent à la doctrine sanguinaire , aux mensonges impurs dont elles sont l'égoût ; œuvres audacieuses de la calomnie, payées par l'intrigue à la mauvaise foi , pour achever de ruiner la morale publique , et à l'aide desquelles le peuple le plus doux de l'Europe a vu pervertir son instinct , au point que les tranquilles Parisiens , dont on citait la bonté, sont de-

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venus comparables à ces féroces gardes prétoriennes qui vendaient leur voix , leur vie et l'empire au plus offrant et dernier enchérisseur. Ecartons ces tristes images et rappelons les esprits aux Observations sur le rapport de Saint- Just contre les députés détenus, par une société de Girondins (i), imprimées à Caen le i5 juillet. J'y ai reconnu le style , la finesse et la gaieté de Louvet : c'est la raison en déshabillé , se jouant avec le ridicule , sans perdre de sa force ni de sa dignité (2).

(1) Pièce que nous publierons avec différentes relations du3i mai, et les autres écrits dont parle madame Roland dans ce passage.

(2) Proscrit au 3i mai, mis hors de la loi, après s'être réuni dans le Calvados à ses collègues , errant en France sous divers déguisemens, redevable de la vie au dévouement et à la présence d'esprit de sa femme, il fut rappelé à la Convention après la révolution du g thermidor. Il y défendit la mémoire de ses amis qui n'étaient plus ., comme il avait parlé , comme il avait souffert pour eux. Nommé au Conseil des Cinq* Cents, il soutint, à la tribune et dans les journaux , la cause à laquelle il resta toujours fidèle; ses forces, qui ne répondaient pas à son courage, se trouvaient épuisées par de cruelles épreuves; il mourut en 1-97 , quelque temps avant le 18 fructidor.

On verra dans ses Mémoires un des plus intéressans tableaux que puisse offrir un homme luttant contre l'infortune et dérobant sa têle à la proscription.

[Idem.)

TORTRAITS. ICp

LAZOWSKY.

Lazowski , Polonais d'origine, venu en France on ne sait comment , sans fortune , mais protégé par le duc de Liancourt , soit qu il fut parent de quelque personne à son service , ou qu'il lui appartînt de quelque autre manière ; Lazowski avait été fait inspecteur des manufactures.

C'était une de ces places d'administration trèssecondaires , qui ne donnaient point d'autorité , dont les appointemens étaient modestes , pour les devoirs desquelles il sufîisait d'avoir de l'honnêteté, du mérite , et qui , dès-lors , parurent convenir à tout le monde, ou pour lesquelles du moins chacun se croyait propre. Elles étaient à la nomination du Conseil du Roi , sur la présentation du ministre des finances, et subordonnées aux intendans du commerce , petits magistrats à grandes prétentions, qui se faisaient passablement valoir , et qu'on avait la bonté de croire, comme tant d'autres , sur leur parole, mais qui , véritablement, par le nombre des affaires qu'ils étaient dans le cas de traiter, avaient beaucoup de relations, et donnaient des audiences, où de grands seigneurs prenaient quelquefois la peine d'aller.

Lazowski , vif , entreprenant , qui s'offrait luimême comme un homme d'esprit , avait persuadé, à son protecteur , qu'il ne devait pas rester simple inspecteur des manufactures. Il est vrai que , pour u. i3

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l'employer, on avait créé une inspection à Soissons, où il n'y avait guère que des manufactures de prêtres, et d'objets à inspecter que des religieuses; c'était une ville de couvens sans industrie, sans autre commerce que celui des objets de première nécessité. M. de Liancourt,tjui mettait, à l'avancement de son protégé , la vanité ordinaire chez les gens de la cour, y joignait de plus la loyauté de sa bonhomie ; il pressait le ministre , et surtout les intendans du commerce , car les seconds agens sont toujours les vrais faiseurs. Calonne était contrôleurgénéral, il avait l'esprit inventif et facile à saisir les idées ingénieuses. On imagina de créer une inspection ambulante; ce n'était pas un effort de génie: ce genre de place avait déjà existé ; l'inutilité en avait été reconnue ; mais on conviendra que sa seconde création n'était pas sans motif; elle fournissait le moyen d'obliger un homme en crédit, et le nombre des places, porté à quatre , donnait à l'opération un air ministériel , sans compter l'avantage de trois places restantes pour la faveur et l'intrigue. Elles furent bientôt remplies. On leur attribua 8,000 livres d'appointemens; la résidence de Paris durant quatre mois de l'année; des voyages dans les provinces durant l'autre partie du temps ; le droit de remplacer les inspecteurs-généraux à leur décès, et la permission de solliciter des gratifications, en raison de la nature des déplacemens et de l'importance des services. 11 est bien vrai qu'on sappait ainsi , par la base, une institution dont l'esprit était

excellent; on ôtait aux inspecteurs des généralités l'espoir de parvenir à l'inspection générale , par rang d'ancienneté et de mérite ; on les décourageait encore , en envoyant, dans leurs départemens respectifs , des hommes étrangers à la chose pour la plupart, et l'on sotaitla faculté d'être bien informé sur l'état des arts, des manufactures , du commerce , enfin, de tous les objets d'industrie, desquels devaient pouvoir mieux rendre compte des hommes fixés dans chaque généralité à cet effet, que les oiseaux de passage chargés de les parcourir toutes. Mais l'ancien régime ne portait pas si loin ses vues ; et l'on sait si, dans le nouveau , les individus en ont de plus étendues, et surtout de plus désintéressées. Ceci se passait au printemps de 1784. Je me trouvais à Paris, pour des affaires de famille : j'entendis parler de changemens dans les inspections ; j'appris que celle de Lyon, abandonnée par l'ambitieux Brisson pour l'ambulance , était donnée à un très-jeune homme. Je réfléchis que Roland rêvait toujours sa retraite , et se proposait de la demander , après avoir terminé son entreprise encyclopédique , pour aller dans son pays oublier Paris et les bassesses qu'il fallait y faire pour un avancement refusé au mérite (1) ; je trouvai quil serait meilleur d'aller chez soi avec une place qu'autrement : j'imaginai de demander l'échange de celle d'Amiens,

(1) Voyez tojxie Ier, page 267.

où nous étions, contre celle de Lyon, qui le mettrait chez lui; et qu'il ne devait pas être difficile d'accorder ce léger plaisir à un vieux serviteur, dont les intendans de commerce redoutaient assez le savoir, et surtout le caractère, pour goûter son éloignement. Les commissions étaient déjà expédiées; je fis valoir mes raisons avec l'avantage qu'une femme avait encore , dans ce temps-là , près de gens qui se piquaient de politesse ; on me fît valoir les difficultés , que j'appréciai librement ce qu'elles valaient, et j'obtins le changement presqu'en même temps que l'annonce faite à mon mari de la demande que j'avais imaginé d'en faire.

Je rencontrai dans les bureaux Lazowski , alors élégant , bien coiffé , mis avec soin , arrondissant un peu les épaules, marchant sur le talon, faisant jabot , se donnant enfin ce petit air d'importance que les sots d'alors prenaient pour des titres de considération , et dont se moquaient les gens de bon sens.

L'Assemblée constituante ayant renversé les nobles , supprimé les inspecteurs , ravit à Lazowski sa place et son patron ; n'osant espérer une pension , qui devait se réduire à zéro , eu égard au peu de temps qu'il avait été employé , il se trouvait sans le sou , devint patriote , prit des cheveux gras , brailla dans une section, et se fit sans-culotte , puisqu'aussi bien il était menacé d'en manquer.

Vigoureux, jeune encore, criant bien et intriguant de même , il fut bientôt distingué et devint capi-

POÏITHA.ITS. 197

taîne de quartier dans la garde nationale ; il servit en cette qualité au 10 août , et se prévalut beaucoup des dangers de cette journée, à l'instar de tant de gens qui se mêlaient du mouvement , pour y trouver quelque profit , et qui venaient fièrement ensuite se présenter comme les sauveurs de la patrie. Mais ses exploits datent du i septembre, et de l'activité qu'il sut entretenir dans le massacre des prè^ très à Saint-Firmin , sur la section du Finistère, qui était la sienne ; il fut également utile dans l'expédition des prisonniers d'Orléans.

Il eut sujet de venir, comme député de sa section, chez le ministre de l'Intérieur, où je l'aperçus, et pus juger de son étonnante transformation. Le joli monsieur à petites grimaces , avait pris la tournure brutale d'un patriote enragé , la face enluminée d'un buveur et l'œil hagard d'un assassin.

Cher aux Jacobins, qui savaient apprécier son mérite et lui préparaient de hautes destinées, directeur désigné pour la conspiration du i o mars , il mourut tout-à-coup, à Vaugirard , d'une fièvre inflammatoire , fruit des débauches , des veilles et de l'eau-de-vie.

On connaît la douleur de toute la horde à cette perte inopinée , l'oraison funèbre prononcée par le grand-prêtre Robespierre , ses touchantes jérémiades et son pompeux éloge du grand homme ignoré ; les funérailles éclatantes célébrées parla vénérable commune et les saintes sociétés; l'adoption de son enfant, embrassé, dans l'hôtel commun,

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par papa Pache; enfin, l'inhumation de Lazowski près de l'arbre de la liberté , place du Garrouzel , où l'on voit encore sa modeste tombe ornée de gazon.

Que ceux qui s'étonneraient de son importance posthume, se rappellent quelle prit naissance au foyer des Jacobins , lorsqu'ils étaient devenus aussi redoutables qu'atroces pour les timides Parisiens; lorsque Marat était dans toute sa gloire , et Danton dans sa puissance.

Assurément, le peuple qui prenait l'un pour son prophète , et l'autre pour son seigneur , pouvait bien honorer Lazowski comme un saint, ou un héros , ce qui est tout un dans la religion des septembristes.

KOBERT.

Qu'avez-vous donc fait à Robert? me demandait quelqu'un dernièrement; sa femme et lui se déchaînent contre vous plus ardemment qu'aucun de vos ennemis. — Je les ai peu vus; je leur ai rendu service; mais je n'ai pas concouru à flatter leur ambition. Voici comment :

Lorsque je partis de Lyon pour Paris, en 1791, Champagneux me demanda si je connaissais madame Robert, femme desprit, auteur et patriote. « Nullement ; je sais que mademoiselle Kéralio , dont le père a écrit , s'est mariée depuis peu à M. Robert, et qu'ils font ensemble le Mercure national , dont j'ai vu quelques numéros : je n'en

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sais pas davantage. — Voulez-vous la voir? je vous donnerai une lettre pour elle ; car nous sommes en relation en qualité de journalistes (i). — Mais, vraiment ! une femme desprit, auteur et républicaine ; c'est assez piquant ! Donnez-moi une lettre . »

Je vins à Paris ; j'y étais depuis six semaines , lorsqu'un de nos amis , me parlant de madame Robert , qu'il avait eu l'occasion de voir , me fit souvenir que j'avais une lettre pour elle : je le dis ; il me proposa de m'accompagner chez elle ; nous nous y rendîmes.

Je vis une petite femme spirituelle , adroite et fîère, qui m'accueillit fort agréablement; je trouvai son gros mari , à face de chanoine , large , brillante de santé et de contentement de soi-même , avec cette fraîcheur que n'altèrent jamais de profondes combinaisons. Ils me rendirent ma visite , et je ne poussai pas plus loin la connaissance. Le 17 juillet, sortant des Jacobins, où j'avais été témoin des agitations que causèrent les tristes événemens

(1) En parcourant un grand nombre d'écrits du temps, dontlesplusremarquablesaurontplacedans cette collection, nous avons retrouvé un morceau de madame Robert. Cette petite pièce est intitulée : Louise Robert à M . Louvet, député à la Convention nationale parle département du Loiret (N bis) . C'était une bonne fortune que la découverte d'une lettre adressée à un homme de beaucoup d'esprit, par une femme auteur, sur des circonstances du moment. Tout est curieux à connaître dans ce morceau , le ton, le style et le sujet. (Noie des nouveaux éditeurs.)

du Champ-de-Mars , je trouvai, en rentrant chez moi , à onze heures du soir , M. et madame Robert. « Nous venons, me dit la femme, avec l'air de confiance d'une ancienne amie , vous demander un asile ; il ne faut pas vous avoir beaucoup vue , pour croire à la franchise de votre caractère et de votre patriotisme. Mon mari rédigeait la pétition sur l'autel de la patrie; j'étais à ses côtés; nous échappons à la boucherie , sans oser nous retirer , ni chez nous , ni chez des amis connus , où l'on pourrait nous venir chercher. — Je vous sais bon gré , lui répliquai-je , d'avoir songé à moi dans une aussi triste circonstance, et je m'honore d'accueillir les persécutés ; mais vous serez mal cachés ici (j'étais à l'hôtel Britannique , rue Guénégaud); cette maison est fréquentée , et l'hôte est fort partisan de Lafayette. — Il n'est question que de cette nuit; demain nous aviserons à notre retraite. » Je fis dire à la maîtresse de l'hôtel , qu'une femme de mes parentes , arrivant à Paris dans ce moment de tumulte , avait laissé ses bagages à la diligence , et passerait la nuit avec moi; que je la priais de faire dresser deux lits de camp dans mon appartement. Ils furent disposés dans un salon où se tinrent les hommes , et madame Robert coucha dans le lit de mon mari , auprès du mien , dans ma chambre. Le lendemain au matin , levée d'assez bonne heure , je n'eus rien de plus pressé que de faire des lettres pour instruire mes amis éloignés de ce qui s'était passé la veille. M. et madame Robert, que je sup-

posais devoir être bien actifs , et avoir des correspondances plus étendues , comme journalistes , s'habillèrent doucement , causèrent après le déjeuner que je leur fis servir , et se mirent au balcon sur la rue ; ils allèrent même jusqu'à appeler par la fenêtre et faire monter près d'eux un passant de leur connaissance.

Je trouvais cette conduite bien inconséquente de la part de gens qui se cachaient. Le personnage qu'ils avaient fait monter , les entretint , avec chaleur , des événemens de la veille , se vanta d'avoir passé son sabre au travers du corps d'un garde national ; il parlait très-haut , dans la pièce voisine d'une grande antichambre commune avec un autre appartement que le mien. J'appelai madame Robert. « Je vous ai accueillie , Madame , avec l'intérêt de la justice et de l'humanité pour d'honnêtes gens en danger ; mais je ne puis donner asile à toutes vos connaissances : vous vous exposez à entretenir , comme vous le faites dans une maison telle que celle-ci , quelqu'un d'aussi peu discret ; je reçois habituellement des députés, qui risqueraient d'être compromis > si on les voyait entrer ici au moment où s'y trouve une personne qui se glorifie d'avoir commis hier des voies de fait; je vous prie de l'inviter à se retirer. » Madame Robert appela son mari ; je réitérai mes observations avec un accent plus élevé , parce que le personnage , plus épais , me semblait avoir besoin d'une impression forte; on congédia l'homme. J'appris qu'il

s'appelait Vachard ; qu'il était président d'une société dite des Indigens : on célébra beaucoup ses excellentes qualités et son ardent patriotisme. Je gémis en moi-même du prix qu'il fallait attacher au patriotisme d'un individu qui avait toute l'encolure de ce qu'on appelle une mauvaise tête , et que j'aurais pris pour un mauvais sujet. J'ai su depuis que c'était un colporteur de la feuille de Marat , qui ne savait pas lire , et qui est aujourd'hui administrateur du département de Paris, où il figure très-bien avec ses pareils.

11 était midi ; M. et madame Robert parlèrent d'aller chez eux, où tout devait être en désordre : je leur dis que , par cette raison , s'ils voulaient accepter ma soupe avant de partir , je la leur ferais servir de bonne heure ; ils me répliquèrent qu'ils aimaient mieux revenir , et s'engagèrent ainsi en sortant. Je les revis effectivement avant trois heures ; ils avaient fait toilette ; la femme avait de grandes plumes et beaucoup de rouge ; le mari s'était revêtu d'un habit de soie , bleu céleste , sur lequel ses cheveux noirs > tombant en grosses boucles, tranchaient singulièrement. Une longue épée à son côté , ajoutait à son costume tout ce qui pouvait le faire remarquer (i). Mais, bon dieu!

(i) Robert semblait condamné au ridicule : en 1792, porté ù la Convention nationale par la commune de Paris, il trouvait fort sage que l'Assemblée rendît un décret contre les accapareurs ; mais plus tard il trouva fort mauvais qu'on

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ces gens sont -ils fous, me demandais-je à moimême? et je les regardais parler, pour m'assurer qu'ils n'eussent point perdu l'esprit. Le gros Robert mangeait à merveille , et sa femme jasait à plaisir. Ils me quittèrent enfin, et je ne les revis plus, ni ne parlai d'eux à personne.

De retour à Paris , l'hiver suivant , Robert rencontrant Roland aux Jacobins , lui fît d'honnêtes reproches , ou des plaintes de politesse , de n'avoir plus eu aucune espèce de relation avec nous ; sa femme vint me visiter plusieurs fois , m 'inviter, de la manière la plus pressante à aller chez elle deux jours de la semaine , où elle tenait assemblée , et où se trouvaient des hommes de mérite de la Législature : je m'y rendis une fois; je vis Antoine , dont je connaissais toute la médiocrité , petit homme, bon à mettre sur une toilette, faisant de jolis vers, écrivant agréablement des bagatelles , mais sans consistance et sans caractère. Je vis d'autres députés patriotes à la toise , décens comme Chabot : quelques femmes ardentes en civisme , et d'honorables membres de la société fraternelle , achevaient la composition d'un cercle qui ne me convenait guère , et dans lequel je ne retournai pas. A quelques mois de là , Roland fut appelé au mi-

saisît ses accaparemens. Le comité de sa section confisqua plusieurs tonneaux de rhum cachés dans sa maison ; il se plaignit ; on rit beaucoup à ses dépens , et cette circonstance lui valut le surnom de Robert-le-Rhum. (iV. des nonv. éclit.)

nistère; vingt-quatre heures étaient à peine écoulées , depuis sa nomination, que je vis arriver chez moi madame Robert. « Ah çà ! voilà votre mari en place; les patriotes doivent se servir réciproquement; j'espère que vous n'oublierez pas le mien. — Je serais , Madame , enchantée de vous être utile ; mais j'ignore ce que je pourrais pour cela, et certainement M. Roland ne négligera rien pour l'intérêt pablie, par l'emploi des personnes capables. » Quatre Jours se passent ; madame Robert revient me faire une visite du matin; autre visite encore peu de jours après , et toujours grande instance sur la nécessité de placer son mari , sur ses droits à l'obtenir par son patriotisme. J'appris à madame Robert que le ministre de l'Intérieur n'avait aucune espèce de place à sa nomination , autres que celles de ses bureaux; qu'elles étaient toutes remplies; que, malgré l'utilité dont il pouvait être de changer quelques agens , il convenait à l'homme prudent d'étudier les choses et les personnes avant d'opérer des renouvellemens , pour ne pas entraver la marche des affaires; et qu'enfin , d'après ce qu'elle m'annonçait elle-même, sans doute que son mari ne voudrait pas d'une place de commis. « Véritablement, Robert est fait pour mieux que cela. — Dans ce cas , le ministre de l'Intérieur ne peut vous servir de rien. — Mais il faut qu'il parle à celui des affaires étrangères, et qu'il fasse donner quelque mission à Robert. — Je crois qu'il est dans l'austérité de M. Roland de ne solliciter personne, et de

ne se point mêler du département de ses collègues ; mais comme vous n'entendez probablement qu'un témoignage à rendre du civisme de votre mari , je le dirai au mien. »

Madame Robert se mit aux trousses de Dumouriez, à celles de Brissot , et elle revint, après trois semaines , me dire qu'elle avait parole du premier, et qu'elle me priait de lui rappeler sa promesse quand je le verrais.

Il vint dîner chez moi dans la semaine ; Brissot et d'autres y étaient. « N'avez -vous pas, dis- je au premier, promis à certaine dame , fort pressante , de- placer incessamment son mari ? Elle m'a priée de vous en faire souvenir ; et son activité est si grande , que je suis bien aise de pouvoir la calmer à mon égard , en lui disant que j'ai fait ce qu'elle désirait. — N'est-ce pas de Robert dont il est question ? demande aussitôt Brissot. — Justement. — Ah ! reprit -il, avec cette bonhomie qui le caractérise , vous devez ( en s'adressant à Dumouriez ) placer cet homme -là; c'est un sincère ami de la révolution , un chaud patriote ; il n'est point heureux ; il faut que le règne de la liberté soit utile à ceux qui l'aiment. — Quoi î interrompit Dumouriez, avec autant de vivacité que de gaieté, vous me parlez de ce petit homme à tête noire, aussi large qu'il a de hauteur ! Mais , par ma foi, je n'ai pas envie de me déshonorer. Je n'enverrai nulle part une telle caboche . — Mais , répliqua Brissot , parmi les agens que vous êtes dans le cas d'em-

2û6 PORTRAITS.

ployer, tous n'ont pas besoin d'une égale capacité. — Eh ! connaissez -vous bien Robert ? demanda Dumouriez. — Je connais beaucoup Kéralio, le père de sa femme , homme infiniment respectable : j'ai vu chez lui Robert; je sais qu'on lui reproche quelque travers, mais je le crois honnête, ayant un excellent cœur, pénétré d'un vrai civisme , et ayant besoin d'être employé. — Je n'emploie pas un fou semblable. — Mais vous avez promis à sa femme. — Sans doute; une place inférieure de mille écus d'appointemens, dont il n'a pas voulu. Savez- vous ce qu'il me demande ? l'ambassade de Constantinople. — L'ambassade de Constantinople! s'écria Brissot en riant; celan'est pas possible. — Cela est ainsi. — Je n'ai plus rien à dire. — Ni moi , ajoute Dumouriez, sinon que je fais rouler ce tonneau jusqu'à la rue s'il se représente chez moi, et que j'interdis ma porte à sa femme. »

Madame Robert revint encore chez moi; je voulais m'en défaire absolument, mais sans éclat ; et je ne pouvais employer qu'une manière conforme à ma franchise. Elle se plaignit beaucoup de Dumouriez , de ses lenteurs; je lui dis que je lui avais parlé , mais que je ne devais pas lui dissimuler qu'elle avait des ennemis , qui répandaient de mauvais bruits sur son compte ; que je l'engageais à remonter à la source pour les détruire , afin qu'un homme public ne s'exposât point aux reproches des malveillans , en employant une personne qu'environnaient des préjugés défavorables; qu'elle ne

devait avoir besoin sur cela que d'explications que je l'invitais à donner. Madame Robert alla chez Brissot , qui , dans son ingénuité , lui dit quelle avait fait une folie de demander une ambassade ; et qu'avec de pareilles prétentions, l'on devait finir par ne rien obtenir. Nous ne la revîmes plus; mais son mari fît une brochure contre Brissot, pour le dénoncer comme un distributeur de places , et un faussaire qui lui avait promis l'ambassade de Constantinople , et s'était dédit. Il se jeta aux Cordeliers, se lia avec Danton, s'offrit d'être son commis lorsqu'au 10 août Danton fut ministre, fut poussé par lui au corps électoral, et dans la députa lion de Paris à la Convention ; paya ses dettes , fit de la dépense, recevait chez lui , à manger , d Orléans et mille autres ; est riche aujourd'hui ; calomnie Roland, et déchire sa femme : tout cela se conçoit ; il fait son métier, et gagne son argent.

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