‹ Mâemoires du marquis de Ferriáeres (volume 4)Chapitre 15 sur 32 · MERCIER · texte numérisé non relu

MERCIER

Mercier, dont on a oublié le Bonnet de nuit, et dont on ne reconnaîtra plus le Tableau de Paris, mais dont on se rappelle encore VAn 2440, est une nouvelle preuve que le talent d'écrire n'est qu'un petit mérite pour un législateur. Il est aisé de moraliser les hommes par d'ingénieuses fictions; il est difficile de les modifier par de sages lois. Le bon Mercier , facile , aimable dans le commerce de la vie , plus que le commun des gens de lettres , n'est qu'un zéro dans la Convention. C'est qu'encore une fois c'est le caractère qui constitue ce qu'on peut appeler un homme ; c'est le caractère qui dirige les révolutions , influence les assemblées et gouverne la foule. L'esprit est moins que rien en comparaison. Le despotisme , dans sa longue proscription, ne nous avait guère laissé que de l'esprit ; voilà pourquoi notre révolution va comme il plaît à Dieu . ou au diable .

rORTRAITS. 31Î)

DORAT-CUBIERES.

Dorat-Cubières est un nom que j'avais tant vu dans V Almanaeh des Muses , et autres recueils de cette importance , que je n'ai pu m'empêeher de rire en le trouvant accolé du titre de secrétairegreffier de la municipalité : cela ressemble à une incongruité; c'en est une véritablement. Cubières, fidèle à ce double caractère d'insolence et de bassesse qu'il porte au suprême degré sur sa répugnante figure , prêche le sans-culottisme comme il chantait les Grâces; fait des vers à Marat, comme il en faisait à Iris , et sanguinaire sans fureur, comme il fut apparemment amoureux sans tendresse, il se prosterne humblement devant l'idole du jour, fût-ce Tantale ou Vénus. Qu'importe ? pourvu qu'il rampe et qu'il gagne du pain ; c'était hier en écrivant un quatrain , c'est aujourd'hui en copiant un procèsverbal ou signant un ordre de police.

Venu chez moi, je ne sais comment, lorsque mon mari était au ministère , je ne le connaissais que comme bel-esprit, et j'eus occasion de lui faire une honnêteté ; il mangea deux fois chez moi, me parut singulier à la première , insupportable à la seconde ; plat courtisan , fade complimenteur, sottement avantageux et bassement poli , il étonne le bon sens et déplaît à la raison plus qu'aucun être que j'aie jamais rencontré. Je sentis bientôt la nécessité de donner à mes manières franches cet air

2l6 PORTRAITS.

solennel qui annonce aux gens qu'on veut éloigner, ce qu'ils ont à faire : Cubières l'entendit; cependant, après quelque temps., il m'écrivit pour me demander la permission de me présenter un prince qui désirait d'être admis dans ma société; il appuyait sur ce titre de prince avec une emphase tout-à-fait risible , et il y ajoutait les flatteries les plus dégoûtantes pour ma personne. Je répondis comme je sais faire quand je veux rappeler les gens à l'ordre sans les fâcher, et me moquer d'eux sans leur donner le droit de s'en plaindre. Quant au prince et à sa présentation , je me réduisis à observer que dans la vie austère que je menais , étrangère à tout ce qu'on appelle cercle , et minterdisant les sociétés particulières, je ne recevais absolument que les personnes , que les relations d'affaires ou d'anciennes liaisons d'amitié faisaient désirer à mon mari de trouver quelquefois à sa table. Cubières me répliqua de longues excuses aussi ennuyeuses que ses éloges, me demandant un seul instant pour s'expliquer à mes pieds : je ne lui répondis pas, et je n'ai pins songé à lui que le jour de mon arrestation, où j'ai vu sa signature sur l'ordre delà commune; car il y en avait deux, l'un du comité d'insurrection dudit jour 5i mai , l'autre de la commune. Tous deux me furent montrés , dans la crainte que je récusasse celui du comité; et pourtant ce fut de ce dernier seul dont se prévalurent mes gardes auprès du concierge de l'Abbaye , où ils me conduisirent.

La demande de Cubières m'avait fait présumer quelque intérêt caché ; je divertis mon mari dans le temps , en lui racontant ce qui s'était passé : j'appris effectivement que le prince de Salm-Kirbourg , dont il était question , poursuivait alors les ministres pour obtenir du Conseil , je ne sais quelle indemnité de possessions en Alsace ; je jugeai que j'avais bien deviné , et qu'on n'avait cherché à me voir que dans l'idée quil pouvait en être comme dans l'ancien régime , où l'on engageait les femmes à solliciter leurs maris. Je m'applaudis de ma méthode , et je trouvais dans cette anecdote un nouveau trait pour reconnaître Cubières. Ce serait un bon tour à lui jouer que de publier ses lettres rampantes pour les mettre en opposition avec son affectation de franchise et de liberté. J'aurais de plaisantes pièces en ce genre , si j'en avais gardé le fatras. Que de parens et d'admirateurs, dont je n'avais jamais entendu parler, sont nés tout-à-coup, dès que je me trouvai la femme d'un ministre !

Comme je ne recevais point, ils m'écrivaient; j'avais assez à faire de lire ces lettres ; je répondais brièvement , avec politesse , mais sincérité , pour détruire toute idée que je pusse ni voulusse me mêler de rien , et pour persuader de la parfaite inutilité de me faire des complimens ou de se dire de ma famille. Ce qu'il y a d'original, c'est que certaines gens s'en fâchaient, et me répliquaient des choses dures. Je me souviens d'un M. David , qui projetait je ne sais quel établissement auquel il

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voulait que je m'intéressasse. J'eus beau répondre qu'en se présentant directement au ministre , il remplirait son objet; que mon intervention ne servirait de rien , et que je ne devais jamais la prêter, parce que ce serait me faire juge d'objets qui n'étaient point de ma compétence , il trouva mes principes détestables , et me l'écrivit avec humeur. Ainsi, dans le particulier, j'étais molestée pour ma constance à demeurer concentrée dans mes devoirs; et dans le public, j'étais calomniée par l'envie, comme si j'eusse dirigé toutes les affaires. Et l'on croit bien doux et bien désirable d'occuper des places éminentes ! Ah ! sans doute , l'épouse d'un homme de bien qui se dévoue, qui s'honore de ses vertus et se sent capable de soutenir son courage , goûte quelque douceur et jouit de sa gloire ; mais ce n'est pas un don gratuit , et il appartient à peu de gens de soutenir tout ce qu'elle coûte sans en regretter le prix.

2ig

Lorsque j'avais été à l'Abbaye, la famille Desilles y était encore ; elle fut bientôt transférée à la Conciergerie , d'où plusieurs des compromis dans la conspiration de Bretagne furent conduits à l'échafaud. Angélique Desilles, femme de Roland de la Fouchais, dont la conformité du nom avec moi occasionna des quiproquos singuliers de la part d'un de mes amis qui projetait de m'enlever , fut une des victimes; ses sœurs furent acquittées, et devaient jouir en conséquence de leur liberté ; mais , par mesure de sûreté générale , on les fit arrêter surle-champ et conduire à Sainte-Pélagie, où je les trouvai. Nous nous entretînmes quelquefois ; c'étaient deux jeunes femmes, douces et honnêtes, dont l'aînée , veuve de vingt-sept ans, ne manque pas d'amabilité ni de caractère ; la plus jeune était d'une santé fort languissante. D'abord accablées de douleur, elles paraissaient devoir y succomber; mais toutes deux mères de jeunes enfans malheureux dans l'âge le plus tendre , elles avaient à se conserver pour eux, et se servirent de tout leur courage. Elles m'ont plusieurs fois parlé de l'indigne trahison de Cheftel , homme d'esprit , connu à Paris où il exerce la médecine , Breton d'origine ,

qui s'était insinué dans la plus intime confiance du père Desilles , et connaissait ses vœux , paraissait servir ses projets ; mais lié en même temps avec Danton , il recevait par lui des commissions du pouvoir exécutif, se rendait en Bretagne courtiser son ami , loger à sa campagne , caresser ses desseins, et y prêter, par son aide, une activité nouvelle. Au moment qui lui parut le plus sûr, il le dénonce secrètement, et fait venir des personnes commises pour s'en emparer.

Le père Desilles échappe ; toute sa famille est saisie ; les scellés sont apposés , on fait des recherches sur les lieux où peut être cachée la correspondance, et que Cheftel avait indiqués. Les jeunes femmes , qui le croient toujours l'ami de la maison , demandent ses conseils , et suivent aveuglément ce qu'il leur dicte ; embarrassées dune bourse de deux cents louis destinés à leur père , elles la déposent entre ses mains , font préparer le meilleur cheval de leur écurie , et pressent Cheftel de partir, pour échapper lui-même : il a l'air de vouloir encourir leur sort; il les accompagne en effet, mais non comme prisonnier; et il engage toujours le commandant de la force armée , chargé de la conduite des détenus , de les faire arriver de jour dans les grandes villes. « Vous n'y pensez pas, répliquait celui-ci; je compromettrais leur sûreté. » On vient à Paris ; le procès s'entame ; le nom de Cheftel est rayé de la correspondance, parce qu'il a révélé le complot, et les pauvres victimes recon-

naissent alors le serpent qu'elles avaient accueilli. Jugées, acquittées , encore détenues et sans argent, les deux jeunes femmes se rappellent la bourse de louis; elles confient cette particularité à un homme probe et ferme qui se rend chez Cheftel et lui demande les deux cents louis. Cheftel surpris , nie d'abord ; s'étonne de la vigueur du requérant , qui menace de le couvrir de mépris à la face de l'univers; il balbutie, confesse la moitié , et la rend en assignats, mais après plusieurs conférences. Cheftel , précédemment médecin de madame Elisabeth , visant à la fortune , avait également gagné la confiance d'un riche particulier, appelé, je crois, Paganel, ou à peu près ainsi, possédant, entre autres, des terres immenses en Limousin. Cet homme , désirant émigrer pour échapper aux orages de la révolution , fait à Cheftel une vente simulée ; il part, et compte sur les revenus que son fidèle ami doit lui faire passer; mais Cheftel les garde, et jouit avec Danton des plaisirs dune opulence que tous deux ont acquise par des moyens pareils.

Enfin des sollicitations réitérées , et peut-être soutenues d'offres plus concluantes , valurent k mesdemoiselles Desilles leur liberté ; je les ai vues sortir : je n'ai pas eu leur secret à cet égard; mais je viens de voir Castellane quitter cette môme prison au prix de trente mille livres délivrées à Chabot. Dillon est sorti des Magdelonnettes de la même manière ; tous deux étaient impliqués dans un projet de contre -révolution. A cet instant,

22 août, j'ai sous mes yeux une demoiselle Brian t, demeurant cloître Saint-Benoît, n° 207 , fille entretenue , dont l'ami est fabricateur de faux assignats. Dénoncé , on a paru le poursuivre ; mais l'or a coulé dans les mains des administrateurs ; celui qui met sur pied la force destinée à chercher sa personne et s'en emparer, sait où il est caché ; sa maîtresse est arrêtée pour la forme ; les administrateurs, qui paraissent venir l'interroger, lui donnent des nouvelles de son ami ; et bientôt ils auront ensemble la liberté , puisqu'ils ont de quoi la payer.

Fouquier-Thoville, accusateur public du tribunal révolutionnaire , connu par sa mauvaise vie , son impudence à dresser des actes d'accusation sans motifs , reçoit habituellement de l'argent des parties. Madame Rochechouart lui a payé quatrevingt mille livres pour Mony l'émigré : Fouquier- Thinville a touché la somme ; Mony a été exécuté, et madame Rochechouart a été prévenue que , si elle ouvrait la bouche , elle serait enfermée pour ne plus jamais voir le jour. Cela est-il possible! sedemàndet-on : eh bien I écoutez encore. Il existe entre les mains du ci -devant président du département de l'Eure, deux lettres de Lacroix, député, autrefois juge -fiscal dAnet : par l'une, il fait une soumission de cinq cent mille livres pour acquérir des domaines nationaux; par l'autre, il retire sa soumission et donne son désistement , fondé sur le décret qui oblige les députés à justifier de l'accrois-

sèment de leur fortune depuis la révolution . Mais ce décret n'a plus d'exécution depuis que les incommodes vingt-deux sont expulsés : Lacroix possède comme Danton, après avoir pillé comme lui.

Dernièrement un Hollandais va chercher un passeport à la commune de Paris pour retourner dans son pays; on le refuse : le Hollandais ne se plaint point; mais en homme qui juge le vent , il tire son porte-feuille, met sur le bureau un assignat de cent écus : il est entendu et reçoit son passeport.

Ici j'entends citer Marat, chez qui les papiers publics annoncent qu'on a trouvé à sa mort un seul assignat de vingt-cinq sous ; quelle édifiante pauvreté ! Voyons donc son logement; c'est une dame qui va le décrire. Son mari, membre du tribunal révolutionnaire , est détenu à la Force pour n'avoir pas été de l'avis des dominateurs ; elle a été mise à Sainte-Pélagie par mesure de sûreté , est-il dit , mais probablement parce qu'on aura craint les sollicitations de cette petite femme du Midi. Née à Toulouse, elle a toute la vivacité du climat ardent sous lequel elle a vu le jour; et tendrement attachée à un cousin d'aimable figure , elle fut désolée de son arrestation faite il y a quelques mois. Elle s'était donné beaucoup de peines inutiles , et ne savait plus à qui s'adresser lorsqu'elle imagina d'aller trouver Marat. Elle se fait annoncer chez lui : on dit qu'il n'y est pas; mais il entend la voix dune femme et se présente lui-même. Il avait aux jam-

bes des bottes sans bas , portait une vieille culotte de peau, une veste de taffetas blanc; sa chemise crasseuse et ouverte laissait voir une poitrine jaunissante , des ongles longs et sales se dessinaient au bout de ses doigts, et son affreuse figure accompagnait parfaitement ce costume bizarre. 11 prend la main de la dame , la conduit dans un salon trèsfrais , meuble en damas bleu et blanc , décoré de rideaux de soie élégamment relevés en draperies, d'un lustre brillant et de superbes vases de porcelaine remplis de fleurs naturelles , alors rares et de haut prix : il s'assied à coté d'elle sur une ottomane voluptueuse , écoute le récit qu'elle veut lui faire , s'intéresse à elle, lui baise la main , serre un peu ses genoux , et lui promet la liberté de son cousin, a Je l'aurais tout laissé faire, dit plaisamment la petite femme , avec son accent toulousain , quitte à aller me baigner après , pourvu qu'il me rendît mon cousin. » Le soir même Marat fut au comité , et le cousin sortit de l'Abbaye le lendemain; mais, dans les vingt-quatre heures, l'ami du peuple écrivit au mari, en lui envoyant un sujet auquel il s'agissait de rendre un service qu'il fallait bien ne pas refuser.

Un M. Dumas , physicien de profession, ou savant de son métier , se présenta au fameux Comité de salut public dans le courant du mois de juin , pour lui faire des propositions importantes. 11 offrait de reconnaître l'armée des rebelles de la

Vendée; de donner un ëtat exact de leurs forces et de leur position ; choses sur lesquelles on est demeuré dans la plus grande ignorance depuis le commencement de la guerre. M. Dumas prétend aviser le tout , au plus juste , à vue d'oiseau , au moyen d'un ballon. « Mais vraiment, l'idée est ingénieuse , dirent quelques-uns des profonds politiques du comité. — Oui, reprend le citoyen Dumas, et l'exécution peut être rapide. Je connais un ballon qu'on doit trouver, avec toutes ses dépendances , dans l'hôtel d'un émigré ; ainsi , la Nation n'aura pas à faire les frais de l'acquisition. — Bravo ! » Il donne les indications ; elles sont reçues avec transport et officiellement envoyées au ministre de l'Intérieur , pour qu'il ait à trouver le ballon dans le plus court délai. Le ministre met son inonde en campagne ; on marche , on se rend dans l'hôtel de l'émigré : c'était une auberge ; et l'appartement qu'il avait occupé , une petite chambre où ne restait pas même un chiffon . Rapport en conséquence ; désolation du comité , clameurs de M. Dumas , nouvelle injonction au ministre de rechercher plus exactement le ballon. Alors le ministre confère avec son premier commis ; on prend les grandes mesures; on fait une lettre au département; celui-ci renvoie à la municipalité qui en défère à ses administrateurs de police. Ici la chose se perd pour les fonctionnaires publics ; et j'ai beaucoup ri à l'Abbaye, avec Champagneux, qui avait fait la lettre ministérielle , de la charlatanerie de ii. i5

l'effronté Dumas, de la bêtise du comité, de la complaisance du ministre, et de toute cette kyrielle de pauvretés ; mais j'ai retrouvé la queue de l'histoire à Sainte-Pélagie.

Parmi les administrateurs de police , le C. Jobert ( l'un des signataires des ordres contradictoires de mes arrestations et mise en liberté), gros homme à forte voix , vrai bavard de section , à figure repoussante et démarche embarrassée , découvrit une petite demoiselle Lallement , grande et jolie fille de quinze ans, entretenue par Sainte-Croix, officier émigré , qui était attaché , je crois, à Philippe d'Orléans : elle est arrêtée, envoyée à Sainte-Pélagie; on trouve chez elle l'enveloppe d'un ballon , son filet et le reste : c'était précisément la capture indiquée par Dumas. Mais le comité avait oublié l'expédient , le physicien avait perdu l'espérance de se faire valoir, le ministre ne se souciait guère de savoir le résultat des ordres qu'il avait donnés , et les administrateurs trouvaient fort bon de se rendre maîtres d'un objet devenu de prix.

La petite Lallement paraissait gentille à Jobert, qui avait mis la main sur plusieurs de ses effets , s'était emparé du portrait de Sainte-Croix , et trouvait sot qu'elle prétendît lui être fidelle. Imaginant enfin que de bons procédés la rendraient plus traitable , il fait signer sa mise en liberté , vient la chercher en voiture , la conduit chez elle , où il fait apporter à dîner, lui rend à grand'peine le portrait de Sainte-Croix dont il avait fait gâter les yeux , et

prétend obtenir récompense. La jeune fille se moque de ses prétentions comme de son allure , le met à la porte de chez elle , et se rend au bureau de la Police pour lui reprocher publiquement ses entreprises, en réclamant d'autres effets qu'on lui avait enlevés. L'aventure fait bruit ; mais les collègues de Jobert ne sont pas faits pour la blâmer ; elle passe au milieu d'une foule d'autres plus dégoûtantes on plus atroces, dont les législateurs du 2 juin donnent journellement l'exemple à toutes les autorités constituées.

L'at-je bien entendu?... Quoi! cette femme qui vivait ignorée au fond de sa province, arrivée à Paris seulement pour réclamer sa fille , elle est condamnée à mourir!... Quelle profondeur d'iniquité dans cette condamnation !

Pétion, proscrit comme royaliste, offrait un phénomène de la dernière révolution. Sa femme, que jamais la calomnie n'avait atteinte, s'était retirée à Fécarnp dans sa famille, pour attendre , dans le silence de la retraite , des jours plus tranquilles ; elle allait faire prendre les bains de mer à son fils, joli enfant de dix ans, unique fruit de son mariage. Elle est arrêtée , constituée prisonnière avec cet enfant; tous deux sont amenés à Paris et renfermés à Sainte-Pélagie. Les exemples du jour apprennent aux femmes des proscrits à se voir persécuter; et celle de Pétion est assez raisonnable pour supporter ses maux sans murmurer : mais l'état de son

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fils l'afflige ; l'éducation, la santé de cet enfant sont également souffrans : elle veut faire des réclamalions ; comment les rendre intéressantes , et surtout les faire écouter? Elle s'adressa à sa mère, qui vivait à Chartres , pour l'engager a faire des sollicitations que son titre autorise. Elle vient , paraît à la barre, y fait sa pétition avec larmes, est renvoyée au comité, va voir tous les députés qui le composent : quelques-uns paraissent donner de l'espérance, le plus grand nombre l'accueille mal; l'inutilité des sollicitations se manifeste : elle prend la résolution de s'en aller, se rend à sa section pour y faire viser son passeport, y est dénoncée , arrêtée. On la conduit à la mairie. Un homme, habitant l'hôtel où elle était descendue , dépose qu'elle a dit qu'il fallait un roi ; deux déserteurs liégeois , témoins à gages , le certifient : on la condamne à perdre la tête; elle marche à l'échafaud.

J'ai vu plusieurs fois cette malheureuse femme lorsqu'elle venait auprès de sa fille. Madame Lefèvre était dans sa cinquante-septième, année ; elle a été belle , et ses traits annonçaient encore que sa figure fut régulière ; elle avait conservé une grande taille fort dégagée, et une chevelure superbe. Le soin de plaire a occupé la plus grande partie de sa vie ; mais il ne lui a rien fait acquérir ; on ne trouvait plus chez cette femme que les restes de ses prétentions passées , et un fond d'égoïsme qui perçait en toute circonstance. Elle n'avait point d'opinions politiques; elle était incapable de s'en former une ,

et ne savait raisonner sur rien deux minutes de suite. Il est possible que dans une conversation suscitée par quelques malveillans , elle ait dit qu'il lui était indifférent qu'il vînt un roi, pourvu qu'on ait la paix , ou l'on aura saisi quelques propos de cette espèce pour lui faire son procès. Mais qui ne voit dans cette fausse et atroce application de la loi, le dessein d'abuser le peuple , en lui faisant croire la famille de Pétion royaliste , et par conséquent trèsjuste la persécution qu'on lui fait souffrir !

Jours affreux du règne de Tibère , nous voyons renaître vos horreurs , mais plus multipliées encore, en proportion du nombre de nos tyrans et de leurs favoris ! 11 faut du sang à ce peuple infortuné , dont on a détruit la morale et corrompu l'instinct; on se sert de tout, excepté de la justice, pour lui en donner. Je vois dans les prisons, depuis quatre mois que je les habite, des malfaiteurs qu'on veut bien oublier ; et l'on se hâte de faire mourir madame Lefèvre , qui n'est point coupable , parce qu'elle a lé tort d'avoir pour gendre l'honnête Pétion , que les tyrans haïssent !

Je ne conçois rien de si ridicule que cette forfanterie avec laquelle on nous vante le bienfait d'une constitution décrétée avec autant de zèle que de rapidité. Mais ces gens mêmes qui l'ont faite, n'ont-ils pas fait décréter peu après que la France était et demeurait en état de révolution? et la constitution n'est-elle pas comme non-avenue , puisqu'on n'en observe rien ? A quoi donc nous sert-il

de lavoir ? C'est une pancarte qui n'atteste que l'impudence de ceux qui ont voulu s'en faire un mérite , sans s'embarrasser de nous en assurer le profit.

Ceux qui , dans la foule, ne l'ont acceptée, sans y regarder , que par faiblesse et lassitude , dans l'idée de voir la paix , qu'ils ne voulaient pas prendre la peine de mériter, sont bien payés de leur apathie ! Malheureusement il en va des peuples et de leurs affaires comme des particuliers et de leurs entreprises; la sottise et la peur du grand nombre, font le triomphe de la scélératesse et la perte des gens de bien. La postérité rend à chacun sa place ; mais c'est au temple de mémoire : Thémistocle n'en meurt pas moins en exil, Socrate dans sa prison, et Sylla dans son lit.

22 août 1793.

Aujourd'hui la mésintelligence éclate entre les tyrans ; Hébert , mécontent de n'être pas ministre, dirige son Père Duchesne contre les faiseurs , attaque les patriotes enrichis, nomme Lacroix, et s'achemine contre Danton. Celui-ci, plus scélérat qu'aucun, mais mieux avisé, cherchant à mettre

(r) Nous avons rassemblé sous ce titre ce que madame Roland écrivit dans les raomens qui précédèrent sa condamnation et sa mort. La terreur devenait de jour en jour plus sombre : madame Roland sentait s'appesantir la main des oppresseurs : les Girondins allaient monter au tribunal révolutionnaire ; elle voyait leur perte assurée et sa fin prochaine. Quelque temps indécise entre le projet de se donner la mort ou la résolution plus grande de l'attendre et de la recevoir , aucun sacrifice ne pouvait étonner son courage ; mais des sentimens profonds et douloureux amollissaient son cœur. Tout ce qui sort de sa plume emprunte de sa situation un caractère triste, grave, ou pathétique. Un intérêt mêlé d'attendrissement et de respect s'attache dès ce moment à la lecture de ses écrits, et l'on veut connaître , depuis les moindres impressions qui lui dictent des notes tracées à la hâte, jusqu'à la résignation touchante de ses dernières pensées , jusqu'à l'éloquente indignation de sa défense. (Note des nouveaux éditeurs.)

quelque mesure dans la marche des affaires, est déjà traité de modéré ; le comité de salut public le rejette de son sein : Robespierre jaloux s'élève contre lui; les Cordeliers et les Jacobins sont prêts à se diviser. Grand spectacle qui se prépare pour nous autres victimes : les tigres vont s'entre -déchirer; ils nous oublieront peut-être, à moins que la fureur de leurs derniers instans ne les porte à tout exterminer avant leur propre défaite.

Chabot veut faire déporter tous les gens suspects ; ainsi la femme Pétion et celle de Roland, arrêtées à ce titre, sont menacées d'aller à Cayenne : plaisante destination !

Au Commis du ministère de V Intérieur y chargé de la surveillance des prisons (i).

Sainte-Pélagie, le 17 septembre 1793.

J'ignore, Citoyen, si les personnes dont vous étiez accompagné ce matin exercent aussi quelque surveillance dans l'administration des prisons; je n'ai rien^pu juger du but de votre visite. Je présume qu'il doit m'être permis de m'en informer. Depuis tantôt quatre mois je suis rigoureusement détenue ; je n'ai fatigué personne de réclamations ni de plaintes; j'attendais du temps la Cm des préventions. Je sais ce quelesamis de la liberté sont exposés à souffrir pour elle à la naissance des républiques.

(1) Lettre inédite.

Au défaut de ma propre expérience , j'avais assez de celle que j'ai acquise par l'étude, pour nem'étonner de rien, et supporter sans murmure les honneurs de la persécution. Dans l'enceinte d'une prison ou la retraite d'un cabinet, je puis mener une vie à peu près semblable ; et lorsqu'on y est avec une conscience pure et une ame forte , on mesure l'injustice sans être accablée de son poids. Mais , je suis mère , ce titre m'imposait des devoirs que je chéris et que je ne puis remplir. Je suis épouse, et je ne sais s'il me sera jamais donné d'adoucir les chagrins , de soigner la vieillesse de l'homme respectable auquel j'avais uni ma destinée. Je ne sais pas mieux le terme d'une captivité que je n'ai pu mériter que par mon amour pour la liberté , qui me confond avec ses ennemis , et qui m'est imposée par ceux qui prétendent établir son règne. Combien doit durer encore cette étrange contradiction ?

On n'a point de délits à me reprocher ; ceux qui disent le plus de mal de moi ne m'ont jamais vue, et je défie ceux qui m'ont abordée de ne pas m'accorder leur estime , même Robespierre et Danton qui , probablement , savent pourquoi je suis prisonnière. Serais-je détenue à défaut de mon mari ? Ce serait un échange ridicule et barbare qui ne mènerait à rien. Suis-je gardée comme otage? Je pourrais l'être chez moi , sous caution. On sait bien, d ailleurs , que Roland n'est point à Lyon , et le faux bruit répandu à cet égard n'a jamais été qu'un vain prétexte. Suis-je suspecte ? A quel titre ? Le

doute autorise-t-il à courir les risques d'opprimer; et si l'on me croyait dangereuse , l'injonction de rester chez moi sous la surveillance de ma section ne serait -elle pas suffisante? Enfin, suis -je criminelle à mon insu ? Qu'on m'apprenne de quoi , et que je sois légalement jugée. Quatre mois de détention ne me donnent que trop le droit de demander de quoi je suis punie. — Cependant ce long intervalle passé dans le rude exercice du courage , sans qu'il me soit permis de prendre aucun autre exercice pour ma santé , se prolonge encore en altérant celle-ci ; privée d'un modeste revenu qui tient à la personne de mon mari , et qui , augmenté par notre travail commun , suffisait à notre existence, je n'ai pas même la faculté d'employer mes hardes pour mon usage , ni de les vendre pour en faire servir le prix à mes besoins. Elles sont sous les scellés, assurément fort inutiles, puisqu'ils ont été réapposés fort peu après que la Convention les avait fait lever en examinant nos papiers. De quel augure peut être pour la liberté de mon pays une telle conduite à l'égard de ceux qui l'adorent ? Ce doute est plus triste que ma situation même. Dans l'isolement où je vis, je me suis persuadée , à l'arrivée de trois personnes, que la vigilance et l'équité de quelque autorité faisaient faire cette visite ; mais nulle question ne m'a fait apercevoir Tinté rèt de s'instruire ou de consoler. — Je me demande si j'ai été l'objet d'une curiosité cruelle ,

ou si je suis une victime qu'on soit venu reconnaître et compter?

Pardon , si je vous blesse , en m'adressant à vous pour le savoir; mais vous êtes le seul dont le nom me soit connu, et quoi que l'erreur ou la malveillance me prépare, j'aime mieux le prévoir que l'ignorer. Soyez assez franc pour m'en faire part, c'est ma première et mon unique question.

P. S. Le décret contre les gens suspects n'était pas encore rendu lorsque je fis cette lettre ; dès qu'il parut, je vis qu'ayant été arrêtée la seconde fois sous cette dénomination de suspecte , je n'avais plus que du pis à attendre du temps.

De l'infirmerie de Sainte-Pélagie , 23 septembre 1793.

Entre ces murs solitaires , où depuis tantôt cinq mois l'innocence opprimée se résigne en silence , un étranger paraît. C'est un médecin que mes gardiens amènent pour leur tranquillité ; car je ne sais et ne veux opposer aux maux de la nature , comme à l'injustice des hommes , qu'un tranquille courage. En apprenant mon nom, il se dit l'ami d'un homme que peut-être je n'aime point. c< Qu'en savez-vous, et qui est-ce? — Robespierre. — Robespierre ! je lai beaucoup connu, et beaucoup estimé ; je l'ai cru un sincère et ardent ami de la liberté. — Eh ! nel'est-il plus? — Je crains qu'il n'aime aussi la domination, peut-être dans l'idée qu'il sait faire le bien ou le veut comme personne : je crains qu'il

n'aime beaucoup la vengeance , et surtout à l'exercer contre ceux dont il croit n'être pas admiré; je pense qu'il est très-susceptible de préventions, facile à se passionner en conséquence , jugeant trop vite comme coupable quiconque ne partage pas en tout ses opinions. — Vous ne l'avez pas vu deux fois ! — Je l'ai vu bien davantage ! Demandez-lui; qu'il mette la main sur sa conscience, et vous verrez s'il pourra vous dire du mal de moi. »

Le médecin parti, je projette la lettre suivante : « Robespierre , si je me trompe , je vous mets à même de me le prouver ; c'est à vous que je répète ce que j'ai dit de votre personne, et je veux charger votre ami d'une lettre que la rigueur de mes gardiens laissera peut-être passer en faveur de celui à qui elle est adressée.

» Je ne vous écris pas pour vous prier, vous l'imaginez bien; je n'ai jamais prié personne; et certes, ce n'est pas d'une prison que je commencerais de le faire, à l'égard de quiconque me tient en son pouvoir. La prière est faite {tour les coupables ouïes esclaves; l'innocence témoigne, et c'est bien assez ; ou elle se plaint , et elle en a le droit , dès qu'elle est vexée. Mais la plainte même ne me convient pas; je sais souffrir et ne m'étonne de rien. Je sais d'ailleurs qu'à la naissance des républiquss , des révolutions presquinévitables, qu'expliquent trop les passions humaines, exposent souvent ceux qui servirent le mieux leur pays , à demeurer victimes de leur zèle et de l'erreur de leurs contemporains :

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ils ont pour consolation leur conscience , et l'histoire pour vengeur.

» Mais par quelle singularité > moi , femme , qui ne puis faire que des vœux, suis-je exposée aux orages qui ne tombent ordinairement que sur les individus agissans; et quel sort m'est donc réservé? Voilà deux questions que je vous adresse.

» Je les regarde comme peu importantes en ellesmêmes et par rapport à moi personnellement ; qu'est-ce qu'une fourmi de plus ou de moins , écrasée par le pied de l'éléphant , considérée dans le système du monde ? Mais elles sont infiniment intéressantes par leurs rapports avec la liberté présente et le bonheur futur de mon pays. Car si l'on confond indifféremment , avec ses ennemis déclarés , ses défenseurs et ses amis avoués ; si l'on assimile au même traitement l'égoïste dangereux ou l'aristocrate perfide , avec le citoyen fidèle et le patriote généreux; si la femme honnête et sensible qui s'honore d'avoir une patrie , qui lui fît, dans sa modeste retraite ou dans ses différentes situations, les sacrifices dont elle est capable , se trouve punie avec la femme orgueilleuse ou légère qui maudit l'égalité ; assurément la justice et la liberté ne régnent point encore , et le bonheur à venir est douteux î

» Je ne parlerai point ici de mon vénérable mari ; il fallait rapporter ses comptes lorsqu'il les eut fournis , et ne pas lui refuser d'abord justice pour se réserver de l'accuser quand on l'aurait noirci

dans le public. Robespierre , je vous défie de ne pas croire que Roland soit un honnête homme ! Vous pouvez penser qu'il ne voyait pas bien sur telle et. telle mesure ; mais votre conscience rend secrètement hommage à sa probité comme à* son civisme. Il faut peu le voir pour le bien connaître; son livre est toujours ouvert , et chacun peut y lire : il a la rudesse de la vertu , comme Caton en avait l'âpreté ; ses formes lui ont fait autant d'ennemis que sa rigoureuse équité ; mais ces inégalités de surface disparaissent à distance , et les grandes qualités de l'homme public demeureront pour toujours. On a répandu qu'il souillait la guerre civile à Lyon; on a osé donner ce prétexte comme sujet de mon arrestation ! Et la supposition n'était pas plus juste que la conséquence. Dégoûté des affaires , irrité de la persécution , ennuyé du monde , fatigué de travaux et d'années , il ne pouvait que gémir dans une retraite ignorée , et s'y obscurcir en silence pour épargner un crime à son siècle.

» 11 a corrompu l'esprit public , et je suis sa complice ! Voilà le plus curieux des reproches et la* plus absurde des imputations. Vous ne voulez pas , Robespierre , que je prenne ici le soin de les réfuter; c'est une gloire trop facile , et vous ne pouvez être du nombre des bonnes gens qui croient une chose parce qu'elle est écrite et qu'on la lc;ur a répétée. Ma prétendue complicité serait plaisante , si le tout ne devenait atroce par le jour nébuleux sous lequel ou l'a présenté au peuple , qui , n'y voyant rien ,

s'y fabriqué tin je ne sais quoi de monstrueux. Il fallait avoir une grande passion de me nuire pour m'enchaîner ainsi , d'une manière brutale et réfléchie , dans une accusation qui ressemble à celle , tant répétée sous Tibère , de lèze-majesté , pour perdre quiconque n'avait pas de crime , et qu'on voulait pourtant immoler ! D'où vient donc cette animosité? C'est ce que je ne puis concevoir, moi qui n'ai jamais fait de mal à personne, et qui ne sais pas même en vouloir à ceux qui m'en font!

» Elevée dans la retraite , nourrie d'études sérieuses qui ont développé chez moi quelque caractère , livrée à des goûts simples qu'aucune circonstance n'a pu altérer, enthousiaste de la révolution, et m'abandonnant à l'énergie des sentimens généreux qu'elle inspire ; étrangère aux affaires par principes comme par mon sexe , mais m'entre tenant d'elles avec chaleur, parce que l'intérêt public devient le premier de tous dès qu'il existe, j'ai regardé comme de méprisables sottises les premières calomnies lancées contre moi; je les ai crues le tribut nécessaire , pris par l'envie , sur une situation que le vulgaire avait encore l'imbécillité de regarder comme élevée, et a laquelle je préférais l'état paisible où j'avais passé tant d'heureuses journées !

» Cependant ces calomnies se sont accrues avec autant d'audace que j'avais de calme et de sécurité: je suis traînée en prison; j'y demeure depuis bientôt cinq mois, arrachée des bras de ma jeune fille, qui ne peut plus se reposer sur le sein dont elle fut

a/p DERNIERS ÉCRITS.

nourrie ; loin de tout ce qui m'est cher , privée de toute communication , en butte aux traits amers d'un peuple abusé , qui croit que ma tète sera utile à sa félicité. J'entends sous ma fenêtre grillée la garde qui me veille , s'entretenir quelquefois de mon supplice ; je lis les dégoûtantes bordées que jettent sur moi des écrivains qui ne m'ont jamais vue, non plus que tous ceux qui me haïssent.

» Je n'ai fatigué personne de mes réclamations ; j'attendais du temps la justice , avec la fin des préventions : manquant de beaucoup de choses, je n'ai rien demandé; je me suis accommodée de la mauvaise fortune, fière de me mesurer avec elle et de la tenir sous mes pieds. Le besoin devenant pressant , et craignant de compromettre ceux à qui je pourrais m'adresser, j'ai voulu vendre les bouteilles vides de ma cave , où l'on n'a point mis les scellés, parce qu'elle ne contenait rien de meilleur : grand mouvement dans le quartier ! on entoure la maison; le propriétaire est arrêté ; on double chez moi les gardiens , et j'ai à craindre , peut-être , pour la liberté d'une pauvre bonne qui n'a d'autre tort que de me servir avec affection depuis treize ans , parce que je lui rendais la vie douce : tant le peuple égaré sur mon compte , étourdi du nom de conspirateur, croit qu'il doit m'être appliqué !

» Robespierre , ce n'est pas pour exciter en vous une pitié au-dessus de laquelle je suis , et qui m'offenserait peut-être , que je vous présente ce tableau bien adouci; c'est pour votre instruction.

» La fortune est légère , la faveur du peuple l'est également; voyez le sort de ceux qui l'agitèrent, lui plurent ou le gouvernèrent, depuis Viscellinus jusqu'à César, et depuis Hippon, harangueur de Svracuse, jusqu'à nos orateurs parisiens ! La justice et la vérité seules demeurent et consolent de tout , même de la mort, tandis que rien ne soustrait à leurs atteintes. Marins et Sylla proscrivirent des milliers de chevaliers , un grand nombre de sénateurs , une foule de malheureux. Ont -ils étouffé l'histoire qui voue leur mémoire à l'exécration , et goûtèrent-ils le bonheur?

» Quoi qu'il me soit réserve, je saurai le subir d'une manière digne^de moi , ou le prévenir s il me convient. Après les honneurs de la persécution , dois-je avoir ceux du martyre ? ou bien suis-je destinée à languir long-temps en captivité , exposée à la première catastrophe qu'on jugera bon d'exciter? ou serai-je déportée, soi-disant pour essayer à quatre lieues en mer, cette petite inadvertance de capitaine , qui le débarrasse de sa cargaison humaine au profit des flots ? Parlez ; c'est quelque chose que de connaître son sort , et , avec une ame comme la mienne , on est capable de l'envisager.

» Si vous voulez être juste , et que vous me lisiez avec recueillement, ma lettre ne vous sera pas inutile , et dès-lors elle pourrait ne pas l'être à mon pays. Dans tous les cas, Robespierre , je le sais , et vous ne pouvez éviter de le sentir, quiconque h. '6

m'a connue , ne saurait me perse'cuter sans remords. »

Roland, née Phlipon.

Nota. L'idée de cette lettre, le soin de l'écrire et le projet de l'envoyer, se sont soutenus durant vingt-quatre heures; mais que pourraient faire mes réflexions sur un homme qui sacrifie des collègues dont il connaît bien la pureté ?

Dès que ma lettre ne serait pas utile, elle est déplacée ; c'est me compromettre sans fruit avec un tyran qui peut m'immoler, mais qui ne saurait mavilir. Je ne la ferai pas remettre.

26 septembre 1793.

Le décret qui ordonne de présenter le lendemain l'acte d'accusation de Brissot , est rendu dans la même séance où l'on propose d'abréger les formes des jugemens du tribunal révolutionnaire , et où l'on organise les quatre sections de ce tribunal ; de manière qu'on réunit la multiplication des moyens de juger, l'obligation d'accélérer le prononcé des iugemens et la restriction des défenses des accusés, au même instant qu'on détermine de faire périr Brissot et les autres députés détenus, c'est-à-dire, les hommes à talens qui pourraient confondre leurs accusateurs.

Quatre mois se sont écoulés sans qu'on ait pu dresser cet acte d'accusation, dont on a vainement décrété plusieurs fois la confection ; il fallait un

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surcroît de pouvoir et le règne complet de la terreur, pour oser enfin immoler les fondateurs de la liberté ; mais après que Ion a déterminé, sous la dénomination de suspects , l'arrestation arbitraire du quart de la France ; après qu'on a fanatisé un peuple imbécile qui ruine Lyon , comme si la seconde ville de la république appartenait à l'empereur , et que ceux qu'il juge bon d'appeler des muscadins fussent des bêtes féroces; après qu'un sceptre de fer étendu sur la France y fait régner le crime et la peur ; après qu'on établit en loi pour les accusés qu'ils répondront oui ou non , sans faire de discours de défense , on peut envoyer à la mort les victimes pures dont on craignait encore l'éloquence : tant la voix de la vérité paraît redoutable à ceux mêmes qui sont assez puissans pour ne pas l'écouter !

Que de soins pour l'étouffer! mais l'histoire est là; elle tient ses burins, et prépare, dans le silence, la vengeance tardive des imitateurs de Barnevelt et de Sydney.

3 octobre 1793.

Je lis le journal , et je vois Robespierre accuser Roland et Brissot d'avoir dit du mal de d'Aubiçny qui vola au 10 août 100,000 liv. aux Tuileriesqu'on voulut poursuivre , et dans l'absence duquel sa femme rapporta les cent mille francs à Ja commune : je vois Robespierre prétendre que Roland nomma Restout au garde-meuble pour en préparer le vol , et c'est Pache qui ne voulut point de cette

place , à laquelle Roland l'avait nommé , qui lui présenta Restout pour l'occuper; et la Convention a retenti des plaintes de Roland sur la négligence du commandant de la garde nationale pour faire garnir le poste du garde-meuble , malgré les injonctions réitérées du ministre de l'Intérieur.

Ce Robespierre , qu'un temps je crus honnête homme , est un être bien atroce! comme il ment à sa conscience ! comme il aime le sang !

Samedi, 1793 (1).

Je ne puis vous dire, cher Jany (2), avec quel plaisir je reçois de vos nouvelles. Placée sur les confins du monde , les témoignages d'attachement d'un individu de mon espèce que je puisse estimer, me font trouver encore quelque douceur à vivre. J'ai souffert pour ma pauvre compagne , au-delà de toute expression. C'est moi qui me suis chargée du triste office de la préparer au coup qu'elle n'attendait guère, et de le lui annoncer; j'étais sûre d'y apporter les adoucissemens qu'un autre eût peut-être difficilement trouvés , parce qu'il n'y a guère que ma position qui pût me faire aussi bien partager sa douleur. Cette circonstance a fait qu'on l'envoie chez moi ; nous mangeons ensemble , et elle aime à passer près de moi la plus grande partie

(1) Cette lettre inédite ne porte point de date : sa place paraît marquée en cet endroit par les circonstances dont elle fait mention . (Note des nouveaux éditeurs. )

(2) Nom de convention qui désignait M. Cbampagneux.

des jours; j'en travaille bien moins, mais je suis utile , et ce sentiment me fait goûter une sorte de charme que les tyrans ne connaissent pas. Je sais que B. va être immole'; je trouve plus atroce que cela même , la disposition qui interdit tout discours aux accuses. Tant qu'on pouvait parler, je me suis senti de la vocation pour la guillotine; maintenant il n'y a plus de choix , et massacrée ici , ou jugée là , c'est la même chose.

Je désirerais qu'il vous fût possible d'aller régulièrement , du moins une fois la semaine , chez madame G. Chp. ; elle vous communiquerait ou vous remettrait ce qui nous intéresse, et vous lui donneriez de mes nouvelles. Vous trouverez chez elle à emprunter les deux volumes du Voyage en question , que je n'ai point ici en mon pouvoir. Je recois avec actions de grâces les lettres de lady B. — Je ne les connais point, je compte les faire servir à deux personnes, je ferai lire le petit Pon. ; je n'avais que Thompson qu'il ne pouvait encore entendre.

Hélas ! n'enviez pas le sort de celui à qui j'ai donné mon Voyage de Suisse ; c'est un infortuné qui n'a que des malheurs pour prix de ses vertus ; persécuté , proscrit, je ne sais s'il dérobera longtemps sa tête à la vengeance des fripons dont il était le rude adversaire.

Assurément, vous pouvez lire tout ce que je vous envoie. J'ai regret maintenant de ne vous avoir pas envoyé les quatre premiers cahiers ; le reste ne sent rien quand on ne les a pas vus ; ils

peignent mes dix -huit premières années, c'est le temps le plus doux de ma vie ; je n'imagine point d'époque, dans celle d'aucun individu, remplie d'occupation plus aimable , d'études plus chères , d'affections plus douces : je n'y eus point de passion , tout y fut prématuré , mais sage et calme , comme les matinées des jours les plus sereins du printemps.

Je continuerai, si je puis, au milieu des orages; les années suivantes me firent connaître ceux de l'adversité et développèrent des forces dont le sentiment me rendait supérieure à la mauvaise fortune. Celles qui vinrent après furent laborieuses et marquées par le bonheur sévère de remplir des devoirs domestiques très -multipliés , dans une existence honorable mais austère; enfin arrivèrent les jours de la révolution , et avec eux le développement de tout mon caractère , les occasions de l'exercer.

J'ai connu ces sentimens généreux et terribles qui ne s'enflamment jamais davantage que dans les bouleversemens politiques et la confusion de tous les rapports sociaux; je n'ai point été infidèle à mes principes, et l'atteinte même des passions , j'ai le droit de le dire , n'a guère fait qu'éprouver mon courage. Somme totale, j'ai eu plus de vertus que de plaisirs; je pourrais môme être un exemple d'indigence de ces derniers , si les premières n'en avaient qui leur sont propres, et dont la sévérité a des charmes consolateurs.

Si j'échappe à la ruine universelle , j'aimerai à

m'occuper de l'histoire du temps : ramassez , de votre côté , les matériaux que vous pourrez. J'ai pris pour Tacite une sorte de passion , je le relis pour la quatrième fois de ma vie avec un goût tout nouveau ; je le saurai par cœur : je ne puis me coucher sans en avoir savouré quelques pages.

Faites donc courir la lettre de B. — Je me déciderai donc aussi à vendre quelque peu d'argenterie ; je pourrai bien vous prier de me rendre ce service.

Je ne veux point voir Pk. , et il ne faut pas qu'il demande de permission ; ne point prononcer mon nom auprès des autorités est le seul service qu'on puisse me rendre.

Adieu , cher Jany, adieu.

8 octobre 1793.

Lorsque vous ouvrirez cet écrit (1), cher Jany, je ne serai plus. Vous y verrez les raisons qui me déterminent, en trompant mes gardiens , à me laisser mourir de faim. Cependant, comme aucun transport ne m'inspire cette résolution que je veux soumettre à tous les calculs, soit pour ne manquer à aucun de mes devoirs, soit pour ne pas mériter le blâme de nos amis , je consens à attendre le ju-

(1) L'écrit que madame Roland désigne, est, selon toute apparence, le manuscrit des dernières pensées qu'elle avait renfermé dans ce billet.

(Note des nouveaux éditeurs.)

gement des députés , pour juger alors des conséquences et de l'instant d'exécuter mon projet.

S'il se passe quelques jours , je continuerai mes mémoires ; si je n'ai pas le temps de les conduire Lien loin, je m'en consolerai : il existe assez de choses, en réunissant toutes celles que j'ai écrites et qui sont dans les trois dépôts , pour éclaircir beaucoup de faits et concourir à la justification de bien des personnes. Voilà le soin que je vous laisse, il vous exprime assez toute mon estime. Disposez de ces objets en maître absolu, ne précipitez rien pour ne rien perdre , et ne vous détachez de quoi que ce soit, que vous ne vous soyez procuré un double par copie.

Mes dernières pensées sont nécessaires aux père et mère adoptifs de ma fille , vous les leur communiquerez , si l'exemplaire que je leur destine manquait de leur parvenir.

Adieu, Jany , je vous honore et vous aime ; je m'éteins en paix , en songeant que vous ferez revivre de moi tout ce que j'ai pu en faire connaître ; il ne manque que des détails, dont je ne tairais pas un seul si j'avais plus de temps , mais dont nul n'est en contradiction avec ce qui précède.

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