MES DERNIERES PENSEES
To be, ornot to be : it îs the question. Elle sera bientôt résolue pour moi-
La vie est-elle un bien qui nous appartienne ? Je crois à l'affirmative ; mais ce bien nous est donné à des conditions sur lesquelles seules l'erreur peut tomber.
Nous sommes nés pour chercher le bonheur et pour être utiles à celui dautrui; l'état social étend cette destination comme toutes nos facultés , sans rien créer de nouveau.
Tant qu'il existe devant nous une carrière où nous pouvons pratiquer le bien et donner un grand exemple , il convient de ne point la quitter ; le courage consiste à la remplir en dépit du malheur. Mais si la malveillance y prescrit un terme , il est permis de le devancer, surtout si la force de subir son dernier effet ne doit rien produire d'avantageux à personne. Lorsque j'ai été mise en arrestation, je me suis flattée de servir la gloire de mon mari, et de concourir à éclairer le public , si l'on m'intentait un procès quelconque. Mais il aurait fallu commencer alors ce procès, et nos persécuteurs étaient trop habiles pour choisir si mal leur temps. Ils ont
été circonspects tant qu'ils ont pu craindre quelques revers de la part de ceux mêmes qui , s'étant soustraits à leur violence, inspiraient le zèle de les défendre. Aujourd'hui que la terreur étend son sceptre de fer sur un monde abattu , le crime insolent triomphe ; il aveugle , il écrase, et la multitude ébahie adore sa puissance. Une ville immense , nourrie de sang et de mensonge , applaudit avec fureur à d'abominables proscriptions qu'elle croit affermir son salut.
J'ambitionnais, il y a deux mois, l'honneur d'aller à l'échafaud; on pouvait parler encore , et l'énergie d'un grand courage aurait sei^vi la vérité : maintenant tout est perdu. Cette génération férocisée par d'infâmes prédicateurs du carnage, regarde comme des conspirateurs les amis de l'humanité; elle prend au contraire pour ses défenseurs ces hommes de boue , qui couvrent d'un masque d'énergumène leurs passions viles et leur lâcheté. Vivre au milieu d'elle , c'est se soumettre avec bassesse à son affreux régime , ou lui donner lieu de commettre de nouvelles atrocités.
Je sais que le règne des médians ne peut être de longue durée ; ils survivent ordinairement a leur pouvoir, et subissent presque toujours le châtiment qu'ils ont mérité.
Inconnue et ignorée , je pourrais , dans la retraite et le silence , me distraire des horreurs qui déchirent le sein de ma patrie , et attendre , dans la pratique des vertus privées , le terme de ses maux.
DERNIERS ÉCRITS. 25l
Prisonnière et victime désignée , je ne prolongerais mon existence qu'en laissant à la tyrannie un moyen de plus de s'exercer.
Trompons-la du moins , puisque nous ne pouvons la renverser.
Pardonne-moi , homme respectable , de disposer d'une vie que je t'avais consacrée; tes malheurs m'y eussent attachée , s'il m'eût été permis de les adoucir; la faculté m'en est ravie pour toujours, et tu ne perds qu'une ombre , inutile objet d'inquiétudes déchirantes.
Pardonne-moi , cher enfant , jeune et tendre fille dont la douce image pénètre mon cœur maternel , étonne mes résolutions. Ah ! sans doute je ne t'aurais jamais enlevé ton guide s'ils avaient pu te le laisser : les cruels î ont-ils pitié de l'innocence ! Ils ont beau faire, mon exemple te restera; et je sens, je puis me dire aux portes même du tombeau, que c'est un riche héritage.
Vous tous que le ciel, dans sa bonté , me donna pour amis , tournez vos regards et vos soins sur mon orpheline; jeune plante , arrachée du sain natal qui l'a nourrie, elle languirait , souillée peut-être, ou barbarement froissée du passant; vous lui donnâtes un abri consolateur et bienfaisant ; puisse-t-elle y fleurir et vous charmer de son éclat et de ses parfums! Ne gémissez point d une résolution qui met fin à mes épreuves; je sais supporter le malheur; vous me connûtes , et vous ne croirez point que la faiblesse ou l'effroi m'ait dicté le parti que je prends.
Si quelqu'un pouvait me répondre que devant le tribunal où l'on traduit tant de justes , j'aurais la liberté de signaler les tyrans, je voudrais y paraître à l'heure même ; mais l'expérience nous a trop appris que cette vaine formule de jugement n'est qu'un insultant appareil dont on a soin de retrancher, pour les victimes , la faculté de s'exprimer (i) . Attendrais-je donc qu'il plût à mes bourreaux d'indiquer l'instant du supplice et d'augmenter leur triomphe des insolentes clameurs auxquelles je serais exposée? Certes! je pourrais les braver, si ma fermeté devait instruire le peuple imbécile ; il n'est plus fait pour rien sentir que la joie cannibale de voir couler du sang qu'il ne court pas de risque à répandre .
Il est venu ce temps prédit , où , demandant du pain , on lui donnera des cadavres ; mais sa nature dégradée se repaît du spectacle, et l'instinct satis-
(i) Voyez Gorsas condamné (*) ; il va mourir ; il est dans leurs mains; ils lui interdisent de parler , et voilà le sort d'un des courageux apôtres de la liberté!
(*) Gorsas avait été mis hors de la loi par un décret du 28 jtiil. 1793 , avec les députés réfugiés dans le Calvados : il revint à Paris , fut arrête dans le Palais-Royal, et traduit devant le tribunal révolutionnaire qui le condamna après avoir reconnu l'identité.
Gorsas entendit de sang-froid son arrêt : il demanda la parole qui lui fut refusée.; alors se tournant vers le peuple, il prononça ces mots : « Je » recommande, à ceux qui m'entendent , ma femme et mes enfans ; je » suis innocent : ma mémoire sera vengée. »
Un prêtre l'assista dans ses derniers moraens.
fait de la cruauté lui rend la disette supportable , jusqu'à ce quelle devienne absolue.
Peut-être , dira-t-on , n'étendraient-ils pas jusque sur vous leur fureur , ces dominateurs du jour qui sacrifient tous ceux qu'ils craignent î Eh ! ne voyezvous pas qu'ils s'en réservent la facilité par le soin qu'ils ont eu de me comprendre dans l'acte absurde d'accusation contre les républicains qu'ils haïssent?
Je respirerais donc sous leur bon plaisir, jusqu'à ce qu'il leur prît fantaisie de me faire paraître à mon tour sur la scène , de décider enfin la disparition d'un redoutable témoin de leur scélératesse? Oui , redoutable , car mes yeux les ont dès longtemps pénétrés, mon ame les vomit , et mon courage les a défiés : ils le savent, donc ils doivent me perdre .
Mais les chances d'une révolution nouvelle , l'approche des étrangers!... Que m'importe pour mon salut ? je n'aimerais pas mieux de le devoir aux Autrichiens, que de- recevoir la mort des Français qui régnent aujourd'hui ; ils sont également ennemis de mon pays, et je ne veux rien d'aucun d'eu^É m leur honorable haine. '1^
Oh ! s ils avaient eu mon courage , ces êtres pusillanimes, ces hommes qui n'en méritent pas le nom, dont la faiblesse se couvrit du voile de prudence , et perdit les estimables vingt-deux , ils auraient racheté leurs premières fautes de conduite ; ils auraient provoqué , le 2 juin , par une opposition solennelle , l'arrestation qu'ils viennent de souffrir.
Alors leur résistance éclairait les départemeus incertains ou craintifs , elle eût sauvé la république ; et s'ils eussent dû périr, c'eût été avec autant de gloire pour eux , que d'utilité pour leur patrie.
Ils ont temporisé avec le crime , les lâches ! ils devaient tomber à leur tour; mais ils succombent honteusement sans être plaints de personne, et sans autre perspective, dans la postérité, que son parfait mépris. Enfin, dans cette dernière circonstance, plutôt que d'obéir à leurs tyrans , de descendre à leur barre , de sortir de l'Assemblée comme un timide troupeau que le boucher vient de marquer, pourquoi ne se faisaient-ils pas justice en tombant sur les monstres pour les anéantir, plutôt que d'en recevoir leur arrêt (i).
(i) Ce passage a rapport à la séance du 3 novembre, dans laquelle Amar fît décréter d'accusation quarante-six membres de la Convention nationale. Plusieurs députés instruits des conclusions du rapport, et prévoyant le sort qui les attendait, se disposaient à sortir au moment où Amar parut «tribune. Il propose à l'Assemblée de se constituer prifere ; elle décrète la proposition : il signale les députés; ■s proscrit: ils veulent parler; on étouffe leurs voix. Billaud de Varennes s'écrie : « Qu'il faut que chacun se pro- » nonce dans cette circonstance , et s'arme du poignard qui » doitpercer le sein des traîtres. » La Convention fait, dans son sein même, l'appel des accusés qui descendent des bancs, et sortent par la^arre. La Montagne borne là, pour cette fois, ses vengeances, et l'Assemblée décimée lève la consigne qui ne permettait point à ses membres de quitter la salle.
(Note des nouveaux éditeurs.)
Divinité , Etre suprême , ame du monde , principe de ce que je sens de grand, de bon et d'heureux, toi dont je crois l'existence , parce qu'il faut que j'émane de quelque chose de meilleur que ce que je vois , je vais me réunir à ton essence î J'invoque le zèle de ceux à qui je fus chère pour cette bonne dont la rare fidélité est le plus touchant modèle en ce genre ! Excellente fille ! combien , depuis treize ans , son attachement pour moi lui a fait verser de pleurs ï Combien de chagrins secrets , partagés en silence , et dont ses soins attendrissans m'apprenaient seuls qu'elle s'apercevait ! Quelle activité dans mes maux ! quel généreux dévouement dans mes malheurs! Si les chimères de la métempsycose avaient quelque réalité , si nos vœux influaient sur ses métamorphoses, je voudrais revenir sous une autre forme pour soigner à mon tour et consoler la vieillesse de cette sensible et digne créature ! O mes amis ! acquittez ma dette envers elle ; c'est le plus doux tribut que vous puissiez payer à ma mémoire.
Quant à mes effets, je trouve , dans ma résolution , l'avantage de les assurer à qui il appartient^ ils passent à ma fille , qui , lors même que l'on s'emparerait de la fortune de son père , aurait droit de réclamer tout ce qui m'est propre et qui se trouve sous les scellés; elle répéterait en outre douze mille livres que j'ai apportées en dot , ce dont fait foi le contrat de mariage , passé chez Durand , notaire à Paris , place Dauphine, en février 1780. Plus, une
terre , un petit bois et un pré , achetés par moi f suivant la faculté que m'en donnait le droit écrit d'après lequel j'étais mariée, des fonds provenant de divers objets de mon chef , héritage et remboursement constatés comme il est dit au contrat passé chez Dufresnoi, notaire, rue Vivienne, en 1791, et par un acte qui est double dans mon appartement à Thésée et à Villefranche ; le tout montant à treize ou quatorze mille livres.
J'ai d'ailleurs un millier dé eus en papier qui seront indiqués; je désire que sur cette somme on achète à ma fille la harpe dont elle se sert , et que je tiens à loyer de Koliker, luthier, rue des Fossés- Saint-Germain-des-Prés ; c'est un honnête homme avec qui l'on peut s'arranger, et qui diminuera peutêtre quelque chose des cent écus, prix qu'il m'avait annoncé. Dans tous les cas, j'aime mieux qu'on les emploie ainsi , que de les garder en nature. Les vertus sont les premiers trésors ; mais les talens font partie de leur bon emploi. On ne sait pas combien, dans la solitude et le malheur, la musique procure d'adoucissemens , ni de combien de séductions elle peut sauver dans la prospérité. Que la mai tresse de harpe soit continuée encore quelques mois; alors, si l'on ne peut aller plus avant , la petite , en employant bien son temps , en saura assez pour s'amuser. Il y a sous les scellés un excellent piano , acheté de mes économies , et dont , en conséquence, la quittance est en mon nom, comme on verra dans les papiers ; il ne faudrait pas manquer de le ré-
DERNIERS ÉCRITS. 25j
clamer. Quant au dessin, ce doit être l'objet essentiel vers lequel il faut tourner l'application , l'étude et les soins.
J'ai trouvé moyen de faire écrire à son oncle et parrain, et j'espère qu'il prendra des arrangemens, s'il est libre , pour assurer ce qui lui appartient à mon enfant. Dans ce cas, ma fille n'étant point au dépourvu, devra procurer un sort à sa bonne; et c'est ce que je prie ses conducteurs de veiller et de déterminer.
Mes vénérables parens, Besnard , rue et île Saint- Louis , ont confié à mon mari des fonds dont nous leur faisions la rente ; il est possible qu'ils ignorent les formalités à remplir pour constater leur créance; il faudrait éclairer là-dessus ces respectables vieillards : il faudrait aussi qu'ils vissent quelquefois leur arrière-petite-nièce qui leur tient lieu d'enfant, et sur laquelle vont reposer toutes leurs espérances.
Je n'ai jamais eu de bijoux ; mais je possède deux bagues de très-médiocre valeur, qui me viennent de mon père ; je les destine , comme souvenir : l'émeraude , au père adoptif de ma fille ; et l'autre , à mon ami Bosc.
Je n'ai rien à ajouter à ce que j'ai dernièrement exprimé à la femme généreuse qui veut bien me remplacer auprès de mon enfant ; le service qu'elle et son époux me rendent, inspire un sentiment qui s'emporte au-delà du tombeau , et qui n'a point d'expression en ce monde.
Que ma dernière lettre à ma fille fixe son attention sur l'objet qui paraît devoir être son travail essentiel, et que le souvenir de sa mère l'attache à jamais aux vertus qui consolent de tout.
Adieu , mon enfant , mon époux , ma bonne , mes amis ; adieu , soleil dont les rayons brillans portaient la sérénité dans, mon ame comme ils la rappelaient dans les cieux; adieu, campagnes solitaires dont le spectacle m'a si souvent émue ; et vous, rustiques habitans de Thésée, qui bénissiez ma présence, dont j'essuyais les sueurs, adoucissais la misère et soignais les maladies, adieu; adieu, cabinets paisibles où j'ai nourri mon esprit de la vérité , captivé mon imagination par l'étude , et appris , dans le silence de la méditation , à commander mes sens et mépriser la vanité.
18 octobre 1790.
A ma fille.
Je ne sais , ma petite amie , s'il me sera donné de te voir ou de t'écrire encore. Souviens-toi de ta mère. Ce peu de mots renferment tout ce que je puis te dire de meilleur. Tu m'as vue heureuse par le soin de remplir mes devoirs et d'être utile à ceux qui souffrent. 11 n'y a que cette manière de l'être.
Tu mas vue paisible dans l'infortune et la captivité , parce que je n'avais pas de remords , et que j'avais le souvenir et la joie que laissent après elles de bonnes actions. 11 n'y a que ces moyens non plus
de supporter les maux de la vie et les vicissitudes du sort.
Peut-être, et je l'espère , tu n'es pas réservée à des épreuves semblables aux miennes ; mais il en est d'autres dont tu n'auras pas moins à te défendre. Une vie sévère et occupée est le premier préservatif de tous les périls; et la nécessité, autant que la sagesse , t'impose la loi de travailler sérieusement.
Sois digne de tes parens ; ils te laissent de grands exemples ; et si tu sais en profiter , tu n'auras pas une inutile existence.
Adieu , enfant chéri , toi que j'ai nourrie de mon lait et que je voudrais pénétrer de tous mes sentimens. Un temps viendra où tu pourras juger de tout l'effort que je me fais en cet instant pour ne pas m'attendrir à ta douce image. Je te presse sur mon sein.
Adieu, mon Eudora.
A ma bonne Fleur j.
Ma chère bonne , toi dont la fidélité , les services et rattachement m'ont été chers depuis treize années , reçois mes emhrassemens et mes adieux.
Conserve le souvenir de ce que je fus; il te consolera de ce que j'éprouve : les gens de bien passent à la gloire quand ils descendent dans le tombeau. Mes douleurs vont finir; calme les tiennes, et songe à la paix dont je vais jouir, sans que personne
SÔO DERNIERS ÉCRITS.
puisse désormais la troubler. Dis à mon Agathe que j'emporte avec moi la douceur d'être chérie par elle depuis mon enfance . et le regret de ne pouvoir lui témoigner mon attachement. J'auraisvoulu t'être utile, du moins que je ne t'afflige pas. Adieu, ma pauvre bonne, adieu.
24 octobre 1793 (1).
Votre lettre , mon cher Champagneux , m'est parvenue par Adam Lux , et c'est par cet excellent homme que vous recevrez ce billet : je vous l'écris dans un des antres de la mort , et avec une plume qui tracera peut-être bientôt l'ordre de m'égorger.
Je me félicitais d'avoir été appelée en témoi-
(i) Les Girondins furent appelés au tribunal révolutionnaire le 24 octobre : madame Roland y fut citée comme témoin. Cette circonstance suspendit ses résolutions. A cette époque, M. Champagneux, l'un des hommes qui lui montraient un attachement sincère, avait été arrêté. Il était à la Force. Adam Lux, député mayençais, renfermé dans la même prison, fut, comme madame Roland , appelé en témoignage au tribunal. Professant les mêmes principes, attaché à la même cause, il était impatient de la connaître. M. Champagneux le chargea d'une lettre pour elle ; et le même jour , en rentrant à la Force, Adam Lux remit à M. Champagneux ce billet écrit par madame Roland dans la salle du greffe.
Vovez, sur Adam Lux, la note(O) dans les Eelaircissemens historiques.
(Note des nouveaux éditeurs.)
gnage clans l'affaire des députés ; mais il y a apparence que je ne serai pas entendue. Ces bourreaux redoutent les vérités que j'aurais à dire et l'énergie que je mettrais à les publier : il leur sera plus facile de nous égorger sans nous entendre : vous ne reverrez plus ni Vergniaux ni Valazé . Votre cœur a pu concevoir cette espérance ; mais comment tout ce' qui se passe depuis quelque temps ne vous a-t-il pas ouvert les yeux ? Nous périrons tous , mon ami : sans cela , nos oppresseurs ne se croiraient pas
en sûreté Un de mes plus grands regrets est
de vous voir exposé à partager notre sort. Nous vous avons arraché à votre retraite : vous y seriez peut-être encore sans nos sollicitations, et votre famille ne serait pas dispersée et malheureuse — Ce tableau me déchire plus que les maux qui me sont personnels ; mais dans les beaux jours de la révolution, il n'était pas possible de calculer ce cruel avenir. Nous avons tous été trompés , mon cher Champagneux ; ou pour mieux dire , nous périssons victimes de la faiblesse des honnêtes gens : ils ont cru qu'il suffisait, pour le triomphe de la vertu , de la mettre en parallèle avec le crime : il fallait étouffer celui-ci — Adieu : je vous envoie ce que vous me demandez (i). Je vous écris à côté et presque sous les yeux de mes bourreaux : j'ai quelque orgueil à les braver.
(1) C'était une boucle de ses cheveux.
Vendredi, 24 octobre 1793(1).
Vous n'imaginerez jamais, cher Jany, tout ce que j'ai souffert de contrariété à ne pouvoir vous entretenir à l'aise , ni. même vous lire à loisir : je sentais l'huissier sur mes talons ; j'avais peur pour vous. Je me trouve comme si j'étais attaquée de la peste. Je n'ai plus rien à perdre; mais j-e suis en transe pour ceux qui m'abordent : c'est au point qu'hier, au Palais, j'ai hésité à rendre le salut à un homme que je reconnaissais, et que je trouvais bien imprudent d'être poli publiquement envers moi. J'ai entendu cet acte d'accusation , prodige de l'aveuglement , ou plutôt chef-d'œuvre de la perfidie. Lorsqu'il a été lu , le défenseur Chauveau a observé , avec beaucoup de ménagemens , que , contre toutes les formes , les pièces à l'appui n'avaient point été communiquées, et il a prié le tribunal de délibérer pour qu'elles lui fussent remises. Après un instant de chuchoterie , le président a répondu, en balbutiant, que ces pièces étaient encore , pour la plupart, sous les scellés , chez les accusés; que Ton ferait procéder à la levée de ceux-ci , et qu'en attendant les débats commenceraient. Mais, Jany, j'ai entendu cela bien distinc-
(1) Cette seconde lettre, de la même date que la précédente, fut, comme tout porte à le croire, écrite le soir après la séance.
{Note des nouveaux éditeurs.)
tement de mes deux oreilles ! — Je regardais si ce n'était point un songe ; je me demandais si la postérité saurait cela , si elle pourrait le croire ? — Eh bien ! tout ce peuple n'a rien senti : il n'a pas vu l'atrocité d'une pareille conduite; le ridicule de produire un acte dont on ne connaît point les pièces justificatives; la bêtise de prétendre que ces pièces sont chez ceux mêmes contre lesquels l'acte est dressé , et des papiers desquels on n'a point encore fait l'inventaire ; la sottise et l'impudence de l'avouer. Le président a dit encore quelques bredouilles sur l'immensité d'autres pièces et la difficulté de les communiquer ; mais cela n'était ni plus juste ni mieux raisonné. On a fait sortir ensuite tous les témoins , pour n'appeler qu'à mesure ceux qu'on veut faire déposer : mon tour n'est pas venu; ce sera probablement pour demain. Je ne puis voir, dans cette marche, que l'intention de tirer avantage des vérités que mon courage doit dire , pour trouver moyen de me perdre : cela n'est pas difficile avec de tels scélérats et mon mépris pour la mort : ainsi , peut-être, ne nous reverrons-nous plus. Mon amitié vous lègue le soin de ma mémoire. Si je connaissais quelque chose de plus convenable à la générosité de vos sentimens , trop tard connus, je vous en chargerais; mais, mon Jany,pas trop tard : c'est une providence quia tout conduit; en vous appréciant plutôt , mon affection vous eût enveloppé dans ma disgrâce. Vous disposerez du tout pour le mieux. On peut supposer la chute par
264 DEliMLBS ÉCRITS.
une fenêtre, et l'on envoie y regarder ceux qui ne veulent pas y croire. Gomme il y a beaucoup d'ouvriers maçons et autres, il est facile d'imaginer qu'un d'eux , ou quelqu'un déguisé comme eux , se glissait à certaine heure sous ma fenêtre , dans la cour intérieure , et recevait le paquet. — Cette idée est même fort bonne ; elle a de la vraisemblance. Les Portraits et Anecdotes , et autres morceaux détachés , ne doivent être présentés que comme des matériaux dont je me fusse servie dans un meilleur temps. Le petit dépôt n'est point à négliger ; il doit aller avec la masse.
Etre appelée en témoignage avant d'être judiciairement accusée , m'oblige à une autre marche que celle que j'avais arrêtée quand je vous donnai mon testament , et pour laquelle j'avais fait déjà mes essais; je boirai donc, puisqu'il le faut, le calice jusqu'à, la lie. Adieu , Jany , adieu.
Observations rapides sur Y acte d' accusation contre les députés , par Amar (1).
25 octobre 1793.
Qu'il ait existé une conspiration contre V unité et V indivisibilité de la république , contre la liberté
(1) L'acle d'accusation dressé par Amar a trop d'étendue pour faire partie de ce volume. On trouvera plus tard cette pièce importante dans les Mémoires qui ont principalement
et la sûreté du peuple français y il est évident qu'elle ne peut avoir été formée que par des fauteurs du despotisme , des ambitieux qui voulaient s'arroger le pouvoir ou acquérir des richesses , des ennemis de l'humanité.
On nomme pour tels, Brissot, Gensonné, Vergniaux, Guadet, Gorsas, Pétion, Buzot, etc. Ces gens là doivent donc avoir montré , dans plus d une circonstance , leur haine pour la liberté , leur avidité pour le gain , leur empressement pour obtenir des places , enfin les vices et la corruption qui sont propres à de tels êtres ? En supposant même qu'ils se fussent revêtus d'un masque hypocrite , il n'est pas possible que leur but soit demeuré caché; leur conduite doit le désigner, et leur intérêt doit s'y montrer avec évidence. Examinons ce qu'ils étaient, voyons comment ils ont agi, et nous pourrons juger ce qu'on leur attribue ; ce sera le cas ensuite d'en venir à la recherche de la conspiration même , qui pourrait bien ressembler à l'histoire de la dent d'or , ou se réduire- aux efforts connus des aristocrates et royalistes , manifestés dès la naissance de la révolution, et dont la cause se lie aux entre-
pour objet la journée du 3i mai et le procès des Girondins. L'absence de cet acte d'accusation sera d'autant moins sensible ici, que les observations qu'on va lire présentent, sous un titre modeste, un véritable morceau d'histoire, lié par une foule de rapports à ce qui précède et à ce qui suit.
{Note des nouveaux éditeurs.)
prises des puissances étrangères. Prenons plusieurs de ces hommes dans leur vie privée avant 89 , époque où ils parurent sur la scène qui s'ouvrit alors, et suivons les premiers pas qu'ils y firent. Avocats pour la plupart, les uns avaient suivi le barreau avec distinction ; d'autres s'étaient fait connaître dans la république des lettres : plusieurs, honorés seulement par l'intégrité qu'ils montraient dans leurs professions, furent portés , par l'estime qu'elle s'attire, à la place de députés aux Etats -généraux; quelques autres enfin se dévouèrent aux pénibles, mais honorables fonctions de journalistes , en luttant avec courage contre le despotisme attaqué.
Pétion, simple dans ses mœurs, modeste dans ses besoins , marié à une femme raisonnable , vivait à Chartres , estimé de ses concitoyens qui l'avaient vu naître, déjà connu par cette philosophie qui caractérise de bonne heure une ame saine ; on crut le mettre à sa place en le députant aux États.
Buzot, distingué à Evreux par une probité sévère et une prudence prématurée , inspirait de la confiance et méritait de la considération , à un âge où tant d'autres ne connaissent que le plaisir. Le goût de l'étude , les habitudes solitaires d'un esprit méditatif remplissaient les momens qu'il ne donnait point au barreau , et des mœurs également douces et pures le i-eudaient cher à ses amis. La chaleur du sentiment, la facilité de l'élocution, l'austérité des principes , le firent juger digue de
porter aux États les plaintes et les demandes de son pays.
Gorsas , père d'une famille nombreuse , entreprend , dès les premiers jours de la révolution , une feuille périodique, où il combat la Cour encore puissante , et se voue à la défense des droits du peuple , en cherchant à les établir, et ne négligeant jamais de les réclamer.
Brissot , écrivain dès son jeune âge , avait prêché la liberté sous le despotisme , l'humanité sous la tyrannie , appelé la révolution par ses vœux , et préparé ses mouvemens par des réclamations contre les abus du jour. Il avait essuyé la captivité pour punition de sa franchise ; et plus occupé des vérités morales et politiques , que du soin de sa propre fortune , il avait fait quelques entreprises malheureuses, d'où il était sorti intact et plus pauvre qu'il n'y était entré. La révolution fut le signal de sa vie politique , il s'élança dans la carrière ; au milieu des orages , discutant les principes , n'épargnant pas les personnes qui lui paraissaient les blesser, et travaillant sans relâche pour la chose publique (i).
(1) M. Garât , dans ses Mémoires sur la révolution, a crayonné, en quelques lignes, le portrait de Brissot : on y reconnaît la touche libre et sure d'un écrivain supérieur. Voici ce portrait :
« Parmi les membres de ce côté droit, dont le supplice a » couvert la vie et les talens d'une gloire ineffaçable, quel-
2Ô8 DEKNIEBS ÉCRITS.
Je m'arrête , pour un instant, à ces quatre personnages : les deux premiers ont figuré dans l'Assemblée constituante ; Brissot fut nommé à l'Assemblée législative; tous sont devenus membres de la Convention. Est- il une seule circonstance où ils se soient montrés contraires à eux-mêmes ? se sont-ils arrogé quelque pouvoir? ont -ils fait quelque profit ? visaient-ils à la suprême puissance pour eux et leurs amis ?
» ques-uns étaient chers à mon cœur, plusieurs m'étaient » très-connus: j'avais rencontré assezsouventBrissot dans le » monde ; et au milieu de ces esclaves superbes et frivoles , à » qui leur parure et leur faste cachaient leur abaissement, » nous nous étions communiqué quelques-unes de ces pen- »> sées des âmes libres et quelques-unes de ces espérances des » philosophes. Il cherchait des idées dans les livres et dans »> les langues plus que dans son esprit ; il écrivait plus qu'il >► ne méditait; sa passion pour la vérité, plus ardente, que >» profonde, l'entraînait fréquemment dans ces querelles où » il n'est question d'abord que de quelque doctrine, où il » n'est question ensuite que de quelques personnes : mais, » au milieu d'une grande activité et d'une grande pauvreté, » ses mœurs m'avaient toujours paru simples et pures; et son » ambition, la liberté et le bonheur des peuples. Ce senti- » ment était en lui une religion plus encore qu'une philo- » sophie ; quoiqu'il aimât beaucoup la gloire, il aurait » consenti à une éternelle obscurité pour être le Penn de » l'Europe , pour convertir le genre humain en une commu- » nauté de quakers , et faire de Paris une nouvelle Philadel- »> phie. Et c'est là l'homme qu'on a fait mourir comme un >» intrigant, comme un conspirateur ! »
[Noie des nouveaux éditeurs.)
Pëtion et Buzot servirent la liberté , dans l'Assemblée constituante, avec un zèle et une constance qui leur valurent la haine de l'aristocratie et la faveur populaire; mais cette faveur est inconstante ; la haine ne s'éteint jamais, et bientôt elle se renforce de l'aide de tous les jaloux , dont les tentatives suivent immédiatement un éclat quelconque. Buzot, à Evreux , placé au tribunal criminel, qui en préféra les devoirs dans son pays, aux mêmes fonctions à Paris dont le séjour eût séduit un ambitieux , soutint son caractère sous les yeux de ses concitoyens et des ennemis que son civisme lui avait faits parmi eux ; il mérita d'être député de nouveau à la Convention , après avoir formé dans sa ville une société populaire, le rempart indispensable contre les efforts du despotisme enchaîné, mais non abattu. On ne peut pas dire qu'il eût eu en vue , ni cette réélection , ni d'être employé d'aucune manière au sortir de l'Assemblée constituante , non plus que Pétion ; car ce furent ces deux hommes qui firent rendre le décret qui interdisait toute place ou réélection aux députés de cette assemblée, durant quatre ans. Ils avaient demandé un intervalle de six; et lors de la révision , ce décret fut rapporté, malgré leurs efforts pour le maintenir. Voilà donc Buzot revenu à la Convention aussi pur qu'il était sorti de l'Assemblée constituante : laissons -le là ; nous verrons, par la suite , comment il s'y est comporté ; et si un homme qui bravait toutes les clameurs et tous les
outrages pour soutenir ses opinions , en supposant même qu'il y eût erreur dans quelques-unes de celles-ci, pouvait être un hypocrite, un ambitieux et un conspirateur.
Pétion avait été porté à la mairie par la faveur populaire; il la conserva jusqu'après le 10 août, en même temps que la haine de la Cour , qui se manifesta dans toutes les circonstances jusqu'à la dernière. Ce n'est que depuis peu qu'on a imaginé de dire qu'il était au château pour le défendre , tandis qu'on savait qu'il y était exposé ; ce n'est que depuis peu qu'on a inventé la calomnie, qu'il avait donné ordre à Mandat de tirer sur le peuple. Je demande à quoi bon Pétion , détesté de la Cour et chéri du peuple , aurait trahi celui-ci , et servi la première , quand elle était près de sa chute, lui qui l'avait combattue dans sa puissance , et qui avait acquis de la popularité ; avait-il quelque raison de perdre cette dernière , lorsque le peuple avait plus beau jeu? Je laisse là le philosophe et le citoyen zélé, je ne prends que l'homme; et l'on voit que , sous le rapport même de l'ambition ou de l'intérêt , la conduite attribuée à Pétion n'aurait pas le sens commun; et s'il n'eût été trop homme de bien , il n'était pas du moins assez sot pour la tenir. Il ne pouvait pas , par sa place , marchera la tête de l'insurrection : il fallait qu'il fut consigné et qu'on lui liât les bras , afin qu'il n'agît point contre elle. Les étourdis de la commune oubliaient de le faire; et je me souviens que
Lanthenas alla deux fois ,de la mairie à Fhô tel-deville , pour dire que l'on mit donc à son hôtel une force imposante. Le rapporteur n'a pas dit le plus petit mot des massacres du 2 septembre ; il a évité lécueil d'adopter une version quelconque , car les contraires ont été soutenus par les montagnards. Lorsque Roland dénonçait ces massacres, les Jacobins disaient qu'ils étaient l'ouvrage du peuple et de sa vengeance ; ils faisaient un crime de ne pas les applaudir; et quand le côté droit, Pétion et les autres, obtinrent un décret pour en poursuivre les auteurs , on appela Pétion et le côté droit ennemis du peuple et de la liberté. Mais depuis que ce décret fat tombé en désuétude, depuis que les Jacobins triomphent et que les vingt-deux sont proscrits, les Jacobins eux-mêmes, Hébert tout le premier, dirent effrontément que ces massacres furent l'indigne ouvrage de Pétion !
Guadet , Vergniaux et Gensonné , recommandables par leurs talens , connus à Bordeaux par leur amour pour la révolution, vinrent à l'Assemblée législative ; ils y furent les premiers en talens , et ce genre d'aristocratie leur a fait plus d'ennemis , ou des ennemis plus dangereux que l'incivisme ne leur en eût donné. Ils tinrent le fauteuil le 10 août, lorsque les faibles eussent tremblé de représenter dans ce moment critique ; et il faut être bien fourbe , pour tenter de leur faire un tort de la modération et de la mesure qu'ils mirent dans leur conduite , à cette époque intéressante. Cependant, Brissot se
lia naturellement avec eux , parce qu'il y avait plus de parité qu'avec nul autre ; comme dans l'Assemblée constituante , dont il n'était pas , il était lié par rapport de principes avec leurs défenseurs ; compatriote et ami de Pétion , il vit ceux de ses collègues qui soutenaient la même cause pour le triomphe de laquelle il écrivait son journal.
Il avait partagé l'erreur de beaucoup de gens sur le compte de Lafayette ; ou plutôt il paraît que Lafayette, d'abord entraîné par des principes que son esprit adoptait, n'eut pas la force de caractère nécessaire pour les soutenir quand la lutte devint difficile ; ou que peut-être effrayé des suites d'un trop grand ascendant du peuple, il jugea prudent d'établir une sorte de balance. Le fait est, que professant même le républicanisme dans le particulier , Brissot fut long-temps encore à ne pas le croire coupable , lorsqu'il était devenu tel aux yeux des plus ardens. Mais il l'avait hautement blâmé , et déclaré publiquement sa rupture avec lui, dès avant l'affaire du Champ -de -Mars. Ici le rapporteur se pique si peu d'exactitude, qu'il confond les époques; il fait venir Brissot aux Jacobins , en mars 1791 , pour préparer l'affaire du Cbamp-de-Mars , qui eut lieu en juillet, et qui ne fut occasionnée que par la fuite et le retour du roi , qui s'étaient faits en juin. On sait bien , d'ailleurs , que Brissot n'allait pas aux Jacobins pour exciter à faire la pétition, mais qu'il y vint parce qu'il fut nommé commissaire pour la rédiger. Je me souviens de lui avoir entendu racon-
DERNIERS ÉCRITS. 2jZ
ter le lendemain que Laclos, commissaire avec lui , setait plaint d'un si grand mal de tête, qu'il ne pouvait prendre la plume , et qu'il pria Brissot de la tenir ; que ce même Laclos proposait d'insérer un article, qu'il annonçait d'un air sans conséquence, mais qui eût été favorable à d'Orléans; que Brissot le rejeta avec indignation , en mettant à la place celui qui invitait à la république, pour laquelle ce moment était le véritable , et eût été bien précieux. On sait aussi que l'Assemblée , ayant prononcé en faveur du roi, les Jacobins, au lieu d'envoyer la pétition au Champ-de-Mars , y firent dire , par des députés de leur société , qu'il n'y avait pas lieu à l'adresser, puisque la loi était portée. Ceci se passa le samedi. J'ai vu venir ces députés au Champ-de- Mars , où j'étais à midi , avec trois ou quatre cents personnes, pas davantage, et où déclamaient, sur l'autel de la patrie , le cordelier , petit bossu, Verrières (i) , et d'autres. Ce fut le lendemain dimanche , qu'il y eut , au matin , deux hommes pendus, lorsqu'il n'y avait pas trente personnes de rassemblées, ce que j'ai entendu attribuer alors, avec vraisemblance, à la coalition des Lameth et autres, pour avoir une occasion de déployer la force et d'en imposer par la terreur. En effet, le dimanche
(1) On l'arrêta le lendemain. Il était membre du club des Cordeliers; on le croyait l'auteur du journal publié par Marat , sous le titre de V Ami du Peuple.
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fît assembler beaucoup de gens, que le bruit vague d'une pétition avait attirés, tandis que celui de la pendaison n'était point encore répandu. Robert se mit réellement en devoir d'en rédiger une ; il l'avait finie , il la faisait signer, lorsque l'appareil de la force fut déployé, par suite de la dénonciation faite à l'Assemblée, et de la lettre violente écrite en conséquence par Charles Lameth, alors président à la commune de Paris, sur la nécessité de réprimer d'affreux désordres , dont deux hommes avaient été victimes. Ainsi , l'assassinat matinal fait, pour ainsi dire , à la dérobée , servit de prétexte pour fusiller le peuple réuni après le dîner ; le drapeau rouge fut arboré à la maison commune ; la frayeur et les arrestations s'établirent, et préparèrent le triomphe des réviseurs qui voulaient fortifier la cour (i). Certes! il ne faut que lire le Patriote d'alors, pour juger s'il est possible que Brissot , qui dénonça l'af-
(i)La distribution des documens historiques qui doivent entrer dans cette livraison, ne nous a pas permis de grossir le icr volume de plusieurs pièces relatives à l'affaire du Champde-Mars,etqui trouvent ici leur place. Lelecteur peut voir par ces détails, et verra souvent en continuant la lecture des Mémoires, de quelle importance fut cette journée. On se rappelle que madame Roland a déjà parlé, dans la notice sur le premier ministère, i° des pétitions signées , soit dans lasalledes Jacobins , soit sur l'autel de la patrie ; et 20 des craintes qu'inspiraient à Robespierre les suites de cet événement. Nous publions une des pétitions, celle qui a un caractère authentique puisqu'elle est dans le Moniteur (0 bis). A l'égard de Robes-
faire du Champ-de-Mars , soutint le peuple et fit la guerre aux réviseurs , fût en même temps leur complice. Cette accusation est révoltante ! mais tout est ainsi , d'un bout à l'autre , dans cet ouvrage d'iniquité. Je ne traiterai pas ici la question de la guerre ; elle fut l'époque de la grande division entre les patriotes : Robespierre, ardent, jaloux, avide de popularité , envieux des succès dautrui , dominateur par caractère et par prévention pour lui-même , se fit le chef du parti de l'opposition à la déclaration de guerre. 11 faut voir les discours sur ce sujet; il rfl'a paru , en général , que la masse des gens éclairés était pour l'affirmative et de l'avis de Brissot ; il est certain que la cour y répugnait beaucoup , et que le roi fut, en quelque sorte, violenté par son conseil. Il avait tout à gagner d'attendre ; les ennemis se préparaient à l'aise , et notre inaction nous eût livrés à eux sans défense. Robespierre ne pardonna
pierre , nos recherches n'ont pas été moins heureuses. On sait qu'il fut compté dans le temps , avec Danton , Marat et Camille Desmoulins, parmi les instigateurs des désordres ; on l'accusait d'avoir dit , en sortant des Jacobins , le jour oh fut rendu le décret qui prononçait l'inviolabilité de Louis XVI: Mes amis , tout est perdu , le roi est sauvé! Il se cacha. Mais , quelque temps après, il publia pour justification ou comme apologie de sa conduite, une brochure que nous avons retrouvée , et dont nous donnons un extrait dans les Êc/aircissemens. Ce morceau était trop long et souvent trop diffus pour paraître en entier: nous citerons les passages les plus remarquables ; ils le sont beaucoup. {Note chjs iwui>, édit.)
2n(j DERNIERS ÉCRITS.
pas ce triomphe a Brissot. La glace fut rompue dèslors ; il ne s'attacha plus qu'à tous les malheurs inévitables, ou autres qui survinrent , pour en faire des crimes aux partisans de la guerre ; l'exagération de la passion devint , par degré , un système raffiné de calomnie , profondément calculé , opiniâtrement suivi. Une fut plus permis à Brissot de faire l'éloge d'un homme , que ce ne devînt une perfidie , si cet homme s'écartait ensuite du droit chemin. Brissot avait alors, dans le ministère, des personnes qu'il voyait, et dont il était estimé : autre sujet de défiance et de jalousie. Ces ministres, honorablement disgraciés par la cour, furent rappelés après sa chute; Brissot était du petit nombre des hommes à talens de l'Assemblée , clans cet instant, et qui avaient sur elle quelque ascendant : Brissot parut un personnage puissant a Robespierre , qui jura de le perdre, et qui put y travailler à loisir; car Brissot , confiant, n'a pas cessé de compter sur la pureté de ses intentions, comme si le public ne pouvait être abusé à cet égard, et il ne put se résoudre à aller batailler aux Jacobins , contre un éternel harangueur qui l'ennuyait à périr. Il méprisa son adversaire, il en est renversé. Mais qui aurait pu croire à la faiblesse de la Convention et à la stupidité du peuple ? ceux qui , ne se laissant pas entraîner par les événemens du jour, prennent le temps de relire souvent Thistoire , et de méditer sur elle en faisant des rapprochemens. Je n'ai pas vu un homme en place , dans la révolution , qui fit ainsi; c'est que , véritable-
ment, à peine a-t-on le temps de vivre et de suffire à tout ce que chaque jour impose , à moins d'une sévérité excessive , difficile et rare dans la distribution de ses heures.
La lettre de Gensonné et consorts à Louis XVI, ne peut être traduite en trahison que par la malveillance la plus insigne (i). Assurément, personne alors n'était sûr d'une heureuse révolution; les sages désiraient donc que le roi sentît la nécessité de faire marcher la constitution , et se décidât à reprendre, pour les conserver, des ministres qui voulaient sincèrement la faire exécuter. Ils avaient fait leurs preuves, et la demande de leur rappel n'était point une démarche d'inte\êt particulier, mais l'expression du vœu général. Roland, pour sa part, a ignoré cette lettre des députés jusques à ces derniers temps, et n'en aurait probablement jamais entendu parler, s'il n'en eût été instruit avec le public. Mais arrêtons-nous sur les inculpations faites à Pioland dans cet acte d'accusation , qui sera la honte du siècle , et du peuple qui a pu, ou l'applaudir, ou ne pas hautement l'improuver.
(i) Nous parlerons dans une autre circonstance, en publiant d'autres Mémoires, de cette lettre attribuée aux Girondins, et qui fut diversement représentée, par leurs accusateurs, comme le résultat de l'intrigue et même de la corruption , et par leurs amis, avec plus de justice et plus de vraisemblance , comme une fausse démarche en politique.
(Noie des nouveaux éditeurs.)
2y8 DERNIERS ÉCRITS.
(( Dès le lendemain du ioaoût, y est-il dit, Gen- » sonné et sa faction affichèrent des diatribes contre » ceux qui avaient contribue à la chute du trône , » contre les Jacobins. Le conseil- général de la » commune , le peuple de Paris , la plume de Louvet » et celles de Brissot , de Champagneux , furent » mises en activité ; on a vu chez Roland des pa- » quets énormes de ces libelles; on a vu toute sa » maison occupée à les distribuer. »
J'ai relu cette tirade deux fois ; je ne pouvais comprendre comment on avait osé l'écrire. Gensonné n'a jamais , que je sache , rien fait afficher ; Louvet ^rédigeait la Sentinelle : cette collection existe ; elle a beaucoup servi là révolution ; elle est un démenti perpétuel de toutes ces assertions; rien ne respire davantage la liberté, les grands et sages principes, la haine de toutes les tyrannies, l'amour de l'égalité . Roland a contribué autant et plus que personne peut-être , à réunir tous les esprits à la révolution; ses circulaires existent aussi ; qu'on les lise donc , et que l'on cite ce qui n'est pas même excellent. Champagneux n'expédiait que les pièces même imprimées par ordre de l'Assemblée , jamais la moindre altération n'y fut commise : la supposition contraire est aussi sotte qu'abominable. D'abord c'était impossible; ce n'était pas Roland qui faisait imprimer, mais les auteurs, chez Baudouin, auquel le ministre faisait demander un nombre d'exemplaires : en second lieu, c'était inutile; car, en supposant qu'il y mît du choix , il était libre
d'expédier mi moindre nombre de ce qui lui semblait moins bon ; enfin, s'il y avait eu la moindre infidélité , les intéressés n'auraient pas attendu plus d'un an à s'en plaindre et à le démontrer. Que signifie donc cette ridicule tirade ? Je l'ai pourtant deviné : ceci demande quelques développemens.
Dans les mouvemens révolutionnaires y les gens les plus actifs ne sont pas toujours les plus purs : combien d'êtres ne se mettent en avant que pour devenir quelque chose ? 11 faut laisser faire ceuxlà avec les autres ; mais l'objet du mouvement rempli , il faut.se dépêcher d'établir l'ordre pour éviter la dissolution. La commune formée le 10 août , avait servi la chute du tyran ; c'était bien fait ; mais plusieurs de ses membres avaient commis divers excès : il y avait eu , aux Tuileries et ailleurs , beaucoup de vols et de pillages ; il y avait eu , depuis , des fonds donnés à cette commune pour les subsistances : c'était au ministre de l'Intérieur à demander des comptes y pour les transmettre au Corps législatif. Roland pressa donc la commune de lui en donner; la commune ne voulait guère, et pouvait moins encore en rendre : Roland dut le dire à l'Assemblée, pour faire justice et pour n'être pas inculpé. Si l'Assemblée eût eu de la force , elle n'aurait pas même attendu cette époque , ou du moins elle l'eût saisie pour renouveler la commune ; c'était une opération politique , équitable et nécessaire.. Mais Danton , qui se servait de la commune y était ministre; il avait des partisans dans
2&0 DERMEP.S ÉCRITS.
l'Assemblée ; il fît conserver son instrument. Roland demeura donc dans une position difficile : accusable s'il ne demandait pas des comptes , haï s'il continuait de les demander, son caractère probe ne pouvait hésiter; son rigorisme y mit peut-être encore plus de solennité ; et lorsqu'il fut chargé de présenter à l'Assemblée l'état de Paris, il n'eut pas d'indulgence pour les erreurs , les sottises et les torts delà commune (i). Ils étaient nombreux ; elle devint son ennemie : le voilà donc avec la haine de gens actifs , qui avaient , auprès du peuple , la réputation de patriotes du 10 août, destructeurs de la tyrannie. Joignez-leur ceux que Danton, déprédateur, suscitait à un collègue dont l'austérité le gênait (2) ; qui , d'ailleurs, avait dénoncé les attentats de septembre , autre ouvrage d'une partie de la commune , de Santerre , etc. : joignez-y encore ceux que le jaloux Robespierre préparait contre .toutes les relations de Brissot, et vous trouverez
(1) Le rapport fait par le ministre de l'Intérieur, à la Convention nationale, sur l'état de Paris, au 29 octobre 1792, est une pièce importante aux yeux de l'histoire (P). Elle donne une idée juste de la confusion des pouvoirs à celte époque, des usurpations de la commune , des sottises, des dilapidations, des abus d'autorité , des excès en tous genres dont les membres qui la composaient étaient les auteurs ou les instrumens. Et le tableau de Paris était alors celui de toute la France. (Note des nouveaux éditeurs,)
(2) A celte époque du second ministère, Roland était sourdement desservi par Danton , et publiquement déchiré
une foule considérable , ou de gens coupables qui avaient besoin de renverser leur surveillant et leur dénonciateur , ou d'hommes exagérés qui se prévenaient pour les patriotes du 10 août , sans voir le fond du sac, ou d'intéressés à les soutenir, ou d'ignorans gagnés par eux , et de quelques conducteurs envieux , habiles à saisir le moyen de renverser un homme en crédit. Voilà l'origine d'un parti qui s'est grossi de tous les débarquans à la Convention , trop étrangers à Paris , ou aux affaires, pour bien juger des choses, et de tous ceux dont l'amour -propre s'est irrité contre les députés marquans qui étaient naturellement liés avec Roland , parce que des hommes de la même étoffe doivent se voir avec plaisir. Avec plus de temps, je suivrais ce parti dans toutes ses ramifications, et je mettrais le doigt sur ses entreprises : mais c'en est assez pour conduire sur la voie de rechercher et de s'éclairer. Maintenant il est clair que ce parti , aujourd'hui dominant, et dont Amar est l'organe, appelle libelles les écrits où Roland rendai t compte de le tat de Paris, demandait des comptes à la commune , dénonçait
par Marat. Ce dernier avait publié plusieurs affiches contre lui. Roland fit une réponse courte , mais noble et ferme , aux calomnies dont il était l'objet (Q). Dans aucun de ses écrits, peut-être, il n'a mieux peint la franchise de sou caractère , l'austérité de ses principes, son dévouement pour le bien public, et sa haine contre l'anarchie.
(Note des nouveaux éditeurs.)
à Findignation publique les attentats de septembre, et prêchait Tordre à établir pour gagner tous les cœurs à la révolution ; ce qui est plus difficile que de tuer les gens comme le font ces Messieurs. On n'indique pas ces prétendus libelles , car ce serait se brûler les doigts ; mais on déclame sur la distribution de libelles quelconques , et le public croit qu'il faut être fondé à pareille accusation pour la faire aussi hautement ; il applaudit à la force de la déclamation , et se croit vengé quand on assassine ses défenseurs.
L'intelligence avec les Prussiens est une extravagance qu'on ne sait comment caractériser , et Brunswick doit bien rire de voir accuser d'être ses amis des gens qui lui faisaient si bonne guerre. Il n'y a qu'à lire la lettre où l'on prétend que Roland avoue le projet de quitter Paris, et l'on verra ce qu'il faut en croire, surtout avec le but d'ouvrir un passage à Brunswick. Je sais que dans la supposition que les Prussiens s'approchassent beaucoup de Paris , on mit une fois en question ce qu'il conviendrait de faire , et s'il serait sage de faire quitter cette ville à la représentation nationale qui intéressait tout l'empire : mais la discussion fut légère, hypothétique, plus même quelle n'eut du l'être ; il n'y eut point de menaces faites par aucun des ministres à ses collègues ; c'est Danton qui a imaginé , après l'événement , de bâtir cette dénonciation, tant pour s'en faire un mérite, que pour nuire à Roland. J'ai ces choses-là très-pré-
sentes pour en avoir entendu parler à mon mari en sortant du Conseil , qui se tenait alors chez lui. Quant à ce grand mouvement des citoyens de Paris , on sait qu'il servit de voile aux attentats de septembre , et que ce fut l'affaire de Kellermann , du 20 du môme mois , qui sauva la republique.
Il n'est pas moins ridicule de voir accuser le gouvernement d'alors d'affamer le peuple ; jamais , sous le ministère de Roland , les subsistances ne furent rares et difficiles comme elles le sont devenues depuis : sa sollicitude à cet égard était extrême , et l'on peut voir ce qu'il a dit de la mauvaise administration particulière à la commune de Paris sur cet objet.
C'est une infâme et absurde calomnie que d'avancer que Roland ait employé à soudoyer des écrivains , les fonds qui lui étaient donnés pour les subsistances. Premièrement, ces fonds -là ne venaient jamais dans ses mains ; il ne pouvait les employer que par des mandats sur la trésorerie , en indiquant leur emploi ; en second lieu , il a fourni les comptes de ces fonds ; il les donnait chaque mois ; il les a répétés à sa sortie , le tout appuyé de pièces justificatives; et il n'a cessé de demander qu'on en fît le rapport. Ils Qnt été examinés; mais il n'y avait que du bien à en dire , jamais la Montagne n'a voulu souffrir que le rapport fût fait. Il n'y a qu'à le demander à Dupin > député, l'un des commissaires chargés de l'examen; il n'y a qu'à le demandera Saint -Aubin, commissaire
à la comptabilité, dont les commissaires de la Convention s'étaient aidés dans ce travail , qui a duré deux mois , qui a été suivi avec minutie et désir de trouver des fautes, sans pouvoir y parvenir.-Troisièmement enfin , il n'y eut de donné à Roland , pour des impressions et des écrits , que cent mille livres , sur lesquelles , en six mois , il a dépensé seulement trente-quatre mille livres , dont il a également fourni les comptes ; le reste étant demeuré au trésor public , ainsi qu'il est prouvé par l'état de ce qui en est sorti.
11 faut une mauvaise foi , qu'on a peine à croire , pour débiter ces insignes mensonges ! Roland n'avait point formé chez lui de nouveaux bureaux ; il avait affecté à quelques commis le soin d'expédier les envois qu'il était chargé de faire , et jamais ne donna à r-ien le nom de Formation d'esprit public ; ce sont ses ennemis qui ont commencé par inventer la chimère , et qui la baptisèrent ensuite à leur guise. Je défie de prouver que je me sois jamais mêlée de rien , et bien moins encore que j'aie rien dirigé. Roland n'avait rien de commun avec ses collègues pour la partie des finances , de même que ses collègues ne se mêlaient de l'envoi d'aucun écrit ; il est impossible d'en citer un , expédié par Roland , qui n'eût pour but d'attacher à la révolution du 10 août , loin de chercher à la flétrir. Roland n'avait point d'action sur l'administration des postes pour lui rien faire intercepter, et jamais les administrateurs n'eussent pu , sans se perdre , se
prêter à une si odieuse manœuvre ; s'ils l'avaient seulement tenté , comment ne les en eût-on pas punis , eux tant persécutés , dont on a bien pris les places , mais dont on n'a pu compromettre les personnes ?
Il est faux que Roland ait supprimé quoi que ce fût, dont l'envoi était ordonné; j'ai vu expédier les discours de Marat : il est également faux qu'aucun ait été tronqué, ni pu l'être ^je l'ai dit plus haut ; j'ai fait voir que c'était impossible comme invraisemblable , et qu'on n'aurait pas attendu jusqu'aujourd'hui à le dénoncer, si cela se fût pratiqué une seule fois ; qu'enfin , aujourd'hui même , qu'on a l'audace de l'avancer, on n'ose ni ne peut citer. Mais quelle excellente précaution que celle d'accuser Roland et le Moniteur d'avoir fait , par le déplacement d'un mot , délirer les montagnards aux yeux de la république entière ! Ne pouvant anéantir l'histoire, ils voudraient empêcher de croire à ses matériaux! Eh ! bon dieu ! lors même qu'il ne resterait que leurs calomnies et leur conduite , l'atrocité du mensonge percerait toujours ! On peut, durant quelques années , réduire la vérité au silence ; mais on ne saurait l'étouffer, et les efforts mêmes employés pour l'anéantir résistent et constatent son existence.
On a fait un crime à Roland de la découverte de l'armoire de fer, et Ton est bien aise de supposer qu'il en ait retiré quelque chose pour cacher ainsi le défaut de preuves qu'on ne saurait fournir contre la prétendue faction Brissot. Mais Roland avait des
témoins , et Roland ne s'est point contredit. Un serrurier, nommé Gamin, établi à Versailles , dénonça qu'il avait été employé par Louis XVI à construire une petite cache dans son appartement aux Tuileries ; il ignorait si cette cache contenait quelque chose. Roland avait l'inspection des Tuileries ; elles étaient confiées à sa surveillance , ainsi que tout ce qu'elles renfermaient : il prend avec lui Gamin et Heurtier, l'architecte , homme respectable, se rend dans l'appartement du roi, où, dans un passage , entre deux portes, Gamin lève un panneau de boiserie et découvre une petite porte de fer : Roland la lui fait ouvrir ; elle fermait un trou dans le mur où se trouvent des liasses de papier. Roland appelle un domestique , fait apporter une serviette, tire les liasses, sans les défaire, jette un coup-d'ceil sur leurs titres qui annonçaient des correspondances avec les généraux et autres, les place dans la serviette , toujours en présence d'Heurtier et de Gamin , fait prendre le paquet à son domestique , et se i*end à la Convention , où il les dépose authentiquement. Comme il traversait les appartemens , il rencontra un député qui lui demande ce qu'il a là. « De bonnes choses, répliqua-t-il , que je vais remettre à la Convention (i). » 11 faut dire
(i) Roland , lorsqu'il remit ces papiers à l'Assemblée dans la séance du 22 novembre 1792, s'exprima en ces termes:
« Je viens apporter à la Convention nationale plusieurs » cartons remplis de papiers, qui, par leur nature, et à
qu'en mettant le château et tout ce qu'il contenait sous la responsabilité du ministre de l'Intérieur, elle avait en outre créé une commission de quelquesuns de ses membres pour examiner les pièces, écrites ou imprimées , qui s'y étaient trouvées lors de l'invasion, et qui avaient été réunies dans une partie.
>» cause du lieu où ils ont été trouvés , m'ont paru d'une » très-grande imj>ortance. Je crois qu'ils sont propres à je- » ter un grand jour sur les événemens du 10 août, sur la
> révolution entière, et sur les personnes qui y ont joué le » premier rôle. Plusieurs membres de l'Assemblée consti- » tuante et de l'Assemblée législative, paraissent y être com- » promis; ils renferment des correspondances de M. Laporte « et de plusieurs autres personnes attachées au roi ; il y a » même des lettres originales du ci-devant roi, et une im~ » mensité de projets sur sa garde, sur sa maison, sur les » armées, et de combinaisons de toute espèce, relatives à la » révolution.
» Si ces pièces se fussent trouvées dans les appartemens » des Tuileries , je les aurais remises à vos commissaires; < mais elles m'ont paru devoir être détachées des autres » par leur importance ; elles étaient dans un lieu si particu- » lier, si secret, que si la seule personne de Paris qui en » avait connaissance, ne l'eût indiqué, il eût été impossible
> de les découvrir. Elles étaient derrière un panneau de lam- » bris , dans un trou pratiqué dans le mur, et fermé par une » porte de fer; c'est l'ouvrier qui l'avait posée, qui m'en a » fait la déclaration. J'ai fait ouvrir ce matin cette armoire , » et j'ai parcouru rapidement ces papiers. Je crois qu'il est » nécessaire que l'Assemblée nomme une commission expresse » pour en prendre connaissance. »
Goupilleau se plaignit de ce que le ministre n'avait pas
Les membres de cette commission furent lache's que le ministre ne les eût point appelés à la découverte ; le ministre n'avait rien trouve de plus simple, sur la dénonciation de Gamin , que de visiter les lieux, et y rencontrant des papiers, de les soumettre sur-le-champ à la Convention. Il se conduisit en
fait ouvrir cette armoire en présence des commissaires, qui , chargés de l'inventaire des papiers trouvés aux Tuileries , travaillaient au même moment dans un appartement voisin.
Tallien demanda si le ministre avait fait dresser un procèsverbal de ces pièces.
Cambon prit la défense du ministre ; il dit que Roland avait eu raison de s'empresser d'apporter ces pièces directement à l'Assemblée nationale. Il demanda qu'il fût nommé à l'instant une commission pour en faire l'inventaire.
Sa proposition fut adoptée; mais on n'en renouvela pas moins plusieurs fois, dans l'Assemblée, le reproche fait à Roland, d'avoir soustrait des papiers qui, disait-on, pouvaient compromettre ses amis les Girondins. Amar, dans son Rapport, en parlait ainsi : « Roland, de son autorité pri- » vée, avait osé disposer des papiers trouvés dans l'armoire »> de fer des Tuileries; il les avait enlevés seul, sans témoins, » sans inventaire ; en fuyant les regards des députés qui » étaient occupés dans le même lieu, par les ordres de la » Convention , à des recherches semblables. Roland en a »> soustrait à loisir tous ceux qui pouvaient révéler les atten- -> tats de la faction. »
Ces papiers, recueillis en deux volumes , seront , au reste, souvent cités par nous dans le cours de cette entreprise, et particulièrement lors de la publication prochaine des Mémoires de Fcrrières. (Noie des nouveaux éditeurs.)
homme probe et sans défiance ; il n'agit point en politique qui prévoit tout et ménage les amourspropres. Roland n'a point de tort réel dans cette affaire ; mais il y a une faute de conduite et de précaution. Ajoutez que parmi les membres de la commission au château , était un certain Galon , personnage que Roland méprisait , avec lequel il avait quelquefois des difficultés , parce que ces députés commissaires voulaient étendre leur pouvoir et bouleverser le château à^leur gré , tandis que Roland , naturellement rigide , et fort de sa responsabilité , s'opposait souvent à leurs entreprises. On jugera ce Galon, lorsque j'aurai dit qu'il était public et reconnu tel, qu'il s'était associé avec une femme , sa maîtresse, pour établir à communauté de profits, un cajé-biivttte auprès de l'Assemblée.
On voit maintenant l'origine de tout ce tapage sur l'armoire de fer ; on sent combien les divers ennemis de Roland se saisirent des apparences pour le faire soupçonner, et combien de petites passions concoururent a élever des nuages sur cette circonstance. De quel prix n'est-elle pas devenue pour ceux qui, voulant accuser de conspiration les députés amis de Roland , trouvent si commode de faire croire que l'armoire renfermait des pièces que le ministre aura soustraites! Mais rapprochez les temps , calculez les faits, et vous arrêtant à celui-là seul, voyez donc que, si Roland avait voulu faire une soustraction, il aurait commencé par une ouverture furtive, après laquelle il en aurait fait faire une bien auir. 19
thentique, à laquelle aucune forme n'eût manqué Sa marche rapide et non précautionnée , en l'exposant aux inculpations , prouve son innocence, pour quiconque veut réfléchir. Heurtier existe ; c'est un homme d'âge , et généralement estimé : Gamin existe aussi ; ils ont dressé leur petit procès-verbal de l'opération, et cette pièce, comme ces détails, ne seront pas perdus pour l'histoire. Je ne relèverai point l'accusation faite contre Roland de protéger les partisans de l'aristocratie , et de tendre les bras aux émigrés; Roland était, dans son administration , d'une justice impartiale et sévère ; il ne tendait les bras qu'à la loi ; il ne voyait qu'elle, et ne prononçait jamais que d'après elle. Assurément l'aristocratie doit trouver aussi étrange de se voir donner un tel patron , qu'il doit le paraître à Brunswick de l'entendre nommer son ami ; ces sottises là ne feront pas long-temps fortune. Il est très-vrai que la république une fois établie , Roland voulait attacher à elle jusqu'à ses ennemis par un régime équitable ; il voulait de bonnes lois au lieu de sang : ces principes donnèrent une sorte de confiance aux gens mêmes qui , sans fanatisme pour la royauté , n'étaient pourtant pas républicains; ils se sentaient convertir; ils convenaient que ce ministre patriote paraissait cependant honnête homme. Les jaloux prirent acte de ces aveux pour offrir Roland comme un partisan de l'aristocratie; c'est ainsi qu'ils ont fini par qualifier tous les sages amis de l'humanité. Je voudrais bien que l'on me fit voir comment
Roland qui , dans l'ancien régime , avait renoncé à son propre avancement pour soutenir la liberté du commerce , sur laquelle on lui faisait un crime de ses opinions; qui avait professé ses principes dans des ouvrages publics, depuis quinze à vingt ans; qui, fidèle à son caractère, lors de la révolution, s'était déclaré pour elle au. point de devenir en butte à toute l'aristocratie de Lyon ; qui , placé au ministère , s'y était comporté avec un vrai courage ; qui avait osé publier une lettre au roi , que les partisans du trône ne lui pardonnent point encore ; qui, rappelé au ministère par l'insurrection du 10 août,, avait son intérêt et sa gloire engagés à la soutenir; comment, dis-je, Pioland pouvait-il chercher à la décrier, à favoiîser les royalistes qui le haïssaient ou se seraient défiés de lui , à relever l'aristocratie dont il avait mérité la persécution , et qui , aujourd'hui même , sourit à celle dont il est victime ? Qu'auraitil pu prétendre ? il était placé aussi haut qu'on pût l'être alors, et il jouissait d'une grande considération; l'ambition ou l'intérêt n'avait à chercher que de le soutenir en place, et s'il les eût écoutés, il aurait ménagé les passions , flatté les partis ; il se serait bien gardé de heurter personne : le soin de ne pas se faire des ennemis est le premier caractère de l'homme ambitieux déjà parvenu dans une république. Voyez-le, au contraire, dénonçant rigoureusement les abus qu'il ne pouvait réprimer , ne flattant qui que ce soit au monde , et ne pliant jamais devant la force ou le préjugé du jour : c'est
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l'allure dun homme sincère et courageux, et non celle d'un hypocrite. Ceci nous ramène aux députés auxquels on peut appliquer de semblables raisonnemens.
Le corps électoral de Paris avait été évidemment soumis à Robespierre et à Danton; ses nominations étaient leur ouvrage : on sait comment Robespierre pérora contre Priestley et pour Marat ; on sait qu'il produisit son frère; on vit Danton s'échapper des fonctions du ministère pour y exercer son empire, et Ton n'a point oublié que ce sont ces meneurs du corps qui lui ont fait élire d'Orléans. (Je demande ici, par occasion, pourquoi on ne Ta pas attendu pour le procès des députés avec lesquels on a voulu le confondre dans le décret d'accusation, et à qui on le donne pour complice.) On vit, dans la députation de Paris, les membres de ce fameux comité de surveillance de la commune qui avaient dirigé les massacres de septembre, qui avaient exhorté les départemens à les imiter , dans une circulaire bien connue , que Danton faisait expédier sous son couvert ; on y vit des hommes accusés de vols, et qu'effectivement depuis , le conseil général, un peu renouvelé, n'a pu se dispenser de dénoncer en conséquence , quoiqu'ils siégeassent dans la Convention, et qu'ils y soient demeurés sur le sommet de la montagne (Sergent et Panis). Les Constituans, arrivant pour ïa Convention, connaissant déjà Paris, les révolutions et les personnages, y vinrent inquiets de
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cette dëputation parisienne, indignés des événemens de septembre , disposés à se méfier de l'une , et à punir les auteurs des autres. Cette disposition n'eût point échappé aux intéressés , lors même que lesConstituans auraient cherché à la dissimuler; ce qu'ils ne firent pas. Mais la Convention s'ouvrit avant detre complète, et la députation parisienne se fît un parti qui se recruta de tous les ignorans ou les faibles , à mesure qu'ils survinrent ; elle en avait déjà bon nombre , lorsque la totalité fut rassemblée, et que tous lesConstituans s'y trouvèrent. On voit bien que j'appelle ainsi les députés qui l'avaient été à l'Assemblée de 8g, et qui se sont trouvés, en plus grande partie , dans ce qu'on a appelé le côté droit de la Convention.
L'agitation de Paris, la conduite de sa commune, la faiblesse du département, le ton de ses députés, la tyrannie des tribunes , inspirèrent , comme première mesure , l'idée d'une garde départementale, qui assurât la liberté de la représentation nationale , qui rappelât aux Parisiens qu'ils n'étaient pas ses maîtres , et qui ne laissât point oublier aux départemens la nécessité de la balance pour l'avantage commun. On peut voir, dans le rapport de Buzot sur cet objet , les principales raisons à l'appui de cette proposition. Ce fut le gant jeté comme signe de combat. La députation parisienne sentit que son ascendant allait être perdu; et comme elle renfermait des coupables qui ne pouvaient se sauver qu'à la faveur de cet ascendant soutenu , elle mit
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tout en œuvre pour éviter la mesure qui le lui aurait arraché : dès -lors la guerre fut à mort; c'est ainsi qu'elle la fît ; mais ses adversaires ne le virent pas assez; ils ne surent point se coaliser, parce qu'ils n'imaginaient point qu'il fallût un parti à la vérité ; ils négligèrent les Jacobins, parce qu'ils y étaient mal accueillis; ils n'intriguèrent pas, parce qu'ils n'avaient pour cela ni argent , ni astuce : une quarantaine d'entre eux se réunissaient pour causer chez Valazé , d'où il ne sortait jamais que beaucoup de courage pour soutenir les principes , pour braver les déclamateurs , pour se dévouer généreusement; mais point de mesures qu'en motions, dont on leur faisait des crimes. Us voulaient travailler, tel quel, à la constitution , puisqu'il était inutile de batailler davantage pour se mettre en meilleure situation. Les meneurs de la députation parisienne voulurent que l'Assemblée s'embarrassât dans un jugement, pour entretenir le feu des esprits, se faire un mérite de la mort d'un homme renversé , qui ne pouvait plus nuire , et retarder une constitution dont la confection ramènerait l'ordre et bornerait leur pouvoir. Mais, dira-t-on, ce sont eux qui Font faite depuis le 2 juin : mais, vous répondrai-je , ce sont eux qui l'empêchaient auparavant : lisez les feuilles du temps ; et la preuve qu'ils ne s'en soucient pas davantage aujourd'hui, c'est qu'après l'avoir fait accepter, ils l'ont suspendue, en déclarant que la France demeurait en révolution. De manière que les départemens , qui ne l'ont
acceptée que par lassitude , ne s'en reposent pas mieux : jamais ils n'ont été tant travaillés de mouvement, de misère, et de tout ce qui s'ensuit. Pour quiconque a suivi les séances de la Convention , il est aisé de juger qui faisait naître les débats scandaleux : lorsque les députés du coté droit raisonnaient , on les accusait ; ils se défendaient donc : aussitôt on criait à la personnalité; les tribunes les menaçaient, faisaient pleuvoir sur eux les injures, même les crachats : indignés , ils en appelaient à leurs commettans; on les traitait de conspirateurs , et on leur montrait des bâtons ou des pistolets : et Ion dit aujourd'hui , dans leur procès, qu'ils gouvernaient ! Qu ont-ils donc fait à leur guise ? rien au monde ; ils n'étaient donc ni meneurs , ni puissans. Leurs discours, dans l'affaire du roi, prouvent assez leur raison, et le désir de fonder la république par la sagesse , plutôt que par le sang : je me dispense de les suivre; il faut les lire pour les juger : voilà ce que la postérité appréciera sans passion; -elle verra qu'ils calculaient pour elle , en s'oubliant eux-mêmes : elle honorera leur mémoire en jetant des fleurs sur leur tombe; vain et tardif hommage, qui ne rappelle point à la vie ceux qui l'ont perdue, et dont pourtant l'espoir les console quand ils s'immolent à leur pays !
L'assassinat de Lepelletier est encore une sorte de mystère ; mais je n'oublierai jamais deux faits que je veux consigner ici : le premier, c'est que j'ai vu tous les proscrits d'aujourd'hui, désespérés
de cet eVénement ; j'ai vu Buzot et Louvet en soupirer et verser des pleurs de rage , persuadés que quelque hardi montagnard avait préparé ce coup pour l'attribuer au coté droit, et s'en faire contre lui, sur le peuple, un moyen de fanatisme. Le second, c'est que Corsas, énonçant assez clairement cette opinion , ajoute que probablement on ne découvrirait point l'assassin, ou qu'on ne le produirait que mort. Il est très-vrai qu'un Parisien montagnard , commis avec un autre à sa recherche , ne joignit Paris qu'en Normandie , dans une auberge, où ils dirent qu'il s'était brûlé la cervelle. Il est très-vrai aussi que la Montagne fit une espèce de saint de Lepelletier, qui sûrement ne s'attendait guère à cet honneur ; homme faible et riche, qui s'était donné à elle par peur, comme Hérault de Séchelles et quelques autres ci -devant de cette trempe ; il ne lui devenait très-utile qu'en mourant de cette manière. L'effet de cette mort fut tel que l'avait prévu le côté droit : et c'est une raison de plus pour s'assurer que les fugitifs ne sont pas les auteurs de celle de Marat , quand il ne serait point absurde de supposer que l'on commande la résolution d'une Corday, sans compter encore que l'immolation de Marat de leur part, était une sottise dangereuse dans les circonstances , et avec leur projet de venir à Paris. Ajoutons maintenant que des hommes ennemis du sang , cherchant à réprimer les excès , le meurtre et le pillage , assez courageux pour défier leurs adversaires en face , ne
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prennent guère de tels moyens ; tandis qu'ils sont naturels à un Danton , qui faisait dresser chez lui les listes du massacre de septembre , qui en faisait distribuer ensuite l'éloge sous son contre-seing , de même qu'à ses coopérateurs , les membres du comité de surveillance, qui avaient dirigé l'opération.
Il faut étudier les séances des Jacobins dans toutes ces circonstances, voir comment avait été préparé le i o mars , l'histoire de la conspiration de ce jour , échouée, puis reprise , pour juger de la valeur des audacieuses inculpations qui attribuent nos maux aux sages qu'on va sacrifier.
Il est curieux de voir comment le rapporteur Araar confond les temps , les choses et les personnes : il fait de la Vendée l'ouvrage du coté droit, de la prétendue faction dont il met Roland. Or, les troubles de la Vendée ne se sont déclarés que deux mois au moins après sa sortie du ministère; et certes, à cette époque, les Brissotins n'étaient pas les meneurs de la Convention ; ce n'est donc pas leur faute si l'Assemblée ne prit pas des mesures efficaces contre ces troubles. Je dirai plus , c'est qu'avec l'activité de Roland et sa correspondance vigilante, jamais ces trouble- n'eussent eu le temps de s'accroître sous son ministère; la mollesse de Garât les a laissé propager. Je sais de son premier commis que ce faible ministre avait mis beaucoup de lenteur dans les commencemens. Champagneux lui présenta des vues sur les moyens rapides à déployer; Garât, toujours entre deux eaux , n'adopta point
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de plan, et laissa l'étincelle produire l'embrasement (1).
Amar prétend que les fugitifs tentèrent, depuis leur proscription, de se réunir à la Vendée; quoi donc les en eût empêchés s'ils l'avaient voulu? Ils seraient en sûreté, et ils errent à l'aventure. Ils sont à chaque minute au moment de perdre la vie qu'ils pourraient s'assurer en se donnantàl'Angleterre dont on avance qu'ils furent les âge 11s ; qui donc les retient?
(1) Note de M. C. Ceci n'est pas tout-à-fait exact; voici le fait qui rue concerne.
La première nouvelle de la rébellion de la Vendée arriva au ministère de l'Intérieur le i5 mars 1793, et me tomba dans les mains; j'en fus épouvanté. Garât était au conseil qui se tenait alors au palais des Tuileries : j'y cours, mes dépêches et une carte à la main; je lui communique mon effroi et quelques vues pour étouffer cette insurrection à sa naissance: je voulais que dans le jour, à l'heure même, on eût déployé tous les moyens d'attaque et de défense. Garât rentre au Conseil, fait le rapport de ce que je viens de lui dire. Le ministre de la Guerre se charge de la direction des forces à envoyer contre les insurgés: il commissionnele général Berruyer, qui ne partit cependant de Paris que le 25 de mars. La correspondance nous apprit que le courrier de Nantes à Paris, avait été intercepté: j'allai à l'administration des Postes pour m'en éclaircir. Quand je sus que ce courrier avait manqué quatre jours de suite, et que les administrateurs n'en avaient averti ni la Convention, ni aucun des ministres, je ne pus modérer ma fureur sur une négligence aussi impardonnable, et ils eussent été destitués sur-le-champ, si on m'eût écouté.
Calomniateurs abominables, comparables à ces insensés qui condamnèrent Socrate, aux jaloux qui perdirent Phocion, aux intrigans qui bannirent Aristide , aux scélérats qui assassinèrent Dion , vous dites au peuple : Voilà la liberté ; et vous la violez dans ses représentais : vous prétendez lui avoir donné une constitution , et vous ne voulez pas qu'il en jouisse; vous proscrivez, emprisonnez, faites juger deux cents membres de la Convention , et vous dites qu'ils vous dominaient, quils faisaient une faction ; qu'êtes-vous donc? vous qui méconnaissez tous les droits , qui vous élevez au-dessus de toutes les autorités , qui abusez de tous les pouvoirs , qui gouvernez par le fer , qui ne prêchez que la terreur, et qui faites gémir la France sous la tyrannie la plus exécrable ! — Ces hommes que vous accusez de tant de crimes, sans en prouver un seul, qu'ont-ils gagné dans cette lutte honorable, soutenue avec intrépidité contre la scélératesse ou l'aveuglement, au milieu de dégoûts sans nombre , de périls qu'ils sentaient , qu'ils annonçaient , que vous avez réunis sur leur tête , et dont vous les accablez ? — Leurs opinions sur les Colonies étaient un objet de trafic, — Eh ! ce sont les riches colons qui les haïssent ; ils ne les payaient donc pas ? Où sont leurs billets ? IN 'est-ce pas eux qui firent rendre un décret pour obliger tous les députés à présenter le compte et donner raison de l'augmentation de leur fortune depuis la révolution ? Vous ne poursuivîtes pas son exécution , et vous avez fait sem-
blant de ne pas vous en souvenir en en rendant dernièrement un autre pareil qui n'aura pas plus d'efïet. Vous faites juger Perrin ; pourquoi donc gardez-vous Sergent, et ne faites-vous pas regorger Danton? Cela viendra peut-être; car vous devez finir par vous détruire les uns et les autres , et vous servir pour cela de vos propres mains. Mais pourquoi les femmes de vos riches proscrits languissentelles dans la misère ?
Celle de Guadet, nourrice d'un enfant qui vit le jour dans ces temps malheureux , gardée chez elle, depuis le départ de son mari , par un gendarme qui se rit de ses pleurs; sous la surveillance d'un portier barbare , président de sa section , qui ne permet pas la sortie d'un paquet; ne subsiste que du prix de quelques effets, montres, couverts, linge, qu'elle fait vendre en cachette. Celle de Gensonné, mourante de maladie et de douleurs , ne suffit au soutien de ses deux jolis enfans que par les secours secrets de quelques amis. Celle de Brissot, gardée d'abord dans un hôtel garni , parce que les scellés étaient sur sa porte , traînée à la Force , y languirait encore comme elle a fait durant cinq jours , au pain et à l'eau , sur la paille , faute d'argent, si une main secourable n'était venue lui apporter quelque soulagement. La femme de Pétion , comme celle de Pioland, également prisonnières à Sainte- Pélagie , ne paient qu'à l'aide d'emprunts la mince dépense à laquelle elles se réduisent. Et toi , Chabot, où pris-tu ces sommes que tu reconnais à ta nou-
velle épouse ? Et toi mais une récrimination,
toute juste qu'elle soit , n'est pas digne de la cause des hommes célèbres que la tyrannie tient aujourd'hui sur la sellette d'un tribunal sanguinaire dont la composition ferait rire , si elle ne transportait d'horreur. Et ces hommes, non encore jugés, sont réunis dans un local de la prison, au nombre de vingt-neuf, avec un lit pour cinq ! O France î tu laisses ainsi traiter, je ne dis pas tes enfans, mais tes pères à la liberté , tes défenseurs , et tu parles de république !
Je n'ai pas le courage de m'appesarrtir sur les détails révoltans de cet acte absurde d'accusation, après la lecture publique duquel on a entendu un défenseur observer que , contre toutes les formes , aucune des pièces ne lui avait été communiquée. A sa prière de faire délibérer le tribunal sur cette présentation et la demande en conséquence, le président chuchotte un instant à sa droite , et répond , en balbutiant , que l'immensité des pièces rend leur communication difficile ; que d'ailleurs il y en a beaucoup sous les scellés chez les accusés ; qu'on les fera prendre, mais qu'on va toujours procéder aux débats. — Ainsi , l'on a procédé à la confection de l'acte d'accusation, dans l'espérance qu'il doit être appuyé par des pièces qu'on n'a pas vues et qu'on suppose chez les accusés; ainsi, Ion procède à leur jugement sans communiquer les autres pièces qu'on prétend avoir, sous prétexte de leur trop grand nombre. Et ce n'est pas là de limposture ! — Juste
ciel ! jamais je n'aurais imaginé ces détails si je n'eusse été présente. Appelée comme témoin aux débats, j'ai assisté dans cette qualité à l'ouverture de l'affaire ; j'ai présumé qu'on avait dessein de profiter, pour me perdre, des vérités' que j'aurais le courage de dire : retirée , après la lecture de l'acte d'accusation , j'attendais mon tour d'être appelée ; il n'est pas venu, on m'a ramenée dans ma prison : voici le troisième jour , on ne vient point encore. J'ai passé les heures d'attente du premier jour dans le greffe du tribunal où j'ai parlé avec force et liberté à tous ceux qui s'y sont trouvés. Aurait-on réfléchi que cette force et cette liberté pourraient avoir quelqu'effet à l'audience; qu'il vaut mieux l'éviter , dépêcher les députés sans moi , et m'appeler ensuite après eux pour finir de ma personne , sans me faire un accessoire intéressant à leur cause ? — J'en ai peur. Je désire mériter la mort en allant leur rendre témoignage tandis qu'ils vivent, et je crains de perdre cette occasion. Je suis sur les épines; j'attends l'huissier, comme une ame en peine attend son libérateur; je n'ai écrit ce qu'on vient de lire que pour tromper mon impatience.
26 octobre 1793.
Votre lettre , mon cher Bosc , m'a fait un bien extrême ; elle me montre votre ame entière et tout votre attachement : l'une et l'autre sont aussi rares à mes yeux que précieuses pour mon cœur. Nous ne différons pourtant pas autant que vous limagi-
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nez; nous ne nous sommes pas bien entendus. Je n'avais pas le dessein de partir à ce moment, mais de me procurer le moyen de le faire à celui qui me serait devenu convenable. Je voulais rendre hommage à la vérité, comme je sais faire, puis m'en aller tout juste avant la dernière cérémonie ; je trouvais beau de tromper ainsi les tyrans (i). J'avais bien remâché ce projet, et je vous jure que ce n'était point la faiblesse qui me l'avait inspiré. Je me porte à merveille; j'ai la tête aussi saine et le courage aussi vert que jamais. Il est très-vrai que le procès actuel m'abreuve d'amertume et m'enflamme d'indignation : j'ai cru que les fugitifs étaient aussi arrêtés. Il est possible qu'une douleur profonde et l'exaltation de sentimens déjà terribles, aient mûri, dans le secret de mon coeur, une résolution que mon esprit a revêtue d'excellens motifs. Appelée en témoignage dans l'affaire , j'ai trouvé que cela modifiait mon allure. J'étais fort décidée à profiter de cette occasion , pour arriver au but avec plus de célérité : je voulais tonner sans réserve, et finir ensuite; je trouvais que cela même m'autorisait à ne rien taire , et qu'il fallait l'avoir en poche en se rendant à l'audience : cependant je n'ai pas attendu d'en être pourvue pour soutenir mon caractère. Dans les heures d'attente que j'ai passées au greffe , au milieu de dix personnes, officiers , juges de l'autre section, etc., entendue
(i)Voy. la Notice biographique en tête du premier volume.
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d'Hébert et de Chabot, qui sont venus, dans la pièce voisine, j'ai parlé avec autant de force que de liberté. Mon tour pour l'audience n'est pas arrivé : on devait me venir chercher le second jour ; le troisième s'achève, et l'on n'a pas paru : j'ai peur que ces drôles n'aient aperçu que je pourrais faire un épisode intéressant, et qu'il vaut mieux me rejeter après coup.
J'attends avec impatience, et je crains maintenant d'être privée d'avouer mes amis en leur présence. Vous jugez, mon ami, que, dans tous ces cas, il faut attendre et non commander la catastrophe ; c'est sur cela seul que nous ne sommes pas complètement d'accord : il me semblait qu'il y avait de la faiblesse à recevoir le coup de grâce , quand on pouvait se le donner, et à se prodiguer aux insolentes clameurs d'insensés, aussi indignes d'un tel exemple, qu'incapables d'en profiter. Nul doute qu'il fallût faire ainsi il y a trois mois; mais aujourd'hui c'est en pure perte pour la génération; et quant à la postérité, l'autre résolution, ménagée comme je vous l'exprime, n'est pas d'un moins bon effet.
Vous voyez que vous ne m'aviez pas bien comprise : examinez donc la chose sous le point de vue où elle m'a frappée ; ce n'est pas du tout celui où vous l'envisagez : je consens à accepter votre détermination , quand vous l'aurez ainsi réfléchie. J'abrège , pour que vous ayez cette réponse par la même voie ; il me suffit d'indiquer ce que la médi-
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tation vous fera développer à loisir. Ma pauvre petite î où donc est-elle ? Apprenez-le moi , je vous prie ; donnez-moi quelques détails; que mon esprit .puisse du moins la saisir dans sa situation nouvelle. Touchée de vos soins , vous jugez que je sens aussi l'amertume de toutes ces circonstances. J'apprends que mon beau-frère est en arrestation : sans doute le séquestre de ses biens n'est pas levé , et peut-être aura-t-il à craindre la déportation.
Considérez que votre amitié , trouvant trèspénible le soin que je réclamais d'elle, peut aisément vous faire illusion sur ce que vous pouvez ou devez à cet égard : tâchez de penser à la chose , comme si ce n'était ni vous, ni moi , mais deux individus, dans nos situations respectives, soumis à votre jugement impartial. Voyez ma fermeté, pesez les raisons, calculez froidement, et sentez le peu que vaut la canaille qui se nourrit du spectacle.
Je vous embrasse tendrement. Jany vous dira ce qu'il est possible de tenter un matin ; mais prenez garde à ne pas vous exposer.
A la personne chargée du soin de mafdle (î). Vous devez au malheur, Citoyenne , et vous tenez de la confiance un dépôt qui m'est bien cher.
(î) Des amis demadame Roland avaient recueilli sa fille. Ils sévirent bientôt forcés, pour leur sûreté personnelle, de placer cette jeune personne chez une maîtresse de pension , qui ne consentit elle-même à la recevoir qu'en lui faisant prendre un autre nom. Madame Roland apprit cette uou-
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Je crois à l'excellence du choix de l'amitié , voila le fondement de mes espérances sur l'objet des sollicitudes qui rendent pénible ma situation présente.
Le courage fait supporter aisément les maux qui nous sont propres; mais le cœur d'une mère est difficile à calmer sur le sort d'un enfant auquel elle se sent arracher.
Si l'infortune imprime un caractère sacré , qu'il préserve ma chère Eudora, je ne dirai pas des peines semblables à celles que j'éprouve , mais de dangers infiniment plus redoutables à mes yeux ! qu'elle conserve son innocence, et qu'elle parvienne a remplir un jour , dans la paix et l'obscurité , le devoir touchant d'épouse et de mère . Elle a besoin de s'y préparer par une vie active et réglée , et de joindre , au goût des devoirs de son sexe , quelque talent dont l'exercice lui sera peut-être nécessaire : je sais quelle a chez vous des moyens pour cela. Vous avez un fils , et je n'ose pas vous dire que cette idée m'a troublée ; mais vous avez aussi une fille, et je me suis sentie rassurée. C'est assez dire à une ame sensible, à une mère et à une personne telle que je vous suppose. Mon étal produit de fortes affections, il ne comporte pas de longues expressions. Recevez mes vœux et ma reconnaissance. La mère d'Eudora.
velle peu de jours avant sa mort. Ce cœur si ferme se troubla tout-à-coup.La lettre qu'on va lire fut écrite à cette occasion.
(Note des nouveaux éditeur*.)
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