‹ Mâemoires du marquis de Ferriáeres (volume 4)Chapitre 18 sur 32 · SUPPLÉMENT · texte numérisé non relu

SUPPLÉMENT

JLn ajoutant ces Notices aux Mémoires d'une femme célèbre, je n'ai pas la prétention de m'associer à sa renommée , encore moins celle de rivaliser de talens avec un des meilleurs écrivains de cet âge. J'ai cru que les mêmes liens d'amitié qui ont servi de titre à ses persécuteurs pour m'envelopper dans sa proscription, pourraient aujourd'hui me donner le droit d'unir ma voix à la sienne^ pour proclamer nos communs malheurs ainsi que notre commune innocence ; et ma qualité d'éditeur de ses écrits, me fournit naturellement la place de cette association. Mon but, en cela, est d'éclairer de plus en plus ce long et épouvantable procès, qu'une partie de la France a intenté à l'autre, où l'on a vu d'un côté des victimes, de l'autre des bourreaux, et nulle part des juges. Ceuxci se montreront à leur tour, mais ce sera alors seulement que le tumulte des débats aura cessé, et que la voix de la justice pourra se faire entendre au milieu du silence de toutes les passions.

En attendant, continuons d'instruire ee grand procès : une femme en a déjà fourni les principales pièces; celles que je joins ici jetteront un nouveau jour sur cette affaire. L'histoire recueillera le tout; et quand son rapport sera fait , la postérité jugera.

Je fus jeté , le 4 août 1793 , dans le séjour réservé au crime.

Ces terribles portes, qui se fermaient pour la première fois sur moi , m'inspirèrent une horreur que j'aurais de la peine à décrire. Il faut avoir passé par cette situation , pour pouvoir s'en faire une idée juste. On me conduisit d'abord dans une cour qui sert de lieu de promenade aux prisonniers. Là, je vis la réunion d'une centaine d'individus qui me parurent aussi dissemblables par leurs figures et leurs habillemens , que par les sensations qu'ils semblaient éprouver. Je reconnus dans le nombre le général Miranda, Custines le fils , le général Lécuyer, Adam Lux et les députés Vergniaux et Valazé. J'aurai occasion par la suite de parler de quelques-uns de ceux que je viens de nommer.

Les comités de la Convention et la commune de Paris , n'avaient pas encore , à cette époque , abusé des arrestations d'une manière aussi effrénée que ces mêmes autorités le firent dans la suite. Sans doute il y en avait eu déjà un grand nombre d'injustes, mais du moins ou avait pris soin de les colorer de quelque apparence d équité et de régularité, qui en imposaient à l'opinion. Mon empri-

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sonnement, dénué de tout motif raisonnable, de tout prétexte plausible, fut peut-être le premier dicté par le seul arbitraire : cela résulte des termes mêmes de mon écrou , portant que j'étais envoyé à la Force pour y être détenu jusqu'à ce que mon affaire fût éclaircie. Il semble que le pouvoir oppresseur, qui venait d'envahir la France , ait voulu faire sur moi Fessai de ses caprices féroces, dont il y a eu dans la suite tant de victimes.

11 est vrai que les circonstances favorisaient singulièrement ces abus d'autorité. La Constitution de 1793, que la Convention venait de créer presque en aussi peu de temps que Dieu créa le monde, mais non pas assurément avec la même sagesse, paraissait dans les départemens , environnée des éclairs et de la foudre révolutionnaire , et recevait les hommages de la consternation et de l'effroi. Son apparition miraculeuse fut le sujet d'un spectacle magique qu'on déploya aux yeux de la France, et qui donna aux scélérats adroits qui la gouvernaient, la certitude que leur autorité pouvait frapper tous les coups et quelle trouverait toutes les tètes dociles.

On fit donc venir à Paris, de tous les cantons de la France, des députés pour assister, le 10 août, à la fête de l'acceptation de la Constitution. Les choix dirigés par les Jacobins, tombèrent en général sur des hommes qui leur étaient dévoués et qui vinrent tremper leurs âmes dans les séances de la Convention , de la commune , de la société-mère,

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et se rendre dignes d'occuper des places dans les comités révolutionnaires qui couvrirent bientôt après toute la France.

Cette parade de l'acceptation de l'acte constitutionnel, objet des mépris secrets du sage, fut un spectacle imposant aux yeux du vulgaire. Les directeurs de la fête ne négligèrent rien de ce qui peut émouvoir les sens. Le premier rôle, celui de président de la Convention, fut confié à Hérault-de- Séchelles , l'un des beaux hommes de la France. Il eut soin de rehausser les avantages naturels de sa figure, par tous les secours de l'art qu'il poussa même jusqu'à la coquetterie. Il fut brillant dans la cérémonie ainsi que dans le discours qu'il prononça. On le salua comme l'un des pères de cette Constitution , dont personne ne désirait moins la conservation que ceux qui lui avaient donné le jour. Aussi fut-elle bientôt après ensevelie par eux dans un sommeil profond peu différent de la mort, il est vrai qu'on l'endormit et le peuple avec elle, au bruit de quelques mots harmonieux consacrés par l'usage pour tromper la bonne-foi et la crédulité.

Une histoire de notre révolution qui ne contiendrait que les traits de la vie publique des hommes qui ont présidé aux événemens , ne serait propre, le plus souvent, qu'à donner de fausses idées sur le caractère etlesmœursde cespersonnages. Plusieurs, en effet, ne sont montés sur ce théâtre que sous un costume emprunté, et n'y ont joué, pour ainsi dire; que des rôles de travestissement. Cette obser-

SUR LA RÉVOLUTION. 5^g

vation s'applique surtout à l'homme dont je viens de parler. Hérault-de-Séchelles, l'un des fondateurs de la Constitution de Tan III, et qui fut ensuite membre de ce comité de salut public qui remplira les siècles futurs de son épouvantable immortalité , n'était rien moins que le partisan du système du jour. Je l'avais connu avant qu'il se fût associé à cette bande de scélérats; c'était alors un homme aimable ; nous nous rencontrions quelquefois dans les mêmes sociétés; il avait soin, surtout depuis la révolution, de se faire remarquer par des idées saines et philosophiques, des sentimens purs et généreux. Nous parlions souvent avec enthousiasme de Rousseau. Il avait acquis un manuscrit d'Emile qui était en entier de la main de l'auteur. J'étais au moment de l'obtenir de lui par un échange avec d'autres ouvrages, lorsque je fus mis en prison. Mais comment l'ami de Jean - Jacques , qui ne pouvait l'être aussi que de la justice et de l'humanité , a-t-il pu sacrifier ses principes à ceux du régime révolutionnaire? c'est qu'il était noble et riche , deux crimes qu'on ne pouvait expier alors , qu'en commet tant beaucoup de crimes. Combien de pei-sonnes, dans ces temps affreux, n'ont eu que l'alternative d'être victimes ou bourreaux, et combien peu ont eu le courage de s'écrier avec Condorcet :

Ils m'ont dit : Choisis d'être oppresseur ou victime ; J'embrassai le malheur et leur laissai le crime.

Éjjil. inédite , de Cond. à sa femme.

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Quand la Convention se fut débarrassée de l'acte constitutionnel , sa tyrannie et toutes les tyrannies en sous-ordre qu'elle avait organisées se trouvèrent à leur aise. L'autorité n'ayant plus de frein, les arrestations n'eurent plus de bornes.

Les prisons de la Force et toutes celles de Paris qu'on avait si fort multipliées, furent bientôt encombrées de détenus. Je ne puis offrir à cet égard que les relevés de la police qui, au moment de mon arrestation, en faisaient monter la totalité à i 186. Six mois après, il y en eut au-delà de 10 mille. Le nombre de ceux enfermés à la Force était si considérable , qu'on fut obligé de les joncher les uns sur les autres, et d'en répandre jusques dans des chambres qu'un incendie arrivé quatre ou cinq ans auparavant, avait totalement dévastées.

Quelles réflexions me fournissait cet étrange spectacle ! les Mirepoix , les Périgord et beaucoup d'autres grands seigneurs entassés dans cette prison, n'étaient pas les moins résignés à l'horreur dune pareille captivité ; mais ce qui m'é tonnait bien plus encore, c'était de voir tant d'états.divers, de mœurs dissemblables, d'opinions disparates , associés dans une même proscription : Valazé parmi les fermiersgénéraux, Vergniaux à côté de Linguet, les pères de la révolution confondus avec les partisans de la royauté !

Madame Pioland, dans ses Mémoires, donne la raison de cette étonnante bizarrerie. « Après, ditelle , les premiers mouvemens d'un peuple lassé des

abus dont il était vexé , les hommes sages qui l'ont aidé à reconquérir ses droits sont appelés aux places; mais ils ne peuvent les occuper long-temps; car les ambitieux , ardens à profiter des circonstances , parviennent bientôt , en flattant ce même peuple , à l'égarer et à l'indisposer contre ses véritables défenseurs , afin de devenir eux-mêmes puissans : c'est ce qui a fait comparer la révolution à Saturne dévorant ses enfans. »

Telle avait dû être la marche des choses, notamment depuis le 10 août, et telle elle sera peut-être encore long-temps; non que nous ayons à craindre le retour des embastillemens et des assassinats ; ces temps sont passés, j 'espère, pour toujours; mais nous verrons de nouveau les hommes passer tout-à-coup du sommet des grandeurs à l'avilissement le plus profond. Le chemin des honneurs étant ouvert à tous les individus sans distinction , et l'ambition n'ayant reçu aucune espèce de frein de la part des lois , c'est un effet inévitable que les hommes arrivés les premiers aux places doivent être culbutés par ceux qui courent après eux dans la même carrière , et ces derniers par les suivans; d'ailleurs , on se lasse de tout , même de la probité , et le peuple, dans sa sotte inconstance , se plaît à fouler à ses pieds l'idole devant laquelle il s'agenouillait la veille. Ainsi, malheur aux grandes réputations : c'est un poids sous lequel on succombe trop souvent : c'est ce qui est arrivé à Bailly, à Pétion , à Lafayette, à

Roland , et à tant d'autres victimes d'une trop grande popularité.

C'est quelque chose de bien inconcevable que l'irréflexion , la légèreté , je dirai même l'insensibilité de la plupart des hommes et plus particulièrement des Français , dans les situations les plus critiques de la vie. A peine ce ramas de prisonniers se fut-il un peu assis dans les cachots de la Force, que l'on vit les jeux, les repas , et la recherche de toutes les jouissances, devenir l'objet principal des désirs et des sollicitudes de presque tous les reclus, J'ai vu plus d'une fois l'un des acteurs des divertissemens de la Force, appelé au tribunal révolutionnaire , c'est-à-dire , à la mort , ne pas causer d'autre interruption dans les jeux , que celle du temps nécessaire pour lui trouver un remplaçant. Quelques observateurs croyaient découvrir dans cette indifférence, un fonds décourage et de force dame dont ils faisaient honneur au caractère français. Je n'y voyais, moi, qu'une insouciance coupable, une espèce d abrutissement qui étouffait toute sensibilité pour ses propres malheurs et ceux d autrui.

J'étais à la Force depuis environ deux mois, lorsqu'on y amena une grande partie des députés signataires d'une protestation contre les événemens du 5i mai. On sait que cette protestation devait être envoyée dans les départemens pour rectifier les récits mensongers semés par les auteurs de cette journée. Cependant ce récit ne vit pas le jour et ne fut qu'un acte clandestin , colporté d'abord parmi

les députés, pour obtenir des signatures, et enterré ensuite dans la poche de Duperret sur qui il fut trouvé lors de son arrestation : il passa de-là dans les mains des révolutionnaires du 3>i mai, qui en firent la matière d'un acte d'accusation contre soixante-treize représentans du peuple.

Ces députés arrivèrent à la Force précédés par la réputation d'hommes probes et courageux , qui s'étaient immolés à leurs devoirs ; mais quand je les eus vus de près , je rabattis beaucoup de l'opinion que j'avais d'eux. S'il eût été au pouvoir de la moitié d'entr'eux d'anéantir cet acte qui avait motivé leur arrestation , ils l'eussent fait volontiers.

Le député qui me parut le plus repentant, ce fut Aubry ; il regrettait à la fois les objets de son ambition et ceux de ses plaisirs. Jamais personne n'eut plus que lui le goût des petites intrigues ; il en était tout occupé dans sa prison , et c'était surtout pour se procurer les visites d'une petite fille de service dont il paraissait épris. Toute communication entre les prisonniers et les gens du dehors ayant été sévèrement défendue, je vis Aubry dans le désespoir ; je lui en demandai la cause ; il me répondit, presque les larmes aux yeux , en me montrant sa culotte toute déchirée , qu'il ne pourrait plus la faire raccommoder par Suzette . Je ne pus m'empècher de rire de son prétendu embarras, et je lui observai, un peu malicieusement, que Suzette pourrait tout aussi bien raccommoder

les mauvaises culottes hors de la maison , et que la défense ne s'étendait pas jusque-là.

Aubry avait pour co-chambriste le député Chastellain, dont il mit bien souvent à l'épreuve la bonté et la complaisance. Celui-ci était un homme de mérite , qui , ayant passé toute sa vie à la campagne , occupé des travaux de l'agriculture , avait acquis dans cette partie des connaissances profondes.

Chastellain avait aussi étudié la politique , et il avait tracé un plan de constitution que je l'invitai à publier ; il ne s'y est décidé que long-temps après, et trop tard pour qu'on pût profiter de ses idées dans le travail sur la Constitution de l'an III. Une grande partie en était déjà décrétée quand l'ouvrage de Chastellain a paru. Je dois ajouter à l'éloge de ce député , vraiment estimable sous tous les rapports, qu'il s'est retiré du Corps législatif avec une honorable pauvreté.

Chastellain n'est pas le seul député que j'aie à citer avec éloge : Daunou conserva dans sa prison une ame paisible , et s'y nourrit de lectures graves et saines; on le trouvait toujours Tacite, Cicéron, ou autre auteur ancien , à la main. Je l'abordais avec plaisir, parce que sa conversation judicieuse et prévoyanttt-était très-propre à nourrir lame.

Parlerai-je de Dusaulx (i) ? son âge avait affaibli

(i) Voyez son portrait, page 2i3 de ce volume.

les facultés de son esprit. Cependant il parlait encore assez agréablement d'objets de littérature. Il me confia ses recueils , j'y puisai de bonnes choses, et je pris surtout bonne opinion de son auteur. Il n'y avait omis aucune des maximes de philosophie et de vertu semées dans les bons ouvrages, anciens et modernes.

Je vis arriver à la Force un de mesparens, Basset-la-Marelle , ci-devant président au grand conseil, avec son fils, sa femme, sa sœur et une fille de celle-ci. On avait trouvé dans le porte-feuille de >a femme un morceau de drap, grand comme une lentille , qu'on disait avoir été coupé sur l'habit que portait Louis XVI , le jour de son exécution ; il n'en fallut pas davantage pour faire incarcérer cette femme et tous ses alentours. Je voulus savoir si cette accusation était fondée; on m'avoua que c'était vrai, mais ce ne fut pas là la cause qui occasionna la perte de cette famille : ayant été transférée au Luxembourg, elle fut comprise parmi les prétendus conspirateurs de cette prison , et enveloppée dans leur ruine.

Combien l'ignorance de l'avenir égare quelquefois nos vœux , en nous montrant la source de quelque avantage dans des événemens qui deviendraient celle de notre perte , s'ils se réalisaient ! J'avais désiré aussi d'être transféré au Luxembourg, et voici à quelle occasion. On se rappelle que les vingt-deux députés arrêtés lors du 3i mai furent d'abord détenus chez eux sous la garde de

gendarmes; mais la commune de Paris, mais les Jacobins poussèrent de si hauts cris contre cette condescendance, que l'ordre fut donne au ministre de l'Intérieur de les faire conduire en prison : j'étais encore dans ce ministère à cette époque. J'engageai Garât à différer le plus qu'il serait possible l'exécution de cet ordre abominable ; je ne pouvais supporter l'idée de voir des législateurs , des représentai de la nation, confondus avec les êtres les plus vils , dans la demeure du crime : s'il faut , disais-je à Garât, un lieu de réclusion pour les vingt-deux députés , que ce soit un sanctuaire et non un cachot. Nous convînmes de les loger au palais du Luxembourg : des chambres bien meublées et très - commodes leur furent préparées ; mais la commune osa contrôler les dispositions du ministre; et des barreaux de fer, des élévations de murs , commandés par ces insolens dominateurs , eurent bientôt converti le Luxembourg en une horrible Bastille. Après y avoir fait séjourner les députés pendant quelque temps , on lit un nouvel essai de tyrannie à leur égard, et ils furent dispersés dans les diverses prisons de Paris. Celle du Luxembourg avait pour concierge un honnête homme , appelé Benoit, que j'avais choisi moi-même , d'après les meilleurs témoignages, lorsque les vingt-deux députés furent envoyés dans cette maison. Ce fut cette circonstance qui me donna lidée de ma translation au Luxembourg; j'écrivis à Benoit pour sonder ses

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dispositions ; je reçus de lui une réponse affectueuse : je communiquai mon projet à Miranda, qui m'en dissuada fort heureusement ; car il est probable quon meut aussi fait jouer un rôle dans cette fable de conspiration , qui fut imaginée pour faire périr presque tous les prisonniers du Luxembourg.

J'ai nommé deux fois Miranda; il est temps que je fasse connaître quelques détails sur le compte de cet étranger. Né au Pérou , cet homme avait , à 42 ans , parcouru tout le globe ; il avait recueilli dans ses courses beaucoup de connaissances, entre autres celle de plusieurs langues qu'il parlait avec facilité. Arrivé en France, du temps de l'Assemblée législative , il projeta de s'y établir , et commença à se lier avec Pétion et autres députés de ce bord , pour lesquels il avait apporté des lettres de recommandation d'Angleterre.

Miranda intéressa en sa faveur tous les amis de la liberté , en annonçant qu'il avait le projet de la rendre à son pays , où il disait que son père avait d'immenses possessions. Il s'était d'abord adressé à l'impératrice de Russie, ensuite à Pitt pour avoir leur appui dans son entreprise ; il avait été bien accueilli de l'un et de l'autre , mais il espérait beaucoup plus de la France devenue libre. Les Girondins, qui avaient à cette époque beaucoup d'influence dans les affaires , promirent de servir Miranda , et lui offrirent, en attendant, un commandement dans les armées; c'était à l'époque où les armées- coalisées venaient de pénétrer dans la Champagne.

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Miranda , nommé général de division , fît la campagne de 1 792 , et le commencement de celle de 1795. Il partagea avec nos généraux l'honneur de repousser hors du territoire de la France , les armées prussiennes et impériales , et de conquérir la Belgique. On se rappelle les bruits qui s'étaient répandus , dans le temps , relativement à la retraite des Prussiens; beaucoup de gens prétendaient alors, et cette opinion existe encore dans quelques esprits, qu'on aurait pu faire prisonnière toute l'armée prussienne avec le roi lui-même. J'ai souvent questionné Miranda à ce sujet; il m'a toujours répondu que la chose était impossible. 11 avouait cependant qu'on aurait pu harceler davantage les Prussiens et rendre leur retraite plus meurtrière. Mais il n'attribuait point cette négligence à la mauvaise volonté ; il ne la rapportait qu'à l'espèce de stupéfaction que produisit dans l'esprit de nos généraux , le passage aussi inopiné que rapide de l'état d'une armée triomphante à celui d'une armée fugitive.

Jusques-là la fortune de Miranda s'était soutenue ; mais le mauvais succès du blocus de Maastricht dont il avait été chargé , et plus encore la perte de la bataille de Nerwinde où Miranda commandait l'aile droite , qui fut la plus maltraitée ; cela , joint à ta chute des Girondins, le perdit dans l'opinion. Il fut traité comme complice de la trahison de Dumouriez , et traduit devant le tribunal révolutionnaire.

Cette monstrueuse institution ne faisait que de

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naître et conservait encore quelques-unes des formes protectrices de l'innocence et de la vertu. L'affaire de Miranda fut débattue pendant onze séances. Le public qui s'y était d'abord porté avec prévention, finit par prendre pour ce général le plus vif intérêt. Chaque témoin à charge donnait lieu à une discussion dont il était rare que l'accusé ne sortit avec honneur.

Dans le plan de défense qu'il s'était tracé, il considérait chaque témoignage comme formant à lui seul un petit procès qu'il s'efforçait de gagner avant de passer à l'audition d'un nouveau témoin. Il résultait de cette méthode , qu'il ne laissait accréditer aucune déposition contre lui , quand elle pouvait être contredite ou affaiblie. Custine n'eût peutêtre pas été condamné, s'il eût employé cet ordre dans sa procédure. Il renvoya à sa défense générale la discussion des diverses dépositions; mais l'impression de chacune s'ajoutant à celle des suivantes, et toutes s'augmentant les unes par les autres , il ne lui fut plus possible d'en détruire l'effet combiné, ni d'arrêter le mouvement des esprits que les circonstances révolutionnaires rendent toujours si prompt et si violent. L'accusation intentée contre Miranda échoua donc, et l'honneur en appartient autant à son esprit qu'à la bonté de sa cause. Il fut acquitté à l'unanimité des voix; chaque juré , chaque juge en émettant son opinion , y ajoutait un élo^e , et ce général, dont quelques jours auparavant l'on

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demandait la tête, fut porté en triomphe jusques dans sa maison .

Mais s'il parvint à se laver du reproche de trahison devant le tribunal y il ne put de même se disculper dans l'opinion y du reproche d'avoir contribué par de mauvaises manœuvres , à la perte de la bataille de Nerwinde. J'ai consulté beaucoup de témoins oculaires , entr'autres le général Songis , qui se trouvait dans la division de Miranda; ils lui imputaient tous la perte de cette bataille. Il exécuta malles ordres de Dumouriez (i); il ne sut pas faire agir à propos l'aile qu'il commandait , et , sans les fautes qu'il1 commit, cette journée eût été lune des plus glorieuses pour les armes françaises. En effet, Dumouriez avait déjà culbuté l'ennemi avec son aile; mais celle de Miranda ayant été mise en déroute , le général en chef fut obligé de faire sa retraite. Miranda expliquait les choses tout autrement , mais j'avoue qu'il ne m'a jamais convaincu.

Miranda ne jouit pas long -temps du triomphe qu'il avait remporté sur ses ennemis. Il s'était retiré dans une maison de campagne aux portes de Paris , où il faisait déployer les riches collections en livres , gravures , tableaux et statues qu'il avait recueillies dans ses voyages. Tout-à-coup, il se voit entouré par une force armée que la commune de

(1) On lira, dans les Mémoires du général , des détails qui ne laissent aucun doute sur les fautes de Miranda.

(Noté tics nouveaux éditeurs.)

Paris, ayant alors Pache à sa tète, avait envoyée pour faire des perquisitions dans son domicile, et voici à quelle occasion. Miranda avait reçu, peu de temps auparavant, un assez grand nombre de caisses; une voisine en alla faire la dénonciation, prétendant qu'elles contenaient des munitions et des armes. Ces caisses n'avaient pas encore été ouvertes; la troupe en fit la visite , et n'y trouvant que des livres, elle se retira;. ce qui n'eut pas d'autres suites. Mais cette calomnie ne fut pas la seule mise en usage pour perdre Miranda. Un domestique mécontent le dénonça de nouveau, et cette occasion fut saisie pour replonger Miranda dans les cachots. Il fut donc amené à la Force comme suspect ; c'est ainsi que s'exprimait l'ordre du comité de sûreté générale.

Une conversation pleine d'intérêt, des connaissances très-variées, la profession des principes d'une austère vertu, me firent préférer la société de Miranda à celle de presque tous les autres prisonniers. Nous devînmes , par choix, voisins de chambre ; et nous passions , tous les jours , quelques heures ensemble, à nous rendre compte de nos lectures , des études qui nous occupaient , et à raisonner sur notre situation et sur celle de la république .

Les études de Miranda roulaient particulièrement sur la science de la guerre. 11 s'entourait de tous les auteurs qui avaient écrit sur ce sujet , soit historiens, soit théoriciens , et je puis dire que je

n'ai jamais entendu personne raisonner sur cette partie , avec autant de profondeur et de solidité.

Mais plus il se remplissait des systèmes d'attaque et de défense connus jusqu'à ce jour , plus il se trouvait en opposition avec la méthode de nos généraux modernes , qui gagnaient des batailles et prenaient des villes en s'écartant des règles avec lesquelles les Turenne , les Gondé , les Catinat et tant d'autres héros français et étrangers avaient su enchaîner la fortune et fixer la victoire. Les succès de nos armes me fournissaient de grands argumens contre Miranda : il croyait les avoir détruits en disant que ces avantages n'étaient dus qu'au hasard, et qu'ils ne seraient pas constans. Quelques revers que nous venions d'essuyer semblaient un peu justifier son opinion ; mais heureusement j'avais de plus fréquentes occasions d'en triompher , nos armées rachetant par le gain de dix batailles le désavantage d'un combat. Achille du Châtelet qui était souvent présent à nos conversations, s'établissait juge de nos différens : il expliquait le phénomène de nos triomphes par la prodigieuse valeur de nos soldats, et même par une sorte de tact militaire qu'il leur attribuait. J'ai vu souvent, disait-il, des généraux ignorans leur donner ordre d'agir dans telle direction ; l'instinct du soldat le portait à désobéir, et la route qu'il prenait était toujours celle de la victoire.

Ce que disait Achille du Châtelet a pu être vrai dans quelques occasions et à l'époque surtout où il

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s était trouve dans nos armées. Il n'existait pas alors de généraux anciens à qui l'on pût confier la cause que nous défendions; et parmi les nouveaux il y en avait bien peu qui , par l'expérience et les talens , fussent en état de commander. Mais comme la guerre est un champ fertile en leçons, et qu'il n'y a peut-être pas de peuple au monde qui se forme aussi promptement à cet art que les Français, nous avons vu nos généraux devenir des chefs expérimentés dans le cours d'une seule campagne.

Je vais interrompre ici ce qui concerne Miranda, par quelques détails relatifs à Achille du Ghâtelet (i). Il fut amené à la Force au mois d'octobre 179^, en revenant des frontières , où le premier coup de canon tiré par les Autrichiens lui avait emporté le gras de la jambe droite. Sa plaie était encore saignante et exigeait des soins assidus; il était en outre privé de l'usage de sa main droite , ce qui le mettait hors d'état de se suffire à lui-même pour les divers besoins de la vie. Ce fut par un assentiment unanime que les prisonniers qui occupaient les appartemens du greffier et du chirurgien, les plus commodes de la maison , l'appelèrent auprès d'eux : j'étais de ce nombre, et j'eus ainsi l'avantage de connaître de près cet homme intéressant. C'est avec autant de vérité que de plaisir que je déclare ici qu'Achille du Châtelet , l'un des plus courageux

1) Voyez page 35 1 du premier volume

défenseurs de la liberté, en e'tait aussi .l'amant le plus idolâtre. Il vint nous donner des leçons de républicanisme dans les fers , et rallumer dans nos âmes le feu sacré qui embrasait la sienne. Ami sincère de la révolution , il épurait son ardeur pour elle , au flambeau de la raison et de la philosophie. Ses liaisons avec Condorcet et d'autres républicains de ce genre ne peuvent laisser aucun doute sur ses vrais sentimens. Cependant il fut traité à la Force comme un conspirateur et un traître. Pendant les premiers jours de sa captivité , on avait permis à son domestique d'entrer dans la prison pour le panser : bientôt cet adoucissement lui fut ôté ; mais nous nous empressions tous à lui rendre ces soins, auxquels nous attachions un véritable honneur.

Achille du Châtelet était livré tout entier à l'é-

tude; quoiqu'il sût beaucoup , il était sans cesse altéré de nouvelles connaissances. Familier avec une infinité de langues mortes et vivantes , il voulut encore, dans la prison, apprendre le grec; et ses progrès dans cette étude furent très -rapides. 11 fît transporter une partie de sa bibliothèque à la Force, non-seulement pour lui , mais pour tous ses compagnons d'infortune qui voulurent y puiser. Ce fut une grande ressource pour moi dans les travaux dont j'étais occupé.

Mais je dus à Achille du Châtelet un secours bien plus précieux encore. Je savais que Miranda s'était procuré du poison , afin de pouvoir rester maître de son sort. Un jour que je portais envie à

son bonheur , du Châtelet qui était présent nie comprit et me promit de me satisfaire sous peu de jours; en effet, il ne tarda pas à me remettre une dose d'opium.

Jusques -là j avais été agité par des inquiétudes continuelles sur le sort qui m'attendait ; du moment que je vis ma destinée dans mes mains , je respirai et j'attendis avec un calme vraiment inimaginable le dernier coup de la tyrannie , bien sûr de . lui échapper au moment qu'elle croirait le frapper. Aussi, n'eus -je rien de plus à cœur que de bien cacher ce précieux trésor; il ne me quitta jamais, et aujourd'hui même que les orages révolutionnaires paraissent dissipés , je le conserve encore avec un soin extrême , autant pour réveiller en moi des souvenirs qu'il importe de ne pas oublier, que pour conserver dans toutes les situations de ma vie ce regard tranquille et serein avec lequel j'affrontais alors l'avenir.

J'ai cherché à connaître la généreuse main à qui nous devions ce présent. Achille du Châtelet ne jugea pas à propos de me satisfaire : je soupçonnai qu'il le tenait de Cabanis, son ami.

Achille du Châtelet fit quelques tentatives auprès des comités de la Convention pour obtenir sa liberté , ou tout au moins sa translation dans un lieu où il pût recevoir les soins que son état exigeait impérieusement. Ses démarches furent inutiles et ne firent même qu'aggraver son sort : dès ce moment, il ne le supporta plus qu'avec impatience ;

le comble de l'injustice produisit dans son ame le comble du desespoir. Ses souffrances physiques croissaient avec ses peines morales : sa santé allait de jour en jour en déclinant et exigeait des soins continuels; il se crut à charge à nous tous qui nous étions fait un devoir de ne l'abandonner ni nuit ni jour. L'horizon politique s'obscurcissait de plus en plus; l'espérance s'éteignit dans son cœur; il souhaita la mort et l'eut bientôt à ses ordres par le même secours qu'il m'avait procuré et qu'il n'avait fait que partager avec moi.

Ce fut le 20 mars 1794 qu'il exécuta sa résolution , vers les six heures du matin , pendant que le député Chastellain , qui avait passé la nuit auprès de lui , était à sommeiller. Chastellain vint à nous vers les huit heures, et nous dit que son malade , après avoir passé une nuit agitée , reposait un peu dans ce moment ? il ne soupçonnait pas ce qui avait pu lui procurer ce repos. Nous nous rendîmes auprès de lui , Miranda et moi ; et en le voyant , nous eûmes tous deux à la fois le même soupçon. Nos doutes se convertirent en certitude, quand nous aperçûmes près de son chevet une petite boîte ouverte et vide. Nous ne pûmes obtenir de lui aucune parole. Il respirait encore , mais peu sensi Uement; il ne donna dans cet état de léthargie aucun signe de douleur ; son pouls se retira par degrés, et s'éteignit tout-à-fait à midi. Quoique nous le jugeassions mort , nous nous opposâmes, pendant un jour et demi , à ce qu'il fût

enlevé ; il eût été trop cruel pour nous de conserver le moindre doute à cet égard.

Telle fut la fin de ce brave et vertueux mijitaire , dont ma plume n'a esquissé que faiblement les grandes qualités. Ce siècle n'était pas digne de lui : ses lumières, ses talens, ses vertus eussent honoré les plus beaux jours d'Athènes et de Rome. Il avait pris dans la prison beaucoup d'attachement pour Miranda , et il le lui témoigna en lui laissant tout le mobilier et une grande quantité de livres qu'il avait fait venir à la Force. J'héritai d'un Sénèque , édition des Elzévirs, et d'une collection des auteurs latins qui ont écrit sur l'agriculture. Ce présent me sera toujours précieux et cher; il renouvelle en moi des souvenirs que j'aime à conserver malgré leur amertume.

Je reviens à Miranda et à son respect pour les principes de la science militaire : il en était tellement imbu, que je crois qu'il n'aurait pas consenti volontiers à gagner une bataille y à prendre une ville contre les règles de l'art. Qu'on ne s'imagine pas cependant que je veuille jeter un ridicule sur un homme vraiment estimable sous %us les rapports. Quand je dis qu'il était esclave des règles , j'entends parler de celles qui rendirent Alexandre et César les conquérans du monde , qui fixèrent la victoire aux chars de tant de héros anciens et modernes , et qui les offrent pour modèles aux guerriers de tous les siècles. Je crois donc que Miranda aurait excellé dans l'art de la guerre ; mais il aurait

fallu qu'il eût joint un peu plus de pratique à la grande théorie qu'il possédait.

J'avais entendu parler si diversenient des dispositions de Cet étranger à l'égard de la France , que je ramenais souvent nos conversations sur cet objet. 11 m'a paru toujours qu'il nous estimait peu, et qu'il avait une prédilection pour les Anglais , surtout pour leur gouvernement dont il ne cessait de faire l'éloge. J'étais bien sûr de rendre nos entretiens très-vifs, et même d'exciter un peu sa colère, lorsque discutant sur la prééminence entre les deux nations , je soutenais qu'elle appartenait aux Français. Il nous la refusait sur tous les points : il trouvait que la constitution anglaise était préférable à toutes celles qui avaient gouverné les peuples jusqu'alors ; que c'était en Angleterre seulement, que l'homme jouissait, dans toute sa plénitude , de la liberté civile ; qu'il pouvait , sans risque , émettre ses opinions ; que là le gouvernement , toutpuissant pour faire le bien , était à peu près sans force pour nuire; qu'enfin l'agriculture et le commerce y étaient portés à un degré de gloire et de prospérité auquel nulle autre nation n'avait encore pu parvenir.

Quant à la marine anglaise , il ne croyait pas que toutes les puissances européennes réunies , pussent lutter contre elle. Il prévoyait que cette supériorité lui appartiendrait encore long- temps. 11 riait de nos efforts pour lui résister ; il avait prédit le sort de la flotte dirigée par Jambon-Saint- André ;

il s'étonnait qu'un seul de nos vaisseaux eût échappé ; il prétendait qu'on ferait le procès à l'amiral anglais pour n'avoir pas remporté une victoire plus complète, et surtout pour avoir manqué le c« nvoi.

Il avait la plus haute opinion de Pitt , qu'il mettait au rang des plus grands politiques , et faisait honneur à son génie de tous les succès obtenus dans cette guerre par les Anglais. Cependant il aimait beaucoup l'opposition ; et en effet , pendant son séjour en Angleterre, il s'était lié intimement avec Fox, Shéridan, Priestley et autres membres distingués de ce parti , avec lesquels il avait conservé des relations depuis qu'il était en France. Il parlait avec admiration des héros qui avaient combattu pour la liberté de la partie septentrionale de l'Amérique : ce qu'il me racontait des mœurs et des usages de ses habitans , qu'il avait lui-même observés , me faisait souvent partager son enthousiasme. En général , j'ai remarqué dans Miranda une prédilection pour les hommes justes et vertueux ; et comme il prétendait que le gouvernement anglais et encore plus le gouvernement américain les rendaient tels , il était tout naturel qu'il leur accordât la préférence sur les autres.

Par la raison des contraires , il avait une horreur profonde pour les hommes qui s'étaient emparés du gouvernement de la France. Quand il parlait des Robespierre, des Danton, des Collot, des Barrère , des Billaud et autres fondateurs du régime révolutionnaire, son langage était pittores-

que de colère et d'indignation. S il m'arrivait quelquefois d'entrevoir un rayon d'espérance, de trouver de bonnes intentions dans certaines mesures de ce gouvernement , Miranda ne me pardonnait pas ces sentimens ; il me traitait d'esclave , de complaisant , de suppôt de la tyrannie, et m'accablait de mille autres épithètes qui ne me laissaient pas douter de son attachement à la liberté et aux gouvernemens qui la protègent. D'après cette étude suivie que j'ai faite du caractère et des principes de Miranda pendant notre commune captivité, je puis assurer que si ses voyages avaient orné son esprit , ils n'avaient pas donné de patrie à son coeur ; que malgré ses éloges pour les gouvernemens anglais et américains , il préférait le sol de la France ; et que tout en vantant le séjour de Londres et de Philadelphie , il n'aurait pas cessé d'habiter parmi nous , si les ordres du gouvernement ne sy fussent opposés.

Parmi la foule des prisonniers qui étaient à la Force , j'en remarquai quelques autres qui méritent une note particulière. De ce nombre est Adam Lux , envoyé de Mayence pour demander la réunion de ce pays à la république française (i). Sans égard pour son caractère sacré de représentant d'un peuple , ni pour l'objet si intéressant de sa mission , les tyrans de la France , dans les derniers jours de juillet 179^ , l'avaient fait jeter dans les

(1) Voyez dans les Pièces la note (0).

prisons de la Force , sous prétexte qu'il ne rendait pas hommage au 5 1 mai , et parce qu'il avait publié en faveur de Charlotte Corday un écrit plein d'énergie et d'enthousiasme. Je m'empressai de faire connaissance avec cet intéressant étranger , et je découvris en lui la réunion de toutes les vertus privées et publiques. Plein des principes de Rousseau, il était accouru en France , croyant y trouver tous les hommes prosternés devant les autels de la liberté et de la philosophie. Quand il eut vu de près ceux qui la gouvernaient et dont la farouche politique commençait à la couvrir de sang et de deuil , il ne put retenir son indignation : il la fit éclater au milieu des éloges dont il honora le sublime dévouement de Charlotte Corday.

Plongé dans les fers, Adam Lux ne changea ni de sentimens ni de langage. On lui fît cependant dire qu'il était maître de son sort, et que la liberté lui serait rendue à condition qu'il promettrait de se taire sur les événemens politiques de la France ; il rejeta cette capitulation et continua de parler avec la même franchise. On chercha à ridiculiser ses plaintes , en le faisant passer pour fou ; Adam Lux s'inscrivit contre cette calomnie , et ne cessa depuis ce moment d'écrire aux comités de salut public et de sûreté générale , ainsi qu'au président et à l'accusateur public du tribunal révolutionnaire, pour demander d'être mis en jugement. On vit qu'il n'y avait rien à gagner avec une ame de cette trempe , et sa mort fut arrêtée entre Robespierre ,

Fouquier et Dumas. Je déjeunais avec lui le 10 octobre 1 793 , lorsqu'on vint lui annoncer qu'il était attendu au tribunal révolutionnaire ; il y courut aussitôt, et à quatre heures du même jour il avait cessé de vivre .

Si la vertu avait voulu se choisir un temple dans le cœur d'un mortel , celui d'Adam Lux aurait obtenu la préférence. Élevé dans la simplicité des champs , il joignait aux lumières et aux connaissances d'un homme formé au milieu des rapports sociaux, toute la candeur, toute la pureté de celui qui n'aurait jamais habité qu'au milieu des forêts. Mais c'est dans l'élévation , dans la vigueur , dans la fermeté inébranlable de son ame qu'était son caractère distinctif . Je puis dire que j'ai vu en réalité dans Adam Lux , l'homme vertueux dont Horace n'a tracé que le portrait idéal : sifractus illabatur orbis , impavidumferient ruinas.

Valazé , l'un des vingt-deux députés proscrits au 3i mai, tenait assez du caractère d'Adam Lux; mais il y avait cette différence entre l'un et l'autre , que le stoïcisme de celui-ci était toujours conforme à la raison ? et qu'il entrait souvent de la passion dans celui du premier.

C'était chez Valazé (1) que se rassemblaient , quelques mois avant le 5 1 mai , les députés probes qui gémissaient sur les maux dont la France était

(1) Voyez ci-dessus , page 2g.{, ce que dit madame Roland, dans ses Observations sur l'acte d'accusation d'Ainar.

menacée. C'est là qu'on discutait les moyens de résister à la tyrannie qui opprimait la Convention. Le ministre Roland s'y était rendu deux ou trois fois , et il m'avait dit 3 à cette occasion, que le parti des honnêtes gens était perfui , parce qu'ils ne savaient pas s'entendre ; qu'il régnait parmi les députés qui s'assemblaient chez Valazé une telle confusion d'idées et de projets , qu'il n'y avait aucun résultat utile à espérer de leur zèle et de leurs efforts; que pour lui il cesserait absolument de correspondre avec eux , par la certitude de se compromettre sans aucun fruit pour la chose publique. En effet , ces conciliabules , loin de servir à la bonne cause , ne faisaient que hâter sa ruine , en fournissant des prétextes à la malveillance. Il s'en fallait de beaucoup que tous les députés bien intentionnés s'y réunissent; Brissot, Guadet, Gensonné, Vergniaux et bien d'autres n'y allaient presque jamais , parce qu'avec les mêmes principes , ils n'avaient pas les mêmes vues ; ce qui formait de nouvelles divisions au sein d'un parti déjà si divisé.

Il n'est pas étonnant après cela que le parti contraire, dont les mouvemens étaient mieux combinés, le but mieux circonscrit , la distribution et la correspondance des rôles mieux établies ; qui avait déjà rallié et essayé ses forces dans la société des Jacobins avant de les déployer dans la Convention , soit parvenu enfin à écraser le nombre par l'adresse, le courage par la tactique , et la vertu incrme par le crime armé de toutes pièces. C'est par-là que

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