II
les Girondins se sont perdus ; et alors même qu\m malheur commun en réunissait quelques-uns à la Force , ils ne savaient pas mettre à profit leur funeste expérience ; ils étaient plus divisés que jamais , et ne s'accordaient ni sur ce qui avait été fait, ni sur ce qui restait à faire. C'étaient , chaque jour , de nouveaux débats entre Valazé et Vergniaux. Beaucoup trop d'opiniâtreté et quelquefois d'emportemens de la part du premier, et dans Vergniaux le sentiment trop prononcé de la supériorité dont il accablait son adversaire : voilà le spectacle que nous fournissaient ces deux malheureux représentai qui ne me rappelaient que trop souvent l'égarement de ces infortunés dont parle Voltaire , que l'on voit
L'un sur l'autre acharnes ,
Combattre avec les fers dont ils sont enchaînes.
Mais ils n'en étaient que plus dignes de pitié , sans en être moins dignes d'estime et de respect.
Avant d'être enfermés à la Force , Vergniaux et Valazé avaient resté long-temps chacun sous la surveillance d'un gendarme. L'un et l'autre se plaisaient à nous raconter les nombreuses occasions qu'ils avaient eues de tromper la vigilance de ces gardiens et de recouvrer leur liberté. Ni l'un ni l'autre n'avait été tenté de l'obtenir à ce prix. Valazé en particulier nous faisait remarquer les différentes circonstances qui auraient favorisé son évasion, la manière dont il était parvenu à gagner
la confiance de son gendarme, l'inquiétude que lui témoignait ce surveillant dans les premiers jours quand il cessait d être un instant sous ses yeux ; sa satisfaction quand il voyait reparaître son prisonnier ; sa sécurité, sa complaisance qui allaient toujours croissant et qui en étaient venues à ce point qu'ils se perdaient quelquefois de vue pendant des demi-journées. « Quelle douce jouissance pour mon cœur, s écriait Valazé , lorsqu'après m'être éloigné quelque temps de mon gardien , je voyais à mon retour sur son visage l'expression du plaisir qu'il éprouvait de n'avoir pas été trompé dans sa confiance î »
On ne laissa pas long-temps Valazé et Vergniaux à la Force. On vint les en retirer pour les traduire, avec leurs malheureux collègues , devant le tribunal révolutionnaire. Ils partirent sans montrer la moindre altération, quoiqu'ils eussent prévu depuis long-temps le sort qui les attendait. Valazé m'avait souvent entretenu de la résolution où il était de se donner la mort, dans le tribunal même, si on osait le condamner; et l'on sait s'il a tenu parole. Il avait caché un petit stilet dans les papiers qui servaient à sa défense ; à peine eut-il entendu prononcer son jugement , qu'il s'enfonça ce stilet dans le coeur , avec un calme , un sang-froid qui auraient empêché qu'on ne soupçonnât son action , si on ne s'en fût aperçu au sang qui coulait sur ses habits, et à l'épuisement de ses forces qui occasionna sa chute.
Quant à Vergniaux, il subit toute l'horreur de son supplice : mais il marcha à la mort avec une
indifférence, une sérénité qui étonnèrent ses assassins. Si j'ai quelque chose à reprocher à sa mémoire, c'est d'avoir pris trop peu de soin pour la défendre. Combien de fois ne Tavons-nous pas pressé , conjuré de préparer sa défense auprès du tribunal ? 11 résistait à toutes nos sollicitations , prétendant que ce serait peine perdue ; que ni lui ni ses collègues ne seraient entendus; qu'on ne manquerait pas de leur fermer la bouche ; que leur perte était résolue; que, d'ailleurs, il n'avait pas besoin de préparation pour plaider la cause de l'innocence. Nous ne doutions pas de cette vérité : peut-être cet orateur était-il plus éloquent dans ses discours improvisés que dans ceux qu'il avait écrits ; nous lui disions même que les inspirations de son génie ne manqueraient pas d'amollir les juges, les jurés et le public; mais que nous l'exhortions à écrire, dans l'appréhension quil avait luimême d'être privé de la faculté déparier, et que dans ce cas il importait à sa mémoire qu'il laissât à la postérité un monument de son innocence et de la scélératesse de ses bourreaux.
Vergniaux sentit la force de cette observation et promit d'écrire sa défense ; mais la mollesse de son caractère qui le retenait au lit jusqu'à onze heures du matin, et son abandon aux idées douces et aux sensations agréables dont il avait tant de peine à se détacher, ne lui permirent pas de se livrer à ce travail avec la persévérance qu'un si grand intérêt aurait dû lui inspirer. Souvent la plume lui
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tombait des mains; il abandonnait le soin de sa vie et de sa mémoire pour poursuivre une idée riante qui lui voilait l'image de la mort; l'ouvrage traînait en longueur et n'était pas au quart quand l'heure fatale sonna et qu'il fallut aller à l'échafaud.
Je dis à 1 echafaud : car l'on se rappelle trop bien que la comparution des vingt-deux députés devant le tribunal révolutionnaire, ne fut qu'une formalité dérisoire , une barbare momerie, qui ne servit qu'à prouvera toute la France que ses tyrans venaient de remettre le poignard de l'assassinat entre les mains de la justice. On n'a pas oublié que pour avoir permis à Vergniaux de parler un instant, les tigres revêtus de la robe de juge, faillirent manquer leur proie. Ses douces paroles, ses vives images, ses pénétrantes apostrophes firent une telle impression sur les acteurs et les spectateurs de cette attendrissante scène , qu'on ne douta plus du salut des accusés , si on livrait encore une fois le tribunal à la toute-puissance du plaidoyer de Vergniaux : on aurait vu se réaliser les prodiges de la fable et les tigres s'adoucir à la voix de cet Orphée ; mais un horrible décret rendu par la Convention sur la demande d'Audouin , gendre de Pache , orateur d'une députation de Jacobins (i), lequel permettait aux
(i) Audouin , à la tête de la députation , se présenta le 29 octobre à la barre de la Convention , et prononça le discours suivant:
<« Citoyens représentons , toutes les fois que la société
jurés de mettre fin aux débats en déclarant qu'Us étaient assez instruits; ce décret porté sur-le-champ au tribunal, vint fermer cette bouche éloquente , dont les victorieux accens désarmaient la férocité de tant d'assassins , qui n'osèrent consommer leur crime que quand ils eurent cessé de les entendre. Ainsi périt Vergniaux et avec lui le talent le plus rare pour la tribune . S'il eût mis à profit les derniers instans de sa vie pour transmettre à la postérité les vérités importantes qu'il avait à révéler, nos regrets recevraient quelque adoucissement , et sur sa tombe on aurait vu s élever un monument
des amis de la liberté et de l'égalité a des alarmes , elle vient tes déposer dans votre sein. JNe vous en étonnez pas. Depuis que ses ennemis ne sont plus dans vos rangs, ici comme aux Jacobins, nous sommes au milieu des amis de la liberté et de l'égalité. Vous avez créé un tribunal révolutionnaire, chargé de punir les conspirateurs: nous croyions que l'on verrait ce tribunal, découvrant le crime d'une main, et le frappant de l'autre; mais il est encore asservi à des formes qui compromettent la liberté. Quand un coupable est saisi, commettant un assassinat, avons-nous besoin pour être convaincus de son forfait, de compter le nombre des coup-, qu'il a donnés à sa victime? Eh bien! les délits des députés sont-ils plus difficiles à juger? M'a-t-on pas vu le squelette du fédéralisme? Des citoyens égorgés, des villes détruites, voiia leurs crimes. Pour que ces monstres périssent, attendon qu'ils soient noyés dans le sang du peuple? Le jour qui éclaire un crime d'Etat , ne doit plus luire pour les conjurés. Vous avez le maximum de l'opinion, frappez. INous vous proposons , i° de débarrasser le tribunal révolutionnaire des
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qui aurait porte l'éclatant témoignage de ses vertus et de son génie dans les siècles à venir. Mais rien ne peut réparer cette immense perte ; non, quelque éloquente que soit la plume qui nous tracera l'histoire de ces illustres victimes , elle n'atteindra jamais la force et la magie d'un écrit sorti de la plume de Vergniaux.
Je dois ajouter un trait qui achèvera de peindre son caractère. Avec les moyens les plus sûrs, les plus prompts et même les plus honorables de faire fortune , Vergniaux mourut dans l'indigence ; il ne laissa que l'habit qu'il portait en prison , et quel-
formes qui étouffent la conscience et empêchent la conviction ; 2° d'ajouter une loi qui donne aux jurés la faculté de déclarer qu'ils sont assez instruits : alors et seulement alors, les traîtres seront déçus , et la terreur sera à Tordre du jour.»
Osselin prit la parole, et dit: « Il y a clans cette pétition deux parties essentielles et séparées. La première tend à débarrasser le tribunal révolutionnaire des formes qui retardent sa marche: celle-ci doit être renvoyée à l'examen du comité de législation. La seconde tend à décréter que les jurés pourront , quand leur conscience sera assez éclairée , demander que les débats cessent : cette partie n'a pas besoin d'examen, elle est claire et précise ; je la convertis en motion, et je demande qu'elle soit décrétée.»
La proposition d'Osselin fut adoptée.
11 demanda en outre que ce décret fût envoyé de suite au président du tribunal révolutionnaire, et la motion passa.
Le décret fut notifié le 3o octobre, au tribunal; les jurés se déclarèrent suffisamment instruits. L'arrêt fut prononcé. (Note des nouv. édit.)
36o SUPPLÉMENT AUX NOTICES HISTORIQUES
ques mauvais linges qui ne servaient qu'à multiplier les témoignages de sa pauvreté. Il légua le tout à un domestique fidèle qui avait exposé sa vie pour le servir jusqu'à la mort. Son plus grand regret dans ses derniers jours , et il le témoigna à tous momens , était de ne pouvoir mieux reconnaître le zèle de ce serviteur.
Vergniaux nous parlait souvent de ses compatriotes Gensonné et Guadet : voici un trait qui servira à faire connaître ces fiers Girondins.
Pendant que Guadet et Gensonné étaient réunis dans la même maison sous la surveillance de deux gendarmes , il s'offrit à eux les occasions les plus favorables de s'évader; il s'établit alors une lutte très -vive entre ces deux députés, chacun d'eux voulant engager l'autre à fuir et rester seul exposé au danger commun. Guadet prétendait que les jours de son ami étaient plus précieux que les siens , plus utiles à la patrie , et qu'il serait coupable envers elle s'il ne cherchait pas aies conserver. Gensonné à son tour, rendant justice aux grands talens du Démosthène français , puisait dans cette supériorité même les argumens par lesquels il s'efforçait de faire accepter a son ami la préférence que celui-ci lui offrait. « Il importe, disait-il, à mon pays » que j'aille seul à l'échafaud : en me perdant , il » n'aura pas à regretter un talent extraordinaire. » Cependant j'ai assez marqué dans la révolution )i et dans mes fonctions législatives pour croire » que ma mort arrachera les Français à leur cou-
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)) pable indifférence sur les maux qui les mena- » cent ; quand cet éveil sera donné , ce sera à toi , » Guadet , et aux hommes qui ont ton énergie et » tes talens à rallier les Français autour des bons » principes et à ramener parmi eux le règne de la n justice et de l'humanité. »
Ni les répliques éloquentes de Guadet , ni les larmes d'une épouse près de donner le jour à un enfant, ne purent ébranler l'ame indomptable de Gensonné. Il entendait avec calme gronder l'orage autour de lui ; il vit sans émotion les approches de sa mort. Oubliant ses malheurs particuliers pour ne songer qu'à la publique infortune , ses dernières paroles furent une invocation au ciel en faveur dune patrie ingrate qui lui donnait un échafaud pour prix de son amour et de ses services.
Quant à Guadet , si par sa fuite il recula sa fin de quelques instans , ce ne fut que pour en trouver une plus terrible au sein même de son pays nataL Ceux qui voudront avoir une peinture aussi vraie que déchirante de ces temps d'horreurs où notre malheureuse patrie était en proie à tous les crimes , où la nature et l'humanité s'étaient retirées de tous les cœurs , n'ont qu'à lire les Notices historiques de Louvet ; ils y trouveront une foule de traits qui font frissonner d'épouvante , mais dont il faut sans cesse effrayer nos esprits et nos mémoires pour nous tenir en garde contre le retour de semblables événemens.
Je ne quitterai point les prisons de la Force sans
dire un mot de Kersaiat qui y fut logé dans mon voisinage. Ce marin qui , malgré une éducation peu soignée , était parvenu sous l'ancien régime au grade de capitaine de vaisseau , avait tous les défauts que l'on reprochait à la marine royale , c'est-à-dire beaucoup d'orgueil et assez d'ignorance ; il était de plus fort ambitieux et jaloux de dominer : c'est dans son caractère plutôt que dans son esprit que j'ai trouvé la source de ses opinions politiques. 11 flatta le peuple et maltraita la cour, parce qu'il voyait la cour dans le peuple; mais n'ayant trouvé d'appui d'aucun côté, il avait fini par se jeter dans les bras d'une femme avec laquelle il vivait en Sybarite dans une campagne , lorsque la tourmente révolutionnaire vint l'arracher à cette douce nullité pour le plonger dans les cachots de la Force.
Il s'y fît suivre par un attirail immense d'ustensiles de toutes les façons pour la préparation du thé , du chocolat , et de bien d'autres friandises dont la privation eût trop coûté à ses goûts sensuels. Quand c'était son tour de veiller aux apprêts du dîner, que nous faisions en commun entre huit à dix prisonniers , nous étions toujours bien sûrs d'y trouver plus de délicatesse et d1 abondance.
Son séjour à la Force ne fut pas de longue durée. Le 21 octobre '793, vers les onze heures du matin, l'huissier du tribunal révolutionnaire vint lui donner le terrible avertissement, qui était toujours regardé comme l'annonce de la mort, quoiqu'il ne
fût que celle du jugement. Je le rassurai de mon mieux , et lui répétai avec attendrissement tout ce qui pouvait me faire illusion , et à lui aussi sur son sort. Il me quitte pour entrer dans un cabinet voisin; je crois que c'est pour y prendre quelques effets ; mais un séjour trop prolongé m'ayant inspiré de l'inquiétude, j'entre dans le cabinet, et j'y trouve Kersaint appuyé sur une vieille lame d'épée que je croyais déjà fort avant dans sa poitrine. Je pousse un cri , le greffier accourt , nous arrachons Kersaint de ce cabinet, et nous le jetons sur un lit pour visiter sa plaie , que l'état d'affaissement où nous le voyions nous fît juger très-grave ; mais soit par la mauvaise qualité de l'épée, soit par le défaut de courage, la peau était à peine effleurée.
Kersaint fut donc obligé de paraître devant le redoutable tribunal. 11 partit en me recommandant de faire parvenir à la femme avec laquelle il vivait, un écrit dont il m'indiqua le dépôt ; et le lendemain il n'existait plus.
Je m'empressai d'aller retirer l'écrit qu'il m'avait recommandé. Il l'avait mis dans une estampe encadrée , entre la gravure et le carton ; il contenait deux pages environ , et renfermait des réflexions sur les malheurs du temps , sur son attachement à la cause de la liberté , sur l'injustice du sort qu'il éprouvait; mais d'ailleurs, il n'y avait rien d'assez saillant pour m'engager à en prendre copie ; je le fis donc aussitôt parvenir à son adresse.
Un des plus illustres prisonniers de la Force était
sans contredit Linguet. Il fut arraché au mois d'octobre 1 793 à la paisible retraite qu'il s'était donnée dans une petite commune du département de Seine-et-Oise , où il avait accepté les fonctions de maire qu'il exerçait à la satisfaction générale des habitans. Croire Linguet attaché à la révolution > ce serait le supposer bien peu conséquent aux principes qu'il a manifestés dans tous ses écrits : certes , le détracteur de Montesquieu , le panégyriste des gouvernemens orientaux ne pouvait être l'ami d'un régime populaire ; je ne dis pas seulement du régime qui existait alors , mais même de celui que les hommes sages auraient voulu établir. Cependant Linguet était las des rôles qu'il avait joués dans le monde; les dangers qu'il avait courus lui avaient inspiré de la prudence et de la modération ; et à l'aspect de la révolution française qui venait de briser si rapidement le trône qui paraissait le plus solide , il jugea bien que les individus ne seraient que des atômesdevant elle. C'est ce qui l'avait déterminé à la retraite dans une commune villageoise protégée par un site sauvage, où il cherchait à gagner le cœur des habitans par ses bienfaits.
Je n'avais jamais vu Linguet , mais j'avais été en correspondance avec lui , ce qui nous fît désirer mutuellement de nous connaître. Notre premier entretien roula sur des objets assez indifférons : cependant je me rappellerai toujours une réponse qu'il me fit : u Vous avez franchi , lui dis-je , les bas-
tilles des rois et des empereurs , ce sera un jeu pour vous d'ouvrir les verroux de la Force. » Après un moment de silence et un profond soupir, il me répondit par cet adage vulgaire , mais plein de vérité , et qui n'était que trop prophétique dans sa bouche : « Tant va la cruche à Veau, qu'à La fin elle se casse. » En effet, après un séjour de quelques semaines à la Force, Linguet fut appelé devant le tribunal. On le persifïla cruellement sur sa théorie de l'esclavage, et à cette gaieté de cannibales succéda la sentence de mort. Rien ne put le préserver du coup fatal : sa commune était venue , presque en masse, auprès des comités de salut public et de sûreté générale , pour le réclamer comme son bienfaiteur, comme son père. Robespierre avait ordonné sa mort , il fallait qu'il pérît : c'est ainsi que l'homme qui avait rempli l'Europe de son nom , qui avait bravé les peuples et les rois, fut emporté comme une vapeur par un souffle révolutionnaire.
Malgré la quantité et la fréquence effroyables des exécutions , le nombre des personnes qu'on amenait dans les prisons excédait de beaucoup celui des individus qu'on envoyait à la guillotine; ce qui faisait qu'à la Force il y avait des momens où nous étions entassés les uns sur les autres. Je me sentais quelquefois froissé dans la foule, et quoique j'occupasse une chambre privilégiée , celle du greffier, on ne laissait pas que de m'envoyer de temps en temps de la société, et qui n'était pas toujours de la meilleure. Je citerai pour preuve l'Espagnol Gus-
man (i) ; cet étranger, payé , selon toutes les apparences , par nos ennemis , pour organiser parmi nous la guerre civile, avait figuré comme président clu comité d'insurrection de la commune de Paris, avant le 3i mai , et s'était montré le plus ardent provocateur des mesures atroces qui amenèrent le règne de la terreur.
Le génie de cet homme ne me parut point du tout avoir la tournure révolutionnaire que sa conduite aurait pu faire présumer. Je le jugeai scélérat; mais personne n'était moins populaire et ami de l'égalité que lui. 11 vint nous offrir en prison le spectacle de la débauche et de la crapule. 11 avait pour maîtresse une des plus jolies femmes de Paris à qui l'on accordait l'entrée de la Force moyennant de fortes contributions. Gnsman faisait avec elle et d'autres débauchés reclus , des orgies d'où il ne sortait qu'à minuit et quelquefois plus tard, mais toujours dans un état d'ivresse bruyante, qui le rendait fort incommode à ses voisins. Je fus trèsaise quand je le vis déloger; outre que c'était l'être le plus immoral, je le craignais sous le rapport de la délation ; heureusement quelques réponses assez balourdes me firent passer à ses yeux pour un bon homme dont il serait inutile de s'occuper. De la Force, il alla à l'échafaud, et certes, pour celui-là , il le méritait bien.
(i) Les Mémoires de Rioufie offriront au lecteur des particularités curieuses sur cet étranger. {Note des nom', édit. '
Pendant mon séjour à la Force, nous eûmes deux visites nocturnes. Dans la première , on nous enleva tout le numéraire et les assignats que nous avions ; on ne nous laissa , dans la seconde , aucun instrument piquant ou tranchant ; on en fît autant et aux mêmes heures dans toutes les prisons de Paris; le nommé Crépin , municipal, présida aux visites de la Force. Cet artisan, tout orgueilleux de l'autorité que les circonstances révolutionnaires avaient fait tomber dans ses mains , la déployait avec une insolente dureté sur les malheureux détenus , principalement sur ceux qui s'abaissaient à lui faire leurs doléances. M'ayant trouvé auprès de Montanet , ex-président du tribunal révolutionnaire , qu'une fièvre ardente retenait au lit, il me dit tout haut : Le b en tient , tu en seras débarrassé demain. Crépin fut un faux prophète; Montanet ne succomba point à sa maladie ; mais le pronostic du municipal lui causa de vives inquiétudes.
Chaque jour amenait un genre nouveau de vexations. Les prisonniers avaient la faculté de se faire apporter leur nourriture du dehors. On trouva ce régime trop doux, et il fut résolu, sous prétexte d'établir l'égalité entre les détenus, de les rassembler tous à la même table et de leur fournir des mets communs, en faisant contribuer les riches pour les pauvres. Cet ordre de choses fut établi au commencement de juin 1794: on créa une entreprise qui fut donnée au rabais , et l'on peut juger si les fournisseurs surent spéculer sur la subsistance
de gens dont la vie était compte'e pour si peu de chose. Des haricots , des pommes de terre , et tous les deux jours une portion de viande qu'on pouvait avaler en un seul morceau , ce fut là notre unique et constante nourriture. JNous avions pour boisson une façon de vin dont la composition nous était inconnue,
Mais une tracasserie plus cruelle encore , ce fut la translation de presque tous les prisonniers de la Force aux Madelonnettes, où l'on renfermait autrefois les filles de mauvaise vie. La police se faisait un jeu de ces déménagemens , et plus ils tourmentaient les malheureux détenus, mieux son but était atteint. L'évacuation de la Force eut lieu le i4 juillet; nous n'en fûmes prévenus que dans la matinée du même jour , encore ne s'expliqua-t-on pas sur le lieu où l'on devait nous conduire. On avait posé des sentinelles dans tous les coins de la maison; cet appareil me fit craindre qu'on n'eût le projet de rassembler les prisonniers pour les faire périr en masse : je courbai la tête sous le joug de la nécessité, et je fis mes adieux à ma femme et à mes enfans.
Mais ce ne fut qu'une fausse alarme : à dix heures l'appel se fait; nous défilons entre deux haies d'hommes armés , et l'on nous jette dans des charriots qui nous conduisent dans notre nouvelle demeure. Quelque humiliante que fût cette translation, le plaisir de nous voir hors de nos antres, de respirer un air plus libre, de voir une suite de
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maisons et de rues, enfin de promener nos regards sur des objets nouveaux, suspendit un moment dans nos coeurs le sentiment de notre situation. Miranda et moi nous nous occupions à examiner l'effet que produisait la vue de vingt charriots chargés de victimes sur les nombreux spectateurs accourus sur notre passage. Ce fut pour nous une vraie jouissance, de n'être point insultés dans la route , de voir dans les gestes et sur la physionomie de beaucoup d'individus, des signes expressifs de sensibilité et même dimprobation.
En entrant aux Madelonnettes , nous entendîmes le concierge se plaindre hautement de n'avoir pas été prévenu de notre arrivée , et de ce que sa maison , destinée tout au plus pour 1 80 individus , allait en contenir plus de 4°° : aussi fûmes-nous entassés les uns sur les autres dans les chambres et dans les corridors. J'eus pour chambre à coucher un palier d'escalier; j'y étendais un très-mince matelas à 10 ou 11 heures du soir, et dès les 4 heures du matin je le relevais pour rendre le passage libre. Heureusement nous étions dans une saison où cette espèce de bivouac était moins pénible, et je n'en fus pas autrement incommodé. Cependant l'impossibilité physique de laisser subsister long-temps un tel ordre de choses força les administrateurs des prisons de désobstruer celle des Madelonnettes et de verser dans une autre une centaine de nos compagnons; ceux qui restaient purent se nicher un 1 1. 24
peu moins à l'étroit, nous n'étions plus que douze dans une chambre .
Nous continuâmes à manger à la gamelle nationale; on dressait des tables dans le préau; à midi l'on nous rassemblait, et un quart-d'heure se passait à avaler les haricots qui étaient le mets quotidien ; quand on nous servait des pommes de terre , nous nous tenions pour régalés. Il y avait fort peu de détenus qui s'accoutumassent à ce régime ; Miranda et moi nous étions presque les seuls à nous en contenter, c'était là la moindre de nos privations.
Malgré les défenses rigoureuses de laisser entrer aucun comestible , les prisonniers sensuels et riches s'en procuraient de toutes sortes. 11 en était de cela comme des journaux dont on avait prohibé Tintroduction avec une sévérité qui semblait devoir ôter toute ressource et tout espoir ; jamais nous n'en eûmes un si grand nombre que pendant que cette défense subsista; c'est qu'on les payait beaucoup plus cher aux guichetiers. Combien les tyrans s'abusent dans l'opinion qu'ils ont de leur puissance ! il y aura toujours une puissance supérieure à la leur , c'est celle de l'or.
Nous ne trouvâmes pas , aux Madelonnettes , des prisonniers bien remarquables; je n'y distinguai que Quatremère de Qui 1 ici , architecte-sculpteur, mais plus amateur qu'artiste ; il avait rapporté de ses voyages d'Italie, plutôt de l'originalité dans le goût , que la perfection de son art ; peu de monumens étaient à son gré. S t. -Pierre de Rome ne
trouvait pas même grâce à ses yeux, encore moins notre Panthéon , qu'il ne cessa de gratter tant qu'il l'eut à sa disposition , et qu'il eût peut-être jeté à bas, s'il en eût été le maître.
Je trouvais aux Madelonnettes les jours bien plus longs qu'à la Force , par la raison qu'il était impossible de s'y recueillir et d'y trouver un réduit où l'on pût lire et méditer en silence. Les journées se passaient donc à nous accabler les uns les autres de notre oisiveté.
Cependant les nouvelles du dehors venaient quelquefois donner plus d'intérêt à nos conversations. Le moindre incident nous mettait en haleine ; un mot échappé à la tribune nationale , en faveur de l'humanité, ouvrait nos cœurs à l'espérance; d'autres fois, nous attendions notre salut de la mésintelligence qui semblait s'introduire parmi les dominateurs; et lorsque, sur tous ces points, notre attente était trompée , l'affreux désespoir qui s'emparait de nous, nous arrachait quelquefois des vœux criminels. Je me suis surpris, je l'avoue, dans des situations où les revers de nos armées, le triomphe de nos ennemis, la prise de nos places, l'invasion de notre territoire, n'étaient à mes yeux que les préludes d'une heureuse révolution qui devait nous rendre la liberté, en nous délivrant du joug de nos tyrans. J'avais besoin d'appeler à moi toutes les forces de ma raison, pour voir, au-delà de ces avantages momentanés , des maux plus affreux encore que ceux dont nous nous plaignions : tels
OJ'2 SUPPLÉMEK1 AUX ISOTICES HISTORIQUES
que la succession d'une tyrannie à une autre , des bastilles à des prisons, des éehafaudsàdes échafauds, et d'un esclavage éternel à une servitude qui ne pouvait être que passagère ; mais trop souvent encore le sentiment insupportable du présent effaçait les souvenirs du passé , l'image de l'avenir , et nous rendait aussi aveugles qu'injustes dans nos désirs. Oh ! qu'on est près d'être coupable alors qu'on est malheureux ! et combien le poids des fers rend plus pesant le joug de la vertu ! Renonçant donc à des souhaits illégitimes , et ne pouvant en concevoir d'une autre espèce, j'abandonnais ma destinée au cours des événemens sans prévoir quelle en serait l'issue.
Les soixante-treize députés qui nous avaient suivis aux Madelonnettes n'y séjournèrent pas long-temps : Amar , cet homme féroce , encore teint du sang des vingt-deux , et qui avait requis lui-même l'arrestation des soixante-treize , vint les visiter dans cette nouvelle prison. Quelle fut notre surprise de l'entendre prodiguer à ses victimes les noms les plus doux! de le voir s'attendrir sur leur sort, et finir parleur promettre un lieu de détention plus commode! Ce qui nous étonna bien davantage, c'est qu'il leur tint parole : en effet, ils furent transférés quelques jours après dans une maison qui servait autrefois de collège , non plus dans des charrettes comme lors de leur translation de la Force aux Madelonnettes, mais dans de bonnes
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voitures et avec beaucoup de ménagemens et d'égards .
Cet incident, qui ne changea rien à notre sort, si ce n'est de nous mettre un peu plus à notre aise , nous fit faire beaucoup de réflexions, et des réflexions consolantes. La démarche d'Amar n'avait sûrement été-inspirée par aucun motif honorable. On aurait plutôt cru à l'humanité d'un tigre qu'à celle de ce député ; nous la rapportâmes à quelques nuages orageux que nous voyions se former audessus des deux comités de gouvernement ; et nous nous rassurâmes par l'idée que nos tyrans avaient peur. Dès ce moment, nous conçûmes l'espérance d'une révolution prochaine qui changerait peut être la face des choses, et par suite notre situation
Nous ne nous trompions pas; car ce fut peu de jours après qu'arriva la chute de Robespierre : dans ce jour à jamais mémorable qui a sauvé la vie à plus de dix mille individus renfermés dans les seules prisons de Paris, la garde de ces prisons fut doublée, l'ordre de n'y laisser pénétrer ni lettres, ni papiers publics, ni personne du dehors, renouvelé avec, sévérité et suivi avec exactitude, de sorte que nous ne pouvions nous livrer qu'à des conjectures. Mais des nouvelles rassurantes nous parvinrent par une voie secrète et inconnue à nos surveillans.
Notre prison recelait des amans, des époux; et autour de ces murs impénétrables rôdaient sans cesse des épouses et des amantes inquiètes. Ces femmes, car c'est parmi le sexe surtout que l'amour
est industrieux, après avoir sans doute parcouru tous les galetas des environs, avaient trouvé un endroit d'où Ion pouvait découvrir un coin des bàtimens des Madelonnettes. Ce grenier fut bientôt habité, et la correspondance établie de part et d'autre à l'aide de différens signaux.
Le jour de l'arrestation de Robespierre, des signaux de joie furent déployés. On désignait la chute de quatre têtes; le bruit s'en répandit bientôt dans toute la prison, et nous crûmes Robespierre et ses complices morts avant qu'ils eussent en effet subi leur supplice.
Quelle nuit que celle qui suivit une si étonnante et si heureuse révélation! Passer aussi brusquement de l'abîme du désespoir aux plus douces, aux plus flatteuses espérances ! savourer d'avance le bonheur d'être libre , de voir, d'embrasser ma femme, mes enfans ! car nous regardions tous la chute du tyran comme le signal de notre liberté. Le lendemain, nous lûmes la confirmation de cette nouvelle sur les visages de nos gardiens qui n'avaient plus cet air d'insolence et de mépris qui leur était ordinaire, mais qui avaient pris à notre égard des manières douces et en quelque sorte suppliantes. Les journaux qui purent alors circuler librement dans la prison , et que nous dévorâmes avec avidité , vinrent nous donner la dernière preuve des grands événemens qui nous présageaient un sort plus heureux.
Ce ne fut que le 24 thermidor que mes fers se
SUR LA. RÉVOLUTION. 5j5
brisèrent : on m'appelle , on m'annonce ma liberté. Quoique j'eusse lieu de m'attendre à cette nouvelle, je ne pus surmonter pendant quelques instans le trouble qui s'empara de toutes mes facultés. Je fis mes adieux à mes compagnons d'infortune, mais je ne voulus point quitter la prison avant d'avoir terminé la pétition de trois pauvres diables impliqués dans la même affaire et que l'ordre le plus arbitraire retenait depuis dix mois dans les cachots.
Rendu au sein de ma famille , je crus renaître et commencer une nouvelle vie. Cependant plusieurs jours s'écoulèrent avant d'avoir pu débarrasser entièrement mon esprit des idées de prison, de verroux qui me poursuivaient partout : c'était principalement au moment de mon réveil que ces pensées venaient m'assiéger; je doutais encore de ma liberté; je craignais que ce ne fût qu'un rêve, et pour y croire, j'avais besoin de m'en assurer par tous mes sens.
ECLAIRCISSEMENS HISTORIQUES
Note (A) ,page 16,
Paris, le i3 août 1792
Aux Corps administratifs.
Dans un temps de révolution, Messieurs, chaque jour amène des événernens nouveaux et frappans, qui ne semblent pas tenir à ceux de la veille. La scène varie , les individus changent de place , les esprits s'étonnent, et chacun éprouve des sentimens profonds, analogues aux principes qu'il a adoptés ou aux passions qui le dominent. L'admiration et l'effroi se répandent en même temps ; l'homme même , qui s'oublie entièrement dans les grands intérêts de la patrie, n'est point inaccessible à ces affections naturellement produites par de grands mouvemens ; mais tout se tient dans le monde moral et politique , comme dans la chaîne des êtres physiques ; et , malgré les transitions brusques ou 'imperceptibles de certaines choses, leur majeure partie peut être prévue et calculée par l'homme réfléchi, qui rapproche avec impartialité l'expérience des siècles passés , de la situation du moment. Cette prévoyance, il faut l'avouer, demande trop de philosophie et de désintéressement pour avoir jamais été l'attribut des cours, séjour malheureux de l'erreur et des passions aveugles. L'habitude du pouvoir en-