II
l8 NOTICES HISTORIQUES
je défie un peintre exercé de ne pas trouver dans la personne de Danton toutes les convenances désirables pour cette composition.
Si j'avais pu m'astreindre à une marche suivie , au lieu d'abandonner ma plume à l'allure vagabonde d'un esprit qui se promène sur les événemens y j'aurais pris Danton au commencement de 1789, misérable avocat , chargé de dettes plus que de causes (1) , et dont la femme disait que sans le secours d'un louis par semaine qu'elle recevait de son père , elle ne pourrait soutenir son ménage ; je l'aurais montré naissant à la section , qu'on appelait alors un district , et s'y faisant remarquer par la force de ses poumons ; grand sectateur des d'Orléans , acquérant une sorte d'aisance dans le cours de cette année , sans qu'on vît de travail qui dût la procurer , et une petite célébrité par des excès que Lafayette voulait punir , mais dont il
(1) Un ouvrage qui renferme sur les personnages de la révolution une foule de particularités peu connues, la Galerie historique des contemporains , ou nouvelle Biographie , imprimée à Bruxelles, rapporte un fait arrivé plus tard , mais qui justifie l'assertion de madame Roland , et qui ajoute un nouveau trait à l'histoire de cette époque. On était en 1791. Danton qui, le 17 juillet, avait pris part au mouvement que réprima la proclamation de la loi martiale , venait de se dérober par la fuite au décret d'accusation lancé contre lui. « Ce qui doit éminemment servir, dit la Biographie, à » faire connaître l'esprit qui commençait, dès ce temps-là, à » s'introduire dans les assemblées du peuple , c'est que déjà
sut se prévaloir avec art en se faisant protéger par la section qu'il avait rendue turbulente. Je l'observerais déclamant avec succès aux sociétés populaires, se faisant le défenseur des droits de tous, et annonçant qu'il ne prendrait de places appointées qu'après la révolution ; passant néanmoins à celle de substitut du procureur de la commune , préparant son influence aux Jacobins sur les débris de celle des Lameth ; passant au i o août avec ceux qui revenaient du château, et arrivant au ministère comme un tribun agréable au peuple, à qui il fallait donner la satisfaction de le mettre dans le gouvernement. De cette époque , sa marche fut aussi rapide que hardie : il s'attache par des libéralités, ou protège de son crédit, ces hommes avides et misérables que stimulent le besoin et les vices ; il désigne les gens redoutables dont il faudra opérer la perte ; il gage les écrivains ou inspire les
» sous les liens d'un décret de prise de corps pour dettes, » Danton , dont la liberté était doublement menacée , fut » nommé électeur à l'instant même où il était poursuivi ci- » vilement et criminellement. Sa présence dans Paris sem- » blait donc tout-à-fait impossible, lorsqu'on le vit tout-à- » coup, au mépris de toutes les lois , paraître au milieu de » l'assemblée électorale et briguer les suffrages. Un huissier » nommé Damien, qui, son titre exécutoire à la main, » s'était introduit dans l'assemblée pour l'arrêter , fut arrêté » lui-même, comme ayant porté atteinte à la souveraineté » nationale, et n'échappa qu'avec peine à la fureur popu- » laire. »
(Note des nouveaux éditeurs.)
énergumènes qu'il destine à les poursuivre ; il enchérit sur les inventions révolutionnaires des patriotes aveugles ou des adroits fripons; il combine, arrête et fait exécuter des plans capables de frapper de terreur, d'anéantir beaucoup d'obstacles, de recueillir beaucoup d'argent , et d'égarer l'opinion sur toutes ces choses. Il forme le corps électoral par ses intrigues , le domine ouvertement par ses agens , et nomme la députation de Paris à la Convention, dans laquelle il passe. Il va dans la Belgique augmenter ses richesses ; il ose avouer une fortune de quatorze cent mille livres , afficher le luxe en prêchant le sans-culottisme , et dormir sur des monceaux de cadavres.
Quant à Fabre-d'Eglantine , affublé d'un froc, armé d'un stylet , occupé d'ourdir une trame pour décrier l'innocence ou perdre le riche dont il convoite la fortune, il est si parfaitement dans son rôle , que quiconque voudrait peindre le plus scélérat tartufe , n'aurait qu'à faire son portrait ainsi costumé .
Ces deux hommes cherchaient beaucoup à me faire causer en me parlant de patriotisme : je n'avais rien à taire ou à dissimuler à cet égard ; je professe également mes principes devant ceux que je crois les partager , ou que je soupçonne n'en avoir pas d'aussi purs ; c'est confiance à l'égard des uns , fierté vis-à-vis des autres : je dédaigne de me cacher, même sous le prétexte ou l'espérance de mieux pénétrer autrui. Je pressens les hommes par
le tact, je les juge par leur conduite compare'e dans ces différens temps avec leur langage : mais moi5 je me montre tout entière , et ne laisse jamais douter qui je suis.
Dès que l'Assemblée eut rendu, de son propre mouvement, un décret qui attribuait cent mille livres au ministre de l'intérieur pour impression d'écrits utiles , Danton et Fabre , surtout , me demandèrent, par forme de conversation, si Roland était en mesure à cet égard, s'il avait des écrivains prêts à employer, etc. Je répondis qu'il n'était point étranger à ceux qui s'étaient déjà fait connaître ; que les ouvrages périodiques, rédigés dans un bon esprit , indiquaient d'abord ceux qu'il convenait d'encourager ; qu'il s'agissait de voir leurs auteurs , de les réunir quelquefois pour qu'ils s'instruisissent des faits dont il importerait de répandre la connaissance , et se conciliassent sur la manière d'amener plus efficacement les esprits à un môme but; que si , lui Fabre , lui Danton , en connaissaient particulièrement quelques-uns, il f allai t qu'ils les indiquassent, et qu'ils vinssent avec eux chez le ministre de l'intérieur, où l'on pourrait, une fois la semaine , par exemple , s'entretenir de ce qui devait, dans les circonstances, occuper essentiellement les écrivains. « Nous avons le projet, me répliqua Fabre , d'un journal en affiche , que l'on intitulera Compte rendu au Peuple souverain, et qui présentera le tableau de la dernière révolution; Camille-Desmoulins, Robert, etc. , y travail-
feront. £h bien ! il faut les amener à Roland. >* 11 s'en garda bien ; on ne parla plus du journal , qni commença cependant dès que l'Assemblée eut donné au conseil deux millions pour dépenses secrètes. Danton dit à ses collègues qu'il fallait que chaque ministre pût en user dans son département; mais que celui des affaires étrangères et celui de la guêtre ayant déjà des fonds pareils', il convenait que ceux-ci restassent a la disposition des quatre autres , qui auraient ainsi chacun tant de cent mille livres. Roland s'éleva fortement contre cette proposition; il prouva que l'intention de l'Assemblée avait été de donner au pouvoir exécutif, dans ces momens de crise , tous les moyens dont il pouvait avoir besoin pour agir avec célérité, que c'était le conseil collectivement qui devait déterminer l'emploi de ces fonds d'après la demande et pour les objets présentés par chacun; que pour lui particulièrement il déclarait ne vouloir en faire aucun usage sans en justifier au Conseil à qui il appartenait d'en connaître, et à qui ils étaient confiés (i). Danton répliqua, jura, comme il avait coutume de faire , parla de révolution , de grandes mesures , de secret , de liberté; les autres, séduits peut-être parle plaisir de tripoter chacun à sa fantaisie, se rangèrent de
(i) Roland n'a jamais dépensé sur ces fonds que 1200 liv. , dans une ordonnance au profit de Bell, ex-constituant, pour frais d'instruction populaire en allemand, dans les departemensdu Rhin*
son avis , contre toute justice , politique et délicatesse y malgré les réclamations de Roland et sa vigoureuse insistance dont l'austérité déplut (i).
Danton se pressa de toucher cent mille écus au trésor public, et en fît ce que bon lui sembla; ce qui ne l'empêcha pas d'obtenir de Servan soixante mille livres , de Lebrun davantage , sur les fonds secrets de leurs départemens, sous différens prétextes. Jamais il n'a fourni de compte à l'Assemblée ; il s'est contenté de lui attester qu'il l'avait rendu au Conseil; et à ce Conseil il s'est borné à dire, dans une séance où Roland n'était pas, pour
(i) Un écrit tracé par Roland lui-même, et qui s'est retrouvé entre les mains de ses amis, fait connaître la dictature qu'exerçait Danton dans le Conseil , et le seul obstacle que ses volontés y rencontraient.
« Pour bien juger, dit-il dans cet écrit, l'état moral , l'é- » tat désespérant du Conseil exécutif, il faudrait saisir le » caractère de chacun des membres qui le composaient, et » pour cela les avoir entendus discuter, opiner, toujours » tremblans sous la verge des opinions des aboyeurs, et » jamais en mesure avec les lois , la justice et la raison.
»> L'audacieux Danton avait tenu le gouvernail de ce » vaisseau : il l'avait jeté dans la mer tempestive des plus » horribles passions, il le gouvernait encore par sa voix » stentoriale, ses formes rudes , athlétiques, et ses effrayantes » menaces ; continuellement il était aux trousses des minis- » très, leur poussant ses protégés et les forçant de les placer. >» Tel était le résultat, et comme une suite nécessaire de » cette terrible prépondérance qu'il s'était acquise sur les '> esprits étroits et sur les âmes faibles de ses collègues. » Les Conseils de son temps ne présentèrent jamais au-
cause d'indisposition , qu'il avait donné vingt mille livres à tel , dix à tel autre , ainsi du reste , pour la révolution , à cause de leur patriotisme, etc.
C'est ainsi que Servan me l'a répété. Le Conseil , interrogé par l'Assemblée, sur la question de savoir si Danton avait rendu des comptes , répondit simplement que oui. Mais Danton avait acquis tant de puissance, que ces hommes timides craignaient de l'offenser. C'est ainsi que l'armée fut empoisonnée de Cordeliers , agens de Danton , aussi lâches qu'avides , qui favorisèrent les pillages et les dilapidations , qui rendirent les soldats aussi féroces aux Français qu'aux ennemis, qui firent détester la révolution aux peuples voisins , par les excès de tous
» cun plan , aucune suite de discussions ; ce n'était que » des propositions ex abrupto entremêlées de cris , de jure- » mens, d'allées, de venues des membres mêmes, et d'étrangers » apostés, comme pétitionnaires interlocuteurs, et finale- » ment en usant et abusant delà liberté à peu près comme » firent ensuite les tribunes à la Convention même. Danton » faisait les propositions, les arrêtés, les proclamations , les » brevets , etc. Il nommait les commissaires ,et leur donnait » des instructions; il réglait leurs dépenses, leur fournis- » sait des fonds. Ainsi, de cette manière, ou sous ce pré- » texte, Danton a disposé, dans son court ministère, de » plusieurs millions , dont moi , membre du Conseil, je n'ai » jamais connu ni les détails, ni les motifs. 11 gouvernait, ou » plutôt gourmandait ainsi le Conseil exécutif, le dépar- » tement même de chaque ministre, excepté celui de l'inté- » rieur, qu'il n'a jamais pu entamer : inde ira. »
(Note des nouveaux éditeurs.)
genres auxquels ils se livrèrent au nom de la république, et qui, prêchant partout l'insubordination, préparèrent les revers éprouvés depuis.
D'après cela, on ne sera point étonné que Danton , voulant envoyer, au mois de septembre 1 792 , en Bretagne , un homme à lui , sous prétexte de visiter les ports et d'examiner les inspecteurs , détermina le ministre de la marine à lui donner une commission ; mais , comme ces sortes de commissions doivent être signées de tous les membres du Conseil , Roland s'y refusa. « De deux choses l'une , dit-il à Monge , ou vos employés à la marine font leur devoir , ou ils ne le font pas ; et c'est ce que vous pouvez parfaitement juger : dans ce dernier cas , il faut les renvoyer sans miséricorde ; dans le premier, pourquoi les décourager et les insulter, en leur envoyant un étranger qui ne tient point à cette partie , et qui leur prouverait votre défiance ? Cette opération n'a rien qui convienne au caractère d'administrateur ; je ne signe pas cette commission.» La séance du Conseil se prolongea; les papiers pour les signatures se pressaient sur la fin : Roland s'aperçoit qu'il vient d'apposer la sienne à la suite de celles de tous ses collègues , sur cette commission rejetèe qu'on venait de lui glisser; il la biffe et se récrie contre Monge , qui , d'un air effaré , lui réplique tout bas : « C'est Danton qui le veut; si je le refuse , il me dénoncera à la commune, aux Cordeliers, et me fera pendre. — Eh bien! moi, mi-
20 NOTJCES HISTORIQUES
nistre, je périrai avant de céder à de semblables considérations. »
Le porteur de cette commission fut arrêté en Bretagne , par ordre d'une administration que sa conduite indisposa , et à qui la signature biffée de Roland avait paru un juste motif d'examiner de près le porteur : il y avait contre lui des plaintes graves ; mais c'était à la fin de l'année , lorsque la Montagne prenait ouvertement la défense de tous les anarchistes , et elle fît décréter que Guermeur ( i ) serait mis en liberté.
Je me suis laissé entraîner par les circonstances ; je reprends la liaison des faits.
Danton et Fabre cessèrent de venir me voir dans les derniers jours d'août ; ils ne voulaient pas sans doute s'exposer à des yeux attentifs , lorsqu'ils chantaient les matines de septembre ? et ils avaient assez jugé ce qu'étaient Roland et ses entours. Un caractère ferme, élevé et franc, des principes sévères manifestés sans ostentation, mais sans gène; une conduite égale et soutenue , se dessinent d'a-
(i) Une circonstance remarquable , mais qui se représente souvent dans les temps de discordes civiles, c'est que ce personnage , recommandé par Danton et protégé par la Montagne , était obligé de cacher son véritable nom de peur de décrédiler son patriotisme ardent. Il était frère de l'abbé iloyou, rédacteur de V Ami du Roi , et célèbre par son attachement à la cause monarchique.
{Note des nouveaux éditeurs.)
bord à tous les yeux. Ils conclurent que Roland était un honnête homme , avec lequel il n'y avait rien à faire en entreprises de leur genre ; que sa femme n'offrait aucune prise par laquelle on pût influer sur lui ; que , tout aussi ferme dans ses principes , elle avait peut-être plus de cette sorte de pénétration propre à son sexe , dont les gens faux ont à se défier davantage ; peut-être aussi augurèrent-ils qu'elle pouvait quelquefois tenir la plume , et qu'en somme un tel couple , fort de raison , de caractère , avec quelques talens , pouvait nuire à leurs desseins, et n'était bon qu'à perdre.
La suite des événemens , éclairés d'ailleurs par une foule de détails qu'il me serait difficile d'exposer aujourd'hui, mais dont il me reste un vif sentiment , donne à ces conjectures toute l'évidence de la démonstration.
On avait imaginé , comme l'une des premières mesures à prendre par le conseil , l'envoi dans les départemens, de commissaires chargés d'éclairer sur les événemens du 10 août, et surtout d'exciter les esprits aux préparatifs de défense , à la levée rapide de recrues nécessaires à nos armées , contre les ennemis sur les frontières, etc. Dès qu'il fut question de leur choix , en même temps que de la proposition de leur envoi , Roland demanda jusqu'au lendemain, pour réfléchir aux sujets qu'il pouvait indiquer. « Je me charge de tout , s'écria Danton ; la commune de Paris nous fournira d'excellens patriotes.» La majorité paresseuse du Con-
seil lui confia le soin de les indiquer , et le lendemain il arriva au Conseil avec les commissions toutes dressées; il ne s'agit plus que de les remplir des noms qu'il présente , et de signer. On examine peu, on ne discute point , et on signe. Voilà doncun essaim d'hommes peu connus , intrigans de sections ou braillards de clubs , patriotes par exaltation et plus encore par intérêt , sans autre existence , pour la plupart , que celle qu'ils prenaient ou espéraient acquérir dans les agitations publiques : mais très-dévoués à Danton , leur protecteur , et facilement épris de ses mœurs et de sa doctrine licencieuse : les voilà représentans du Conseil exécutif dans les départemens de la France.
Cette opération m'a toujours semblé l'un des plus grands coups de parti pour Danton , et la plus humiliante école pour le Conseil.
Il faut se représenter la préoccupation de chaque ministre au milieu des affaires de son département, dans ces temps d'orages , pour concevoir que des hommes honnêtes et capables se soient conduits avec cette légèreté. Le fait est , qu'un travail excessif surchargeait les ministres de l'intérieur , de la guerre , et même de la marine , et que les détails absorbaient trop leurs facultés , pour laisser à chacun le temps de réfléchir sur la grande politique. Il faudrait que le Conseil fut composé d'hommes qui n'eussent qu'à délibérer et non pas à administrer. Danton se trouvait au département qui donne le moins à faire ; d'ailleurs , il s'embarrassait fort
peu de remplir les devoirs de sa place , et ne s'en occupait guère ; les commis tournaient la roue ; il confiait sa griffe , et la manœuvre se suivait , telle quelle , sans qu'il s'en inquiétât. Tout son temps, toute son attention étaient consacrés aux combinaisons , aux intrigues utiles à ses vues d'agrandissement de pouvoir et de fortune. Continuellement dans les bureaux de la guerre, il faisait placer aux armées les gens de son bord; il trouvait moyen de les intéresser dans les fournitures et les marchés ; il ne négligeait aucune partie dans laquelle il pût avancer ces hommes , la lie d'une nation corrompue , dont ils deviennent l'écume dans les bouleversemens politiques , et sur laquelle ils dominent durant quelques instans ; il en augmentait son crédit et se formait une faction , bientôt devenue puissante, car elle règne aujourd'hui.
Les ennemis s'avançaient sur notre territoire; leurs progrès devenaient alarmans : les hommes qui veulent conduire le peuple , et qui ont étudié les moyens de l'influencer , savent fort bien que la terreur est un des plus puissans. Cette affection soumet absolument les individus qui l'éprouvent, à ceux qui ne se laissent pas dominer par elle : combien plus grand est l'avantage de ceux qui l'inspirent à dessein j par des prétextes ou des faux bruits ! Assurément , cette combinaison avait été faite par les instigateurs des journées de septembre ; ils devaient avoir le double but de produire un mouvement, à la faveur duquel la violation des prisons, le mas-
5o NOTICES HISTORIQUES
sacre des détenus leur fournissaient l'occasion de satisfaire des haines particulières , d'exécuter un pillage , dont le produit nattait leur cupidité , et de répandre cette sorte de stupeur, durant laquelle le petit nombre des hardis ambitieux jette les fondemens de leur puissance. Les agens inférieurs n'étaient pas difficiles à gagner par l'appât du profit ; le prétexte d'immoler de prétendus traîtres, dont on aurait les conspirations à redouter , devait séduire quelques mauvaises têtes, tromper le peuple , et servir à justifier l'action , dont il résulterait, pour les directeurs , le dévouement de leurs satellites bien payés, l'attachement de tous ceux qui auraient part au gain avec les chefs, la soumission du peuple intimidé , surpris , ou persuadé de la force et de la justice d'une opération à laquelle on saurait l'enchaîner , en la présentant comme son ouvrage. Aussi, quiconque osa, par la suite, s'élever contre ces attentats, fut proclamé calomniateur de Paris, désigné comme tel à la fureur de certaine classe de ses habitans , xpçAé fédéraliste et conspirateur. Voilà le crime des vingt-deux, joint au tort irrémissible de leur supériorité.
Le bruit de la prise de Verdun se répandit , le premier de septembre , avec éclat , avec effroi ; les habitués des groupes disaient les ennemis en marche vers Chàlons; il ne fallait plus, à les entendre, que trois journées pour arriver à Paris; et le peuple , qui ne s'informe que de la distance , sans calculer tout ce qui est nécessaire à la marche
SUR LA. RÉVOLUTION. 3l
d'une armée pour ses vivres , son bagage , son artillerie , tout ce qui rend enfin son allure si différente de celle d'un particulier , voyait déjà les troupes étrangères dans la capitale fumante et ravagée.
Rien ne fut négligé de tout ce qui était propre à enflammer l'imagination, grossir les objets, accroître les dangers ; il ne fut pas difficile d'obtenir de l'Assemblée quelques mesures propres à seconder de telles vues. Les visites domiciliaires, sous le prétexte de rechercher les armes cachées , de découvrir les gens suspects ; ces visites, si fréquentes depuis le 10 août , furent arrêtées comme dispositions générales , et faites au milieu de la nuit. Elles donnèrent lieu à des arrestations nouvelles et nombreuses , à des vexations inouïes. La commune du 10, composée, en grande partie, de ces hommes qui , n'ayant rien à perdre , ont tout à gagner dans les révolutions ; cette commune , déjà coupable de mille excès , avait besoin d'en commettre de nouveaux , car c'est par l'accumulation des crimes que s'assure l'impunité . Les malheurs de la patrie sont solennellement (i) annoncés ; le drapeau noir, signe de détresse, est élevé sur les tours de l'église métropolitaine ; le canon d'alarme est tiré ; la commune fait proclamer à son de trompe
(i) Voyez la proclamation de la commune dans les Pièces officielles (B).
{Note des nouveaux éditeurs. )
le rendez-vous général des citoyens , pour le dimanche 2 , au Champ-de-Mars , afin de réunir , autour de l'autel de la patrie , les zélés défenseurs qui voudraient partir sur-le-champ pour sa défense. Cependant, elle fait ordonner la clôture des barrières , et personne n'est frappé de ces dispositions contradictoires : on parle de conspiration tramée , dans les prisons , par les aristocrates ( ou riches ) qui y étaient renfermés en grand nombre , de l'inquiétude du peuple et de sa répugnance à abandonner ses foyers , en laissant derrière lui ces loups dévorans , qui , bientôt déchaînés , se jetteraient sur ce qu'ils auraient laissé de plus cher.
Aux premiers signes d'agitation , le ministre de l'Intérieur, qui a la surveillance générale de l'ordre, mais non l'exercice immédiat du pouvoir, ni l'emploi de la force , écrivit d'une manière pressante à la commune , dans la personne du maire , pour lui représenter tout ce qu'elle devait déployer de vigilance : il ne s'en tint pas à cette mesure ; il s'adressa au commandant-général (i) , pour lui recommander de fortifier les postes et de veiller sur les prisons ; il fit plus encore : en apprenant qu'elles étaient menacées , il le requit formellement de les faire soigneusement garder, appelant, sur sa tète ,
(i) Voyez sa lettre et la réponse de San terre dans les Pièces officielles (C).
la responsabilité des événemens ; et pour donner plus d'effet à une réquisition à laquelle était bornée son autorité , il la fit imprimer et afficher à tous les coins de rue : c'était avertir les citoyens de veiller eux-mêmes , si le commandant oubliait son devoir.
Sur les cinq heures du soir du dimanche 2. , moment à peu près où les prisons furent investies , ainsi que je l'ai appris depuis, environ deux cents hommes arrivent à l'hôtel de l'intérieur; ils demandent à grands cris le ministre et des armes. Du fond de mon appartement , je crois entendre quelques clameurs : je sors; et, des pièces qui donnent sur la cour, j'aperçois le rassemblement ; je vais à l'antichambre, je m'informe du sujet. Roland était sorti ; mais ceux qui le demandaient, ne se payaient pas de cette raison , et voulaient absolument lui parler ; les domestiques s'opposaient à ce que ces gens montassent , en leur répétant la vérité. J'ordonnai qu'on allât, de ma part, inviter dix d'entre eux à monter : ils entrent; je leur demandai paisiblement ce qu'ils voulaient ; ils me dirent qu'ils étaient de braves citoyens, prêts à partir pour Verdun , mais qu'ils manquaient d'armes, qu'ils venaient en demander au ministre, et qu'ils voulaient le voir. Je leur observai que jamais le ministre de l'intérieur n'avait eu d'armes à sa disposition ; que c'était au département de la guerre et chez le ministre de ce département qu'il fallait en demander. Ils répliquèrent qu'ils y avaient 11. 3
été ; qu'on leur avait dit qu'il n'y en avait pas; que
tous ces ministres étaient de f traîtres, et
qu'ils demandaient Roland. « Je suis fâchée qu'il soit sorti , car il vous convaincrait par ses bonnes raisons : venez visiter l'hôtel avec moi ; vous vous assurerez qu'il n'est pas chez lui ; qu'il n'y a d'armes nulle part, et vous réfléchirez qu'il ne doit pas non plus y en avoir : retournez à l'hôtel de la guerre , ou si vous voulez que Roland vous parle , rendez-vous à l'hôtel de la marine ; tout le conseil y est assemblé. » Ils se retirèrent. Je me plaçai au balcon sur la cour; je vis un furieux, en chemise, les manches retroussées au-dessus du coude, le sabre à la main , déclamant contre les trahisons des ministres : mes dix députés se répandent parmi la foule , et déterminent enfin la retraite au son du tambour; mais emmenant avec eux le valet-dechambre comme un otage , ils le firent courir dans les rues durant une heure , puis le laissèrent aller.
Je montai sur-le-champ en voiture, pour me rendre à la Marine , et prévenir mon mari de ce qui venait de se passer. Le conseil n'était pas encore formé; je trouvai un cercle nombreux, plusieurs députés : le ministre de la guerre , celui de la justice n'étant point arrivés, les autres étaient au salon, comme société. Je racontai l'anecdote; chacun la commenta diversement ; elle fut prise , par la plupart , comme le résultat fortuit des circonstances et de l'effervescence des esprits.
Que faisait alors Danton? Je ne lai su que plusieurs jours après ; mais c'est bon à dire ici , pour rapprocher les faits. Il était à la mairie , dans le comité dit de surveillance , d'où sortait l'ordre des arrestations si multipliées depuis quelques jours : il venait d'y embrasser Marat, après la parade d'une feinte brouillerie de vingt-quatre heures. 11 monte chez Pétion, le prend en particulier , lui dit , dans son langage toujours relevé d'expressions énergiques : « Savez -vous de quoi ils se sont avisés? Est-ce qu'ils n'ont pas lancé un mandat d'arrêt contre Roland? — Qui cela ? demande Pétion. — Eh! cet enragé de Comité. J'ai pris le mandat; tenez , le voilà ; nous ne pouvons laisser agir ainsi. Diable ! contre un membre du Conseil ! » Pétion prend le mandat, le lit, le lui rend en souriant, et dit : « Laissez faire, ce sera d'un bon effet. — D'un bon effet ï répliqua Danton , qui examinait curieusement le maire; oh! je ne souffrirai pas cela; je vais les mettre à la raison; » et le mandat ne fut pas mis à exécution, Mais qui est-ce qui ne se dit pas que les deux cents hommes devaient avoir été envoyés , chez le ministre de l'intérieur , par les auteurs du mandat? Qui est-ce qui ne soupçonne point que l'inutilité de leur tentative , apportant du retard à l'exécution du projet , put faire balancer ceux qui l'avaient conçu ? Qui est-ce qui ne voit pas , dans la démarche de Danton auprès du maire, celle d'un conjuré qui veut pressentir l'effet du coup , ou se faire honneur de l'avoir paré , lors-
56 tfOTMBS HISTORIQUES
qu'il se trouve manque d'ailleurs, ou rendu douteux par d'involontaires délais?
Les ministres sortirent du Conseil après onze heures ; nous n'apprîmes que le lendemain matin les horreurs dont la nuit avait e'té le témoin, et qui continuaient de se commettre dans les prisons. Le cœur navré de ces abominables forfaits , de l'impuissance de les arrêter , de l'évidente complicité de la commune et du commandant -général (i), nous convînmes qu'il ne restait à un ministre honnête homme que de les dénoncer avec le plus grand éclat , d'intéresser l'Assemblée à les arrêter, de soulever contre eux l'indignation des hommes hon-
(i) Grandpré , qui, par sa place, est tenu de rendre compte au ministre de l'intérieur de l'état des prisons, avait trouvé leurs tristes habitans dans le plus grand effroi , dans la matinée du i septembre ; il avait fait beaucoup de démarches pour faciliter la sortie de plusieurs de ceux-ci , et avait réussi pour un assez bon nombre ; mais les bruits qui s'étaient répandus rendaient ceux qui restaient dans la plus grande perplexité. Ce citoyen estimable , de retour à l'hôtel , attend le ministre à l'issue du Conseil : Danton paraît le premier ; il l'approche, lui parle de ce qu'il a vu , retrace Jes démarches, les réquisitions faites à la force armée par le ministre de l'intérieur , le peu d'égard qu'on semble y avoir , les alarmes des détenus et les soins que lui , ministre de la justice , devait prendre pour eux. Danton , importuné de la représentation malencontreuse, s'écrie, avec sa voix beuglante et un geste approprié à l'expression : « Je me f.... .. bien des prisonniers! qu'ils deviennent ce qu'ils pourm ront! > Et il passe son chemin avec humeur. C'était dans
SUR L.1 RÉVOLUTION. 5j
nètes y de se laver ainsi du déshonneur d'y participer par le silence , et de s'exposer , s'il le fallait , aux poignards des assassins > pour éviter le crime et la honte d'être, en aucune façon, leur complice. « Il n'est pas moins vrai, dis-je à mon mari, que les résolutions du courage sont aussi convenables à la sûreté qu'à la justice ; on ne réprime l'audace qu'avec fermeté; si la dénonciation de ces excès n'était pas un devoir 9 elle serait un acte de prudence : les gens qui les commettent doivent vous haïr , car vous avez fait vos efforts pour les entraver; il ne vous reste qu'à vous faire craindre et à leur en imposer. » Roland écrivit à l'Assemblée cette lettre
la seconde antichambre , en présence de vingt personnes , qui frémirent d'entendre un si rude ministre de la justice. Danton jouit de ses crimes , après avoir successivement atteint les divers degrés d'influence, et persécuté, fait proscrire la probité qui lui déclarait la guerre, le mérite dont il redoutait l'ascendant ; il règne. Sa voix donne à l'Assemblée une impulsion ; son intrigue entretient le peuple en mouvement, et son génie gouverne le comité dit de Salut public, dans lequel réside toute la puissance du gouvernement. Aussi la désorganisation est partout ; les hommes sanguinaires dominent , la plus cruelle tyrannie accable les Parisiens ; et la France déchirée , avilie sous un tel maître , ne peut plus changer que d'oppresseurs. Je sens sa main river les fers qui m'enchaînent, comme j'ai reconnu son inspiration dans la première sortie de Marat contre moi. Il a besoin de perdre ceux qui le connaissent et ne lui ressemblent pas.
du 5 septembre (i) , qui devint aussi fameuse que celle qu'il avait adressée au roi. L'Assemblée l'accueillit avec transport ; elle en ordonna l'impression, l'envoi, l'affiche; elle y applaudit, comme louent et applaudissent les gens faibles , aux signes d'un courage qu'ils ne sauraient imiter, mais qui les touche , et réveille en eux quelque espoir.
Je me souviens d'avoir lu un petit ouvrage fort aristocrate , fait à Londres depuis cette époque , par Pelletier, je crois : l'auteur s'étonnait beaucoup de ce que le même homme qui avait manqué si audacieusement à son roi , eût montré , par la suite , tant de justice et d'humanité. Il faut que l'esprit de parti rende bien inconséquent , ou que la vertu soit si rare que l'on ne veuille plus y croire. L'ami de ses semblables et de la liberté hait aussi puis-
(1) Pièces officielles (D). Le Moniteur , qui contient cette lettre dans laquelle Roland bravait les assassins de septembre et se dévouait à leurs coups , constate que la lecture en fut interrompue par les applaudissemens de l'assemblée ; mais une action courageuse y pouvait obtenir des éloges sans trouver des imitateurs. Si quelque chose peut peindre la terreur dont les esprits étaient frappés, c'est le petit nombre et la brièveté des rapports faits à l'Assemblée sur les massacres des prisons. On eût dit qu'elle craignait de paraître instruite de peur d'avoir à s'indigner et à punir, ou qu'elle aimait mieux laisser accuser son humanité que d'avouer son impuissance. L'extrait des séances, pendant la durée des massacres, est unedes parties les plus intéressantes des notes jointes à ce volume (E).
samment , et dénonce avec une égale vigueur la tyrannie royale ou populaire , le despotisme du trône et l'astuce des cours , les désordres de l'anarchie et la férocité des brigands.
Ce même jour, le 5 septembre , un homme, autrefois confrère de Roland , et auquel j'avais cru devoir l'honnêteté de l'inviter à diner, s'avisa de m'amener l'orateur du geîire humain , sans m'avoir prévenue , ni demandé si je le trouverais bon : je vis dans son procédé le manque d'usage d'un bon homme que le bruit de l'orateur avait séduit. Je fis honnêteté à Clootz, dont je ne connaissais que les déclamations ampoulées , et sur lequel je n'avais d'ailleurs aucune note défavorable ; mais un de mes amis le voyant, me dit à l'oreille : « On introduit chez vous un insupportable parasite que je suis fâché d'y voir. » Les événemens du jour faisaient le sujet de la conversation ; Clootz prétendit prouver que c'était une mesure indispensable et salutaire ; il débita beaucoup de lieux communs sur les droits des peuples , la justice de leur vengeance et l'utilité dont elle était pour le bonheur de l'espèce ; il parla long-temps et très-haut , mangea davantage et ennuya plus d'un auditeur. Bientôt nommé député, il revint quelquefois de lui-même, cherchant sans gêne la première place et le meilleur morceau ; une politesse extrême et froide que j'accompagnai du soin de servir toujours plusieurs personnes avant lui, dutpromptement lui apprendre qu'il était jugé; il le sentit, ne revint plus, et se vengea par des ca-
lomnies. Je n'aurais pas parlé de ce vil personnage sans le rôle distingué qu'il a joué parmi les détracteurs des gens de bien , et l'art avec lequel il a concouru pour faire du fédéralisme un épouvantail pour les sots , ou un titre de proscription contre les bons esprits qui n'adoptaient pas sa chimère de république universelle .
La dernière fois qu'il vint chez moi , il mit en jeu sa marotte , rebattit toutes ses extravagances sur la possibilité d'une Convention formée des députés de tous les coins du monde : les uns répliquèrent par des plaisanteries ; Roland , ennuyé du pédantisme et du bruit avec lequel Clootz soutenait son opinion, et prétendait la faire adopter, eut la bonté de lui pousser trois ou quatre syllogismes , après lesquels il lui tourna le dos : la conversation se tempérait et se divisa. Buzot , dont l'esprit judicieux ne s'amuse pas long-temps à combattre des moulins à vent, s'étonnait de ce qu'on traitait le fédéralisme comme une hérésie politique; il observait que la Grèce , si célèbre , si féconde en grands hommes et en hauts faits, était composée de petites républiques fédérées; que les Etats-Unis, qui, de nos jours , offraient le tableau le plus intéressant d'une bonne organisation sociale , formaient un composé du même genre , et qu'il en était ainsi de la Suisse. Qu'à la vérité, dans le moment actuel et la situation de la France , Funité était importante à conserver pour elle , parce qu'elle offrait ainsi une masse plus imposante aux ennemis du dehors ,
et un ensemble d'action précieux à conserver pour la confection des lois qui devaient lui assurer une constitution ; mais qu'on ne pouvait se dissimuler qu'il y aurait du relâchement dans les liens politiques qui uniraient un Provençal avec un Flamand ; qu'il était difficile de faire régner sur une si grande surface , cet attachement qui fait la force des républiques, parce qu'enfin l'amour de la patrie n'est pas précisément celui de la terre qu'on habite, mais des citoyens avec lesquels on vit et des lois qui les régissent, sans quoi les Athéniens n'eussent pas transporté leur existence sur des vaisseaux en abandonnant leur ville ; qu'on ne peut bien aimer que ceux qu'on connaît , et que jamais l'enthousiasme d'hommes séparés par deux cents lieues ne peut être commun , uniforme et vif, comme celui des habitans d'un petit territoire.
Ce sont ces réflexions sages , trouvées telles par la plupart de ceux qui les écoutaient , qui furent traduites et dénoncées par Clootz , comme une conjuration de fédérer la France et de détacher les départemens de Paris ; il présenta Buzot comme le plus dangereux des conspirateurs , Roland comme leur chef, et les députés qui venaient le plus souvent chez moi, comme les fauteurs de ce projet liberticide. Je ne sais si un fou tel que Clootz peut avoir été de bonne foi dans ses craintes ; je ne saurais me le persuader , et je crois seulement qu'il a trouvé , dans la fabrication de son mensonge , une occasion de venger son amour-propre irrité de n'a-
voir pas été admiré ; un sujet de déclamations dans son genre , très-convenable à la bouffissure de son style et au désordre de son imagination ; un moyen de nuire à des hommes dont la raison doit lui déplaire , et de faire cause commune avec ceux dont les vices lui sont agréables ; en supposant même qu'il n'ait pas la mission secrète de brouiller la France , à l'aide des enragés , pour faire plus beau jeu aux Prussiens ses compatriotes.
Cependant les massacres continuèrent à l'Abbaye, du dimanche au soir au mardi matin ; à la Force , davantage; à Bicêtre, quatre jours, etc. Je dois à mon séjour actuel dans la première de ces prisons , d'avoir appris des détails qui font frémir, et que je n'ai pas le courage de tracer. Mais une anecdote que je ne passerai point sous silence , parce qu'elle concourt à démontrer que c'était un projet bien lié , c'est qu'y ayant dans le faubourg Saint- Germain une maison de dépôt où l'on met les détenus que l'Abbaye ne peut recevoir quand elle renferme trop de monde , la police choisit , pour les transférer, le dimanche au soir, l'instant d'avant le massacre général : les assassins étaient prêts; ils se jetèrent sur les voitures ; il y avait cinq ou six fiacres, et a coups de sabres et de piques, ils percèrent , ils tuèrent ceux qui les remplissaient , au milieu de la rue , au bruit terrible de leurs cris douloureux. Tout Paris fut témoin de ces horribles scènes, exécutées par un petit nombre de bourreaux ( ils n'étaient pas quinze à l'Abbaye , à la porte de laquelle
étaient pour toute défense, malgré les réquisitions faites à la commune et au commandant , deux gardes nationaux). Tout Paris laissa faire tout
Paris fut maudit à mes veux , et je n'espérai plus que la liberté s'établît parmi des lâches , insensibles aux derniers outrages qu'on puisse faire à la nature, à l'humanité ; froids spectateurs d'attentats que le courage de cinquante hommes armés aurait facilement empêchés.
La force publique était mal organisée , comme elle l'est encore ; car les brigands ont bien soin , quand ils veulent régner, de s'opposer à tout ordre qui pût les entraver : mais faut-il connaître son capitaine et marcher en compagnie réglée , quand il s'agit de voler au secours de victimes qu'on égorge ? Le fait est que le bruit d'une prétendue conspiration dans les prisons , tout invraisemblable qu'il fût , l'annonce affectée de l'inquiétude et de la colère du peuple , retenait chacun dans la stupeur , et lui persuadait au fond de sa maison que c'était le peuple qui agissait , lorsque de compte fait , il n'y avait pas deux cents brigands pour la totalité de cette infâme expédition. Aussi ce n'est pas la première nuit qui m'étonne : mais quatre jours! — et des curieux allaient voir ce spectacle ! — Non, je ne connais rien, dans les annales des peuples les plus barbares , de comparable à ces atrocités. La santé de Roland en fut altérée ; la contention du genre nerveux était telle que son estomac ne pouvait rien recevoir, et la bile arrêtée
44 NOTICES HISTORJQUEJ»
se répandit à la surface de la peau ; il était jaune et faible , avec une égale activité , ne pouvant dormir ni manger , et ne cessant de travailler. 11 ignorait encore avoir été l'objet d'un mandat d'arrêt ; je l'avais appris et me serais bien gardée de le lui faire connaître : c'eût été fournir un aliment à une affection assez profonde; je ne sais qui s'avisa de lui en parler la semaine suivante. Il faut convenir qu'il lui est arrivé , par la suite , de citer quelquefois ce fait particulier, de manière que ses ennemis affectèrent de répandre qu'il ne s'était soulevé contre ces exécutions que par la crainte qu'il avait eue d'être compris parmi ceux qui en avaient été les victimes, tandis qu'il ne faisait que joindre à la juste horreur qu'elles lui avaient inspirée , l'indignation d'avoir été compté au nombre de ceux qui devaient les subir.
Danton fut celui qui s'efforça le plus de présenter l'opposition de Roland à ces événemens , comme le fruit dune imagination ardente et de la terreur dont il était gratuitement frappé. Ce trait m'a toujours paru fort significatif.
L'histoire conservera sans doute Y infâme circulaire (i) du comité de surveillance de la commune, renfermant l'apologie des journées de septembre , et l'invitation d'en célébrer de semblables par toute la France ; circulaire expédiée avec profusion dans
(i) Pièces officielle* (Y).
les bureaux et sous le contre-seing du ministre de la justice (i). '
Les circonstances faisant juger l'inconvénient d'amener à Paris les prisonniers d'Orléans, dont la translation avait e'té ordonnée , et qui déjà étaient en chemin, le ministre de l'intérieur donna des ordres , d'après l'avis du Conseil , pour les conduire à Versailles. On envoya une nombreuse escorte; des hommes qui jouaient l'horreur pour les assassinats de Paris , obtinrent , sous ce manteau , d'en faire partie , et dirigèrent la boucherie qui s'exécuta dans les charrettes, à l'arrivée des prisonniers à Versailles (2).
L'or, l'argent , les portefeuilles, les bijoux et autres effets précieux, en grande quantité dans les prisons à cette époque , par la condition et la ri-
(1) Ce ministre était Danton ; l'accusation terrible portée contre lui dans ce passage et dans ceux qui précèdent, n'est jusqu'à présent démentie par aucun écrivain , et se trouve répétée par plusieurs. Quelques-uns l'ont fortifiée par des révélations importantes. A ce sujet , nous citerons de nouveau dansles notes la Galerie historique des contemporains, et l'article très-remarquable qu'elle contient sur Danton (G).
(2) L'idée d'amener à Paris les prisonniers d'Orléans avait été inspirée aux assommeurs des prisons par quelques scélérats, qui ne pouvaient accomplir leurs projets de rapine < qu'au milieu des meurtres. L'Assemblée législative, qui craignit de ne pouvoir arrêter ce nouveau mouvement, voulut le régulariser. Elle rendit un décret en conséquence. Four-
cbesse de ceux qui les peuplaient , furent pillés comme on peut le croire .
Des dilapidations bien plus considérables avaient été faites par les membres de la commune , après le i o août , soit au château des Tuileries , soit dans les maisons royales des environs où elle envoya des commissaires , soit chez les particuliers , dits suspects, où elle avait fait apposer les scellés.
Elle avait reçu de grands dépôts ; elle avait fait enlever des trésors; nul compte ne paraissait, et le ministre de l'intérieur ne pouvait obtenir les renseignemens qu'il avait droit d'exiger sur ces objets. Il se plaignit à l'Assemblée ; il le fît aussi de la négligence du commandant-général dont il réclamait inutilement de plus nombreux factionnaires pour le poste du Garde-meuble, : cependant des brigands se permettaient tout ; on avait , en plein
nier (*) se mit à la tête des milliers d'assassins qui prirent la route d'Orléans. Cet homme , à face livide et sinistre , avait re'ussi , avec ses moustaches et sa triple ceinture de pistolets , à inspirer l'épouvante à bien des gens. Il vint dans mon bureau m'apporter, dans cet appareil, le décret sur la
(*) Ce Fournier, surnomme V Américain, est le même homme qui, lors des affaires du Champ-de-Mars , avait tiré un coup de pistolet contre le général Lafayette. (Voyez les notes du premier volume.) Il fit paraître, en Tan III , une brochure dans laquelle il se débat sous l'accusation portée contre lui au sujet des prisonniers d'Orléans. Peut-être réimprimerons-nous cet écrit , lors de la publication des Mémoires qui ont parlé plus en détail des massacres de l'Orangerie.
{Note des nouveaux éditeurs.)
jour, sur les boulevards et dans les marchés , arraché des montres , des boucles de souliers , des pendans d'oreilles. L'Assemblée , comme de coutume, trouva fort bon le zèle du ministre , le chargea de lui faire un rapport sur l'état de Paris, et ne prit point de mesures.
Le vol du Garde-meuble s'effectua; des millions passèrent aux mains de gens qui devaient s'en servir pour perpétuer l'anarchie , source de leur domination.
Le jour qui s'ouvrit après ce vol important, d'Eglantine vint chez moi à onze heures du matin ; dÉglantine, qui avait cessé d'y paraître lors des matines de septembre ; d'Eglantine qui , la dernière fois qu'il y était venu, m'avait dit, comme par un
translation des prisonniers ; mais comme il s'y présenta en annonçant des prétentions à l'honneur et à des procédés humains et délicats , il perdit tout le prestige de ses moustaches et de ses pistolets. Je profitai de cet ascendant pour lui dire que si les prisonniers éprouvaient des violences , lui seul en serait coupable , parce qu'il avait tout empire sur sa troupe. Il promit de les amener sains et saufs à Paris. Il tint parole ; mais il s'en crut dégagé à quatre lieues plus loin. Je ne pouvais me taire alors sur l'impudrence et la faiblesse des autorités à qui quelques effrontés scélérats donnaient la loi. Quand ma mémoire me ramène sur ces événemens, j'en frémis encore, et je déteste plus que jamais ces hommes temporiseurs et timides, qui croient apaiser les méchans en pactisant avec eux. Les plus grands maux de la révolution sont dus à cette faiblesse. M. C.
sentiment profond de 1 état critique de la France : ce Jamais les choses n'iront bien si l'on ne concentre les pouvoirs; il faut que le Conseil exécutif ait la dictature, et que ce soit son président qui l'exerce. » D'Eglantine ne me trouva pas; je venais de sortir avec madame Pétion : il m'attend deux heures ; je le trouve dans la cour à mon arrivée ; il monte avec moi sans que je l'engagea le faire; il reste une heure et demie sans que je l'invite à s'asseoir ; il se lamente , d'un ton bien hypocrite , sur le vol de cette nuit qui prive la nation de véritables richesses : il demande si l'on n'a point quelques renseignemens sur les auteurs (i) ; il s'étonne de ce qu'on n'ait rien pressenti à cet égard; il parle ensuite de Robespierre, de Marat, qui avaient commencé de déchirer Roland et moi, comme de têtes chaudes qu'il fallait laisser aller , comme d'hommes bien intentionnés , très-zélés , qui s'effarouchaient de tout, mais desquels il ne fallait pas s'inquiéter. Je le laissai dire , parlai fort peu , et ne m'ouvris sur rien : il se retira; je ne l'ai plus jamais revu. Je n'ai encore pu bien savoir quel était le but de cette singulière visite : c'est au temps à l'apprendre. J'ai dit que Marat commençait à nous déchirer.
(i) Madame Roland a négligé de dire que dans la nuit même oii le vol eut lieu, son mari en fut averti; qu'il sut que des hommes puissans protégeaient les voleurs, et qu'il n'en remplit pas moins son devoir en les faisant poursuivre ot condamner. (Nota des nouveaux éditeurs.)
SUR LA RÉVOLUTION* 4g
îl faut savoir que du moment où F Assemblée avait mis des fonds à la disposition du ministre de l'intérieur pour impression d'écrits utiles , Marat qui , le lendemain du 10, avait fait enlever, par son peuple > quatre presses à l'imprimerie royale, pour s'indemniser de celles que la justice lui avait précédemment fait retirer; Marat écrivit à Roland pour lui demander quinze mille liv. > afin de le mettre en état de publier d'excellentes choses. Roland répondit que la somme était trop considérable pour la délivrer sans connaître l'objet auquel elle devait servir; que si Marat voulait lui envoyer ses manuscrits , il ne s'attribuerait pas le droit de les juger, mais les soumettrait au Conseil pour savoir s'il convenait de les publier aux frais de la nation. Marat répliqua assez mal , comme il sait faire , et envoya un fatras de manuscrits dont la seule vue faisait peur : il y avait un traité des chaînes de V esclavage; je ne sais quoi encore , marqué à son coin ; c'est suffisant pour l'apprécier.
J'avais quelquefois douté que Marat fût un être subsistant ; je fus persuadé alors qu'il n'était pas imaginaire : j'en parlai à Danton, je lui témoignai l'envie de le voir, et lui dis de me l'amener; car il faut connaître les monstres, et j'étais curieuse de savoir si c'était une tête désorganisée ou un mannequinbien soufflé (i ) . Danton s'en défendit comme
(i) Il existe un morceau rare et curieux sur Marat, c'est son portrait par Fabre - d'Églantine : ce portrait est un
5o NOTICES HISTORIQUES
d'une chose Lien inutile , même désagréable , puisqu'elle ne m'offrirait qu'un original qui ne répondrait arien; au ton de l'excuse, je jugeai qu'il n'aurait point égard à cette fantaisie , lors même que j'aurais insisté ; je n'eus pas l'air d'y avoir sérieusement songé.
Le Conseil trouva que les manuscrits de Marat devaient être remis à Danton qui saurait bien s'arranger avec lui ; c'était couper le nœud gordien au lieu de le dénouer. Le ministre de l'intérieur ne devait point employer les fonds publics à solder un extravagant ; la prudence exigeait qu'il ne s'en fit pas un ennemi ; le refus pur et simple du Conseil aurait tout concilié .
Commettre ce soin à Danton , c'était lui donner un nouveau moyen de s'attacher ce chien enragé , de le faire courir et mordre ceux contre lesquels il lui plairait de l'exciter. Trois semaines et plus s'étaient écoulées , les journées de septembre étaient passées ; Marat avait eu l'impudence d'afficher la demande des quinze mille livres à d'Orléans, en se plaignant du ministre qui avait eu l'incivisme de ne pas les lui donner, lorsqu'il fît un placard contre
éloge! On y vante la grâce de Marat , la bonté de son naturel , la délicatesse de son goût , sa sensibilité naïve , son invincible courage^ et ce qui donne beaucoup de prix à ce morceau, c'est qu'on y retrouve les défauts, mais aussi le talentde l'auteur du Philinte. Nous donnerons cette brochure en publiant les Mémoires oii figure Charlotte Corday.
(Note des nouveaux éditeurs.)
SUR LA. RÉVOLUTION. 5l
moi nommément. Je n'y fus pas trompée. «• Voilà y dis-je à mon mari , du Danton tout pur ; il veut vous attaquer, il commence par rôder autour de vous; puis avec son esprit, il a la bêtise d'imaginer que je serai sensible à ces sottises , que je prendrai la plume pour y répondre , qu'il aura le plaisir de traduire une femme sur la scène, et de jeter ainsi du ridicule sur l'homme public à qui je suis attachée. Ces gens-là peuvent avoir quelque opinion de mes facultés , mais ils ne sauraient juger mon ame ; ils n'ont qu'à me calomnier tant qu'il leur plaira , ils ne me feront pas bouger, ni nie plaindre , ni m'en soucier. »
Roland fit son rapport sur l'état de Paris, le 22 septembre (1) : il fut exact et vigoureux; c'est dire qu'il peignait les désordres qui y avaient été commis , et les inconvéniens de laisser plus long-temps les autorités constituées dans l'insubordination la plus grande , dans l'exercice de l'arbitraire le plus dangereux (2).
Il parla du zèle de la commune du 1 o , et de
(1) Voyez un extrait du rapport dans les Pièces officielles (H). (Note des nouveaux éditeurs.)
(2) La lettre suivante donnera une idée du caractère de Roland et de son intrépide constance à désigner et à poursuivre les hommes qui excitaient des troubles et provoquaient les massacres dans Paris. Le comité de sûreté générale de la Convention écrivit à Roland , le 10 novembre 1792, sur la fermeture des barrières de Paris. On voulait s'opposer , par cette mesure , à la sortie d'un grand nombre
l'utilité dont elle avait été pour la révolution de ce jour; mais il fît voir que l'usage prolongé des moyens révolutionnaires produisait exactement le contraire de ce qu'on espérait obtenir par eux,
de citoyens, qui paraissaient chercher à s'éloigner de la capitale. La lettre du comité arrive à deux heures du matin. Roland n'attend pas que les bureaux soient ouverts pour commander une réponse au comité; il prend la plume, et son indignation le fait s'exprimer ainsi :
<* J'ai reçu , à deux heures après minuit , la lettre par laquelle vous m'annoncez que des personnes effrayées s'enfuient de Paris, et que ce fait, contraire à la tranquillité publique , doit être arrêté par la fermeture des barrières. Assurément depuis un mois beaucoup de personnes, indépendantes par leur état et leur fortune, abandonnent une ville où l'on ne parle chaque jour que de renouveler des proscriptions dont le souvenir fait horreur et dont l'attente est affreuse ; assurément, depuis bien des jours , vous avez reçu et je vous ai communiqué moi-même de nombreux avis sur la fermentation qui règne, sur les projets de massacre et la prédication du meurtre; assurément la marche irrégulière de quelques autorités , les arrêtés incendiaires de plusieurs sections, la doctrine sanguinaire professée dan* des clubs , enfin l'arrivée des canons qui étaient à Saint- Denis, et qu'on a fait venir hier pour les répartir dans les sections , et cela sur la demande particulière de celle des Gravilliers, dont on connaît les indécentes délibérations; assurément, dis-je, toutes ces choses doivent effrayer les individus paisibles qui n'ont point oublié la stupeur dans laquelle des milliers d'hommes ont laissé une poignée de brigands dévaster les prisons et déshonorer la France aux fameux jours de septembre.
puisqu'on ne détruisait la tyrannie que pour faire régner la justice et l'ordre , également incompatibles avec l'anarchie ; et il démontrait la justice et la difficulté d'obtenir des comptes de cette
» Qu'y a-t-il donc d'étonnant que Ton fuie? mais n'est-ce pas le comble de l'audace ou de l'aveuglement que de dénoncer cette fuite comme contraire à l'ordre public , et de proposer de fermer les barrières pour la tranquillité de Paris! Grand dieu! les assassins en sont-ils donc au point d'oser se servir de l'effet même de leurs trames pour en assurer les derniers succès ! je n'en doute plus et je ne vois de projets sinistres que dans ceux qui proposent cette mesure atroce. Fermer les barrières d'une ville agitée, d'où l'ordre et la sûreté sont bannis , pour mieux retenir et choisir les
victimes qu'on se propose d'immoler! L'indignation
m'enflamme à cette idée, quand j'y vois joindre l'impudeur d'offrir comme suspecte cette émigration si naturelle! Eh ! laissez fuir ceux qui ont peur ; mettez-vous entre les assassins pour arrêter leurs bras sanguinaires, et ces mêmes victimes dont le sang rejaillira sur vous-mêmes qui avez la puissance, si vous n'empêchez qu'on les immole. Je sais que la commune et Santerre assurent que Paris est tranquille ; je sais qu'ils l'assuraient aussi au i septembre ; je sais que je fis alors de vaines réquisitions : je n'ai pas plus de pouvoir aujourd'hui qu'alors; la même faction existe, les mêmes malheurs nous menacent; j'userai de toutes mes facultés pour les conjurer; mais je ne puis guère que donner un grand exemple en désignant et bravant jusqu'au dernier instant mes propres bourreaux. C'est à la Convention, c'est à vous, qu'elle a investis de grands pouvoirs, à faire davantage pour le salut public, et c'est vous qui serez déshonorés si vous ne l'opérez pas. » M. C,
commune à laquelle il en avait inutilement demandé. L'Assemblée, s'aine par l'esprit, mais incapable et faible par caractère, applaudit, fit imprimer , ordonna peu de choses et ne rectifia rien. 11 n'est guère possible d'imaginer une situation plus pénible que celle d'un homme équitable et ferme , à la tète d'une grande administration dans laquelle il parait avoir une puissance considérable , et se charge effectivement d'une grande responsabilité ; témoin journalier d'abus révoltans dont il n'a pourtant que la dénonciation , et sur lesquels l'autorité législative quil éclaire , ne sait ou n'ose prendre un parti. Casser la commune , ordonner l'élection, dans les règles, d'une nouvelle municipalité , organiser la force publique et lui faire nommer un commandant par les sections , étaient véritablement les seules mesures propres à rétablir dans Paris Tordre, sans lequel on y citerait vainement les lois , et faute duquel une Convention y serait nécessairement soumise a l'autorité municipale qui ne connaissait aucun frein. Dans cet état de choses, j'aurais mieux aimé que Roland consacrât ses talens à sa putrie comme député, qu'en qualité de membre d'un conseil sans énergie , et de ministre d'un gouvernement sans action. Je ne dissimulai pas cette façon de penser à quelques personnes faites pour l'apprécier; car le vulgaire n'aurait rien compris à la préférence d'une existence modeste sur le traitement et l'entourage dune place ministérielle; et faute d'y voir clair, il aurait fait de sottes suppositions.
Le département de la Somme, que Roland avait long-temps habité , le nomma son représentant : cette nomination excita des regrets presqu'universels; on trouvait absurde et fâcheux de voir oter du gouvernail un homme intègre, éclairé, courageux, difficile à remplacer, pour le faire passer dans une assemblée où tant d'autres pouvaient voter utilement sans une égale capacité. Roland n'avait point à hésiter; il écrivit à l'Assemblée en conséquence , en la priant de nommer à sa place , et lui indiquant la personne qu'il croyait pouvoir lui succéder. L'agitation fut extrême à cette nouvelle, on se récria de toutes parts, et l'on opina pour qu'il fût invité à rester au ministère. La Convention s'était déjà formée du grand nombre de députés à l'Assemblée législative qui s'y trouvaient nommés , et de ceux des députés les premiers arrivés , ou ceux-ci prenaient place dans l'Assemblée législative ; c'est ce que je ne me rappelle pas parfaitement à ce moment où je n'ai près de moi aucune espèce de renseignemens : mais Danton était présent (i); : il s'éleva avec beaucoup de chaleur contre cette invitation ; son impétuosité trahit sa haine , lui fit dire beaucoup de choses ridicules, et en-
(r) Je me souviens que, pendant plus d'un mois , il continuait d'agir au Conseil, en allant votera l'Assemblée : cette cumulation de pouvoirs paraissait très-condamnable à Roland , qui , durant !a dernière quinzaine de cette allure de Danton, s'abstint d'aller au Conseil, influencé parmi homme qui ne devait plus s'y trouver.
tr autres, qu'il faudrait donc aussi m adresser l'invitation, parce que je n'étais pas inutile au ministère de Roland. Les murmures de la desapprobation repoussèrent ces propos envieux; mais le décret ne fut pas rendu , quoique le désir général fût bien marqué; la démission ne fut pas non plus acceptée, et le ministre demeura dans la possibilité de choisir encore. La foule des députés se porta chez lui pour l'engager à ne pas quitter le ministère ; on le pressa vivement comme pour un sacrifice qu'il devait à son pays; on lui représenta que la Convention une fois complète ferait prendre aux affaires une marche grande et décisive, dans laquelle son caractère et son activité seraient nécessaires , et par laquelle il serait soutenu. Deux jours s'étaient passés dans ces sollicitations, lorsqu'on vint lui apprendre que sa nomination était mauvaise , parce qu elle avait été faite en remplacement d'une autre que l'on croyait nulle et qui ne l'était point; qu'ainsi il n'avait point de raison de quitter le ministère.
11 se détermina donc à rester; il l'écrivit à l'Assemblée avec l'accent d'un courage et d'une fierté qui fut couvert des applaudissemens de la majorité, et fit pâlir ses ennemis (i). Il n'y eut plus de relâche dans le parti Danton contre lui : chaque jour
(i) « Je dois rester au ministère, dit Roland dans cette » lettre , puisque la très-grande majorité de la Convention » a manifesté ses intentions à cet égard ; le vœu de repré- ->ï sentans des 83 département est une loi nouvelle et su».
SUR LA RÉVOLUTION. 5y
c'étaient de nouvelles attaques; le journal de Marat, des pamphlets ad hoc, des dénonciations aux Jacobins, répétèrent sans cesse des accusations, des calomnies plus bêtes ou plus atroces les unes que les autres. Mais la persévérance et l'effronterie dans ce genre ont toujours des succès auprès du peuple naturellement défiant et léger. Onallamême jusqu'à lui faire un crime de ce qui aurait dû lui mériter des éloges , et l'on eut l'art d'inspirer des craintes à d'honnêtes gens timides, par celle de ses sollicitudes qui concourait davantage au salut de la république ; je veux parler du soin d'éclairer l'opinion . Il ne faut pas être profond politique pour savoir que l'opinion fait la force des gouvernemens ; aussi
» périeure à la volonté encore douteuse des électeurs d'un » seul département.
» J'y reste parce qu'il y a des dangers ; je les brave parce » que je n'en crains aucun dès qu'il s'agit de servir ma pa- » trie. Sans doute beaucoup de citoyens pourraient aussi » bien et mieux peut-être remplir les mêmes fonctions ; » mais la confiance m'a désigné, elle me retient : j'obéis à » sa voix et je serai digne d'elle. Je sacrifie l'honneur bien >» grand à mes yeux de coopérer à la formation d'un gou- » vernement qui doit être le code du monde; je renonce au » repos que j'ai pu mériter et qui serait doux à ma vieil- » lesse. J'achève le sacrifice , je me consacre tout entier, et » je me dévQue jusqu'à la mort.
» Je sais quelles tempêtes vont se former Des hommes
» ardens , peut-être égarés , prenant leurs passions pour des » vertus, et croyant que la liberté ne peut être bien servie u que par eux, ou voulant s'en réserver les premiers a van*
toute la différence qui existe à cet égard entre une administration tyrannique et celle qui prend la justice pour base, c'est que la première n'est occupée que de resserrer les lumières , de contraindre la vérité , tandis que l'autre s'impose pour loi de les répandre.
L'Assemblée avait bien jugé que les événemens du jo août produiraient des impressions diverses, suivant les préjugés ou les intérêts des individus , et la manière dont ils seraient présentés; elle fit dresser un récit des faits, décréta son impression, l'appuya par la publication de toutes les pièces qui justifiaient de leur exactitude, chargeale ministre de l'intérieur de les expédier par toute la France, et lui
> tages, sèment les défiances contre toutes les autorités » qu'ils n'ont pas créées, dénoncent toutes les personnes » qui ne sont pas de leur choix , ne parlent que de trahi- »> son , ne veulent que des mouvemens , paralysent le glaive » de la loi pour y substituer le poignard des proscriptions. » Tls se font un droit de leur audace, un rempart de la ter- » reur qu'ils essaient d'inspirer; ils veulent de l'autorité, » du pouvoir, dont ils se croient seuls capables de bien » user: ils traîneraient à l'anarchie, à la dissolution, Pem- >» pire assez malheureux pour n'avoir pas de citoyens ca- » pables de les reconnaître et de les arrêter.
» Telle a été la marche des usurpateurs depuis Sylla » jusqu'à Rienszi ; tels sont les dangers qui suivent les ré- » volutions : ils n'ont rien de particulier pour nous , ils tien- » nent à la nature des choses : il faut les connaître, les » observer , les combattre : voilà le devoir des fondateurs ' de la liberté. » (Note des nouveaux éditeurs.)
SUR LA RÉVOLUTION. 5g
enjoignit en outre défaire publier des écrits propres à remplir le même but. Roland sentit que, dans cette circonstance , Fart de répandre avait besoin d'être perfectionne' , et qu'il s'agissait de former un courant de lumières qui suppléât , en quelque sorte , à l'instruction publique toujours négligée. Il s'assura, dans les départemens , par les informations et les recherches , d'un petit nombre d'hommes sages et zélés qu'on pût regarder comme les fidèles distributeurs des écrits qui leur seraient envoyés ; il se fît une règle de répondre à tout, d'entretenir correspondance avec les sociétés populaires , les curés et les particuliers qui s'adresseraient à lui; il envoya aux sociétés une circulaire , où il les rappelait à l'esprit de leur institution , au soin fraternel d'instruire et de s'éclairer , dont elles tendaient trop à s'écarter pour délibérer et gouverner : il choisit dans ses bureaux trois ou quatre personnes d'un bon esprit , qu'il fit diriger par celle d'entr'elles qui avait le plus de sensibilité dans lame, d'austéri-té dans les principes, de douceur dans le style, pour suivre cette correspondance patriotique , et faire l'envoi des imprimés ; il nourrit souvent cette correspondance de ses propres circulaires dictées par les circonstances , et respirant toujours cette moralité , ce charme d'affection qui gagne les cœurs. On ne peut se figurer l'excellent effet qui en est résulté : aussi les troubles de toute espèce s'apaisèrent ; les corps administratifs opérèrent avec régularité ; cinq à six cents sociétés, des curés en assez grand nombre,
ÔO NOTICES HISTORIQUES
se vouèrent avec un zèle touchant à répandre l'instruction, à intéresser et lier à la chose publique des hommes jusque-là livrés à leurs travaux, mais abandonnés à leur ignorance, et prêts à recevoir des fers, plus qu'à maintenir une liberté dont ils ne connaissaient ni l'étendue, ni les limites, ni les droits, ni les devoirs.
Cette correspondance patriotique est un monument précieux qui atteste également la pureté des principes , la vigilance éclairée du ministre , la bonne volonté d'un grand nombre de sages citoyens, et les fruits admirables de la sagesse, du civisme et de la raison.
Les hommes soupçonneux et jaloux virent beaucoup moins, dans la chose et dans ses effets, le triomphe de la liberté, le maintien de la paix, l'affermissement de la république, que la gloire et le crédit qui pouvaient en résulter pour le premier coopérateur. Dès-lors Roland fut représenté comme un homme dangereux, qui avait des bureaux d'esprit public ; bientôt comme un corrupteur de l'opinion , un ambitieux de la suprême puissance ; enfin comme un conspirateur.
Il ne fallait que lire ses écrits, visiter sa correspondance : les départemens qui les recevaient , lui répondaient par des actions de grâces ; mais les brigands de Paris calomniant toujours et ne prouvant jamais, élevèrent, à l'aide de mille mouvemens, une sorte de défiance et d'opinion populaire que les Jacobins soutenaient de tout leur pou-
SUR LA RÉVOLUTION. 6t
Voir ; car ils n'étaient plus régis que par Danton , Robespierre et Marat....
Qu'est-ce , par exemple , que ce fameux bureau d'esprit public dont ils ont fait un si grand crime à Roland? Je suis tentée de répéter aussi cette question à ceux-là mêmes qui la font; je ne conçois pas de chimère comparable à celle de ce nom.
Roland , redevenu ministre après le i o août , n'imagina rien de plus pressant que de répandre un même esprit dans les administrations , afin de leur faire prendre une marche uniforme et d'assurer les succès de la révolution ; il adressa aux corps administratifs une circulaire tendante à ce but , et qui produisit un bon effet. L'Assemblée législative sentit le besoin de l'étendre , et , à défaut de l'instruction publique, non encore organisée, elle voulut que cent mille livres fussent mises à la disposition du ministre de l'intérieur, pour répandre des écrits utiles dont elle lui abandonna le choix.
Roland, économe et sévère, s'occupa d'un emploi bien entendu dé ces fonds ; il profita des papiers publics alors en crédit, et les fit expédier gratis aux sociétés populaires, aux curés et aux particuliers zélés qui s'annonçaient pour désirer de concourir au bien de l'Etat. Quelques-unes de ces sociétés, plusieurs de ces particuliers, voyant le gouvernement s'intéresser à leur instruction , prirent confiance et s'adressèrent quelquefois au ministre pour lui faire des demandes de tels écrits ou pièces dont l'impression avait été ordonnée par la Con~
vention, et qui ne leur étaient pas parvenus. Le ministre , empressé de les satisfaire , affecta à l'un de ses bureaux le soin de répondre à ces sortes de lettres, et de faire les expéditions en conséquence. Voilà à quoi se réduit tout ce terrible échafaudage dont on a fait tant de bruit, et qui n'est que la simple exécution des devoirs imposés par un décret. Roland a été si réservé, qu'au bout de six mois il n'avait dépensé sur les cent mille francs mis à sa disposition , qu'environ trente-quatre mille livres ; et il en a donné le compte rigoureux (i) , avec l'énoncé des ouvrages répandus ou acquis. Mais comme Roland , par sa place et dans les circonstances où il se trouvait, faisait quelquefois luimême des instructions qu'il répandait par cette voie ; comme ses écrits respiraient , en général , une philosophie douce et une véritable philanthropie , on craignit que la considération qui en résulterait pour sa personne ne le rendit trop puissant.
Il s'ensuivait seulement qu'il inspirait une grande confiance, laquelle facilitait beaucoup les opérations administratives et produisait un grand bien ; mais en supposant qu'il fallût empêcher qu'il n'ac-
(i) Le compte de ce qu'avait coûté l'esprit public à cette époque , nous paraissait curieux à conserver. Nous savions qu'il avait été publié au bas d'une longue affiche , suivant l'usage du temps; nos recherches nous l'ont procuré : on le trouvera parmi les Pièces ( I ).
{Note des nouveaux éditeurs.
quît trop d'estime ou trop d'ascendant, il n'y avait autre chose à faire qu'à rapporter le décret, et à lui interdire tout envoi qui ne tiendrait pas nécessairement à la correspondance avec les corps administratifs. C'est que ce n'était pas l'amour de la chose, mais la jalousie contre l'individu, qui faisait fermenter les esprits; aussi l'on commença de crier, de l'accuser, de le dénoncer vaguement, et sans montrer le but ; car s'il l'eût jugé , il eût été le premier à apporter remède au mal redouté. Il ne songea qu'à se défendre , d'abord en continuant de bien faire , ensuite en expliquant quelquefois sa conduite, en réfutant ses calomniateurs. Ses réponses victorieuses aigrirent encore l'envie , on ne parla plus de lui que comme d'un ennemi public ; il s'établit une véritable lutte entre le fonctionnaire courageux qui restait au gouvernail malgré la tempête , et les jaloux trompeurs ou trompés qui soulevaient les flots pour l'engloutir. Il tint ferme tant qu'il espéra que ce serait utilement ; mais la faiblesse et l'insuffisance du parti des sages ayant é té démontrées dans une grande circonstance , il se retira. Ses comptes firent frémir ses ennemis; ils empêchèrent, non qu'on les examinât, mais qu'on en fit le rapport à l'Assemblée ; les calomniateurs en campagne ne songèrent plus qu'à justifier leurs mensonges par la perte de celui qui en était l'objet: de-là leurs efforts redoublés, la persécution ouverte, dirigée jusques sur moi; et au défaut de raisons valables , l'accusation tant répétée de la cor-
ruptioB de l'esprit public , de la formation d'un bureau à cet effet; ma prétendue complicité à cet égard: le tout sans citer un fait, un écrit, une phrase repréhensible. — Et la gloire de Roland, dans la postérité, sera attachée, en partie, aux sages écrits sortis de sa plume !