‹ Mâemoires du marquis de Ferriáeres (volume 4)Chapitre 3 sur 32 · PREMIERE DETENTION · texte numérisé non relu

PREMIERE DETENTION

Aujourd'hui sur le trône , et demain dans les fers :

C'est le sort de la vertu dans les temps de révolutions. Après les premiers mouvemensdun peuple lassé des abus dont il était vexé , les hommes sages qui l'ont éclairé sur ses droits , ou qui l'ont aidé à les reconquérir, sont appelés dans les places : mais ils ne peuvent les occuper long-temps ; car les ambitieux , ardens à profiter des circonstances , parviennent bientôt, en flattant le peuple, à l'égarer et l'indisposer contre ses véritables défenseurs , afin de se rendre eux - mêmes puissans et considérés. Telle a dû être la marche des choses, notamment depuis le 10 août. Peut-être, un jour, les reprendrai-] e de plus loin , pour tracer ce que ma situaii. 5

tion m'a donné la faculté de connaître ; je n'ai pour objet, en ce moment, que de consigner sur le papier les circonstances de mon arrestation ; c'est l'espèce d'amusement du solitaire , qui dépeint ce qui lui est propre et exprime ce qu'il sent.

La retraite de Roland n'avait point apaisé ses ennemis. 11 avait quitté le ministère malgré ses résolutions d'y conjurer l'orage et braver tous les dangers , parce que l'état du Conseil bien développé , parce que sa faiblesse , toujours croissante et singulièrement caractérisée vers le milieu de janvier , ne lui présentaient plus la perspective que de fautes et de sottises dont il faudrait partager la honte ; il ne pouvait même obtenir de faire consigner, sur le registre des délibérations , son opinion ou ses motifs lorsqu'ils étaient contraires aux décisions de la majorité.

Aussi , à dater du jour de ce pitoyable arrêté , relatif à la pièce de Y Ami des Lois , qu'il ne voulut point signer, parce que la seconde partie en était au moins ridicule , il ne signa plus aucune délibération du Conseil. C'était le i5 janvier (i). La Convention ne lui offrait rien d'encourageant; son nom seul y était devenu un sujet de trouble et de division ; il n'était plus permis de l'y prononcer sans rumeur. Lorsqu'un membre voulait répondre aux

(i) Roland donna sa démission sept jours après, \c 11 janvier 1793.

' Note des nouveaux éch'ieurs.)

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inculpations odieuses, gratuitement faites au ministre , il était traité de factieux et condamné au silence. Cependant Pacbe accumulait dans le département de la guerre toutes les fautes que sa faiblesse et son dévouement aux Jacobins laissaient commettre à l'ineptie ou à la perfidie et à l'audace de ses agens : et la Convention ne pouvait congédier Pache : car dès qu'il s'élevait une voix contre lui, les aboyeurs rétorquaient de Roland. Ainsi la prolongation de sa lutte courageuse dans le ministère ne pouvait plus arrêter les fautes du Conseil, et elle ajoutait aux motifs de désordre dans la Convention. Il donna donc sa démission (i). La preuve qu'elle était nécessaire , c'est que la saine partie du corps législatif, toute pénétrée qu'elle fût des vertus et des talens du ministre calomnié, n'osa pas

(i) La faiblesse des amis qu'il avait dans l'Assemblée l'y détermina bien plus encore que la haine de ses ennemis ; il ne s'éleva pas, dans la Convention, une seule voix qui prît sa défense contre les accusations les plus absurdes. « On semblait même, dit Roland dans l'écrit que nous avons déjà cité plus haut, p. 25, on semblait avoir quelque crainte ou quelque honte de laisser pa raître son indignation. Les uns craignaient les poignards dont j'étais moi-même menacé à chaque instant ; les autres, se croyant quelque popularité, craignaient de la compromettre : on prétextait quelquefois la nécessité de conserver son influence pour des circonstances importantes ; quelquefois aussi on affectait de dire ? ou on le disait de bonne foi : « Qu'importe? il faut les laisser dire ; il ne

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faire la moindre observation à cet e'gard. Ce fut , sans contredit, une faiblesse; elle avait besoin d'un homme juste et ferme au ministère de 1 intérieur; c'était le meilleur appui quelle pût se conserver; et il fallait, en le perdant , qu'elle subit le joug des exagérés qui cherchaient à élever et soutenir une autorité rivale de la représentation nationale.

Roland contenait une commune usurpatrice; Roland imprimait à tous les corps administratifs un mouvement uniforme, harmonique et régulier : il veillait à l'approvisionnement de la grande famille ; il avait su rétablir la paix dans tous les départemens; il y inspirait cet ordre qui naît de la justice, cette confiance qu'entretiennent une administration active, une correspondance affectueuse et la communication des lumières. Il aurait donc fallu sou-

» faut pas les irriter; ils se font connaître ; ils s'usent. » Il n'est pas d'ineptie ou de faiblesse dont je n'aie été témoin et patient.

» J'ai honte de le dire, et j'en ai le cœur navré , je n'ai pas un homme à citer ; tous déplorant le sort des choses , voyant l'avenir sous des couleurs telles que pouvaient les faire peindre ou présager les circonstances, mais trop attérés du présent , ne trouvaient plus dans leur ame aucun ressort : ce n'était que la pâleur de la frayeur et l'abandon du désespoir. »

De pareils traits peignent les hommes et les événemens. On retrouve en entier, dans les Ê clairets semens histori» ques(K), l'écrit intéressant dont ce passage est extrait, et que son étendue ne nous permettait pas de placer en note. (Nota des nouveaux éditeurs»)

tenir Roland ; mais , puisque la faiblesse en ôtait la faculté , lui qui connaissait bien cette faiblesse n'avait plus qu a se retirer.

Le timide Garât , aimable homme de société , homme de lettres médiocre et détestable administrateur (1) ; Garât, dont le choix pour le ministère de la justice prouvait la disette de sujets capables, disette dont on ne se fait pas une idée , et qv,e connaîtront seuls ceux qui, occupant de grandes places, ont à chercher des coopérateurs ; Garât n'eut même pas l'esprit de rester dans le département où il y a le moins à faire, où sa pauvre santé , sa paresse naturelle et ses difficultés pour le travail, devaient

(1) De semblables reproches se détruisent p.ir leur exagération même. Madame Roland était prisonnière, Roland était proscrit : les plus honorables caractères ne sauraient se placer toujours au-dessus des passions humaines.

L'ami de madame Roland , le second éditeur de ses Mémoires, M. Champagneux , a pris lui-même, dans la note ci-dessous , le soin d'adoucir l'injustice de ces reproches ; M. Garât y répond bien mieux encore dans ses Mémoires.

(Note des nouveaux éditeurs..)

Note de M. C. — Ce fut moins Garât qui ambitionnait alors Je ministère de l'intérieur, que Gohier, qui fit tous ses efforts pour l'y pousser et se faire adjuger le ministère de la justice. Je peux même assurer que le portefeuille de l'intérieur étant reste pendant un mois entre les mains de Garât, avant qu'il y eût été nommé définitivement, je l'ai souvent, entendu gémir sur le fardeau qu'on voulait lui imposer: mais Gohier ne lui permit pas de s'y soustraire, et Garât fut victime de l'ambition de son successeur au ministère de la justice.

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être moins sensibles; il passe à l'intérieur, sans aucune des connaissances qu'exige ce département, non-seulement dans la partie politique, mais relativement au commerce , aux arts , et à une foule de détails administratifs ; il va remplacer, avec son ignorance et son allure paresseuse, l'homme le plus actif de la république et le mieux versé dans les connaissances de ce genre. Aussi bientôt le relâchement de la machine produisit la dislocation de ses parties et prouva la faiblesse du régulateur; les départemens s'agitèrent , la disette se fît sentir, la guerre civile s'alluma dans la Vendée ; les autorités de Paris anticipèrent ; les Jacobins prirent les rênes du gouvernement ; le mannequin Pache , renvoyé du ministère qu'il avait désorganisé , fut porté par la cabale à la mairie, où sa complaisance était nécessaire , et remplacé au Conseil par l'idiot Bouchotte, aussi complaisant et plus sot que lui.

Roland avait porté un coup terrible à ses adversaires, en publiant , lors de sa retraite , des comptes tels qu'aucun ministre n'en avait encore fourni. Les examiner et les sanctionner par un rapport , était une justice qu'il devait solliciter vainement ; car c'eût été reconnaître la fausseté des calomnies répandues contre lui, l'infamie de ses détracteurs, et la faiblesse de la Convention qui n'avait osé le défendre.

Il fallait continuer de l'injurier sans en venir à la preuve , obscurcir , égarer l'opinion publique à son sujet, au point de pouvoir le perdre impunément,

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et se défaire aussi d'un incommode témoin de tant d'horreurs qu'il faut ensevelir ou justifier , pour conserver à leurs auteurs l'argent et l'autorité qu'elles leur ont acquises. Roland eut beau prier, publier, écrire sept fois en quatre mois à la Convention pour demander l'examen et le rapport de sa conduite administrative ; les Jacobins continuèrent de faire crier par leurs affidés qu'il était un traître ; Marat prouva à son peuple qu'il fallait sa tête pour la tranquillité de la république : les conspirations échouées , reprises , avortées , toujours suivies , aboutirent enfin à l'insurrection du 5i mai , où le bon peuple de Paris, très -décidé à ne massacrer personne, fit d'ailleurs tout ce que voulurent bien lui dicter ses audacieux directeurs , son insolente commune et le comité révolutionnaire de messeigneurs les Jacobins devenus fous , enragés , ou stipendiés par les ennemis. Roland avait écrit pour la huitième fois à la Convention , qui n'avait pas fait lire ses lettres. Je me préparais à faire viser à la municipalité des passeports au moyen desquels je devais me rendre , avec ma fille , à la campagne , où m'appelaient mes affaires domestiques , ma santé et beaucoup d'autres bonnes raisons ; je calculais entre autres , combien il serait plus facile à Roland seul de se soustraire à la poursuite de ses ennemis, s'ils en venaient aux derniers excès, qu'il ne le serait à sa petite famille réunie : la sagesse voulait diminuer le nombre des points par lesquels il pou-

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vaitêtre accessible (i). Mes passeports avaient été retardés à la section par les chicanes des zélés maratistes , aux yeux desquels j'étais suspecte ; ils ne faisaient que de m'ètre délivrés, lorsqu'une attaque de colique nerveuse , accompagnée d'horribles convulsions, seule indisposition que je connaisse et à laquelle m'exposent les vives affections d'une ame forte commandant à un corps robuste , m'obligea de garder le lit. Six jours s'écoulèrent ; j'arrêtai de sortir le vendredi pour me rendre à la municipalité ; le bruit du tocsin m'avertit que le moment n'était pas favorable. Tout annonçait depuis longtemps une crise nécessaire ; il est vrai que l'ascendant des Jacobins ne la promettait pas heureuse aux vrais amis de la liberté ; mais les caractères énergiques haïssent l'incertitude : l'avilissement de la Convention , ses actes journaliers de faiblesse et

(i) Ce n'était pas ma plus forte raison ; car, ennuyée du train des choses, je ne craignais rien pour moi : innocente et courageuse, l'injustice pouvait m'atteindre sans me flétrir; îa subir était une épreuve qye j'avais quelque plaisir à défier; mais une autre raison, que j'écrirai peut-être un jour, et qui est toute personnelle, me décidait au départ.

Je connais le motif dont veut parler la citoyenne Roland : elle me l'avait confié; mais le temps de le publier n'est pas encore venu. La malveillance s'en emparerait : ce siècle est trop corrompu pour croire aux efforts de vertu dont la citoyenne Roland donna alors des preuves, d'autant plus faites pour être admirées, qu'elles n'eurent aucune publicité et qu'elles se concentrèrent absolument dans l'intérieur de sa maison. {Note de M.C.)

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d'esclavage me paraissaient si afflige an s que je trouvais les derniers excès presque préférables , parce qu'ils doivent servir à éclairer et décider les départeniens. Le canon d'alarme et les agitations du jour excitaient chez moi cet intérêt qu'inspirent de grands événemens, sans aucune émotion pénible. Deux ou trois personnes vinrent nous entretenir, et l'une , plus particulièrement , invita Roland à se montrer à sa section, où il était bien vu, et dont les sages dispositions étaient pour lui le meilleur gage de sûreté ; il fut convenu cependant qu il ne coucherait pas chez lui la nuit suivante : on ne parlait d'ailleurs que des bonnes intentions des citoyens qui se rangeaient sous les armes , avec le dessein de s'opposer à tout acte de violence; mais on n'ajoutait pas qu'ils laisseraient tout préparer.

Le sang me bout dans les veines , lorsque j'entends vanter la bonté des Parisiens qui ne veulent plus de i septembre. Eh, justes dieux ï on n'a pas besoin de vous pour en exécuter un second; vous n'aurez qu'à le laisser faire comme le premier : mais vous étiez nécessaires pour recueillir les victimes , et vous vous prêtez complaisamment à les arrêter ; vous étiez nécessaires pour donner à l'action des tribuns qui vous gouvernent , l'air d'une insurrection légitime, et vous approuvez leurs entreprises; vous obéissez à leurs ordres , vous prêtez serment aux monstrueuses autorités qu'ils créent ; vous environnez le corps législatif de vos baïonnettes , et vous lui laissez dicter les décrets qu'on

veut lui faire rendre : ne venez donc plus vous glorifier de le défendre ; c'est vous qui l'enchaînez ; c'est vous qui livrez à l'oppression ses membres les plus distingués par leurs vertus et leurs talens ; c'est vous qui les verriez, avec une égale lâcheté, conduire à l'échafaud , par une procédure semblable à celle qui fît périr Sydney ; c'est vous qui répondrez de tant de forfaits à la France indignée ; c'est vous qui servez les ennemis; c'est vous qui préparez le fédéralisme. Croyez-vous que la fîère Marseille et la sage Gironde supportent l'outrage fait à leurs représentans , et fraternisent jamais avec votre cité souillée de crimes? C'est vous qui la perdez , et qui bientôt gémirez inutilement au milieu de ses ruines, sur votre infâme pusillanimité !

Il était cinq heures et demie du soir (3i mai), lorsque six hommes armés se présentèrent chez moi ; l'un d'eux fît lecture à Roland , d'un ordre du comité révolutionnaire , en vertu duquel ils venaient le mettre en arrestation « Je ne connais point, dit » Roland , de loi qui constitue l'autorité que vous » me citez , et je n'obtempérerai point aux ordres » qui émanent d'elle : si vous employez la violence, /) je ne pourrai que vous opposer la résistance d'un » homme de mon âge ; mais je protesterai contre » elle jusqu'au dernier instant. » Je n'ai pas d'ordre d'employer la violence, répliqua le personnage, et je vais faire part de votre réponse au conseil de la commune ; je laisse ici mes collègues. » L'idée me vint aussitôt qu'il serait bon de dénoncer ce

fait à la Convention avec quelque éclat , afin de prévenir l'arrestation de Roland , ou de le faire promptement relâcher, si elle s effectuait : en communiquer le projet à mon mari , faire une lettre au président et partir, fut l'affaire de quelques minutes. Mon domestique était absent ; je laisse un ami, qui était à la maison, près de Roland; je monte seule dans un fiacre , à qui je recommande la plus grande vitesse, et j'arrive au Carrousel. La cour des Tuileries était remplie d'hommes armés : je traverse et franchis l'espace au milieu deux, en sautant comme un oiseau : vêtue d'une robe du matin , j'avais pris un schall noir, et je m'étais voilée : parvenue aux portes des premières salles , toutes fermées , je trouve des sentinelles qui ne permettent pas d'entrer , ou qui se renvoient alternativement d'une porte à l'autre : j'insiste inutilement; enfin je m'avise de prendre le langage qu'aurait pu tenir quelque dévote de Robespierre: « Eh mais, citoyens! » dans ce jour de salut pour la patrie , au milieu » des traîtres que nous avons à craindre , vous ne » savez donc pas de quelle importance peuvent être » des notes que j'ai à faire passer au président? » Faites-moi venir un huissier, pour que je les lui » confie. » La porte s'ouvre, et j'entre dans la salle des pétitionnaires ; je demande un huissier : « Attendez qu'il en sorte un, » me répondent les sentinelles de l'intérieur : un quart-d'heure s'écoule; j'aperçois Rose, le même qui était venu m'apporter le décret de la Convention , qui m'invitait à me

rendre à sa barre , lors de la ridicule de'nonciatiorr de Viard , crue je couvris de confusion (1) ; je sollicitais d'y paraître en ce moment, et j'annonçais les dangers de Roland liés à la chose publique ;

(1) « Les Jacobins , dit M. Lacretelle dans le Précis histo- » rique de la révolution française , crurent avoir trouvé une » occasion de perdre madame Ro'and. Un dénonciateur se » présenta contre elle; mais son habileté ne répondit point » à son impiidence. Chabot, avec qui il s'était concerté, » l'introduisit devant la Convention , et prépara les esprits à » la découverte du plus affreux complot. L'accusation était » grave en effet; il ne s'agissait de rien moins que d'une » correspondance entretenue par madame Roland avec » le ministère britannique. Elle fut mandée à la barre » pour être confrontée avec son accusateur. Elle parut » avec l'air le plus serein. Elle confondit le calomnia- » teur par des questions imprévues ; elle le fit se contredire , » se troubler, et presque se rétracter. Les Jacobins s'effor- » paient en vain de soutenir la contenance de leur stupide » agent; tout ce qu'ils faisaient pour l'aider les associait » à sa confusion. »

Las d'une scène qui devenait humiliante pour ceux qui l'avaient concertée , .Robespierre se lève et dit : Que le seul homme gui lui parait coupable est celui qui vient de répondre. Ou l'arrête. Madame Roland est admise aux honneurs delà séance. Les membres de l'Assemblée applaudissent. Les tribunes , qui attendaient \m autre dénouement, restent stupéfaites; et Marat , qui d'un geste les montre aux députés, s'écrie : Voyez le silence du public , il est plus sage que vous.

Les détails les plus intéressans d'une séance dans laquelle madame Roland, qwe ses ennemisvoulaie.it perdre, confondit ses ennemis, se retrouvent dans l'extrait du Moniteur qu'on a joint aux Pièces (L). {Note des nouveaux éditeurs.)

mais les données n'étaient plus les mêmes , quoique mes droits fussent égaux ; autrefois invitée , aujourd'hui suppliante , comment obtenir de semblables succès ? Rose se charge de ma lettre , comprend le sujet de mon impatience ; il part pour la remettre au bureau et en presser la lecture. Une heure se passe. Je me promenais h grands pas; je portais mes regards dans la salle , chaque fois qu'on en ouvrait la porte ; mais elle était aussitôt refermée par la garde : un bruit affreux se faisait entendre par intervalles; Rose reparaît. « Eh bien! — Rien encore ; il règne dans l'Assemblée un tumulte impossible à peindre ; des pétitionnaires, actuellement à la barre , demandent l'arrestation des vingt-deux ; je viens d'aider Rabaud à sortir sans être vu ; on ne veut pas qu'il fasse le rapport de la commission des douze : il a été menacé ; plusieurs autres s'échappent; on ne sait qu'attendre. — Qui donc préside en ce moment ? — Hérault-Sécheiles. — ^Ah ! ma lettre ne sera pas lue : faites-moi venir un député que je puisse entretenir. — Qui ? — Eh ï j'en connais beaucoup; mais je n'estime que Ls proscrits ; dites à Vergniaux que je le demande. » Rose va le chercher et le prévenir : il paraît après un fort long temps ; nous causons durant un demiquart d'heure ; il retourne au bureau y revient et me dit : « Dans l'état où est l'Assemblée, je ne puis vous flatter , et vous ne devez guère espérer ; si vous êtes admise à la barre , vous pourrez , comme femme , obtenir un peu plus de faveur ; mais la

Convention ne peut plus rien de bien. — Elle pourrait tout , m'écriai-je , car la majorité de Paris ne demande qu'à savoir ce quelle doit faire ; si je suis admise, j'oserai dire ce que vous-même ne pouvez exprimer sans qu'on vous accuse ; je ne crains rien au monde, et si je ne sauve pas Roland, j'exprimerai avec force des vérités qui ne seront pas inutiles à la république : prévenez vos dignes collègues ; un élan de courage peut faire un grand effet, et sera du moins d'un grand exemple. » J étais effectivement dans cette disposition dame qui rend éloquent : pénétrée d'indignation , au-dessus de toute crainte , enflammée pour mon pays dont je voyais la ruine , tout ce que j'aime au monde exposé aux derniers dangers, sentant fortement, m'exprimant avec facilité , trop {1ère pour ne pas le faire avec noblesse, j'avais les plus grands intérêts à traiter, quelques moyens pour les défendre, et j'étais dans une situation unique pour le faire avec avantage. « — Mais, dans tous les cas, votre lettre ne peut être lue d'une heure et demie d ici ; on va discuter un projet de décret en six articles : des pétitionnaires, députés par des sections , attendent à la barre ; voyez quelle attente! — Je vais donc chez moi savoir 'ce qui s'y est passé; je reviens ensuite; avertissez nos amis. — Ils sont absens pour la plupart ; ils se montrent courageusement quand ils sont ici, mais ils manquent d'assiduité. — C'est malheureusement trop vrai î » Je quitte Vergniaux , je vole chez Louvet ; j'écris un billet destiné à l'instruire de ce qui

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est et de ce que je prévois ; je me jette dans un fiacre que je fais tourner vers mon logis; ses maudits chevaux n'avançaient point à mon gré : bientôt nous rencontrons des bataillons, dont la marche nous arrête ; je m élance hors de la voiture, je paie le cocher, je fends les rangs, je m'échappe; c'était vers le Louvre : j'accours dans ma maison, rue de la Harpe , vis-à-vis St. -Corne. Le portier me dit tout bas que Roland est monté chez le propriétaire, au fond de la cour; je m'y rends; j'étais en nage; on m'apporte un verre de vin, et l'on m'apprend que le porteur du mandat d'arrêt étant revenu , sans avoir pu se faire entendre au Conseil, Roland avait continué de protester contre ses ordres; que ces bonnes gens avaient demandé sa protestation écrite , et s'étaient retirés; d'après quoi Roland était sorti de la maison par les derrières. J'en fais autant pour aller le trouver, l'instruire de ce que j'ai tenté et de ce que je me propose de suivre. Je me rends dans une maison où il n'était pas ; je vais dans une autre, où je le trouve : à la solitude des rues, d'ailleurs illuminées , je présume qu'il est tard, et je ne me dispose pas moins à retourner à la Convention. J'aurais ignoré la retraite de Roland et parlé comme dans le premier cas; j'allais repartir à pied , sans m' apercevoir qu'il est plus de dix heures, que je suis sortie ce jour -là pour la première fois depuis mon indisposition qui voulait le repos et les bains; on m'amène un fiacre. En approchant du Carrouzel , je ne vois plus de force

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armée ; deux canons et quelques hommes étaient encore à la porte du Palais national; j'avance , la séance est levée î

Le jour d'une insurrection , lorsque le son du tocsin cesse à peine de frapper les airs , lorsque , deux heures auparavant , quarante mille hommes en armes environnaient la Convention, et que des pétitionnaires menaçaient ses membres à la barre, l'Assemblée n'est pas permanente ! Elle est donc entièrement subjuguée? Elle a donc fait tout ce qu'on lui a ordonné ? Le pouvoir révolutionnaire est donc si puissant quelle n'ose le balancer, et qu'il n'a plus besoin d'elle ? « Citoyens , dis-je à quelques sans-culottes groupés près d'un canon , cela s'est -il bien passé? — Oh! à merveille ! ils se sont embrassés, et l'on a chanté l'hymne des Marseillais , là , à l'arbre de la liberté. — Est-ce que le côté droit s'est apaisé? — Parbleu ! il fallait bien qu'il se rendît à la raison. — Et la commission des douze ? — Elle est

f dans le fossé. — Et ces vingt-deux? — Ah!

la municipalité les fera arrêter. — Bon! est-ce qu'elle le peut? — Jarnigué ! est-ce qu'elle n'est pas souveraine ? il faut bien qu'elle le soit pour redresser les b de traîtres et soutenir la république. — Mais les départemens seront -ils bien aises de voir leurs représentans — Qu'appelezvous? les Parisiens ne font rien que d'accord avec les départemens; ils l'ont dit à la Convention. — Cela n'est pas trop sûr, car, pour savoir leur vœu, il aurait fallu des assemblées primaires. — Est-ce

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qu'il en a fallu au i o août ? et les départemens n'ont-ils pas approuve Paris? ils feront de même; c'est Paris qui les sauve. — Ce pourrait bien être

Paris qui se perd » J'avais traversé la cour et

je gagnais mon fiacre en finissant ce dialogue avec un vieux sans-culotte , assurément bien payé pour endoctriner les dupes. Un joli chien se pressait dans mes jambes. « Est-ce à vous ce pauvre animal? me dit mon cocher, avec un accent de sensibilité fort rare dans ses pareils, et qui me frappa singulièrement.— Non, je ne le connais pas, lui répliquai-je gravement , comme s'il s'agissait d'une personne , et songeant déjà à toute autre chose : vous m'arrêterez aux galeries du Louvre. » Je voulais y voir un ami avec lequel je me proposais d'aviser au moyen de faire soi tir Roland de Paris; nous n'avions fait que vingt pas, la voiture s'arrête. « Qu'est-ce donc? dis-je au cocher. — Eh! il ma quitté comme un sot, tandis que je voulais le garder pour mon petit garçon , qui s'en amuserait bien : petit! petit! viens donc! » Je me souvins du chien ; je trouvai doux et aimable d'avoir pour cocher, à cette heure, un bon homme, père et sensible : « Tâchez de l'attraper, lui criai -je, vous le mettrez dans la voiture et je vous le garderai. )) Le bon homme, tout joyeux, prend le chien, ouvre la portière et me donne compagnie. Cette pauvre bête paraissait sentir qu'elle trouvait protection et asile; je fus bien caressée, et je me rappelai ce conte de Saadi , qui nous peint un ii. 6

vieillard, las des hommes, rebuté de leurs passions^ retiré dans une forêt où il s'était fait une habitation dont il animait le séjour par quelques animaux qui payaient ses soins des témoignages affectueux d une reconnaissance à laquelle iL s'était borné , faute d'en trouver autant chez ses semblables. Pasquier venait de se coucher ; il se lève ; je lui propose mes moyens : nous convenons qu'il se rendra chez moi le lendemain après sept heures, et que je lui indiquerai où prendre son ami. Je rendre dans ma voiture ; elle est arrêtée par la sentinelle du poste de la Samaritaine. « Un peu de patience , me dit tout bas le bon cocher en se retournant sur son siège, c'est l'usage à cette heure. » Le sergent arrive, ouvre la portière, v Qui est là? — Une citoyenne. — D'où venez-vous? — De la Convention. — Ah! c'est bien vrai, glisse le cocher, comme s'il eût eu peur que l'on ne me crût pas. — Où allez -vous? — Chez moi. — N'avezvous pas de paquets? — Je n'ai rien , voyez. — Mais la séance est levée. — Oui, dont bien me fâche, car j'avais à faire une pétition. — Une femme î à cette heure y c'est inconcevable ; c'est bien imprudent! — Sans doute, cela n'est pas ordinaire et n'a rien pour moi d'agréable; il fallait bien que j'eusse de grands motifs. — Mais , Madame, toute seule? — Comment, Monsieur, seule ! Ne voyez-vous pas avec moi l'innocence et la vérité; que faut-il de plus? — Allons , je me rends à vos raisons. — Et vous faites bien,

répliquai -je d'un ton plus doux, car elles sont bonnes. »

Les chevaux étaient si fatigués , qu'il fallut que le cocher les tirât par la bride pour leur faire monter ma rue. J'arrive , je le paie : j'avais déjà monté huit ou dix marches ; un homme qui s'était fourré, je ne sais comment, sous la porte cochère sans que le portier l'aperçût , est sur mes talons et me prie de le conduire au citoyen Roland. « Chez lui, j'y consens, si vous avez quelque chose d'utile à communiquer; mais à lui, c'est impossible. — C'est qu'on veut absolument le mettre ce soir en arrestation. — Ils seront bien habiles, s'ils en viennent à bout! — Vous me faites plaisir, car c'est un bon citoyen qui vous parle. — A la bonne heure; » et je monte , sans trop savoir qu'en penser. Pourquoi , dans ces circonstances , rentrâtes-vous dans votre maison? pourrait-on me demander.

Cette question n'est point déplacée ; car la calomnie m'avait aussi attaquée, et la malveillance pouvait s'exercer sur moi ; mais pour y bien répondre, il faudrait, en développant entièrement l'état de mon ame , entrer dans des détails que je réserve pour un autre instant; je n'indiquerai donc que les résultats. J'ai naturellement de l'aversion pour tout ce qui n'est point conforme à la marche évidente , grande et hardie, convenable à l'innocence; le soin de me soustraire à l'injustice me coûte plus que de la subir. Dans les deux derniers mois du ministère de Roland, nos amis nous pressèrent

souvent de quitter l'hôtel, et parvinrent trois fois à nous faire coucher dehors : ce fut toujours malgré moi. C'était un assassinat que l'on craignait alors ; je trouvais qu'il était difficile de se porter à violer l'asile d'un fonctionnaire public, et que si des scélérats pouvaient tenter ce crime , il n'était pas inutile qu il se consommât ; que , dans tous les cas , le ministre devait être à son poste, parce que là sa perte crierait vengeance et instruirait la république, tandis qu'il était possible de l'atteindre , dans ses allées et venues, avec autant de profit pour les auteurs de l'entreprise , moins d'effet pour la chose publique et de gloire pour la victime. Je sais que •ce raisonnement est ridicule pour quiconque met sa vie avant tout ; mais celui-là qui la compte pour quelque chose en révolution , comptera pour rien vertu, honneur et patrie. Aussi je ne voulus plus quitter l'hôtel en janvier 179^; le lit de Roland était dans ma chambre pour que nous courussions le même sort, et j'avais un pistolet sous mon chevet, non pour tuer ceux qui viendraient nous assassiner , mais pour me soustraire à leurs indignités , s'il voulaient mettre la main sur moi .

Sorti de place , l'obligation n'était plus la même , et je trouvais fort bon que Roland évitât la fureur populaire , ou les serres de ses ennemis. Quant à moi, leur intérêt de nuire ne pouvait être aussi grand : me faire tuer serait un odieux dont ils ne voudraient point se couvrir; m'arrêter ne leur servirait guère , et ne serait pas pour moi un si grand

malheur. S'ils avaient quelque honte et voulaient revêtir des formes, m'interroger , commencer cette affaire , je ne serais pas embarrassée de les confondre ; cela même pourrait servir à éclairer plutôt sur le compte de Roland ceux qui ne sont véritablement qu'abusés. S'ils en venaient à recommencer un i septembre , c'est que les députés honnêtes seraient aussi en leur puissance , et que tout serait perdu à Paris; dans ce cas, j'aime mieux mourir que d'être témoin de la ruine de mon pays : je m'honorerai d'être comprise parmi les glorieuses victimes immolées à la rage du crime. La fureur assouvie sur moi serait moins violente contre Roland , qui , une fois sauvé de cette crise , pourrait encore rendre de grands services dans quelques parties de la France. Ainsi, de deux choses l'une : ou je ne risque que la prison et une procédure que je rendrai utile à mon pays , à mon mari ; ou si je dois périr , ce ne sera que dans une extrémité où la vie me serait odieuse.

J'ai une jeune fille aimable; je l'ai nourrie, je l'ai élevée avec l'enthousiasme et la sollicitude de la maternité ; je lui ai donné des exemples qu'on n'oublie plus à son âge , et elle sera une bonne femme avec quelques talens. Son éducation peut s'achever sans moi; son existence offrira à son père des consolations .-"mais elle ne connaîtra ni mes vives affections , ni mes peines , ni mes plaisirs ; et cependant, si j'avais à renaître avec le choix des dispositions , je ne voudrais pas changer d'étoffe;

je demanderais aux dieux de nie rendre celle dont ils m'ont formée. Depuis la sortie du ministère , je m'étais tellement retirée du monde, que je ne voyais presque plus personne : les maîtres d'une des maisons où j'aurais pu me celer étaient à la campagne ; dans une autre , il y avait un malade qui rendait difficile l'admission d'un nouvel hôte ; celle où Roland s'était caché ne pouvait me recevoir sans une gêne extrême , et il eût été trop marquant, peut-être impolitique, de se trouver dans le même lieu; enfin, j'aurais souffert de laisser mes gens à l'abandon : je rentrai donc chez moi, je calmai leurs inquiétudes, déjà très-vives; j'embrassai mon enfant, et je pris la plume pour faire un billet que je destinais à être porté de grand matin à mon mari.

J'étais assise à peine, que j'entends frapper chez moi ; il était environ minuit : une nombreuse députation de la commune se présente et me demande Roland. « Il n'est pas chez lui. — Mais, me dit le personnage qui portait le hausse-col d'officier, où peut-il être? quand reviendra-t-il ? vous devez connaître ses habitudes, et pouvoir juger de son retour. — J'ignore, lui répliquai-je, si vos ordres vous autorisent à me faire de semblables questions, mais je sais que rien ne peut m'obliger à y répondre. Roland a quitté sa maison tandis que j'étais à la Convention; il n'a pu me faire ses confidences, et je n'ai rien de plus à dire. » La bande se relira fort mécontente ; je m'aperçus qu'elle laissait sen-

tinelle à ma porte, et garde à celle de la maison ; je présumai qu'il n'y avait plus qu'à prendre des forces pour soutenir ce qui pourrait arriver. J'étais accablée de fatigue : je me fis donner à souper ; je finis mon billet, le confiai à ma fidèle bonne et me couchai. Je dormais profondément depuis une heure , lorsque mon domestique entre dans ma chambre , pour m'annoncer que des messieurs de la section me priaient de passer au cabinet : « J'entends ce que cela veut dire, répliquai-je ; allez, mon enfant, je ne les ferai pas attendre, n Je saute en bas du lit , je m'habille ; ma bonne arrive et s'étonne de ce que je prends la peine de mettre autre chose qu'un peignoir : « C'est qu'il faut être décemment pour sortir, observai-je. » La pauvre fille me fixe avec des yeux qui se remplissaient de pleurs : je passe dans l'appartement, w Nous venons, Citoyenne, vous mettre en arrestation et apposer les scellés. — Où. sont vos pouvoirs? — Les voici, dit un homme, en tirant de sa poche un mandat du comité révolutionnaire (i) , sans motif d'arrestation, pour me conduire à l'Abbaye. — Je puis, comme Roland, vous dire que je ne connais pas ces comités, que je n'obtempère pas à ses ordres, et que vous ne me sortirez d'ici que par la violence. — Voilà un autre ordre , » se hâta d'exprimer , d'un ton

(0 Madame Roland a voulu désigner le comité d'insui rection de la commune du 3i mai.

avantageux, un petit homme à face ingrate; et il m'en lut un de la commune qui portait également, sans déduction de motif, l'arrestation de Roland et son épouse. Je délibérai, durant sa lecture, si je pousserais la résistance aussi loin qu'il était possible , ou si je prendrais le parti de la résignation. Je pouvais me prévaloir de la loi qui défend les arrestations nocturnes; et si l'on insistait sur la loi qui autorise la municipalité à saisir les personnes suspectes, rétorquer par l'illégalité de la municipalité même, cassée, recréée par un pouvoir arbitraire. Mais ce pouvoir, les citoyens de Paris le sanctionnent en quelque sorte; mais la loi n'est plus qu'un nom dont on se sert pour insulter aux droits les plus reconnus ; mais la force règne , et , si j'oblige à la déployer, ces brutaux ne connaîtront point de mesure : la résistance est inutile et pourrait m'exposer. « Comment comptez-vous procéder, Messieurs? — Nous avons envoyé chercher le juge de paix de la section , et vous voyez un détachement de sa force armée. » Le juge de paix arrive ; on passe dans mon salon ; on appose les scellés partout, sur les fenêtres, sur les armoires au linge ; un homme voulait qu'on les mît sur un fortepiano; on lui observe que c'est un instrument : il tire un pied de sa poche, il en mesure les dimensions, comme s'il lui donnait quelque destination. Je demande à sortir les objets composant la garderobe de ma fille., et je fais pour moi-même un petit paquet de nuit.' Cependant, cinquante, cent

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personnes entrent et sortent continuellement , remplissent deux pièces, environnent tout, et peuvent cacher les malveillans qui se proposeraient de dérober ou de déposer quelque chose : l'air se charge d'émanations infectes , je suis obligée de passer près de la fenêtre de l'antichambre pour y respirer. L'officier n'ose point commander à cette foule de se retirer ; il lui adresse parfois une petite prière qui n'en produit que le renouvellement. Assise à mon bureau, j'écris à un ami sur ma situation, et pour lui recommander ma fille ; comme je pliais la lettre , « Il faut , Madame, s'écrie M. Nicaud (c'était le porteur d'ordre de la commune), lire votre lettre, et nommer la personne à qui vous l'adressez. — Je consens à la lire, voyez si cela vous suffit. — Il vaudrait mieux dire à qui vous l'écrivez. — Je n'en ferai rien; le titre de mon ami n'est point tel en ce moment que je veuille vous nommer ceuxà quijele confie; » et je déchirai ma lettre. Comme je tournais le dos, ils en ramassèrent les morceaux pour les fermer sous les scellés : j'eus envie de rire de ce sot acharnement; il n'y avait point d1 adresse.

Enfin, à sept heures du matin , je laissai ma fille et mes gens , après les avoir exhortés au calme et à la patience ; je sentais leurs pleurs m'honorer plus que l'oppression ne pouvait me consterner. « Vous avez là des personnes qui vous aiment, dit un de ces commissaires. — Je n'en ai jamais eu d'autres près de moi, » répliquai-je, et je descendis. Je trouvai

deux haies d'hommes armés , depuis le bas de l'escalier jusqu'au fiacre arrêté de l'autre côté de la rue, et une foule de curieux; j'avançai gravement à petits pas, considérant cette troupe lâche ou abusée. La force armée suivit la voiture sur deux files ; ce malheureux peuple qu'on trompe et qu'on égorge dans la personne de ses vrais amis, attiré par le spectacle , s'arrêtait sur mon passage , et quelques femmes criaient à la guillotine ! « Voulez - vous qu'on lève les portières ? me disent obligeamment les commissaires. — Non , Messieurs , l'innocence, tout opprimée qu'elle soit , ne prend jamais l'attitude des coupables ; je ne crains les regards de personne , et je ne veux me soustraire à ceux de qui que ce soit. — Vous avez plus de caractère que beaucoup d'hommes ; vous attendez paisiblement justice. — Justice ! si elle se faisait , je ne serais pas actuellement en votre pouvoir ; mais une procédure inique me conduirait à l'échafaud, que j'y monterais ferme et tranquille , comme je me rends à la prison. Je gémis pour mon pays; je regrette les erreurs d'après lesquelles je l'ai cru propre à la liberté, au bonheur; mais j'apprécie la vie, je n'ai jamais craint que le crime , je méprise l'injustice et la mort. » Ces pauvres commissaires ne comprirent pas grand'chose à ce langage , et le trouvèrent probablement fort aristocratique.

Nous arrivons à l'Abbaye, ce théâtre de scènes sanglantes dont les Jacobins , depuis quelque temps, prêchent le renouvellement avec tant de ferveur;

cinq à six lits de camp , occupés par autant d'hommes dans une chambre obscure , furent les premiers objets qui s'offrirent à ma vue : après avoir passé le guichet , on se lève , on s'agite , et mes guides me font monter un escalier étroit et sale. Nous parvenons chez le concierge , dans une espèce de petit salon assez propre , où il m'offre une bergère. « Où est ma chambre? demandai-je à sa femme, grosse personne d'une bonne figure. — Madame, je ne vous attendais pas , je n'ai rien de préparé ; mais vous resterez ici en attendant. » Les commissaires passent dans la pièce voisine , font inscrire leur mandat et donnent leurs ordres verbaux. J'appris dans la suite qu'ils étaient très-sévères et qu'ils les firent renouveler plusieurs fois depuis , mais sans oser les donner par écrit. Le concierge savait trop bien son métier pour suivre à la lettre ce qui n'est point obligatoire ; c'est un homme honnête , actif, obligeant , qui met dans l'exercice de ses fonctions tout ce que la justice et l'humanité peuvent faire désirer. « Que voulez-vous pour votre déjeuner? — Une bavaroise à l'eau. » Les commissaires se retirent en me disant que si Roland n'était point coupable , il n'aurait pas dû s'absenter.» Il est trop étrang equon puisse soupçonner tel homme qui a rendu de si grands services à la liberté ; il est trop odieux de voir calomnier et persécuter avec acharnement le ministre dont la conduite est si franche, dont les comptes sont si clairs , pour qu'il n'ait pas dû se soustraire aux derniers excès de l'envie. Juste

comme Aristide , sévère comme Gaton , ce sont ces vertus qui lui ont donné des ennemis : la rage de ceux-ci ne connaît pas de mesure ; qu'elle s'exerce sur moi , je la brave et me dévoue ; lui , doit se conserver pour son pays, auquel il peut encore rendre de grands services. » Un salut de confusion fut la réponse de ces messieurs. Ils sont partis ; je déjeune , tandis que l'on range à la hâte la chambre à coucher où l'on me fait passer. « Vous pourrez, Madame , demeurer ici tout le jour; et si je ne pouvais vous faire préparer un local ce soir, parce que j'ai beaucoup de monde , on dresserait un lit dans le salon. » La femme du concierge qui me parlait ainsi, ajoute quelques réflexions obligeantes sur les regrets qu'elle éprouve toutes les fois qu'elle voit arriver des personnes de son sexe; « Car, ajoutet-elle, toutes n'ont pas l'air serein comme Madame . » Je la remercie en souriant ; elle m'enferme. Me voilà donc en prison! me dis-je. Ici je m'assieds et me recueille profondément. Je ne donnerais pas les moraens qui suivirent pour ceux que d'autres estimeraient les plus doux de ma vie; je ne perdrai jamais leur souvenir. Ils m'ont fait goûter, dans une situation critique , avec un avenir orageux , incertain , tout le prix de la force et de l'honnêteté dans la sincérité d'une bonne conscience et d'un grand courage. Jusque-là, poussée par les événemens , mes actions, dans cette crise, avaient été le résultat d'un vif sentiment qui entraîne : quelle douceur que d'en justifier tous les effets par la rai-

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son ! Je rappelai le passé , je calculai les événemens futurs ; et si je trouvai , en e'coutant ce cœur sensible , quelque affection trop puissante , je n'en découvris pas une qui dût me faire rougir, pas une qui ne servît d'aliment à mon courage , et qu'il ne sût encore dominer. Je me consacrai, pour ainsi dire , volontairement à ma destinée , quelle qu'elle pût être ; je défiai ses rigueurs , et m'établis dans cette disposition où l'on ne cherche plus que le bon emploi du présent, sans inquiétude ultérieure. Mais cette tranquillité pour ce qui m'était personnel, je ne tentai même pas de l'étendre au sort de mon pays et de mes amis ; j'attendais le journal du soir, et j'écoutais les cris des rues avec une avidité inexprimable. Cependant je pris des renseignemens sur ma nouvelle manière d'être et les facultés qui m'étaient laissées. Puis-je écrire , puis-je voir quelqu'un? quelle est la dépense à faire ici? ce furent mespremièresquestions. Lavacquerie (le concierge) me fit connaître les recommandations qui lui avaient été faites , et la liberté que lui laissaient des ordres de cette nature. J'écrivis à ma fidèle bonne de vevir me voir ; il fut convenu qu'elle ne ferait part à personne de cette facilité .

La première visite que je reçus à l'Abbaye , le jour même de mon arrivée , fut celle de Grandpré, (c II faut, me dit-il, écrire à l'Assemblée : n'y avez-vous pas déjà songé? — Non; et maintenant que vous m'y faites penser, je ne vois pas comment j'y ferai lire ma lettre. — Je m'y emploierai de mon

mieux. — Eh bien! je vais écrire. — Faites; je serai de retour dans deux heures. » Il part , et j'écris.

La citoyenne Roland à la Convention nationale.

De la prison de l'Abbaye, le Ier juin 1793.

« Législateurs ! je viens d'être arrachée de mon » domicile , des bras de ma fille âgée de douze ans , )> et je suis détenue à l'Abbaye , en vertu d'ordres » qui ne portent aucun motif de mon arrestation, » Ils émanent d'un comité révolutionnaire ; et » des commissaires de la commune qui accomh pagnaient ceux du comité, m'en ont exhibé du » conseil général , qui n'en contiennent également » aucun (1). » Ainsi , je suis présumée coupable aux yeux du public ; j'ai été traduite dans les prisons avec éclat , au milieu d'une force armée imposante y d'un peuple abusé , dont quelques individus m'envoyaient hautement à lechafaud, sans que l'on ait pu indiquer à personne , ni m' annoncer à moi-même d'après quoi j'étais présumée telle et traitée en conséquence. Ce n'est pas tout; le porteur des ordres de la commune ne s'en est pré-

(1) Les amis de madame Roland lui proposèrent, comme on le \erra plus bas , de faire quelques changemens à la lettre qu'elle écrivait. Ce sont ces changemens, approuvés par elle, qu'on a marqués par des guillemets.

{Note des nouveaux éditeurs.)

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valu qu'auprès de moi, et pour me faire signer son procès-verbal: en quittant mon appartement, j'ai été remise aux commissaires du comité révolutionnaire ; ce sont ceux qui m'ont amenée à l'Abbaye ) ce n'est que sur leur mandat que j'y suis entrée. Je joins ici copie certifiée de ce mandat P signé d'un seul individu sans caractère. Les scellés ont été apposés partout chez moi ; durant leur apposition, qui a duré de trois à sept heures du matin, la foule des citoyens remplissait mon appartement ; et s'il s'était trouvé dans leur nombre quelque malveillant avec le dessein de placer furtivement de coupables indices dans une bibliothèque ouverte de toutes parts , il en aurait eu la facilité.

» Déjà hier, le même comité avait voulu faire mettre en arrestation l'ex-ministre que les lois ne rendent comptable qu'à vous des faits de son administration , et qui ne cesse d'en solliciter de vous le jugement.

» Roland avait protesté contre l'ordre , et ceux qui l'avaient apporté s'étaient retirés : il est sorti lui-même de sa maison , pour éviter un crime à l'erreur dans le temps où je m'étais rendue à la Convention pour l'instruire de ces tentatives; mais je fis inutilement remettre à son président une lettre qui n'a pas été lue. J'allais réclamer justice et protection; je viens les réclamer encore avec de nouveaux droits , puisque je suis opprimée. Je demande que la Convention se fasse rendre compte des motifs et du mode de mon arrestation ; je de-

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mande qu'elle statue sur elle ; et , si elle la confirme, j'invoque la loi qui ordonne l'énoncé du délit, de même que l'interrogatoire dans les premières vingt-quatre heures de la détention. Je demande enfin le rapport sur les comptes de l'homme irréprochable qui offre l'exemple d'une persécution inouie , et qu'on semble destiner à donner la leçon terrible pour les nations , de la vertu proscrite par l'aveugle prévention.

» Si mon crime est d'avoir partagé la sévérité de ses principes , l'énergie de son courage et son ardent amour pour la liberté , je me confesse coupable ; j'attends mon châtiment. Prononcez , législateurs ; la France , la liberté , le sort de la république et le vôtre tiennent nécessairement aujourd'hui à la répartition de cette justice dont vous êtes les dispensateurs, »

L'agitation dans laquelle j'avais passé la nuit précédente me faisait ressentir une fatigue extrême ; je désirais avoir ce soir même une chambre , je l'obtins et j'en pris possession à dix heures. Lorsque j'entrai entre quatre murs assez sales , au milieu desquels était un grabat sans rideaux; que j'aperçus une fenêtre à double grille , et que je fus frappée de cette odeur qu'une personne accoutumée à un appartement très-propre trouve toujours dans ceux qui ne le sont pas , je jugeai que c'était bien une prison qu'il s'agissait d'habiter, et que ce n'était pas du local qu'il me fallait attendre quelque

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agrément. Cependant l'espace était assez grand; il y avait une cheminée , la couverture du lit était passable ; on me donnait un oreiller; et, en appréciant les choses , sans faire de comparaison , j'estimai que je n'étais point mal. Je me couchai, bien résolue de demeurer au lit tant que je m'y trouverais bien. J'y étais encore à dix heures du lendemain , lorsque Grandpré arriva ; il avait l'air non moins touché , mais plus inquiet que la veille ; il promenait ses regards dans cette vilaine chambre qui me paraissait déjà passable, car j'y avais dormi. « Comment avez -vous passé la nuit? me demandat-il , avec des yeux humides. — J'ai été fréquemment réveillée par le bruit; je me rendormais chaque fois qu'il s'apaisait , même en dépit du tocsin que j'ai cru entendre ce matin : eh î ... . ne le sonne- t-on pas encore ? — Mais je l'ai cru aussi ; ce n'est rien. — Ce sera ce qu'il plaît aux dieux; si l'on me tue ce sera dans ce lit; je suis si lasse que j'y attendrai tout : n'y a-t-il rien de nouveau contre les députés? — Non. Je vous rapporte votre lettre ; nous avons pensé avec Champagneux , qu'il fallait en adoucir le commencement; voilà ce qu'on vous propose d'y substituer : et puis il faudrait faire un mot au ministre de l'intérieur, pour qu'il adressât officiellement votre lettre; cela me donnerait un nouveau droit d'en solliciter la lecture. » Je prends la minute , je réfléchis , et je lui dis : « Si je croyais, que ma lettre fût lue telle qu'elle est , je la laisserais , dût-elle n'être suivie pour moi d'aucun

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