PACHE
On a dit avec raison que le talent de connaître les hommes devait être le premier chez ceux qui gouvernent ; leurs erreurs dans ce genre sont toujours les plus funestes. Mais l'exercice de ce talent si difficile , le devient bien plus encore dans les temps de révolution ; et enfin il est tel degré d'hypocrisie
(1) Il partagea le triste sort de Buzol : voyez la note (2) de la page i63.
dont il n'y a plus de honte à être dupe, car il faudrait être pervers pour le soupçonner (1).
J'avais rencontré , dans ma jeunesse, chez une de mes parentes , Gibert , employé dans les postes,
(1) Portrait de Pache, par Mercier.
« C'était un Suisse : il fut plus fatal à la France qu'une » armée ennemie. Il se mit à la tête d'une association mons- » trueuse qui s'était formée des principaux auteurs des mas- » sacres de septembre. Ces hommes , sans aucune espèce de » fortune, vivaient cependant dans une sorte de luxe qui, » quoique extrêmement crapuleux , exigeait néanmoins de » très-fortes dépenses : qui payait ces dépenses? Pache; et » où délibéraient^ils? dans la salie des Jacobins pendant » leur absence. Ils étaient aux Jacobins ce que les Capucins » étaient aux Jésuites, émissaires, espions. C'est de cette » horde que sont sortis la plupart des coupe-jarrets qui ont » causé tant de désordres dans Paris et dans ses environs. Il » en sortit aussi des écrivains. Quels écrivains!.... On vit les » rues couvertes d'adresses et de pétitions, toutes plus atroces » les unes que les autres ; les gens sensés méprisaient ces » placards, mais la population les lisait, et on l'entendait » s'absoudre du sang qu'elle avait bu. Ces brigands subal- » ternes eurent l'audace de demander le rapport du décret » qui ordonnait la poursuite des septembriseurs. Il y eut » opposition courageuse de plusieurs députés; il y eut une » lutte qui dura pendant plus de deux heures. Ce jour là , » la Montagne semblait vouloir s'écrouler tout entière sur » les députés généreux. Ceux-ci furent vaincus ; la Conven- » tion nationale ordonna que l'exécution de son premier » décret contre les septembriseurs serait suspendue. De ce » jour, la porte fut ouverte à l'impunité , et tous les protec- » teurs d'assassins marchèrent tête levée. »
(Noie des nouveaux éditeurs.)
qui avait ce degré d'aménité , compagne ordinaire du goût des beaux-arts. Gibert , homme honnête et tendre père , s'amusait à la peinture , cultivait la musique , et se faisait estimer des personnes de sa connaissance par sa probité. 11 était extrêmement attaché à un homme , son ami par excellence , dont il vantait le rare mérite , avec l'enthousiasme du dévouement et la modestie d'un individu qui s'estime fort inférieur. Je vis quelquefois cet ami, dans lequel on ne pouvait remarquer, au premier coup-d'ceil, qu'une simplicité extrême ; mais je ne fus pas à portée de l'apprécier, car je le rencontrai peu , et je ne voyais pas souvent Gibert lui-même ; j'appris seulement par lui que son ami , c'était Pache , amoureux de la vie champêtre , seule convenable à ses moeurs patriarcales, de la liberté , dont ses connaissances lui faisaient mesurer tous les avantages, abandonnait en France une place honnête dans l'administration, pour s'établir en Suisse avec sa famille. Je sus par la suite qu'ayant perdu sa femme , voyant ses enfans soupirer pour Paris, et la révolution préparer l'affranchissement national, il prenait le parti de revenir; enfin que , satisfait de l'aisance que lui procurait l'échange de ses propriétés et l'acquisition heureuse d'un domaine national, il avait renvoyé à un ci -devant ministre les contrats d'une pension qu'il tenait de lui.
Il ne fallait pas se trouver fréquemment avec Gibert et connaître sa liaison avec Pache , pour
être informe de tout ce qui pouvait être dit d'avantageux sur celui-ci. Dans le mois de janvier 1792 , il nous l'amena , et je le vis de loin en loin. Pache , ainsi que je l'ai déjà observé, porte le masque de la plus grande modestie ; elle est même telle , qu'on est tenté d'adopter l'opinion qu'il parait avoir de lui , et de ne pas le prendre pour une grande valeur. Mais on lui tient compte de cette modestie, quand on découvre qu'il raisonne avec justesse et qu'il n'est pas dénué de connaissances. Comme il a infiniment de réserve et ne se découvre jamais à nu , on ne tarde pas de soupçonner qu'il en sait plus qu'il n'en dit, et l'on finit par lui croire d'autant plus de mérite qu'on avait été près de commettre linjustice de ne point lui en accorder. Un homme qui parle peu, qui écoute avec intelligence tout ce dont on peut traiter, et se permet quelques observations bien placées, passe aisément pour habile. Pache s'était lié avec Meunier et Monge , tous deux de l'Académie des sciences ; ils avaient fondé une société populaire dans la section du Luxembourg, dont l'objet, disaient-ils, était l'instruction et le civisme. Pache était fort assidu dans cette société; il semblait consacrer à la patrie , comme citoyen , tout le temps qu'il ne donnait point à ses enfans , et qui séparait les leçons de cours public auxquelles il les conduisait.
J'ai dit ailleurs comment Roland fut appelé au ministère à la fin de mars de cette année là ; les bureaux étaient remplis dagens de l'ancien ré-
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gime , très-peu disposes à favoriser le nouveau ; mais ils avaient la marche des affaires, et il ne fallait pas risquer de désorganiser toute une grande machine, dans ces temps de troubles, pour renouveler des agens : on devait donc se borner à les surveiller , et se préparer de loin à les remplacer. Mais dans la multiplicité des affaires , dont le courant journalier entraîne l'homme en place avec une inconcevable rapidité , on ne peut se dissimuler qu'il est facile de le compromettre , s'il n'apporte à tout une attention scrupuleuse qui devient infiniment pénible quand elle est inspirée par la défiance. Dans cette situation , Roland désirait trouver un homme sûr, qu'il pût garder toujours près de lui dans son cabinet , à qui il ferait relire une lettre , un rapport, sur quelque objet pressant qu'un autre plus pressant encore ne permettait pas de revoir assez vite , non pour la rédaction , mais pour s'assurer que les principes adversaires des commis n'auraient point influé sur la manière de poser les faits , ou de déduire les motifs ; un homme qu'on pût charger d'aller choisir telle pièce dans tel bureau , ou porter tel ordre verbal sur quelque matière importante. L'idée de Pache se présenta. Pache avait été dans les bureaux de la Marine ; il connaissait la triture des affaires; Pache avait un sens droit , du patriotisme , des mœurs qui font honorer le choix de l'homme public , et cette simplicité qui n'indispose jamais contre lui. L'idée parut excellente. On fait parler à Pache, qui ma-
nifeste aussitôt le plus grand empressement de servir Roland, en étant utile à la chose publique, mais sous la condition qu'il conservera son indépendance , sans prendre aucune espèce de titre ni d'appointemens. C'était un noble début. On imagina que , lors d'une nouvelle organisation des bureaux, il serait aisé de voir à quoi il conviendrait plus particulièrement; et Pache se rendit chez Roland, dans le cabinet duquel il arrivait tous les matins à sept heures, avec son morceau de pain à la poche , et demeurait jusqu'à trois, sans qu'il fût possible de lui faire jamais rien accepter; attentif, prudent, zélé , remplissant bien sa destination , faisant une observation , plaçant un mot qui ramenait la question à son but , adoucissant Roland quelquefois irrité des contradictions aristocratiques de ses commis.
Roland , excessivement ardent , fort sensible , mettait un prix infini à la douceur, à la complaisance de Pache, le traitait en ami précieux; et moi, touchée de l'utilité dont je le croyais être à mon mari, je lui prodiguais les témoignages d'estime et les démonstrations d'attachement. Pache n'avait point de style ; il ne fallait pas lui donner une lettre à faire , c'était sec et plat; mais on n'avait pas besoin de lui sous ce rapport, et il était utile sous celui pour lequel la surveillance d'un homme fidèle avait été imaginée. Servan, notre ami, appelé à la guerre , effrayé de la complication et du bouleversement de certaines parties, nous envia
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Pache. « Laissez venir près de moi cet honnête homme, disait-il à Roland; vous n'avez plus besoin de lui , vous êtes cent fois au-dessus de votre travail , et le chaos des premiers instans une fois débrouille , cette surveillance d'autrui ne vous est pas nécessaire, tandis que je me trouve, avec une surcharge d'affaires, dans la plus grande pénurie de sujets à qui je puisse me confier. » Ces ministres là croyaient encore qu'il fallait de la capacité pour occuper des places , et qu'on ne pouvait en revêtir personne , sans quelque motif raisonné de lui supposer des moyens de la remplir. Roland consentit; Pache, consulté, se prêta d'aussi bonne grâce aux mêmes conditions quil avait faites à Roland. Jeté de ce côté, nous ne le vîmes plus guère; mais Servan s'en louait beaucoup. Le ministère fut changé ; Roland se tint dans sa retraite , et Pache retourna à sa section. Le 10 août survint, et l'Assemblée législative rappela les ministres patriotes ; Roland organisa ses bureaux; Pache avait confirmé qu'il ne voulait pas s'engager, et Roland plaça Faypoul que Pache lui avait donné; homme intelligent, laborieux, exact, qui remplit fort bien la partie de la comptabilité; homme adroit, qui ne se met en opposition avec personne , et trouve fort bon le parti du plus fort.
Nommé à la Convention, dégoûté par les horreurs de septembre, Roland voulut donner sa démission du ministère; et comme il savait l'extrême embarras dans lequel allaient se trouver les hommes
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sages pour lui donner un successeur, il crut servir la chose publique en indiquant Pache (i) ; il le fît avec la franchise de son caractère et l'abandon d'une ame sensible qui s'honore de reconnaître le mérite où elle croit le voir résider.
Pache ? qu'il n'avait pas prévenu de son intention , et qui avait refuse , peu avant , 1 intendance du garde -meuble pour laquelle il offrit Restout, que Roland nomma sur son témoignage, Pache parut fort content de rester libre ; et cependant il
(i) Le second éditeur des Mémoires de madame Roland raconte, à ce sujet, le trait suivant :
« Roland , peu de temps après son entrée au second rai- » nistère, fut nommé à la Convention par le département » de la Somme , et se proposait de répondre à ce choix ; mais » désirant voir au ministère le successeur qu'il croyait le » plus digne , il jeta les yeux sur Pache : son idée est trans- » mise à sa femme ; elle se charge de la lettre qu'il fallait » écrire à la Convention. J'étais dans le cabinet de Roland , » quand elle vint en lire le projet : lorsqu'elle en fut à » l'énumération des talens et des vertus que Pache apporte- » rait au ministère , Roland , tout ému , embrasse sa femme, » des larmes mouillent ses yeux , et il prononce ces mots » que ma mémoire a toujours conservés : Ah ! comme tu as » bien rendu les sentimens que fai pour notre respectable » ami ! »
Qui pourrait croire , ajoute M. C. , qu'à quelque mois de là, et sans qu'il y ait eu, de la part de Roland et de sa femme, d'autres procédés à l'égard de Pache, cet homme devint le plus implacable , le plus cruel de leurs ennemis? (Note des nouveaux éditeurs.)
accepta de Monge une mission pour Toulon , où il se rendit , et fit des sottises , à ce que j'ai su depuis. La santé de Servan l'obligeant à quitter la Guerre, l'homme qui avait été présenté par Roland fut porté à ce département , comme celui dont on pouvait être le plus sûr pour les principes, et qui ne devait pas être sans moyens quant aux talens. Nous écrivîmes à Pache sa nomination , en le pressant d'accepter; mais cela n'était probablement pas nécessaire ; car cet homme , si jaloux de son indépendance , ne parut pas avoir la plus légère inquiétude sur le fardeau dont on le chargeait , et il le prit sans hésiter. De retour à Paris , il vint nous voir ; nous l'intre tînmes avec confiance de la disposition des esprits , du parti que formait la députation parisienne , des excès de la commune , des dangers que semblait courir la liberté de la Convention , et surtout de ceux que pouvait faire courir la domination d'hommes vicieux et coupables qui ne cherchaient à l'acquérir que pour éviter le châtiment ou satisfaire leurs passions ; de l'ordre à établir dans son département , et de la joie de le voir au Conseil où sa présence entretiendrait l'unité de volonté , comme d'action. Pache reçut les épanchemens de la confiance , avec le silence d'un homme qui se déguise, s'opposa, au Conseil, à tous les avis de Roland , et ne vint plus le revoir.
Nous imaginâmes d'abord qu'un mouvement de l'amour-propre , une sorte de crainte de paraître la créature de Roland, était la cause de cette con-
duite. Mais j'appris que cet homme, qui n'acceptait jamais les invitations de son collègue , sous le prétexte de la retraite dans laquelle J'obligeai t de vivre la multiplicité de ses travaux, recevait à sa table Fabre , Chabot et autres montagnards ; s'environnait de leurs amis, plaçait leurs créatures, tous valets de comédie, ou des ignorans, des intrigans leurs pareils; et que les honnêtes gens commençaient à murmurer et à gémir. Je crus qu'il fallait tenter un dernier moyen pour l'éclairer, s'il n'était que séduit, et avérer ses torts, s'il était de mauvaise foi. Je lui écrivis, le 11 de novembre ., avec le ton de l'amitié, pour lui faire part des murmures qui s'élevaient contre lui , des raisons qui les faisaient naître, et de ce que son intérêt semblait dicter. Je lui rappelais ce dont la confiance l'avait prévenu à son arrivée au ministère; je disais un mot des sentimens non équivoques que nous lui avions témoignés, de l'ensemble qu'ils donnaient lieu d'espérer, de l'état de choses si contraire à ce qu'ils auraient fait présumer.
Pache ne fît pas la moindre réponse ; et nous sûmes bientôt que ses premiers commis , Hassenfratz, Vincent , etc. (petits êtres que je ne nommerais point si leurs excès n'avaient déjà consigné leurs noms dans l'histoire des agitations populaires de ces derniers temps), déclamaient aux Jacobins et ailleurs contre Roland, et l'annonçaient comme un ennemi du peuple. 11 n'y eut donc plus lieu de douter que Pache cherchait à le renverser. La bas-
sesse , l'atrocité de cette conduite me pénétrèrent d'indignation et de mépris ; je précédai , dans ces sentimens , plusieurs personnes qui avaient connu Paclie d'après nous, qui furent alors portées à m'accuser de légèreté , et qui m'ont bien passée depuis dans l'aversion qu'il leur a inspirée. Ses malversations, ou du moins les dilapidations dans l'administration de la guerre furent horribles sous son ministère ; la désorganisation s'effectua partout ? à raison du mauvais choix des sujets; il fut prouvé qu'on payait comme au complet des régimens réduits à un petit nombre d'hommes; la comptabilité fut impossible, non- seulement à établir, mais à figurer , pour plus de cent trente millions : dans les vingt-quatre heures qui suivirent sa démission, forcée par tant de maux , il nomma à soixante places, tout ce qui restait à sa connaissance de sujets assez vils pour lui faire la cour, depuis son gendre , de vicaire devenu ordonnateur à dix-neuf mille livres d'appointemens , jusqu'à son perruquier, polisson de dix-neuf ans, fait commissaire des guerres. Voilà les exploits que le peuple de- Paris a récompensés en l'appelant à la Mairie , où , soutenu par les Chaumet , Hébert, et autres gredins , il a favorisé l'oppression du Corps législatif, la violation de la représentation nationale , la proscription de tout ce qu'il y a d'hommes vertueux, et assuré la perte de son pays.
Et c'est là l'homme qui cherchait un pays libre, qui remettait des pensions et refusait des places !
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— Mais Pache allait en Suisse , d'où il était originaire , en vertu de quoi son père gardait à Paris la porte d'un grand seigneur , et où il espérait une existence plus agréable que celle des lieux qui lui rappelaient sa naissance ; Pache reçut de Castries une pension qui attestait la dépendance dans laquelle il avait été chez lui, et qui pouvait être un sujet de suspicion , lorsque les nobles et les ministres de l'ancien régime étaient poursuivis ; voilà le côté que je ne connaissais pas, et qui n'est J)lus en opposition avec Pache, revenant en France après la prise de la Bastille , captant les suffrages dans une petite société populaire habilement organisée pour acquérir de l'influence, refusant avec obstination des places secondaires , et n'hésitant pas une minute pour entrer au Conseil , en se chargeant du département du ministère le plus important dans les circonstances. C'est en politique le tartufe de Molière.
A l'instant où j'écris , Biron est détenu dans la prison que j'habite. Biron , venu dans les derniers temps du ministère de Pache pour le dénoncer à l'Assemblée , muni en conséquence de pièces capables de prouver ses malversations; Biron le voit, est séduit par sa bonhomie , se persuade qu'il y a plus d'impéritie que de mauvaise foi ; il sent qu'il serait cruel de faire conduire à l'échafaud un homme qui a pu être trompé ; il abandonne son projet, et alors il le dit à Pache lui-même. Celui-ci s'explique, parvient à tirer les renseignemens et les pièces con-
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cernant les plaintes dont il est l'objet, et fait envoyer Biron à l'armée d'Italie , où on le laisse manquer de tout ; il remporte quelques avantages , on les tait ; il fait des réclamations, on n'y a pas d'égard; le temps s'écoule, le mal s'accroît; il insiste, on lui donne l'ordre de se rendre à Paris , il y arrive , on le saisit et l'enferme à Sainte-Pélagie. Lui-même reconnaît à ce coupla main de Pache et le tyran qui l'opprime.