BUZOT
D'un caractère élevé , d'un esprit fier et d'un bouillant courage , sensible , ardent , mélancolique et paresseux , il doit quelquefois se porter aux extrêmes. Passionné contemplateur de la nature, nourrissant son imagination de tous les charmes qu'elle peut offrir , son ame des principes de la plus tou-
(i) Sur l'enveloppe qui renfermait le manuscrit de cette partie des Mémoires, se trouvait la note suivante de la main de madame Roland : « Le 3i août , je ferme ce travail fait à » la hâte , comme matériaux, sous le titre de Portraits et » Anecdotes i commencé le 8 de ce mois, pour réparer ce » qui fut perdu. Je ferme également les trois premiers » cahiers de mes Mémoires commencés le 9, et je suis fort » étonnée d'avoir écrit environ trois cents pages en vingt- »> deux jours, dans mes instans de liberté d'esprit, lorsque » je consacrais encore tant de momens au repos , à la rêverie, >» au clavecin et à la société , à cause du séjour de madame m Pétion, arrivée ici la nuit du 9 au 10; que ne fait-01*
IÔO PORTRAITS.
chante philosophie, il paraît fait pour goûter et procurer le bonheur domestique ; il oublierait l'univers dans la douceur des vertus privées , avec un cœur digne du sien ; mais jeté dans la vie publique, il ne connaît que les règles de l'austère équité ; il les défend à tout prix. Facile à s'indigner contre l'injustice , il la poursuit avec chaleur , et ne sait jamais composer avec le crime. Ami de l'humanité, susceptible des plus tendres affections , capable d'élans sublimes et des résolutions les plus généreuses, il chérit son espèce, et sait se dévouer en républicain ; mais juge sévère des individus , difficile dans les objets de son estime , il ne l'accorde qu'à fort peu de gens : cette réserve , jointe à l'énergique liberté avec laquelle il s'exprime , l'a fait accuser de hauteur, et lui a donné des ennemis. La médiocrité ne pardonne guère au mérite ; mais
» point en allant toujours! » Ces portraits si rapidement esquissés, sont une des parties les plus piquantes de ce recueil ; et ce manuscrit , fait en vingt-deux jours , ne contient pas de ratures. M. le baron Trouvé , lorsqu'en l'an III (i7g5) il rendit compte des Mémoires de madame Roland dans le Moniteur, dit, en parlant des Portraits : « Ils étincellent » d'esprit ; on y remarque des rapprochemens heureux; » l'auteur y mêle des anecdotes curieuses, agréables, inté- » ressantes, atroces. » Trois portraits inédits, ceux de Chénier, de Dussaulx et de Mercier, augmenteront cette petite galerie. Ils se trouvaient parmi les manuscrits dont nous sommes redevables à la bienveillance de M. Bosc.
(Note des nouveaux éditeurs.)
PORTRAITS. l6l
ie vice hait et poursuit la vertu courageuse qui lui déclare la guerre. Buzot est l'homme le plus doux de la terre pour ses amis , et le plus rude adversaire des fripons. Jeune encore , la maturité de son jugement et l'honnêteté de ses mœurs lui valurent l'estime et la confiance de ses concitoyens. Il justifia l'une et l'autre par son dévouement à la vérité, par sa fermeté , sa persévérance à la dire. Le commun des hommes , qui déprécie ce quil ne peut atteindre , traite sa pénétration de rêverie; sa chaleur , de passion ; ses pensées fortes, de diatribes; son opposition à tous les genres d'excès, de révolte contre la majorité : on l'accusa de royalisme, parce qu'il prétendait que les mœurs étaient nécessaires dans une république, et qu'il ne faut rien négliger pour les soutenir ou les rectifier; de calomnier Paris , parce qu'il abhorrait les massacres de septembre , et ne les attribuait qu'à une poignée de bourreaux gagés par des brigands ; d'aristocratie , parce qu'il voulait appeler le peuple à l'exercice de sa souveraineté dans le jugement de Louis XVI ; de fédéralisme , parce qu'il réclamait le maintien de l'égalité entre tous les départemens , et s'élevait contre la tyrannie municipale d'une commune usurpatrice : voilà ses crimes. Il "eut aussi des travers. Avec une figure noble et une taille élégante , il faisait régner dans son costume ce soin , cette propreté, cette décence, qui annoncent l'esprit d'ordre,
le goût et le sentiment des convenances , le resii. ii
pect de l'homme honnête pour le public et pour soimême.
Ainsi , lorsque la lie de la nation portait au timon des affaires des hommes qui faisaient consister le patriotisme à flatter le peuple pour le conduire, à tout renverser et envahir pour s'accréditer et s'enrichir , à médire des lois pour gouverner, à protéger la licence pour s'assurer l'impunité , à égorger pour affermir leur pouvoir , à jurer , boire et se vêtir en portefaix pour fraterniser avec leurs pareils ; Buzot professait la morale de Socrate et conservait la politesse de Scipion : le scélérat!... Aussi Y intègre Lacroix , le sage Chabot , le doux Lindet, le r&ye/ve Thuriot, le savant Duroi, Y humain Danton et leurs fidèles imitateurs , l'ont déclaré traître à la patrie ; ils ont fait raser sa maison et confisquer ses biens, comme autrefois on bannit Aristide et condamna Phocion. Je m'étonne qu'ils n'aient point décrété qu'on oublierait son nom : c'eût été plus conséquent à leurs vues , que de prétendre le conserver avec des épithètes que désavoue l'évidence.
On ne peut point effacer de l'histoire la conduite de Buzot dans l'Assemblée constituante, ni supprimer ses sages motions , ses vigoureuses sorties dans la Convention. Quelle que soit l'altération des opinions dans des journaux peu fidèles, les principes qui les appuient se retrouvent toujours. Buzot improvisait fréquemment , travaillait peu d'ailleurs ; mais ne manquait jamais de s'élever
PORTRAITS. l63
contre tout système pervers ou nuisible à la liberté. Son rapport sur la garde départementale (i), dont on a si fort décrié le projet , contient des raisons auxquelles on n'a pas répondu ; celui sur la loi proposée contre les provocateurs au meurtre, renferme la plus saine politique , et cette philosophie, vraie comme la nature , forte comme la raison sur lesquelles elle s'appuie ; sa proposition du bannissement des Bourbons, développée avec précision, motivée avec justesse, est écrite avec grâce et chaleur; son opinion sur le jugement du roi , nourrie de choses et de raisons , n'a rien du pathos et des divagations auxquels ce sujet a donné lieu à tant de harangueurs ; enfin ses lettres à ses commettans , des 6 et 22 janvier, peignent son ame avec une vérité qui les fera rechercher. Quelques lutteurs de sa force auraient pu donner à la Convention l'impulsion qui lui était nécessaire; mais les autres hommes à talens , paraissant se ménager comme orateurs pour les grandes occasions , négligeaient trop le combat journalier , et ne se méfièrent point assez de la tactique de leurs médiocres adversaires (2).
(1) Ce projet de Buzot avait été concerté par la Gironde , pour donner à la représentation nationale une force militaire capable de la protéger contre les attaques de la commune et les mouvemens populaires.
(2) Mis en arrestation le 2 juin , Buzot s'échappa et rejoignit plusieurs de ses collègues à Evreux. Il partagea leur
l64 PORTRAITS.
PÉÏ1CW.
Véritable homme do bien et homme bon , il est incapable de faire la moindre chose qui blesse la probité ? comme le plus léger tort ou le plus petit chagrin à personne; il peut négliger beaucoup de choses pour lui , et ne saurai exprimer un rtfus d'obliger qui que ce soit au monde (1). La séré-
fuite et leurs malheurs , après la défaite de la petite armée que Félix de Wimpfen , commandant du Calvados ef partisan des Girondins, avait fait inarcher sur Paris. Tl erra longtemps an milieu des bois et des rochers, avec Pétion , son compagnon d'infortune, et, suivant toute apparence, le poison termina leurs jours. On retrouva leurs corps déchirés par des loups.
Le caractère, les talens deBuzot, l'opiniâtreté de ses attaques contre la commune et la Montagne, l'avaient rendu , pins qu'aucun autre des membres de la Gironde, odieux aux Jacobins. On lui supposa des intelligences avec la Veiidée , et la Convention ordonna que la maison qu'il avait à Evreux serait rasée , et qu'on élèverait sur ses ruines un poteau auquel serait attachée cette inscription : Ici demeurait le scélérat Buzot qui conspirait contre la république.
(Note des nouveaux éditeurs. )
(i) Mercier , dans son Nouveau Tableau de Paris , M. Paganel , dans son Essai historique et critique sur la révolution française , ont tracé les portraits de plusieurs personnages déjà peints par madame Roland. Nous pensons qu'on nous saura gré de placer ici quelques-uns de ces portraits. Voici de quelle manière le premier de ces écrivains a représenté Pétion :
« Il avait une contenance fière , une figure assez belle,
PORTRAITS. l65
nite d une bonne conscience , la douceur d'un caractère facile , la franchise et la gaieté distinguent sa physionomie. 11 fut maire prudent , représentant fidèle ; mais il est trop confiant et trop paisible pour prévoir les orages et les conjurer. Un jugement sain, des intentions pures, ce qu'on appelle la justesse de l'esprit, caractérisent ses opinions, et ses écrits , marqués au coin du bon sens plus qu'à ceux
» un regard affable , une éloquence douce, des mouvemens, » du talent et de l'adresse ; mais ses manières étaient » composées, ses yeux se doublaient, et il avait dans les » traits quelque chose de luisant qui repoussait la confiance. » Dès les premiers jours de la Constituante, il y figura, » parce qu'il parlait bien et qu'il était membre du tiers. »» Ami inséparable de Robespierre, leurs principes étaient » alors si conformes et leur intimité si marquée, qu'on les » appelait les deux doigts de la main. On continua de les » mettre sous la même accolade jusqu'à la fin de 1792. Il » est vrai qu'à cette époque ils se détestaient déjà cordiale- » meut l'un et l'autre. Robespierre n'était plus rien, il ne » voulait même rien être, parce qu'il se réservait pour l'a- » narchie : car il n'était pas fait pour briller dans une car- » rière purement constitutionnelle. Pétïon , au contraire, » avait abandonné l'Angleterre , où il vivait avec madame » de Genlis, pour succéder à Bailly dans les fonctions de » maire de Paris ; et il s'était acquis dans cette place une >> telle popularité, surtout après sa destitution à la suite >; des événemens du 20 juin , que Robespierre n'était plus >• en état de lui pardonner l'idolâtrie qu'on lui portait. Il ■> ne le regarda plus qu'avec envie; ce n'était plus à ses » yeux qu'un rival , puisque le peuple criait : VivePétionl » Pétion ou la mort ! puisque cette exclamation se li-
l66 PORTRAITS.
du talent. Il est froid orateur, et lâche dans son style y comme écrivain. Administrateur équitable et bon citoyen , il était fait pour pratiquer les vertus dans une république , et non pour fonder un tel gouvernement chez un peuple corrompu qui le regarda , durant quelque temps , comme son idole , et se réjouit de sa proscription comme de celle d'un ennemi.
» sait sur tous les chapeaux , sur toutes les murailles.
» Pétion cependant tenait trop bien pour qu'on pût l'atta- » quer ouvertement ; aussi joua-t-il un grand rôle au ioaoût. » Il avait plusieurs fois visité tous les postes du château , » pendant la nuit qui précéda cette journée célèbre; et ces » soins n'avaient pas été perdus, puisqu'ils en avaient assuré » le succès. Mais les jours de Pétion étaient si précieux alors, » qu'un décret lui défendit de s'exposer davantage ; et l'on » vit long-temps sur les portes du château cette inscription : » Ici le maire de Paris eût été assassiné, si un décret du » Corps législatif n'eût sauvé ses jours.
» Il était encore maire de Paris pendant les boucheries de » septembre; mais les conjurés l'avaient consigné à la mairie, » en sorte qu'il était pur de ces massacres. QuandMannel fit à » la Convention nationale la proposition de donner à son pré- » sident une garde d'honneur et un logement auxTuileries, » Pétion venait d'être porté à la présidence. A la formation de » l'Assemblée, certaines gens disaient qu'il visait au trône, et » quantité d'autres désiraient qu'il y montât. Mais tout-à» » coup il devint un objet de haine, et fut mis hors de la » loi à la suite du 3i mai (*). »
(Note des nouveaux éditeurs.)
{*) Voyez la note (2) de la page i63.
Lors de l'Assemblée constituante, au temps de la révision , j'étais un jour chez la femme de Buzot, lorsque son mari revint de l'Assemblée fort tard, amenant Pétion pour diner. C'était l'époque où la cour les faisait traiter de factieux, et peindre comme des intrigans tous occupés de soulever et d'agiter. Après le repas, Pétion , assis sur une large ottomane , se mit à jouer avec un jeune chien de chasse avec l'abandon d'un enfant ; ils se lassèrent tous deux et s'endormirent ensemble , couchés l'un sur l'autre : la conversation de quatre personnes n'empêcha pas Pétion de ronfler. « Voyez donc ce factieux, disait Buzot en riant ; nous avons été regardés de travers en quittant la salle , et ceux qui nous accusent , très-agités pour leur parti, s'imaginent que nous sommes à manœuvrer ! »
Cette scène et ce discours se sont fréquemment retracés à ma mémoire depuis ces temps malheureux où l'on accuse et proscrit Pétion et Buzot comme royalistes , avec autant de raison que la cour les accusait alors d'intrigue. Toujours seuls, avec leurs principes , ne communiquant avec les hommes qui en professaient de semblables , que pour s'entretenir des opinions relatives, ils ont cru qu'il devait suffire de réclamer opiniâtrement la justice, de dire constamment la vérité , de s'immoler ou s'exposer à tout , plutôt que de les trahir ; et ils sont déclarés traîtres à la patrie !
Je veux consigner ici un fait assez marquant. On a vu ailleurs que, durant le premier ministère pa-
1 6b PORTRAITS.
triote , il avait été arrangé que le ministre des affaires étrangères prendrait sur les fonds attribués a son département , pour dépenses secrètes , quelques sommes qu'il remettrait au maire de Paris, tant pour la police , qui se réduisait à zéro faute de moyens, que pour des écrits destinés à contrebalancer ceux de la cour. Dumouriez ayant quitté ce département, il fut question du même objet avec d'Abancourt , c'est-à-dire , des fonds nécessaires à la police seulement : d'Abancourt ne voulut rien faire de lui-même ; mais il prétendit que c'était une chose à faire goûter au roi , et dont il ne pouvait manquer de sentir la justice. Le roi ne goûta pas la proposition, et répondit, en propres termes , « qu'il ne donnerait par des verges pour se fouetter; » c'était de bon sens, puisqu'il n'était pas constitutionnel de bonne foi, et l'on pouvait s'attendre à cette réponse. Mais peu de jours après, Lacroix, ce collègue actuel de Danton , avec lui déprédateur de la Belgique , persécuteur des honnêtes gens et dominateur du jour ; Lacroix, qui siégeait alors à l'Assemblée législative , et qu'on savait aller au château , se rendit chez Pétion pour lui assurer la libre disposition de trois millions, s'il voulait en user de manière à soutenir Sa Majesté ; proposition que le maire , dans son caractère , devait trouver plus offensante que le roi n'avait pu trouver l'autre déplacée ; aussi fut-elle rejetée, malgré l'accueil très-particulier qu'il reçut du roi dans le même temps : car ayant été appelé
au château, au lieu d'y trouver le roi environné comme à l'ordinaire, ne l'ayant jusques-là jamais vu seul, il fut introduit dans son cabinet où personne autre ne paraissait être, et Louis XVI lui prodigua les témoignages d'affabilité, d'intérêt, même ces petites cajoleries aimables qu'il savait fort bien distribuer à volonté. Le léger bruit d'un froissement d'étoffe de soie derrière la tenture , persuada à Pétion que la reine était présente sans être visible, et les caresses du roi le convainquirent de sa fausseté : il resta ferme et honnête , sans céder au prince qui tentait de le corrompre , de même que , sans natter le peuple , il voulut ensuite appeler à lui pour le jugement de ce même roi , tandis que Lacroix qui lavait servi, et s'en était probablement fait payer , ne trouvait pas qu'on pût l'envoyer trop tôt à la mort (1).