‹ Mâemoires du marquis de FerriáeresChapitre 148 sur 165 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

selle, vous avez beau vous en défendre, vous finirez par faire un ouvrage ! — Ce sera donc sous le nom d'autrui ? lui répliquai-je , car je me mangerais les doigts avant de me faire auteur. »

Sainte-Lette rencontra chez mon père une personne dont j'avais fait connaissance depuis quelques mois, et qui devait puissamment influer sur le sort de ma vie , quoique je ne le prévisse guère alors. J'ai déjà dit que Sophie, plus distraite que moi par les habitudes de la société , était loin d'y trouver de l'avantage ; elle m'avait parlé quelquefois d'un homme de mérite , fixé à Amiens par sa place , et qui allait souvent chez sa mère lorsqu'il demeurait à sa résidence ; ce qui n'était pourtant pas très-commun , parce qu'il venait à Paris tous les hivers , et faisait souvent dans l'été de pins longs voyages. Elle me lavait cité , parce que dans la foule insignifiante dont elle était environnée , elle distinguait avecplaisir un individu dont la conversation instructive lui paraissait toujours nouvelle , dont les manières austères , mais simples , inspiraient de la confiance , et qui sans être aimé de tout le monde , parce que sa sévérité , parfois caustique , déplaisait à beaucoup de gens , était généralement considéré. Sophie lui avait aussi parlé de sa bonne amie ; d'ailleurs , il n'était bruit dans sa famille que de l'intimité , de la constance d'une liaison de couvent , qui prenait avec les années certain caractère respectable ; enfin, il avait vu mon portrait que madame Gannet avait mis chez elle en évidence.

« Pourquoi donc , disait-il souvent , ne me faitesvous pas connaître cette bonne amie ? Je vais à Paris tous les ans ; n'aurai-je point une lettre pour elle ? » Il obtint cette commission désirée , au mois de décembre iyj5; jetais encore en deuil de ma mère , et dans cette douce mélancolie qui succède aux violens chagrins. Quiconque se présentait de la part de Sophie ne pouvait manquer d'être bien reçu. (( Cette lettre te sera remise , m'écrivait ma bonne amie, par le philosophe dont je t'ai fait quelquefois mention, M. Roland de laPlatière , homme éclairé , de mœurs pures , à qui l'on ne peut reprocher que sa grande admiration pour les anciens aux dépens des modernes qu'il déprise , et le faible de trop aimer à parler de lui. » Ce portrait est moins qu'une ébauche ; mais le trait se trouvait juste et bien saisi. Je vis un homme de quarante et quelques années, haut de stature , négligé dans son attitude, avec cette espèce de roideur que donne l'habitude du cabinet; mais ses manières étaient simples et faciles, et sans avoir le fleuri du monde , elles alliaient la politesse de l'homme bien né à la gravité du philosophe . De la maigreur , le teint accidentellement jaune, le front déjà peu garni de cheveux et très -découvert , n'altéraient point des traits réguliers, mais les rendaient plus respectables que séduisans. Au reste, un sourire extrêmement fin et une vive expression développaient sa physionomie et la faisaient sortir comme une figure toute nouvelle , quand il s'animait dans le récit , ou à

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