TROISIÈME PARTIE. 25l
par atïaires je crois, et puis avait reçu à titre d'ami , un officier reformé , devenu commis sans place , qui s'appelait Demontchery : c'était un homme de trente-six ans , ayant les manières polies , le ton du cœur , ces grâces que donne l'usage du monde , et peut-être la fleur de la galanterie. Demontchery cultivait mon père , mais entrait rarement chez ma mère , qui n'aurait pas souffert d'assiduités. 11 professait franchement pour moi, respect , estime , etc. , et l'ambition de solliciter ma main , si la fortune cessait de lui être contraire. Elle l'envoya droit aux grandes Indes; il donna de ses nouvelles, et ne cachait point ses vœux pour des succès qui lui permissent de revenir avec avantage. Mais simple capitaine de Gipayes, et trop galant homme pour entendre rien acquérir , il n'était pas , je crois , fort avancé lorsqu'il revint , après sept ans d'absence , et qu'accourant chez mon père , il me vit mariée depuis quinze jours : j'ignore ce qu'il est devenu, et ce qu'il m'eût inspiré si j'avais dû penser à lui. Durant son séjour à Pondichéry ? il fît connaissance d'un M. de Sainte - Le tte , l'un des membres du conseil, et le chargea de lettres pour mon père , lorsque le conseil députa Sainte -Lette à Paris, en 1776, pour quelque affaire importante.
Sainte-Lette avait plus de soixante ans ; c'était un homme que la vivacité de l'esprit et l'emportement des passions avaient égaré dans sa jeunesse, où il dissipa sa fortune à Paris. Il était passé en Amérique ; il y était demeuré à la Louisiane , directeur
de la traite avec les sauvages , durant treize ans ; de là , jeté en Asie , employé dans l'administration à Pondichéry , il cherchait à réunir les moyens de vivre un jour, ou de mourir en France avec son ami de jeunesse, M. de Sévelinges , dont je dirai quelque chose. Une voix grave et solennelle , distinguée par l'accent que donnent l'expérience et le malheur, soutenue par l'expression facile d'un esprit exercé, me frappa dans Sainte -Lette à son abord. Demontchery lui avait parlé de moi ; c'était probablement ce qui lui inspirait le désir de faire connaissance : mon père le recutbien ; je l'accueillis avec empressement , parce qu'il m'intçressa bientôt ; sa société me fut très-agréable ; il recherchait la mienne , et, pendant tout le temps que dura son voyage , il ne passait point quatre ou cinq jours sans me rendre visite.
Les gens qui ont beaucoup vu , sont toujours bons à entendre , et ceux qui ont beaucoup senti ont toujours vu plus que d'autres , lors môme qu'ils auraient moins voyagé que n'avait fait Sainte- Lette. Il avait ce genre d'acquis que donne l'expérience bien plus que celui des livres ; moins savant que philosophe , il raisonnait d'après le cœur humain , et il avait conservé de sa jeunesse le goût de la poésie légère , dans laquelle il avait écrit de jolies choses. Il me donna plusieurs de ces morceaux ; je lui communiquai quelques-unes de mes rêveries , et il me rép?ta plusieurs fois , d'un ton prophétique , c'est-à-dire , persuadé : « Mademoî-