TROISIÈME PARTIE. 2^J
les parties de l'art de la parole; je comprends aussi que le sansculottisme fasse dédaigner ces grâces et nous conduise à une grossièreté féroce , tout aussi éloignée de la précision des Spartiates dans leur langage plein de sens , que de l'éloquence des Athéniens aimables.
Mais nous avons laissé jadis Lablancherie à Orléans ou ailleurs ; il faut couler à fond ce personnage.
De retour peu après la mort de manière, il apprit cet événement en venant pour la voir , et il manifesta une surprise , une douleur qui me touchèrent et me plurent. Il revint me faire des visites; je le voyais avec intérêt. Mon père, qui, dans ces commencemens , s'imposait la loi de rester près de moi lorsqu'il y venait quelqu'un , trouva que l'emploi de duègne n'était pas amusant, et qu'il serait plus commode pour lui d'interdire tout abord à quiconque n'aurait pas la gravité d'âge nécessaire à ses yeux pour dispenser de sa présence , et me laisser à ma bonne, à moi-même. Il m'annonça qu'il comptait prier Lablancherie de ne plus revenir; je ne répliquai pas le plus petit mot, quoique j'en ressentisse quelque chagrin; je m'occupais de celui que je supposais qu'il éprouverait à cette défense : je pris la résolution de la lui adoucir, en lui faisant moi-même cette injonction ; car la tournure de mon père me faisait craindre qu'il ne la rendît désobligeante. Il faut être vraie; Lablancherie m'intéressait , et j'imaginais que je pour-
rais bien l'aimer; la tète seule travaillait, je crois, mais elle était en chemin. J'écrivis donc une belle lettre qui donnait à Lablancherie son congé , qui lui ôtait tout espoir de me répondre , mais qui ne devait pas détruire celui d'avoir plu, s'il en était flatté.
Cette glace rompue donna cours à des idées mélancoliques et douces, dont mon bonheur n'était pas autrement troublé. Sophie vint à Paris; elle y fît quelque séjour avec sa mère et sa sœur Henriette , qui , se trouvant alors à notre niveau, par les années que nous avions gagnées , et le calme qu'elle avait acquis, devint aussi ma bonne amie. Les agrémens de sa vive imagination jetaient partout des étincelles et animaient les liaisons dont elle faisait partie.
J'allais souvent au Luxembourg , avec les amies et mademoiselle d'Hangard; j'y rencontrai Lablancherie : il me saluait respectueusement , et je rendais le salut avec quelque émotion, u Tu connais donc ce Monsieur? me dit un jour mademoiselle d'Hangard, qui avait d'abord pris son salut pour elle. — Oui; et toi-même? — Oh ! certainement; mais je ne lui ai jamais parlé. Je vois mesdemoiselles Bordenave (i) , dont il a demandé la cadette en mariage. — Y a-t-il long-temps ? — Un an , six mois, dix-huit peut-être ; il avait trouvé moyen de
(i) Leur père était un chirurgien très-connu , membre de l'Académie des Sciences.