TROISIÈME PARTIE
et dans les dispositions d'ordre , dont ne manquent guère de s'occuper les gens sensés à la veille dune longue absence , il m'avait choisie pour la dépositaire de ses manuscrits , desquels je demeurais maîtresse s'il lui arrivait malheur. Je fus sincèrement touchée de cette marque d'estime toute particulière, et je la reçus avec action de grâces. Le jour de son départ , il dîna chez mon père avec Sainte -Lette : en me quittant, il me demanda la permission de m'embrasser ; et, je ne sais comment, mais cette politesse ne s'accorde jamais sans rougeur pour une jeune personne, lors même que son imagination est calme. « Vous êtes heureux de partir, lui dit Sainte-Lette de sa voix grave et solennelle ; mais dépêchez-vous de revenir , pour en demander autant. »
Durant le séjour de Sainte-Lette en France, son ami Sévelinges devint veuf ; il alla le trouver à Soissons , sa résidence , pour partager sa douleur , et l'amena à Paris pour l'en distraire. Ils vinrent me voir ensemble. Sévelinges était un homme de cinquante-deux ans , gentilhomme peu fortuné ; il remplissait en province une place de finance , et cultivait les lettres en philosophe qui connaît leurs douceurs. Ayant fait ainsi sa connaissance, je demeurai en relation avec lui au départ de Sainte-Lette, qui trouvait, disait -il, quelque plaisir, en quittant la France, à penser que son ami n'y perdrait pas l'avantage de correspondre avec moi ; il me demanda même la per-
mission de lui transmettre, pour m'ètre rendus un peuplas tard, quelques manuscrits que j'ai dit que je lui avais communiqués. Cet intéressant vieillard s'embarqua peut-être pour la cinq ou sixième fois de sa vie. Un ulcère à la tête , dont il s'était déjà ressenti, s'ouvrit lorsqu'il était en mer : il arriva malade à Pondichérj , où il mourut six semaines après son retour. Nous apprîmes sa mort par Demontchéry. Sévelinges le regretta vivement; il m'écrivait de temps en temps; et ses lettres, aussi bien peintes qu'agréablement dictées , me faisaient grand plaisir; elles portaient un caractère de philosophie douce et d'une sensibilité mélancolique pour lesquelles j'ai eu beaucoup de penchant. J'ai remarqué, à ce sujet, que Diderot avait dit, avec assez de justesse , qu'un grand goût suppose un grand sens , des organes délicats • et un tempérament un peu mélancolique.
Mon père , dont les dispositions heureuses s'altéraient insensiblement , trouva qu'il était assez inutile de faire de l'esprit qui coûtait des ports de lettres : je contai mon chagrin au petit oncle qui m'autorisa à lui faire adresser les lettres de Sève— linges, qu'il avait vu à la maison. Mes manuscrits me revinrent, avec quelques observations critiques dont je fus très -glorieuse ; car je n'imaginais pas que mes œuvres valussent l'examen ; c'étaient , à mes propres yeux , des rêveries assez sages , mais communes , sur des choses qu'il me semblait que chacun devait savoir; je ne pensais pas qu'elles-