TROISIÈME PARTIE
ce qui convient en pareil cas allait être déployé ; je l'arrêtai, en disant à Lablancherie que j'ignorais si mesdemoiselles Bordenave et d'autres, auxquelles il s'était adressé à peu près dans le même temps , s'étaient exprimées à son égard avec une égale franchise; mais que la mienne était sans bornes, et que les résolutions qu'elle peignait n'admettaient point d'explication. Je me levai au même instant; je fis la révérence, et ce geste de la main qui indique la porte à ceux qu'on veut voir partir. Le cousin Trude arrivait ; jamais je ne vis son rude visage avec plus de plaisir : Lablancherie fila sa retraite en silence; je ne l'ai plus revu : mais qui n'a pas entendu parler , depuis ce temps-là , de Y agent général de la correspondance pour les sciences et les arts? (i)
(i) Lablancherie avait conçu le projet d'une correspondance générale entre les savans et les artistes de tous le» pays. Il ouvrit aussi des réunions sous le nom fastueux de Rendez-vous de la république des lettres. Les Mémoires de Bachaumont traitent assez lestement ses projets, ses prétentions , sa correspondance et ses assemblées.
« Qu'est-ce, disent-ils, que cet agent général des savans, ;> des gens de lettres, des artistes et des étrangers distingués? » Un jeune audacieux qui n'est connu par aucun talent. » Où tient- il ses assemblées? Dans un galntas du collège de »> Eayeux , où il n'y a pas même de chaises , et où il faut res- » ter debout depuis trois heures jusqu'à dix heures du soir » que durent les séances. Enfin, qu'y fait-on? On y cause » comme dans un café, d'une façon plus incommode seule- » ment. Qu'y voit-on? Des choses qu'on trouverait chez les i. 16
'j./\2 UI.MUIKES PARTICULIERS.
Celui-ci hors de scène, retournons à Sainte-Lette et Roland.
Nous étions arrivés à la fin de l'été 1776; j'avais vu plusieurs fois, depuis huit ou neuf mois , M. Roland : ses visites n'étaient pas fréquentes ; mais il les faisait longues, comme les gens qui n'allant pas pour se montrer à tel lieu , mais parce qu'ils se plaisent à y être , s'y arrêtent autant qu'ils le peuvent. Sa conversation, instructive et franche, ne m'ennuyait jamais , et il aimait à se voir écouter avec intérêt ; chose que je sais fort t>ien faire , même avec ceux qui sont moins instruits que lui , et qui m'a valu peut-être encore plus d'amis que l'avantage de nïénoncer moi-même avec quelque facilité. Je l'avais connu à son retour d'Allemagne ; maintenant il se disposait à faire le voyage d'Italie ;
» artistes , et qui y seraient encore mieux , parce que ce se- » rait chaque jour et à toute heure. Ou sont ses correspon- » dances ? Dans un gros livre , où il écrit les adresses de quel- » ques savans ou de quelques artistes étrangers.
» Malgré l'approbation que l'Académie des Sciences , ou -y ne sait pourquoi, a jugé à propos de donner à ce projet, '> le 20 mai, sur le rapport de MM. Franklin, Leroi, le » marquis de Condorcet et Lalande , on peut assurer, par » expérience , que c'est jusqu'à présent l'idée la plus folle, » la coterie la plus plate et la correspondance la plus » vide. »
Ce témoignage peu flatteur confirme l'arrêt porté par madame Roland. On trouvera plus bas dans ses Lettres un mot de Lablancherie qui peint d'une manière plaisante son excessive présomption. (Note des nouveaux éditeurs.)