PREMIÈRE PARTIE
réparerai point ; mais je m'indignerais contre moimême de me laisser abattre par quoi que ce soit. Dans toutes les peines que j'ai essuyées , la plus vive impression de douleur est presque aussitôt accompagnée de l'ambition d'opposer mes forces au mal dont je suis l'objet , et de le surmonter, ou par le bien que je fais à d'autres, ou par l'augmentation de mon propre courage. Ainsi, le malheur peut me poursuivre et non m'accabler; les tyrans peuvent me persécuter: mais m'avilir? jamais, jamais £ Mes Notices sont perdues; je vais faire des Mémoires y et, m'accommodant avec prudence à ma propre faiblesse dans un moment où je suis péniblement affectée , je vais m'entre tenir de moi pour mieux m'en distraire. Je ferai mes honneurs en bien ou en mal , avec une égale liberté : celui qui n'ose se rendre bon témoignage à soi-même , est presque toujours un lâche qui sait et craint le mal qu'on pourrait dire de sa personne ; et celui qui hésite à avouer ses torts , n'a pas la force de les soutenir , ni le moyen de les racheter. Avec cette franchise pour mon propre compte , je ne me gênerai pas sur celui d' autrui ; père , mère , amis , mari, je les peindrai tels qu'ils sont, ou que je les ai vus.
Tant que je suis demeurée dans un état paisible et concentré , ma sensibilité naturelle enveloppait tellement mes autres qualités , qu'elle se montrait seule , ou les dominait toutes. Mon premier besoin était de plaire et de faire du bien : j'étais un peu
comme ce bon M. de Gourville, dont madame de Sévigné dit que la charité du prochain lui coupait les paroles par la moitié ; et je méritais que Sainte- Lette dit de moi , qu'avec l'esprit d'aiguiser de fines épigrammes, je n'en laissais jamais échapper aucune.
Depuis que les circonstances, les orages politiques et autres ont développé l'énergie de mon caractère , je suis franche avant tout , sans regarder d'aussi près aux petites égratignures qui peuvent se faire en passant. Je ne fais pas plus d'épigrammes ; car elles supposent le plaisir de piquer par une critique , et je ne sais point m'amuser à tuer des mouches; mais j'aime à faire justice à force de vérités, et j'énonce les plus terribles en face des intéressés , sans m'é tonner, m'émouvoir, ni me fâcher, quel qu'en soit l'effet sur eux.
GRATTENPiiLiPON,mon père , était graveur de profession; il cultivait aussi la peinture, et voulut s'adonner à celle en émail, bien moins par goût que par spéculation : mais l'incompatibilité de sa vue et de son tempérament , avec le feu auquel il faut passer l'émail, le força d'abandonner ce genre. Il se restreignit dans le sien, qui était médiocre; mais quoiqu'il fut laborieux , que les temps favorisassent l'exercice de son art , qu'il eût beaucoup d'occupation et employât un assez grand nombre d'ouvriers , le désir de faire fortune le portait vers le commerce. Il achetait des bijoux , des diamans, ou les prenait en paiement des marchands avec