‹ Mâemoires du marquis de FerriáeresChapitre 36 sur 165 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

lesquels il avait affaire , pour tes revendre dans l'occasion. Je relève cette particularité , parce que j'ai observé que, dans toutes les classes , l'ambition est généralement funeste ; pour quelques heureux qu'elle élève , elle fait une foule de victimes. L'exemple de mon père me fournira plus d'une application : son art suffisait à le faire exister décemment ; il voulut devenir riche , et il a fini par se ruiner.

Robuste et sain, actif et glorieux, il aimait sa femme et la parure ; sans instruction , il avait ce degré de goût et de connaissances que donnent superficiellement les beaux-arts , à quelque partie qu'en soit réduite la pratique : aussi , malgré son estime pour les richesses et ce qui peut les procurer y il traitait avec des marchands , mais il n'avait de liaison qu'avec des artistes , peintres et sculpteurs. Sa vie fut très-réglée, tant que son ambition connut des bornes ou n'eut point essuyé de disgrâces. On ne peut pas dire que ce fût un homme vertueux ; mais il avait beaucoup de ce qu'on appelle honneur : il aurait bien fait payer une chose plus qu'elle ne valait; mais il se serait tué plutôt que de ne pas acquitter le prix de celle qu'il avait achetée .

Marguerite Bimont, sa femme y lui avait apporté en dot, avec fort peu d'argent, une ame céleste et une charmante figure. L'aînée de six enfans, dont elle avait été comme la seconde mère, elle ne sTétait mariée, à vingt-six ans, que pour céder sa

place à ses sœurs : son cœur sensible, son esprit agréable, auraient dû l'unir à quelqu'un d éclairé , de délicat; mais ses pareils lui présentèrent un honnête homme dont les talens assuraient l'existence, et sa raison l'accepta. Au défaut du bonheur qu'elle ne pouvait se promettre, elle sentait qu'elle ferait régner la paix qui en tient lieu. 11 est sage de savoir se réduire : les jouissances sont toujours plus rares qu'on ne l'imagine ; mais les consolations ne manquent jamais à la vertu.

Je fus leur second enfant : mon père et ma mère en eurent sept ; mais tous les autres sont morts en nourrice ou en venant au monde , à la suite de divers accidens, et ma mère répétait quelquefois avec complaisance que j'étais la seule qui ne lui eût jamais donné de mal, car sa délivrance avait été aussi heureuse que sa grossesse; il semblait que j'eusse affermi sa santé.

Une tante de mon père choisit pour moi , dans les environs d'Arpajon, où elle allait souvent en été, une nourrice saine et de bonnes mœurs, que l'on estimait dans le pays , d'autant plus que la brutalité de son mari la rendait malheureuse , sans altérer son caractère ni changer sa conduite. Madame Besnard ( c'est le nom de ma grand'tante ) n'avait point d'enfant; son mari était mon parrain : tous deux me regardèrent comme leur fille. Leurs soins ne se sont jamais démentis. Ils vivent encore , jet, sur le déclin de leurs ans, ils languissent de douleurs; ils gémissent sur le sort de leur petite-

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