DEUXIÈME PARTIE
a l'avance : d'ailleurs, s'il arrivait que, par la durée de l'épreuve , ma vocation s'ébranlât, ce serait prêter des armes aux mondains ; je résolus donc de taire ma résolution et de marcher au but en silence. Je mettais à contribution la petite bibliothèque de ma bonne-maman; la Philotée de saint Françoisde-Sales et le Manuel de saint Augustin devinrent les sources de mes méditations favorites (i): quelle doctrine d'amour et quel délicieux aliment pour l'innocence d'une ame ardente , livrée aux célestes illusions ! Des ouvrages de controverse de Bossuet m'offrirent une nouvelle pâture ; tels favorables qu'ils fussent à la cause qu'ils avaient pour objet de défendre , ils faisaient connaître quelques-unes des objections contre elle , et me mirent sur la
(1) Le Manuel que le célèbre évêqne d'Hyppone composa pour lui-même, est un ouvrage moins élevé <ïiie sa Cité de Dieu , moins éloquent que ses Confessions. Saint Augustin y retrace la puissance et les bienfaits de Dieu, pour s'affermir dans la foi, et s'exhorter à la reconnaissance.
La Philotée, ou, pour écrire exactement : \a. Philothée, est plus connue sous le titre d'Introduction à la vie dévote. On y reconnaît le langage d'un écrivain mystique, et les principes d'un casuiste indulgent. Saint x\ugustin écrivait son Manuel pour entretenir la ferveur d'un zèle ardent; saint François-de-Sales a composé la Philothée , pour inspirer le goût et montrer les douceurs d'une vie pieuse. L'un vous ordonne de vous prosterner et de croire ; l'autre vous engage à la prière, et vous recommanded'aimer. On verra, quelques pages plus bas, à quelle occasion singulière madame Roland reparle de la Philothée. {Note des nouveaux éditeurs.)
voie de raisonner ma croyance. Ce fut le premier pas ; il y eut bien loin de celui-là au scepticisme où je devais parvenir quelques années ensuite , après avoir été successivement janséniste , cartésienne, stoïcienne et déiste ! Que de chemins , pour finir par le patriotisme qui m'a fait jeter dans les fers ! Au milieu de tout cela , de vieux bouquins de voyages, force mythologie, amusèrent mon imagination, et les Lettres de madame de Sévigné fixèrent mon goût ; son aimable facilité , ses grâces , son enjouement , sa tendresse , me firent entrer dans son intimité ;. je connaissais sa société , j'étais familiarisée avec ses entours comme si j'eusse vécu avec elle. Ma bonne-maman voyait peu de monde et sortait rarement ; mais son humeur agréable animait la conversation lorsque je travaillais près d'elle aux petits ouvrages de main qu'elle se plaisait à m'enseigner ou à me fair^ faire. Madame Besnard, cette grand'tante qui m'avait surveillée lorsque j'étais en nourrice, venait chez sa sœur tous les jours passer deux heures de laprès-diner ; son caractère austère était toujours accompagné de formes solennelles et d'un air de cérémonie dont madame Phlipon plaisantait quelquefois, mais assez légèrement, pour ne pas offenser sa sœur , qui , au reste , payait son écot par quelque bonne vérité un peu brusquement dite , et dont son excellent cœur lui faisait pardonner la rudesse. Ma bonne-maman , qui mettait un grand prix aux grâces et à tout ce qui peut embellir la vie sociale , était infiniment sensible