‹ Mâemoires du marquis de FerriáeresChapitre 68 sur 165 · DEUXIÈME PARTIE. Jl · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE. Jl

dentelle chiffonnée en petit bonnet à papillons pointus comme des oreilles de lièvre , placée sur le sommet de la tête, laissait voir des cheveux, peutêtre empruntés , rangés avec cette feinte discrétion qu'il fallait bien revêtir après soixante ans ; et du rouge à doubles couches , donnait à des yeux fort insignifîans , beaucoup plus de dureté qu'il n'était nécessaire pour me faire baisser les miens. « Eh ! bonjour, mademoiselle Rotisset! s'écrie d'une voix haute et froide madame de Boismorel , en se levant à notre approche. ( Mademoiselle ? quoi ! ma bonne-maman est ici mademoiselle ? ) Mais vraiment, je suis bien aise de vous voir! Et ce bel enfant ; c'est votre petite-fîlle ? elle sera fort bien î Venez ici , mon cœur , asseyez-vous à côté de moi. Elle est timide : quel âge a-t-elle , votre petitefîlle , mademoiselle Rotisset ? Elle est un peu brune, mais le fond de la peau est excellent; cela s'éclaircira avant peu : elle est déjà bien formée ! Vous devez avoir la main heureuse , ma bonne amie ; n'avez-vous jamais mis à la loterie ? — Jamais, madame , je n'aime pas les jeux de hasard. — Je le crois; à votre âge on imagine avoir jeu sûr : quel son de voix ! il est doux et plein : mais comme elle est grave ! N'êtes-vous pas un peu dévote ? — Je connais mes devoirs , je tâche de les remplir. — Fort bien! Vous avez envie d'être religieuse, n'estce pas ? — J'ignore ma destination , je ne cherche point encore à la juger. — Comme c'est sentencieux! Elle lit , votre petite-fille , mademoiselle Rotisset ? —

La lecture est son plus grand plaisir; elle y emploie une partie des jours. — Oh ! je vois cela; mais prenez garde qu'elle ne devienne une savante , ce serait grand'pitié. » La conversation s'établit entre ces dames, sur la famille et la société de la maîtresse de la maison ; ma bonne-maman demandait des nouvelles de l'oncle et du cousin , de la bru et de l'amie , et de l'abbé Langlois , et de la marquise de Lévi , et du conseiller Brion , et du curé Parent. On parlait de leur santé, de leurs alliances et de leurs travers , comme de ceux de madame de Roudé , par exemple , qui , malgré son âge , aimait encore à faire belle gorge , et portait toujours la sienne à découvert , excepté lorsqu'elle montait en voiture , ou quelle en descendait; car elle la cachait alors d'un grand mouchoir quelle tenait à sa poche dans cette intention , parce que , disait-elle , cela n'est pas fait pour montrer à des laquais. Durant ce dialogue, madame de Boismorel faisait quelques points sur le canevas, une caresse à son chien, et me fixait le plus souvent. J'avais soin d'éviter ses regards qui me déplaisaient beaucoup ; et portant les miens dans l'appartement dont la décoration me paraissait plus agréable que la 'dame qui l'habitait, mon sang circulait avec plus de rapidité que de coutume , je sentais mes joues animées, mon cœur palpitant et oppressé; je ne me demandais pr;s encore pourquoi ma bonne-maman n'était point sur le canapé , et madame de Boismorel dans le rôle de mademoiselle Rotisset; mais j'avais le sentiment qui conduit à

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