‹ Mâemoires du marquis de FerriáeresChapitre 69 sur 165 · DEUXIÈME PARTIE. y · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE. y

cette réflexion , et je vis terminer la visite comme on reçoit un soulagement à l'instant de la souffrance. « Ah ça! n'oubliez pas de me faire prendre un billet de loterie ; que ce soit votre petite-fille qui choisisse le numéro, entendez-vous, mademoiselle Rotisset? je veux avoir l'étrenne de sa main : embrassez-moi donc ; et vous, mon petit cœur , ne baissez pas tant les yeux ; ils sont fort bons à voir ces yeux-là ? et un confesseur ne défend pas de les ouvrir : ah ! mademoiselle Rotisset , vous aurez des coups de chapeau, je vous le promets, et de bonne heure. Bon jour, mesdames; » et madame de Boismorel tire sa sonnette , ordonne à Lafleur d'aller dans deux jours chercher un billet de loterie chez mademoiselle Rotisset, fait taire son petit chien , et elle était déjà replacée sur son canapé avant que nous eussions gagné l'antichambre .

Nous marchions en silence pour revenir à la maison , où j'avais hâte de retrouver des livres qui me fissent oublier madame de Boismorel , dont je ne goûtais pas plus les complimens que ceux de ses gens. Ma bonne-maman , demi-satisfaite , parlait d'elle quelquefois et de ses singularités , de son égoïsme qui lui faisait dire que les enfans n'étaient que des causes secondes , lorsque ma bonne-maman se permettait de lui représenter les intérêts des siens pour arrêter ses grandes dépenses ; de sa manière libre , mais ordinaire parmi les femmes de la bonne compagnie ^ qui lui faisait recevoir son confesseur et d'autres à sa toilette, et passer sa chemise en

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leur présence, etc. Ce ton, ces mœurs, me paraissaient étranges; je faisais causer ma bonne-maman sur tout cela avec curiosité ; mais je gardais pour moi les impressions que j'en recevais , et il me semblait que je ne pouvais pas me permettre de les lui faire toutes connaître.

Quinze jours après notre visite, nous reçûmes celle de M. de Boismorel fils , qui ne s était pas trouvé chez sa mère lorsque nous nous y étions rendues; c'était un homme de trente-sept à trentehuit ans , dune physionomie grave et douce , d'un ton décent et noble ; ses regards s'échappaient en longs éclairs d'un œil très-ouvert et un peu trop gros ; sa voix mule et forte, que l'on sentait adoucie par égard , avec l'accent de lame et l'expression gracieuse dune politesse qui n'est point en superficie. 11 aborda ma bonne -maman avec respect , l'appelant sa bonne amie , me salua avec cette sorte de révérence que les hommes sensibles s'honorent de témoigner aux jeunes personnes du sexe : la conversation devint facile autant qu'elle était mesurée ; il ne perdait pas l'occasion de rappeler avec grâce les obligations qu'il avait aux soins de ma bonnemaman, et je compris qu'il lui disait dune manière enveloppée, mais délicate, que la Providence récompensait ses soins généreux pour les en fans d'autrui, par la satisfaction qu'elle lui préparait dans le seul qui lui eût été donné. Je trouvai M. de ïknsmorel bien plus aimable que sa mère , et j'étais charmée de le voir revenir, ce qui lui arrivait tous

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