‹ Mâemoires du marquis de FerriáeresChapitre 83 sur 165 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

les anciennes sectes des philosophes, je donnai la palme aux stoïciens ; je m'essayai, comme eux, à soutenir que la douleur n'était point un mal; et cette folie ne pouvant durer , je m'obstinai du moins à ne jamais me laisser vaincre par elle ; mes petites expériences me persuadèrent que je pourrais endurer les plus grandes souffrances sans crier. Une première nuit de mariage renversa mes prétentions , que j'avais gardées jusque-là ; il est vrai que la surprise y fut pour quelque chose , et qu'une novice stoïcienne doit être plus forte contre le mal prévu, que contre celui qui frappe à l'improviste , lorsqu'elle attend tout le contraire.

Durant deux mois, lisant Descartes et Mallebranche, j'avais regardé mon chat, quand il miaulait , comme une mécanique qui faisait son jeu ; mais en détachant ainsi le sentiment de ces signes, il me semblait que je disséquais le monde , et n'y voyais plus rien d'attachant; je trouvais bien plus doux de prêter à tout une ame , et j'aurais adopté celle de Spinosa plutôt que de m'en passer. Helvétius me fit du mal ; il anéantissait les plus ravissantes illusions; il me montrait partout un intérêt repoussant : que de sagacité pourtant ! quels développemens heureux ! je me persuadai qu'Helvétius peignait les hommes tels qu'ils étaient devenus dans la corruption de la société : je jugeai qu'il était bon de se nourrir de cet auteur pour fréquenter, sans être dupe , ce qu'on appelle le monde ; mais je me gardai bien d'adopter ses principes pour

connaître l'homme proprement dit et m'apprëcier moi-même ; je me serais crue avilie : je me sentais capable dune générosité quil ne reconnaît point. Avec quel charme je lui opposais les grands traits de l'histoire et les vertus des héros quelle a célébrés ! Je ne lisais point le récit d'une belle action que je ne me disse : « C'est ainsi que j'aurais agi.» Je me passionnai pour les républiques où je rencontrais le plus de vertus qui excitassent mon admiration , et des hommes dignes de mon estime ; je me persuadai que leur régime était le seul convenable aux unes et aux autres ; je ne me trouvais pas au-dessous des premières , je repoussais avec indignation l'idée de munir à un individu qui ne valût pas les seconds, et je me demandais en gémissant , pourquoi je n'étais pas née dans leur sein.

Nous fîmes un voyage à V ersailles , ma mère , le petit oncle , mademoiselle d'Hannaches et moi ; ce voyage n'avait d'autre but que de me montrer la cour, le lieu qu'elle habitait , et de s'amuser de ce spectacle. Nous logeâmes dans le château. Madame Legrand , femme de la dauphine , connue de l'abbé Bimont par son fils dont il était camarade, et dont j'aurai à parler, n'étant pas de quartier, nous prêta son appartement. Il était sous lés combles , dans un même corridor que celui de l'archevêque de Paris , et tellement rapproché , qu'il fallait que ce prélat s'observât pour que nous ne l'entendissions pas parler; même précaution nous

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