‹ Mâemoires du marquis de FerriáeresChapitre 82 sur 165 · DEUXIÈME PART'ÏE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PART'ÏE

trouve si bête avec tant de gens , que , ni'apercevant de mes ressources avec les personnes spirituelles , j'ai cru long-temps, dans ma bonhomie, que c'était à leur habileté que j'en étais redevable. Je plais généralement , parce que je craindrais d'offenser qui que ce fut; mais il n'appartient pas à tous de me trouver jolie et de sentir ce que je vaux. Il est tel vieillard, épris de lui-même, jaloux d'étaler sa petite science longuement acquise , qui pourrait me voir dix ans, sans se douter que je susse autre chose que faire une addition et coudre une chemise. Camille-Desmoulins a eu raison de s'étonner de ce qu a mon âge , et avec si peu de beauté , j'avais ce qu'il appelle des adorateurs : je ne lui ai jamais parlé ? mais il est à parier qu'avec un personnage de son espèce , je serais froide et silencieuse, si je n'étais repoussante. Il n'a pas rencontré juste , en me donnant une cour ; je hais autant les galans que je méprise les esclaves , et j'entends parfaitement à éconduîre les complimenteurs. J'ai besoin, avant tout , d'estime et de bienveillance; on m'admire après si l'on veut; mais il faut qu'on me distingue et me chérisse : cela ne manque guère quand on me voit souvent, et qu'on a du bon sens et un cœur.

Ce goût de plaire qui soulève un sein naissant , qui fait éprouver une douce émotion aux regards flatteurs dont on s'aperçoit être l'objet, combiné singulièrement avec la timidité de la pudeur et l'austérité de mes principes, répandait sur ma per-

iOO -MEMOIRES PARTICULIERS.

sonne , comme il prêtait à ma toilette , un charme tout particulier. Rien de plus décent que ma parure, de plus modeste que mon maintien ; j'aimais qu'ils annonçassent la retenue ; je n'y voulais que la grâce, et l'on en vantait l'agrément. Cependant ce renoncement au monde , ce mépris de ses pompes et de ses œuvres , continuellement recommandé par la morale chrétienne, s'accordaient mal avec les inspirations de la nature ; leur contradiction me tourmentait d'abord; mais le raisonnement s'étendit nécessairement sur les règles de conduite , comme sur les mystères , objets de la foi : je m'appliquai avec une égale attention à rechercher ce que je devais faire , et à examiner ce que je pouvais croire. L'étude de la philosophie , considérée comme la science des mœurs et la base de la félicité , devint mon unique étude; je lui rapportais mes lectures et mes observations.

Il m'arriva en métaphysique , en systèmes , ce que j'éprouvais en lisant des poèmes : je me croyais transformée dans le personnage du drame qui avait le plus d'analogie avec moi, ou que j'estimais davantage : j'adoptais les opinions dont la nouveauté ou l'éclat m'avait frappée ; elles étaient miennes jusqu'à discussion nouvelle ou plus profonde. Ainsi , dans le genre controversiste , je me rangeai avec les auteurs de Port-Royal ; leur logique et leur austérité convenaient à ma trempe , tandis que je ine trouvais un éloigncment naturel pour le fauxfuvant et le doucereux jésuitisme. Lorsque je suivis

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