DEUXIÈME PARTIE. 1 I jf
table , par tolérance philosophique, puisque ce n'était plus l'œuvre de la foi. J'allais prendre la divine nourriture , en songeant à ce qu'avait dit Cicéron, qu'après toutes les folies des hommes à l'égard de la Divinité , il ne leur restait plus qu'à la transformer en aliment pour la manger. Ma mère prenait chaque jour un caractère de pieté qui me permettait moins de m'éloigner des pratiques ordinaires, et je ne craignais rien tant que de l'affliger.
L'abbé Legrand, ami de l'abbé Bimont, venait quelquefois chez elle ; c'était un homme d'un excellent jugement , qui n'avait de son état que la robe, dont il était encore assez embarrassé. Sa famille l'avait fait prêtre, parce que de trois frères y il fallait bien en mettre un dans l'Eglise : aumônier du prince de Lamballe , pensionné après sa mort par Penthièvre, il s'était fixé dans une paroisse, pour être quelque part, et rapproché de son ami pour le plaisir de le voir. Affecté d'une grande faiblesse de vue, il devint aveugle trèsjeune, et cette circonstance, ajoutant à son goût pour la réflexion, acheva de le rendre très-méditatif. Il aimait à causer avec moi, et m'apportait souvent des livres; c'était presque toujours des ouvrages de philosophie , sur les principes desquels il s'entretenait fort librement. Ma mère ne discutait guère; je n'osais pas pousser les choses très-loin; mais enfin elle ne m'empêchait pas de lire et ne blâmait pas ce choix de lectures. Un
Genevois, horloger, en relation d'affaires avec mon père , bon homme qui avait toujours un livre parmi ses outils, et une assez jolie bibliothèque quil connaissait mieux que maints grandsseigneurs ne connaissaient la leur, m'offrit l'usage de ce petit trésor de mon goût, et je profitai de sa complaisance. Ce bon M. More avait un sens droit , et ne raisonnait pas seulement son art , mais encore la morale et la politique ; et s'il s'exprimait avec difficulté , avec une lenteur que mon impatience avait peine à supporter , du moins il partageait avec la plupart de ses compatriotes cette solidité de raison qui fait pardonner l'absence des agrémens. C'est de lui que j'eus Buffon et beaucoup d'autres ouvrages; je cite celui-là pour rappeler ce que j'ai dit plus haut de la discrétion avec laquelle je le lus (i) : la philosophie , en développant la force de mon ame , et me donnant de la hardiesse dans l'esprit , n otait rien aux scrupules du sentiment et à la susceptibilité de mon imagination, de laquelle j'avais tant à me défendre. La physique d'abord , puis les mathématiques exercèrent pendant quelque temps mon activité ; Nollet , Réaumur , Bonnet qui rêvent quand les autres décrivent, m'amusèrent à leur tour, ainsi que Maupertuis qui fait des jérémiades, même en décrivant les plaisirs des limaçons. Enfin, Rivard
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