DEUXIÈME PARTIE
qui les ordonne , à la bonté qui m'y fait trouver tant de charmes. Lorsque des murs immenses me séparent, de ce que j'aime, quand tous les maux de la société nous frappent ensemble comme pour nous punir d'avoir voulu son plus grand bien , je vois au-delà des bornes de la vie le prix de nos sacrifices et le bonheur de nous réunir.
Comment? de quelle manière? je l'ignore : je sens seulement que cela doit être ainsi.
L'athée n'est point à mes yeux un faux esprit; je puis vivre avec lui aussi bien et mieux qu'avec le dévot, car il raisonne davantage; mais il lui manque un sens , et mon ame ne se fond point entièrement avec la sienne : il est froid au spectacle le plus ravissant , et il cherche un syllogisme lorsque je rends une action de grâces. Je ne suis pas parvenue tout-à-coup à cette assiette ferme et paisible, dans laquelle, jouissant des vérités qui me sont démontrées, m'abandonnant avec confiance aux sentimens heureux , je me résigne à ignorer ce que je ne saurais connaître , sans m'inquiéter jamais des opinions d'autrui. Je trace, en peu»de mots , le résultat de quelques années de méditation, d'étude, dans le courant desquelles j'ai quelquefois participé à l'exigence du déiste , la rigueur de l'athée, l'insouciance du sceptique. Mais, toujours de bonne foi , parce que je n'avais aucun intérêt à changer ma croyance pour relâcher mes mœurs dont la règle était établie pour moi audelà de tous les préjugés possibles , j'ai eu l'agi-
talion du Joute, sans les tourmens de la crainte. Je me conformais au culte établi , parce que mon âge , mon sexe , ma situation m'en faisaient un devoir; incapable de tromper, je disais à l'abbé Morel : Je viens à confesse pour édifier mon prochain et ne pas inquiéter ma mère, mais je ne sais trop ce dont je puis m'accuser; mon état est si calme et mes goûts sont si simples, que ma conscience ne me reproche rien, quoique je n'aie pas grand mérite à bien faire. Cependant je suis quelquefois trop occupée du désir de plaire, et je m'abandonne à de trop vives impatiences contre ma bonne ou tout autre, quand il se fait quelque chose de travers. Je n'apporte peut-être pas non plus assez d'indulgence dans mes jugemens, et, sans la manifester, je prends trop aisément en aversion les personnes qui me paraissent sottes ou maussades : je veux m'observer à cet égard. Enfin, dans les exercices de religion, j'apporte trop de distraction et de froideur; car, je conviens qu'il faut mettre de l'attention à tout ce qu'on croit utile de faire , pour quelque raison que ce puisse être. Le bon abbé Morel, qui avait épuisé sa bibliothèque et sa rhétorique pour me conserver croyante , s'accommodait avec bon sens de me trouver raisonnable ; il m'exhortait à me défier de l'esprit d'orgueil, me représentait de son mieux les douceurs de la religion , me donnait l'absolution dans sa sagesse , et était encore assez content que j'allasse deux ou trois fois Tan à la sainte-