LETTRE DE M. TEROND A ROU
« lontiers de F état de la Compagnie des Indes, et s'il y a du « changement dans les actions, que je ne fais de l'Académie et « du différent usage ou du genre des mots. Mais, Monsieur, « quand je me serois toujours fait une étude particulière de « notre langue, vous pourrois-je rien dire sur la question pro- « posée que vous n'ayez dit vous-même? Tous avez ramassé , « avec la dernière exactitude, tout ce qu'on peut alléguer de « part et d'autre, de telle sorte pourtant qu'il paraît, ce me « semble, que si, dans le langage ordinaire, foudre est plus « souvent du genre féminin , il y a des rencontres où, non-seu- « lement on le peut, mais où l'on le doit faire du masculin. Telle « est celle du tableau de l'histoire de Sémélé , où Jupiter est « représenté avec son foudre ; qui diroit avec sa foudre, diroit, « à mon avis, fort mal. La distinction que vous faites de foudre « comme instrument, et &e foudre comme effet, me paraît fort so- « lide, et il est certain que quand Jupiter prendra son sceptre, « il prendra toujours son foudre et non pas sa foudre. Ce que « dit Bouhours, à l'article des Devises (pag. 462 et 485), me « semble décisif, et La Fontaine ( tom. III, liv. IIe, Fable 20, « pag. 187 ; p. m. 25G, Fable 161) pouvoit fort bien dire :
Il la renvoie et pourtant Lance la foudre à l'instant, etc.
« Mais le masculin lui a paru plus beau; ou plutôt il n'auroit « pas dit ce qu'il vouloit dire ; car il auroit marqué toute la « colère de Jupiter, et tout le fracas qui s'en ensuit, et ce n'é- «toit pas là de quoi il s'agissoit; et si, au lieu de lance la fou- « dre, il eût mis lance une foudre, il auroit exprimé sa pensée , « sans doute : mais ne voulant parler que d'un seul foudre que « Jupiter détacha des autres , il lui auroit donné un genre qui « ne se donne point, quand on les compte l'un après l'autre.
« Je suis, Monsieur, votre très humble et très obéissant ser-
« viteur,
« Tkrokd.
« A Utrecht, le 20 décembre 1690. »
[ Pour la page 235 .J
[Voir page 253, note.]
Lorsque j'envoyai à M. de Rapin les six articles contenus dans les pages depuis 241 jusqu'à 253 tout au bas, je les accompagnai de la lettre que voici , et qui en fait comme une espèce d'éclaircissement en ce qui regarde leur économie.
A Monsieur de Rapin,
* Ce ... avriH708, « Monsieur et très parfait ami,
« Si j'ai tant tardé à répondre à votre dernière lettre, ce n'est « pas que mon cœur ait été insensible à tous les obligeants « traits que le vôtre y a répandus. J'ai trouvé là quelque chose « bien plus chatouillant encore que dans toutes vos précédentes, « qui quelque honnêtes et mêmes flatteuses qu'elles fussent, « pouvoient néanmoins ne partir que d'une civilité et d'une « bienséance ordinaires ; au lieu que celle-ci, visiblement et sen- « siblement, vient intimis ex medullis, et pectore toto. Il faut « donc chercher ailleurs les causes de mon silence; il y en a « plusieurs ; j'ai principalement été fort occupé à la révision de « la première partie de mon Histoire universelle, que milord « Portland, comme vous savez, a voulu garder pour lui-même. « Cette première partie étoit traitée d'une manière assez suc- « cincte, à cause du court terme que vous aviez été obligé de « me prescrire. J'ai donc enrichi ce premier volume d'une tren- « taine de dissertations fort travaillées, tantôt sur les pricipaux « poètes tant grecs que latins ; tantôt sur les historiens des deux « mêmes nations ; tantôt sur les orateurs aux mêmes égards ; et « ainsi des philosophes et autres illustres de la plus grande dis- « tinction tant aux lettres qu'aux armes ; ce que j'ai poussé si « loin par une longue et assidue recherche de toutes les sources « où ces matières ont été le plus solidement traitées, et d'où
j'ai puisé, extrait et comme mis en fiole la plus précieuse quintessence; en sorte qu'il n'y a point de lecteur si peu lettré qui ne puisse aisément et en peu d'heures, se former là-dessus une idée bien plus avantageuse et mie ix entendue de tous ces héros anciens, que la plupart des gens n'en ont d'ordinaire après d'assez longues études; tous les lecteurs n'étant pas capables de faire, d'eux-mêmes, une bonne et judicieuse critique des ouvrages qu'ils lisent. J'ai, au reste, manié tout cela si peu plagiairement que j'ai comme converti en ma propre substance tout l'aliment que je reconnais avoir pris ailleurs; en sorte qu'excepté les endroits dont je n'ai pas voulu changer le mot à mot, et que je souligne exprès, pour n'être pas accusé de me parer des plumes d' autrui, il se trouveroit peu de gens qui, en visitant mes sources mêmes, pussent s'apercevoir de ce que j'en ai puisé et ne se pas mettre en l'esprit que le tout est de mon cru ; parce que je suis persuadé de n'avoir pas fait cela servilement. Mais je m'aperçois que j'en dis un peu trop pour le dessein que j'ai de vous envoyer bientôt quelque échantillon des environ trente morceaux dont je vous ai parlé ci-dessus et que ce n'est pas assez répondre à la déférence qui doit être rendue à un jugement comme le vôtre, que d'anticiper sur sa décision. Je ne sais, en un mot, si je ne devrois pas plutôt me retenir par cette réflexion parodiée de Balzac , lorsqu'il étoit sur le point d'envoyer son Aristippe à la fameuse reine Christine, et me dire, comme il se disoit à peu près à lui-même : Mais il n'est pas temps de se flatter si amoureusement d'un jugement avantageux sur toutes ces pièces, puisque ce jugement doit être attendu du pays de C lèves où nous avons dessein de leur faire faire un voyage. Je suis, etc.,
Je ne saurois plus naturellement, ce me semble, faire connaître le jugement que M. de Kapin fit de toutes ces pièces et
de quelques autres qu'il avoit vues dès Tannée précédente, que par les trois ou quatre fragments de ses lettres, que voici (1) :
1er extrait ou fragment, savoir d'une lettre clic 12 août 1707.
« Quant au Mariana, vous savez mes sentiments là-dessus, « ainsi je n'y puis rien ajouter présentement ; seulement je vous « dirai que je frémis de dépit quand je pense que Van der Aa « fait une dépense prodigieuse pour imprimer les livres d'un « M. Rogissart ; que les livres de Châtelain s'impriment et se « gravent à grands frais; et qu'une bonne traduction de Ma- « riana demeure au croc par la stupidité des libraires. Osœcûla, « 6 mores! où sont les Vascosan, les Etienne, les Plantin, et « autres libraires capables de juger les livres? Il ne reste que « des Mortiers et des Van derAas qui semblent avoir pris à tâche « de ruiner la république des lettres, en faisant occuper dans « les bibliothèques, par une foule de mauvais livres, les places « qui devroient être réservées pour les Marianas français, et « autres livres de cette nature.
2e Extrait ou fragment , savoir du 25 septembre 1707.
« Jai lu avec plaisir les Dissertations que vous m'avez fait la grâce de m' envoyer . Tout y est plein de bon sens et de science, et vous pourriez dire, à plus juste titre que M. Ménage, qu'il y a plus de dix éruditions dans chaque page. Je prendrai la liberté de vous dire en passant, à l'égard de celle qui regarde Caton , qu'il me semble que vos raisons ne combattent pas assez fortement l'objection (2) qui vient naturellement dans l'esprit, que Virgile étoit trop bon courtisan d'Auguste,
(1) Nota bene que ces quatre extraits sont, par une espèce d'inadvertance ou d'oubli, comme une espèce de répétition de ce qui se trouve dans les pages 267 et 268 ci-dessus, 4e partie des présents Mémoires. [Note de l'auteur.]
(2) Je satisfis à cette objection en faisant imprimer ma dissertation qui n'étoit qu'en manuscrit quand M. de Rapinfit ladite objection. Ma réponse donc se trouve dans le volume de mars 1708 de M. de Beauval, page 122. [Note de routeur.]
« pour donner, de propos délibéré, de si grandes louanges à « Caton d'Utique; car dire qu'il y avoit une honnête liberté « parmi les Romains de dire leurs sentiments, c'est bien dire « qu'un brutal , du temps d'Auguste , pouvoit dire quel- « que chose de semblable sans en être puni ; mais ce n'est ni « dire, ni prouver qu'un courtisan délié, tel qu'étoit sans doute « Virgile, osât se donner de pareilles libertés dans un ouvrage « fait exprès pour louer Auguste. Au reste, je ne prétends pas « que cette objection doive déterminer à croire qu'il s'agit dans « ce passage de Caton le Censeur, mais je la crois pourtant très « forte contre votre sentiment, etc.»
3e Extrait ou fragment, savoir du 27 avril 1708.
Cet extrait regarde la lettre rapportée ci-devant aux pages 327 et 328.
« J'ai vu avec un très grand plaisir que vous avez repris « l'ouvrage que vous avez fait pour milord Portland ; plût à « Dieu que vous pussiez vous résoudre aie donner au public... « Comme je connais votre bon goût et votre exactitude, je ne « fais nulle difficulté d'acquiescer à ce que vous en dites, et à « m'en imaginer encore plus. Vous avez tort , ce me semble, « de vous excuser sur ce sujet, puisqu'il ne fut jamais défendu « à un ami de dire à son ami ce qu'il pense de ses propres ou- « vrages. Il y a même des gens qui peuvent le dire au public , « quand ils sont connus pour gens de bonne foi et de bon goût ; « et ce n'est que quand on se vante à tort que l'on est blâma- « ble; mais je suis assuré qu'il n'en est pas ainsi de vous, etc.»
4 e Extrait ou fragment, savoir du 1er janvier 1709.
Cet extrait regarde les six articles mentionnés aux pages 24 1 à 253.
« Pardonnez ma négligence à vous renvoyer si tard votre
« cahier, puisqu'elle ne regarde ni votre personne ni votre « écrit, mais c'est plutôt un effet de la résolution que j'avois « prise , depuis ma reconvalescence , de ne penser à rien qui « pût m'occuper l'esprit; et malheureusement votre écrit, que « j'avois précieusement gardé dans un portefeuille , a suivi le « sort de mes livres et de tous mes autres papiers. Je le reçus « dans le temps que j'étois le plus mal ; mais, depuis, mon frère « et moi le lûmes ensemble, et le trouvâmes fort bien écrit, et « avec beaucoup de discrétion, et nous conclûmes qu'il seroit <* très avantageux au public d'avoir les caractères de tous les « hommes distingués dans l'antiquité, de la môme main, etc. »
[Poiië* la page 303, ligne 15]
Comme la réponse de M. de Rapin à cette dernière lettre de ma part, datée du 4 avril 1711, veille de Pâques, n'étoit point encore parvenue jusqu'à moi, lorsque j'en étois à cet endroit des présents Mémoires, on n'a pu voir jusqu'à présent de quelle manière cette légère dispute qui étoit entre nous, vint enfin à cesser ; mais on en sera satisfait par la lecture de la pièce que voici, et que je reçus le 24 avril 1711.
A Monsieur Rou.
« Je crois, mon très cher Monsieur, qu'il est temps que nous « finissions notre dispute sur une chose qui doit si peu nous « intéresser l'un et l'autre. J'avoue que j'ai eu tort de dispu- « ter contre vous, et que je devois avoir plus de déférence que « je n'en ai eu pour un homme tel que vous, que je dois re- « garder à tous égards comme mon maître. Je vous cède donc « la victoire, content de l'honneur que je reçois dans ma dé- « faite en ce qu'elle vous a coûté quelque peine. Il seroit à