‹ Mâemoires inâedits et opuscules de Jean Rou (volume 2)Chapitre 22 sur 174 · LA GAZETTE DE HOLLANDE · texte numérisé non relu

LA GAZETTE DE HOLLANDE

A Monsieur de La Fons, etc,

« Monsieur ,

« Si j'eusse eu une voie commode, ou plutôt si je n'eusse pas « craint de vous faire coûter un port bien cher pour un ouvrage « que je reconnais moi-même ne mériter pas cette dépense, il y « auroit déjà longtemps que je me serois acquitté du remercîment « que je vous dois pour la grâce que vous m'avez faite, et vous « aurois donné des marques de l'estime que je fais avec tous les « honnêtes gens, de votre mérite et de votre esprit. Je ne vous « dis ceci, Monsieur, ni par affectation, ni par intérêt, et si « jamais vous revoyez notre illustre ami, M. Rumpf, il vous té- « moignera combien de fois nous nous sommes agréablement « entretenus de vous. Je n'avois pas besoin, à la vérité, de son « suffrage pour vous estimer du côté de la délicatesse , du bon « sens et de l'éloquence ; vos ouvrages, qui sont avidement « courus de tout le monde, m'avoient assez instruit de ces qua- « lités publiques ; mais il a achevé de vous gagner mon cœur « par tout ce qu'il m'a dit de votre sagesse, de votre savoir et « de votre vertu, qui sont des parties qui ne peuvent être con- « nues que de ceux qui ont le bien d'être auprès de vous. Je « vous supplie, Monsieur, de me vouloir compter au rang de « vos amis, comme je vous mets en celui des personnes que « j'honore le plus ; d'être persuadé de mon estime et de ma re~ « connaissance, et me croire, etc.

« P. S. Je ne sais, Monsieur, si vous approuverez la liberté « que je prends de vous demander une grâce. Nous avons perdu « ici l'illustre M. Conrart; comme j'avois des obligations toutes « particulières à ce grand homme et que je voudrois contribuer « quelque petite chose à l'honneur de sa mémoire , j'ai dressé « une vingtaine de lignes que je serois bien aise qui parussent « dans votre première gazette : vous trouverez peut-être Far- « ticle un peu long ; cependant mon zèle et la dignité du sujet

40 MORT DE CONRAUT.

« ne m'ont pas permis de le faire plus court, et j'ose même « vous prier que le petit caractère où vous pourrez réduire « quelques-uns de vos articles pour faire place à celui-là ne « tombe pas sur lui. Le voici :

M. Conrart, conseiller et secrétaire du roi et de l'Académie française , mourut ici lundi 23 du courant (I). On n'a guère vu d'illustres, qui pour une vie particulière aient acquis une réputation si générale et si peu contredite; aussi n'étoit-ce pas par quelques belles qualités séparées qu'il avoit fait bruit dans le monde, mais par un assemblage de toutes. La piété, la probité, le bon sens, la sagesse, la fermeté d'àme, l'esprit, la délicatesse, la justesse et l'humeur bienfaisante étoient les vertus par lesquelles cet homme rare s'étoit attiré le cœur et l'estime de tous les honnêtes gens, tant dedans que bien loin hors du royaume. Sa chambre étoit le rendez-vous ordinaire de tout ce qu'il y avoit à Paris de plus trié et de plus poli, et elle a été souvent honorée de la visite des plus grands seigneurs, même de princes et de princesses. La langue française perd en lui , pour ainsi dire, son réformateur, l'Académie son père, et tous les plus célèbres auteurs en général leur maître ou leur conseiller (2). On remarque de lui une chose qui toute seule fait un grand éloge, c'est qu'au lieu que de tout temps les manières de penser et d'écrire ont été très différentes, le commun consentement de tous les plus beaux esprits à recourir depuis plus de 40 ans à son jugement et à s'y conformer, a produit une uniformité de goût dans l'empire des lettres, qui fait que de longtemps on ne pensera et on n'écrira en France, que du goût et comme par l'esprit de ce grand homme, qui ainsi , tout mort qu'il est, vivra autant par la communication qu'il nous a laissée de ses propres lumières, que par la bonne odeur de sa mémoire et de sa renommée.

Ce qu'il y a de divertissant à savoir sur cet article, est l'embarras où se trouva toute la parenté de M. Conrart, lorsque cette gazette vint a être répandue dans Paris. On ne pouvoit

(J) Il était âgé de soixante-quatorze ans. [Note de l'auteur.] (2) « Conrart n'était pas utile seulement aux savants de son temps, en ce qu'il examinait leurs ouvrages. Il était pour ainsi dire le lien qui les unissait entre eux; il était l'âme qui les animait; il était le centre auquel eux et leurs ouvrages aboutissaient. C'était lui qui les faisait connaître les uns aux autres et qui, par le bien qu'il en disait, leur donnait envie de contracter ensemble une honnête amitié. {Mémoires concernant les vies et les ouvrages de plusieurs modernes célèbresdans la république des lettres, par Charles Ancillon.) L'histoire de la vie de Jean Rou semble confirmer la justesse de ce Jugement.

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