SUR LJIISTOIUE D'ESPAGNE DE MARIANA
« Aphrodises (1), ce qui fit que ces lieux qu'on négligeoit auparavant, de- « vinrent les délices des peuples ; mais aujourd'hui nous n'en avons aucune « connaissance, presque toutes ayant péri par le temps excepté une qu'on ' nommait Junonia. »
On ne sauroit ici disconvenir de trois choses. Premièrement, que Mariana ne parle de plusieurs îles renfermées toutes sous un même nom, qui est celui à'Aphrodises, en sorte qu'il eût été d'elles, à cet égard , à peu près comme des Cyclades, des Orcades, des .Maldives, des Antilles, des Canaries, etc.; en un mot, on ne peut douter que YJphrodisias espagnol de Mariana, tout grec qu'il est d'origine, ne fasse en cet endroit,, à peu près l'effet d'un accusatif pluriel latin (comme par exemple : substantias qui répond au nominatif pluriel substantiœ) et non pas celui d'un nominatif singulier grec, comme Ilias, Chilias, Myrias, etc., ce qui est justifié par son latin même, où ayant tourné son expression par le nominatif pluriel, il dit Aphrodisix, au lieu que s'il eût eu l'idée grecque dans l'esprit, il eût fallu dire Âphrodisiades et non pas Aphrodisix. Secondement, que Junonia ne soit une de ces îles, mais une île distincte de YAphrodise particulière, supposé même que, comme l'auteur l'eût pu fort raisonnablement faire, il eût entendu laisser ce nom, par excellence, à Tune d'entre elles préférablement à toutes les autres, comme on en a quelques exemples, savoir : dans les Canaries, dans les Maldives, etc. En troisième lieu, enfin, que cette Junonia ne soit une île qui subsiste encore aujourd'hui au lieu que les autres ont été entièrement absorbées, ou au moins réunies à la terre ferme. Ces trois suppositions, qui résultent nécessairement des paroles de Mariana, se détruisent par les considérations suivantes :
Tartesse, Gades et Erylhie étoient autrefois trois îles, dont la dernière a porté toute seule quatre noms différents, Erythia , Aphrodisias , Àstarté et Insida Junonis. De deux choses l'une, ou Mariana a mal à propos donné à ces trois premières îles le nom général d'Jphrodises qui ne convient qu'à la dernière seule, ou bien il a fait quatre îles différentes d'une seule de ces trois qui a eu les quatre noms différents que je viens de marquer. Sur cela, je dis en premier lieu qu' Jphrodisias est un nominatif singulier grec, qui fait le nom d'une ville ainsi appelée, soit qu'elle eût été dédiée à Vénus, soit pour quelque autre raison que ce puisse être; que cette île étoit unique de ce nom, et qu'il n'y en avoit point plusieurs aux environs de Gades qui portassent ce nom-là en commun , ainsi que font les Canaries, les Maldives, et toutes ces autres îles en peloton que nous avons nommées ci-devant; et enfin, que ce qui a pu tromper Mariana, est que cette île, outre son principal nom d' Jphrodisias, en a eu divers autres, comme celui û'Erythia, celui à' Astarté, et celui, qui regarde Junon, dont il est fort croyable que Mariana a fait autant d'îles différentes, comme le montre sa supposition de la Junonia, subsistante encore selon lui, au lieu que les autres, dit il,
) ) Le père Gharenton donne à ces iles le nom à'Aphrodysies.
ontpéri entièrement. Je dis en second lieu, que la Junonki, que notre auteur eût pu avec plus de justesse nommer Junonis Insula avec tous les anciens et les modernes, n'étoit pas une île différente de celle qui portoit le nom ô.'Jphrodisias, ou plutôt d'Jstarté :nom également commun à Vénus elàJunon, à cause, comme le savant M. Bochart l'a justifié, que les habitants du lieu, voyant que les Phéniciens avoient employé ce nom tfJstarté dans la vue d' Aphrodite ou Vénus, le donnèrent à Junon, (rompes par l'alternative de cette usurpation équivoque (I). Troisièmement, et enfin, que des trois îles susnommées : Tartesse, Gades et Erythie, il n'y en a plus qu'une qui subsiste, savoir , celle de Gades, aujourd'hui Cadiz ; encore n'est-elle plus île, puisqu'elle se trouve jointe à la terre ferme: les deux autres ne sont plus; Erythie a été absorbée par la nier, et des deux embouchures du Guadalquivir, l'une ayant été couverte de terre, Tartesse a été par cette obstruction réunie au continent. Cela étant ainsi, la prétendue Ja nonia qui n'étoit pas une autre île qu'Jphrodisias, ou Astarté, ou Erythie, ne subsiste plus, puisque celte Erythie a été absorbée ; cependant Mariana insinue le contraire. JV. B. que ma prétention de l'unité â'Aphrodise contre la pluralité prétendue par notre auteur, est fondée sur le témoignage de Pline, de Strabon, d'Etienne de Byzance, des notes de Pinédo et du fameux M. Bochart.
§ 4. Sur ia confusion d'Oléron avec Saint-Bertrand-de-Gominges (XIV, 66, 12). —Voici le texte de Mariana : « Ces rois convinrent d'une entrevue dans « la ville d'Oléron, appelée anciennement Lugdunum sur les frontières de « France, dans le pays des Coquènes. Cette ville est aujourd'hui dans la « principauté de Béarn au pied des Pyrénées, et c'est celle qui a été appelée « llluro par l'empereur îniouin. »
Il y a bien de l'obscurité dans cet endroit : les Coquènes ne se trouvent aujourd'hui ni dans les cartes ni dans les lexicons; mais je n'insiste pas làdessus : je me contenterai de dire, q\C Iluro ou llluro est autre chose que Lugdunum, au lieu que Mariana visiblement n'en fait qu'une seule et même ville. Iluro (car c'est ainsi qu'il faut lire, atin d'éviter l'équivoque avec Mataro, en Catalogne), Iluro, dis-je, est Oléron à six lieues sud-ouestdePau en Béarn, et Lugdunum est Saint-Bertrand-de-Cominges, dans le comté de ce nom, évêché suffragant d'Auch.
§ 5. Sur l'île Prochite (XIV, 29, 4). — Mariana, dans son quatorzième livre, chapitre VI, parlant de Jean Prochite au sujet des Vêpres siciliennes, dit que ce gentilhomme et oit seigneur de lile Prochite, qui est, dit-il, proche de la Sicile, etc. ; ce qui est parler fort improprement, puisque cette expression n'est juste qu'en tant que Naples et la Sicile n'ont quelquefois fait qu'un seul et même royaume, ce qui n'a pas de lieu ici, puisque alors on ne disoit pas roi ou royaume de Sicile, mais roi et royaume de Naples ;
(1) Cela se rapporte à la première et deuxième ligne de cette page. [Note de l'ardeur.']