‹ Mâemoires inâedits et opuscules de Jean Rou (volume 2)Chapitre 61 sur 174 · III. — Chapelain et Ménage · texte numérisé non relu

III. — Chapelain et Ménage

Je ne ferai qu'un seul article de ces illustres avec qui j'ai eu l'honneur de quelques assez étroites relations , parce que plusieurs choses que j'ai à en dire les regardant également l'un et l'autre, je ne pourrois éviter l'inconvénient de tomber dans plusieurs répétitions.

M. Chapelain fut le premier des deux de qui je vins à avoir la connaissance, laquelle me fut procurée par un de ses intimes amis avec qui je me trouvois être en alliance, savoir : M. Beck (2), résident de Brandebourg, dont la femme étoit cousine de la mienne au premier degré. Dès les premières visites que je rendis à M. Chapelain après cette connaissance ainsi liée, il remarqua avec quelque sorte de plaisir que jem'intéressois fort sérieusement à l'injustice que le fameux Despréaux lui avoit faite en le poussant si fort à outrance sur des bagatelles , dont le sieur Chapelain même étoit le premier à

(1) Bien des gens, par ce J. F., entendent Jean Février. [Note de l'auteur.]

(2) « L'Eglise française de Berlin a compté parmi ses membres les plus distingués M. Jean de Beck, nommé dans nos registres Conseiller de Sa Sérénité électorale et son résident à Paris avant la guerre. Quoiqu'il ne fût pas Français d'origine, il s'était sans doute joint à l'Eglise française, lorsqu'on 1660 et les années suivantes il faisait à Paris les fonctions de résident de Brandebourg. Ce vénérable vieillard mourut à Berlin le 2 février 1695, âgé de quatre-vingts ans. » (Mémoires pour servir à l'Histoire des réfugiés français dans le Brandebourg, par Erman et Reclam, T. UT, p. 37.)

passer, de bonne foi, condamnation; et cela sans que ledit Despréaux parût le moins du monde jeter les yeux sur une infinité de beaux talents qui lui avoient acquis un nom considérable parmi tous les gens de lettres, et généralement auprès des plus beaux esprits (1). Mais dans cette conversation je remarquai, pour l'honneur de M. Chapelain , un si grand fonds de probité et une telle droiture de bon sens et de cœur, qu'au lieu que je le croyois assez légitimement aigri et indigné du mauvais traitement qui lui avoit été fait, il m'assura que non-seulement il n'y avoit en son esprit aucun venin de ressentiment à cet égard, mais qu'il avoit été assez heureux pour entendre raison sur l'article, et reconnaître de bonne foi qu'il n' avoit que trop donné lieu de lui-môme à quelques justes critiques que son adversaire avoit faites de lui. Voihà pour ce qui regarde la connaissance que j'eus de M. Chapelain, et voici pour celle de M. Ménage.

Tl y avoit plusieurs années que je fréquentois assez règlement ses conférences hebdomadaires , vulgairement dites Mercuriales, mais sans que cela tirât à aucune fréquentation plus particulière , en sorte qu'encore que je lui fusse assez connu de visage, je ne saurois dire s'il savoit seulement mon nom. Mais enfin, comme j'eus été placé auprès du duc de Northumberland , fils naturel du roi d'Angleterre Charles IT, il m'arriva un jour de mener chez M. Ménage ce jeune seigneur à qui j'étois obligé, par les devoirs de mon poste, de faire voir les plus honorables compagnies , et M. Ménage me sut si bon gré de l'honneur qu'il trouvoit que je lui avois procuré par cette visite, que depuis cela il me considéra avec beaucoup plus d'attention, et me donna plusieurs marques d'une singulière amitié.

Je viens présentement aux particularités que j'ai à dire de ces

(1) On sait comment Boileau le traite dans sa 9e Satyre; c'est lui que désignaient les fameux vers que nous avons déjà cités plus haut, page 85 :

Et s'il ne m'est permis de le dire au papier, etc.

doux messieurs. Il n'y en aura qu'une où M. Chapelain ait part, mais elle est si curieuse et si singulière par le sérieux intérêt qu'y prit toute une académie célèbre, savoir celle de la Crusca, qu'encore que M. Ménage ait dressé comme un inventaire de production dans toutes les formes, du procès que j'ai en vue, j'estime que l'on aura plus de plaisir à voir le précis ou abrégé qui m'en est demeuré dans l'esprit, sur une conversation que j'eus un jour là-dessus avec M. Chapelain qui étoit une des parties intéressées , et lequel abrégé j'ai illustré depuis sur le loug narré de M. Ménage, qui étoit l'autre partie, que de se fatiguer de la visite trop ennuyeuse de tant de dits ej; de contredits. Voici le fait que je ne rapporte ici qu'à cause de la grande érudition, et principalement de l'extrême délicatesse que les parties contendantes firent paraître dans toute cette fameuse dispute. C étoit une contestation qui s' étoit élevée depuis déjà quelque temps entre les deux grands hommes qui, comme a on vu, font tout le sujet de cet article, sur la manière dont il falloit entendre cet endroit du 173e (1) sonnet de Pétrarque qui commence par Rapidofiume, et qui consiste en ces mots de la fin du premier tercet :

For se (o che spero) il mio iardar le dole;

et pour l'explication duquel ils consultèrent l'Académie délia Crusca.

Voici comment M. Chapelain entendoit ce vers : Peut-être (au moins Vespéré-je ainsi) que mon retardement fait de la peine à ma maîtresse.

M. Ménage, de son côté l'expliquoit ainsi : Peut-être (ah ! qu'est-ce que f espère là ? ) que mon retardement fait, etc.

Les principales raisons de M. Chapelain étoient :

1° Qu'il n'y a point dans tous les exemplaires de sa connaissance, lesquels ne sont pas en petit nombre, aucune mar-

(1) C'est le 174% car il y a faute dans mon édition qui porte 173. [Note de l'auteur.]

que, soit d'interjection admirative, soit de point interrogant, et que, par conséquent, il ne faut point se tourner vers une explication de si grand mouvement, mais prendre la chose dans une idée plus simple.

2° Que cette façon de parler o che spero , dans le sens français, et pour dire simplement, au moins Vespéré-je ainsi, est un de ces florentinismes ou toscanismes qui ne sont intelligibles qu'aux oreilles délicates des gens de la nation, et qui échappent à tous les étrangers, même aux Italiens du commun ; qu'à cet égard le o, par où commence la parenthèse, n'est pas une interjection exclamatoire répondant au heu! on heus! (ou ah! ou eheu ! ) de la langue latine , mais une particule corrective ou disjonctive répondant au vel ou aut de la même langue. Que tout de même le che n'est pas le quid des latins, puisque ce che n'est pas suivi du point interrogant nécessaire en telle occasion, mais qu'il sert seulement là ou de particule ornative , comme le gia et le pur des Italiens, ou comme le |jiv, le yk et le "À des Grecs, tous termes superflus, à cet ornement près dont on vient *de parler, c'est-à-dire inutiles, quant à la rigueur de la signification littérale; ou, qu'en tout cas, il ne répond qu'au quod ou quia des Latins, et que c'est comme s'il y avoit aut quod ita sperem, ou aut quia ita spero. C'étoit aussi dans la vue de ce toscanisme que M. Ménage, ayant d'abord proposé à M. Chapelain de prendre pour juges de leur démêlé quelques Français de leurs amis qui entendoient admirablement l'italien, M. Chapelain avoit rejeté absolument cette proposition, disant que là-dessus il ne s'en vouloit rapporter, non-seulement à aucun Français, mais pas même aux Italiens, excepté les Florentins, à qui la délicatesse dont il s'agissoit là étoit toute particulière, et qu'ainsi il ne prétendoit pas moins que de s'en remettre au jugement unique de l'Académie florentine, ou délia Crusca.

3° Enfin, la troisième raison de M. Chapelain étoit, que de très habiles commentateurs et traducteurs avoient entendu le

ET MRNAGF. 107

passage en question de la manière simple qu'il l'entendoit luimême, témoin le Maldcghen, illustre poète flamand, qui entendant assez bien le français et parfaitement bien l'italien, avoit traduit en vers français ce passage de Pétrarque en le prenant au même sens que lui Chapelain l'entendoit : Peut-être [ainsi j'espère) elle attend ma venue . Témoin encore M. l'évêque de Montpellier Fenouillet (1), qui traduisant la même pièce de Pétrarque, en très beau latin, l'a tournée encore au môme sens de M. Chapelain :

Fors (ea spes) longum redeuntis tœdia torquent.

Les principales raisons de M. Ménage, pour en venir maintenant à lui, étoient :

1° Que dans la parenthèse en question, l'o, est une interjection admirative, et que tout de môme le che est un pronom interrogant qui signifie quanto ou quale, comme si le poète disoit : Hélas ! ô quelle grande chose est celle que j'espère ! ou bien : Quelle chose espéré-je ! Hélas! j'espère des choses trop élevées! en la môme manière que le Tasse a dit : Eforse (ahi spero troppo alte cose /), et que le Casa, dans la chanson qui commence : Amor, ipiango, en parlant des yeux de sa maîtresse, a dit :

Eforse (o désir cieco ove m' adduci?) etc.;

passages qui tous deux, au moins celui du Tasse, ont en vue le vers de Pétrarque dont il s'agit dans cette dispute. Or, qui ne voit, disoit M. Ménage, que ce sens, qui est celui que je prétends, est non-seulement bien plus passionné que celui de M. Chapelain, et marque beaucoup mieux les mouvements de l'àme, par l'entremise des interjections et des points interrogants, mais qu'il est aussi bien plus noble, bien plus beau, et bien plus respectueux, et, par conséquent, beaucoup plus conforme au caractère de Pétrarque , poète également grave et

(1) Voir sur cet évoque un article de M. H. Bordier dans le Bulletin de la Société (/p VHistoire du Protestantisme français, t. V, p. 33.

délicat, mais surtout amant plein de passion, et d'une passion accompagnée d'un respect sans bornes, respect qui n'est pas à beaucoup près si marqué dans l'explication de M. Chapelain , laquelle semble au contraire diminuer en quelque sorte l'honnêteté de la réservée et pudique Laure, quand il espère si aisément d'elle, que son retardement lui fera de la peine ? Pour moi, au contraire, dit M. Ménage, je trouve que le sens de M. Chapelain est, en quelque façon, injurieux à la sage Laure , que Pétrarque nous représente dans toutes ses œuvres si retenue, si scrupuleuse et si sévère.

2° M. Ménage disoit, en second lieu, que ce prétendu fiorentinisme ou toscanisme dont M. Chapelain se faisoit une si grande affaire, lui paraissoit, quant à lui, si caché et si peu connu des personnes les plus versées dans la langue italienne, qu'il ne l'avoit jamais vu employé par aucun écrivain considérable et de réputation, jusque-là que posé qu'on pût le prétendre avoir lieu dans l'endroit de question, il étoit comme assuré qu'en tout cas on ne le trouvera pas employé dans aucun autre endroit de Pétrarque ; car si cela étoit, dit M. Ménage, d'où vient que tous les commentateurs de Pétrarque n'en ont jamais fait mention ? d'où vient, par exemple, que le délié Castelvétro, le pénétrant et exact Tassoni et le délicat Bembo, n'ont jamais rien dit de cet occulte et inusité toscanisme ou florentinisme , eux qui ne laissent jamais passer sous silence les moindres de toutes les façons de parler tant soit peu extraordinaires? comme, par exemple, et sans sortir de ce sonnet, le render dritto al mare du 7e vers, que Tassoni regarde comme une expression provençale, leù de ce même vers que Castelvétro remarque être mis en cet endroit pour dove, et le rendi, dernier mot du vers précédent, que Bembo assure tenir la place de renda (Mescolanze, pag. 18, lig. 5). Le même M. Ménage, pour preuve de l'interjection admirative dont il a été parlé ci-dessus, allègue que plusieurs des commentateurs de Pétrarque, et entre autres le Giésualdo et le Thomasini, regardent l'ode la parenthèse (oc/te

spero) comme une interjection admirative , et tout de même le Daniello, tenu pour un des plus raffinés connaisseurs du style et du génie de Pétrarque, explique ce vers For se (o che spero) , etc . , de la manière que voici : Cio è ammirativamente , O che cosa spero : quasi diccsse cosa impossibile, etc.

3° Le troisième point de la réponse de M. Ménage, ou, si vous voulez, sa troisième raison, est que la prétendue autorité du sieur Maldeghen, auteur flamand, qui s'est ingéré d'écrire en français, est de fort peu de valeur auprès de lui , qui regarde cet écrivain comme n'ayant aucune réputation; en un mot, comme un écrivain qui de la manière dont il a rendu ce vers de Pétrarque : For se (o che spero), etc., montre n'y avoir bien entendu et expliqué que le forse , qui en effet veut dire peut-être, puisque tout le reste du vers ne se trouve point dans Pétrarque ; comme en effet ces mots : elle attend ma venue, sont fort différents de ceux de l'original italien, ilmio tardât le dole; et tout de même ces autres mots qui précèdent, et qui sont le véritable sujet de la question, savoir la parenthèse en dispute (ainsi j'espère), ne sont point non plus le (o che spero) de Pétrarque ; de sorte que M. Chapelain, qui veut se prévaloir de cette prétendue autorité , parce que ce sens-là n'est pas autre que le sien, n'a qu'à chercher quelque autre meilleur appui , puisqu'on lui montre la faiblesse de celui-là. Et quant à ce qui regarde M. Fenouillet, dont on ne condamne point absolument le beau sonnet latin, M. Ménage (si un ouvrage qui n'étoit point encore composé, mais qui le fut dans la suite, eût été sous ses yeux quand il écrivoit tout ce qu'on a vu ci-dessus), il eût pu contrebalancer le suffrage de ce prélat par celui d'une autre espèce de prélat, mais huguenot, savoir le fameux M. Morus , excellent poëte latin, comme chacun sait, et qui possédoit fort l'italien, puisque cet excellent serviteur de Dieu a rendu ainsi le vers de Pétrarque, absolument selon les vues de M. Ménage, dans son beau poëme latin adressé au sieur Carlo Dati.

Forsitan, ah! quid spero? Mi mora nostra dolorl est.

Dans ce même troisième point de M. Ménage qucje viens de traiter, cet illustre adversaire de M. Chapelain (pour rendre raison du che que ledit sieur Chapelain disoit n'être pas le quid des latins, sous ombre qu'il est destitué du point interrogant nécessaire en pareille occasion), cet illustre adversaire, dis-je, nie que cet interrogant soit aussi nécessaire que sa partie prétend, le che n'étant mis là que par manière d'admiration ou d'exclamation, et non pas par manière d'interrogation, ce qu'il prouve par cet endroit de la Phillis de Scire, Acte III, scène iv.

L'ebbi à pegno d'amor : damor, ctialtrove Perdulo, inquesti campï (oime che spero) Alla mia pena antica Vo cercando il restoro.

Dans lequel passage, dit-il, on ne touve point la marque d'interrogation, quoique cet endroit soit tout pareil à celui de Pétrarque; et M. Ménage aliéguoit encore là-dessus quantité d'exemples de la même nature.

Le résultat de toute cette affaire fut que MM. de la Crusca, après s'être par des réponses très obligeantes qu'ils firent d'abord aux deux lettres que les parties contendantes leur avoien i écrites, engagés à prendre connaissance de leur démêlé, jugèrent enfin, qu'en admettant dans la parenthèse, comme il le faut, disent-ils, nécessairement faire, un point admiratif après Vo, et un interrogant après le spero, lequel interrogant doit être censé appartenir au che qui le précède, l'explication du. passage doit être comme M. Ménage l'entend. Sur quoi M. Chapelain remerciant pour sa part, cette illustre et obligeante compagnie, il lui témoigne ne regarder sa décision que comme favorable à sa cause, puisque la différence de son explication d'avec celle de M. Ménage ne résultoit que de la destitution ou privation du point admiratif que l'Académie avoue y être nécessaire. De sorte qu'il prétend que la décision de cette savante

compagnie lui est du moins aussi favorable qu'à son illustre adversaire.

Tel fut le succès de la dispute de MM. Chapelain et Ménage, à l'égard de quoi j'ai une réflexion à faire de mon chef sur la prétendue validité de la raison représentée par M. Chapelain à MM. de la Crusca touchant le florentinisme ou toscanisme dont ledit Chapelain se faisoit un si grand bouclier. M. Ménage, véritablement regardoit bien cela comme une chose si abstruse et si peu reconnue que selon lui elle ne méritoit aucune attention. Mais comme tout ce qu'il a produit dans son Inventaire de Dits et Contredits précéda le jugement décisif de l'Académie florentine, et qu'il en est demeuré là sans avoir pu rien toucher de la réflexion que j'ai en vue, et qui par conséquent est uniquement de moi, je la rapporterai ici.

C'est que MM. de la Crusca dans tous les raisonnements dont ils appuyèrent leur décision, n'ayant paru avoir aucun égard à ce prétendu toscanisme si inculqué par M. Chapelain, eux qui étoient les uniques juges naturels d'un fait relevant si fort de leur tribunal, il est constant que tout l'avantage qu'en prétendoit tirer M. Chapelain tombe absolument à terre, et ne lui vaut pas un fétu.

Mais avant que de quitter cette matière, j'ai un incident si curieux à rapporter sur ce qui suivit de bien près la conclusion de toute cette affaire, et qui en est comme un naturel appendice, que je ne balance point à le mettre ici.

Histoire d'une hapelourde présentée à i\L Chapelain, par M. Ménage,

Le fait est que M. Ménage ayant reconnu par tous les raisonnements de M. Chapelain, que cet illustre adversaire étoit tout engoué de sa prétendue délicatesse, et de sa parfaite connaissance en tout ce qu'il y avoit de plus mystérieux dans les secrets de la langue italienne, voulut par une innocente su-

112 HAPELOURDE PRÉSENTÉ! A CHAPELAIN

porcherie le convaincre de la vanité de sa prétention. Pour cet effet, il se mit en tète de composer de son cru un madrigal entièrement dans l'esprit et du style le plus naturel au fameux Tasse (1), dont il possédoit parfaitement le génie et les manières les plus fines ; ce qui étant fait, il envoya, comme par curiosité, ce madrigal accompagné de deux autres, qui n'étoient point de lui, à la célèbre mademoiselle de la Vergne, depuis cela comtesse de la Fayette, et cela parce que ces trois pièces rouloient également toutes sur une même matière, savoir Un regard refusé par une Maîtresse. Après quoi il apprit à cette belle personne, qui entendoit admirablement l'italien, que celui de ces trois madrigaux qu'il lui donnoit comme de la façon du Tasse, étoit d'autant plus curieux qu'il ne se trouvoit que dans une seule de toutes les éditions de ce fameux poète qu'il avoit heureusement déterrée dans la bibliothèque de M. de Thou (fort persuadé, comme il F étoit, qu'on ne s'aviscroit jamais d'aller faire une descente sur les lieux pour se

(1) Tallcmant des Réaux raconte ainsi cette plaisanterie:

« M. Chapelain se picquc de sçavoir mieux la langue italienne que les Italiens mesmes. Il perdit pourtant une gageure contre Ménage, au jugement de l'Académie de la Crusca, à qui ils escrivirent tous deux en italien, et qui les fit tous doux de leur corps. Depuis peu il arriva encore une chose plaisante sur l'italien. Raincys avoit fait un madrigal dont voici la fin, car il n'y a que cela de bon :

Si vous ne voulez voir que j'aime, Voyez pour le moins que je meurs.

Ce monsieur estoit le plus satisfait du monde de son madrigal, et tout le samedy (jour de réunion chez mademoiselle de Scudéry) en avoit bien battu des mains. Ménage, qui en est un peu, s'avisa, pour rire, de faire un madrigal italien, en style pastoral, qui disoit à peu près la mesme chose ; il le donna et dit qu'il l'avoit trouvé dans les rimes du Tasse. Après que Raincys eut bien fait des serments qu'il n'avoit volé cette pensée à personne, Ménage lui avoua la malice; mais pour s'en divertir d'autant plus, il envoya le français et l'italien à M. Chapelain, afin d'en avoir son jugement. M. Chapelain, qui est tousjours pour les vivans, estoit bien empesché. Il honore la mémoire du Tasse, et M. des Raincys est en vie et il est du samedy; il trouve une eschappatoire ; il dit que le style pastoral estant de beaucoup au-dessous du style galant, le madrigal de M. des Raincys l'emportoit, mais qu'à proportion ecluy du Tasse estoit assez beau. Et voylà cet homme qui est un ynx en langue italienne! (Historiette* de Tallemant des Réaux, article Chapelain. Ed. Techener, 1855.)

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