‹ Mâemoires inâedits et opuscules de Jean Rou (volume 2)Chapitre 75 sur 174 · VO VIE · texte numérisé non relu

VO VIE

quisedans cette discipline, il pouvoit en trois jours, comme on dit, passer pour jurisconsulte. Il présumoit terriblement de sa capacité à répondre aux clients qui le consultoient sur les diverses matières de droit, ce qui seul , comme a fort bien dit dans ses écrits l'excellent empereur Adrien, est suffisant à cela. D'ailleurs il étoit doué de cette hardiesse qui manquoit a Isocrate et à Cicéron, hardiesse, dis-je, que ni la crainte n'abattoit, ni le bruit n'épouvantoit; à tout cela se joignoient d'autres qualités de hasard, comme la haute taille, l'ardeur des yeux, et enfin une voix plus forte que celle de Trachallus et de Stentor; et la voix, comme on sait, est toute seule capable de donner du prix à l'éloquence , ou du moins de la soutenir considérablement. Si donc à cet heureux naturel se joignoit encore l'exercice, il n'y avoit aucun lieu de douter qu'en fort peu de temps il ne devînt grand avocat. Mais ce prudent et avisé personnage appréhenda sans doute que si quelqu'un venoit à déterrer qu'il avoit exercé la profession vagabonde , il ne fut honteusement chassé du barreau par ceux qui en faisoient tout l'honneur , c'est pourquoi il se contenta d'être du nombre de ces praticiens qui, comme dit Fabius (lib. XII, cap. 3), se rangent autour des piliers, ,et fournissent des moyens de chicane aux plaideurs, quoique j'aie vu des gens qui soutenoient qu'il n'étoit avocat que de nuit, chose que comme je ne voudrois pas nier tout à fait, aussi ne l'oserois-je pas trop opiniâtrement soutenir. On dit que Caton le Censeur, lors de cette célèbre ambassade des trois principaux sages d'Athènes, après qu'il eut ouï parler Carnéade, fut d'avis qu'on renvoyât au plutôt ces ambassadeurs, parce que, selon lui, tant qu'un tel homme porteroit la parole, il seroit absolument impossible de reconnaître la vérité d'un fait (Plin., lib. VII, cap. 30). Ce que Caton remarquoit dans les discours de Carnéade, nous l'avons plus d'une fois vu dans ceux de Mamurra ; et à dire la vérité, je tiens en cela MM. du Parlement de Paris fort heureux , et qu'il n'en est que mieux allé pour leur bonne foi, de ce que cet homme n'a jamais plaidé devant eux, parce que, tant qu'il auroit eu la bouche ouverte, il leur auroit été très difficile de découvrir la vérité.

C'étoit en ce temps-là l'ordinaire des avocats de Paris, lorsqu'ils avoienl allégué contre leur partie adverse quelque passage des anciens qui lui convenoit assez à propos, d'ajouter immédiatement après ce célèbre mot d'Horace (Serm., T, Sat. I, v. 69 et 70) :

Sous un nom déguisé, c'est toi-même qu'on joue.

Mais notre praticien qui ne se contentoit pas de cette ressemblance et de ce rapport à l'affaire dont il s'agissoit, alloit jusqu'à rechercher même les noms des parties qui éloient en dispute, dans les livres des anciens, et c'est de quoi je ne puis m'empêcher de rapporter ici deux ou trois exemples. Il y eut par hasard une plaideuse nommée Tessier ; Mamurra avertit l'avocat de cette femme qu'il étoit parlé de son affaire dans la loi Tifiœ ( Digest. de Legat.,1).

DE GARGILIUS MA5IURRA. 141

11 y en eut une autre, du nom de Néra, femme connue dans tout le barreau par la quantité de ses procès ; il apprit à l'avocat de la partie adverse qu'il falloit entendre de cette femme certains vers de Tibulle sur Nexra. Tout cela le rendit recommandable à la plupart des jeunes avocats à qui ces sortes de jeux de mots et dallusions de noms plaisoient ; et toutes les fois qu'il leur arrivoitde faire ensemble quelques petites débauches ; car il n'est pas extraordinaire aux avocats

De chamailler ensemble et de trinquer ensemble,

ils ne manquoient guère de l'associer avec eux; et à peine en eut-on trouvé un qui en quelque sorte ne tînt à honte de n'avoir pas quelque place dans l'amitié de Mamurra,1 tant ces petits mamurrins (car c'est ainsi qu'on les appeloit) plaisoient à chacun. Mais enfin la cruelle disgrâce arrivée à ce plaisant homme, les chassa enfin du palais. Comme les juges d'un certain lieu eurent un jour déclaré exempt de taille un certain nommé Méandre dont la noblesse étoit un peu douteuse, mais qui avoit rendu plusieurs services à sa patrie, les gens de la paroisse en appelèrent à la Cour des aides. Comme la ressemblance dès deux lettres n et u est assez grande et le changement de l'une en l'autre très facile, il avint par hasard que sur l'étiquette du sac et même dans plusieurs des pièces qui y étoient enfermées on avoit écrit Méandre et non pas Méandre. L'avocat des paroissiens qui croyoit que la partie adverse s'appeloit effectivement ainsi, avoue que Méandre, à la vérité, avoit très bien mérité de ses concitoyens, mais il nie cependant qu'il doive pour cela être exempté du tribut, et il commence à confirmer son dire par un exemple tiré du fleuve Méandre, lequel lui avoit été fourni par Mamurra, savoir que ce fleuve ayant un jour voulu être mis au nombre des dieux, quoiqu'il fût d'une fort grande commodité à toute la Lydie, qu'il rendoit nonseulement très fertile par la graisse de son limon, mais qu'il paraissoitde plus aimer avec tant de passion qu'on eût dit qu'il ne s'éloignoit d'elle que malgré lui, ainsi qu'il le montroit par ses divers tours et retours , cependant, à cause de la prodigieuse somme à quoi auroit monté cette apothéose, les habitants de cette province s'y opposoient. Pendant que l'avocat des paysans étale avec chaleur tous ces beaux traits, un certain sot de procureur de Méandre qui croyoit que tout le fort du procès consistoit en cette homonymie, interrompit le harangueur, et avertit les juges que son client ne s'appeloit pas Méandre, mais Méandre, ce qu'il cria et recria plusieurs fois d'un ton fort animé, d'où s'éleva sur l'heure une si grandeiisée, qu'à peine l'avocat put-il achever son discours -, et depuis ce temps-là personne n'a plus eu envie de faire le mamurrin. Dès que notre homme eut fait cette remarque, il quitta prudemment le barreau; et ayant ouï dire que le cardinal de Richelieu, ce grand génie qui ne songe pas moins à l'avancement des arts et des sciences qu'à celui des frontières de l'Etat, cultivoit sérieusement la poésie et honoroit de ses faveurs tous ceux qui s'y attachoient, il tourna ses vues vers elle, et s'y abandonna tout entier, et cela avec d'autant plus, je

U2 vie

ne dirai pas de hardiesse, niais d'audace, que son dos n'ayant pas été pour une fois chargé de coups de gaule, il avoit éprouvé depuis longtemps, suivant le conseil d'Horace (Art poétique, v. 39 et iO)

... ce que ses deux épaules Pouvoient ou né pouvoient porter.

Certainement, il n'y a rien qu'un travail opiniâtre ne surmonte. Le génie de cet homme étoit plus éloigné de la poésie qu'esprit d'homme ait jamais été. Cependant, par un travail assidu et par une application sans relâche, il parvint enfin à pouvoir faire des acrostiches, des devises, des énigmes, des logogriphes, des vers en flûte, en cercle, en écrevisse, en écho; des vers numéraux, léonins, rhopaliques, et généralement toutes ces ridicules sortes de poésie dont il est beaucoup plus aisé de se moquer que de les imiter, et tout cela en dépit d'Apollon, de Minerve et des Muses, tant est faux ce qui se dit d'ordinaire qu'on naît poëte et qu'on ne le devient pas. Il fit aussi il es élégies telles quelles, comme le témoignent celles qu'il a mises en lumière et qui, selon le caractère de cette sorte de poëme excitant la dernière pitié (1), sont tout à fait pitoyables. Nous avons encore vu de lui une tragédie en laquelle il avoit admirablement exprimé ces deux caractères qu'Anstote recommande si fort à ses lecteurs, le pitoyable et l'horrible. Or, quoiqu'il se distinguât dans toutes ces choses, cependant ce fut dans la science des anagrammes qu'il le fit le plus; et véritablement je croirois dérober quelque chose à la réputation d'un si grand homme si je passois sous silence cette admirable de Marazùr, dont il tiroit d'autant plus de gloire, qu'outre son allusion toute visible au nom de ce célèbre bateleur Mazurra, dont il aiïectoit si fort d'imiter la conduite, à la faveur d'un seul changement de lettre, il n'avoit été, disoit-il, que sept heures à la mettre en état.

Mais ce qui passe toute créance, il n'avoit pas encore alors la moindre teinture de la langue grecque; car ce surnom de Grec que ses envieux lui donnoient en ce temps-là n'étoit que par antiphrase, à cause qu'il ne l'étoit point du tout. Ce reproche, sans doute,'. le piqua et le porta à l'étude de cette langue. Il y fut encore porté par ses amis qui ne cessoient de lui dire qu'un homme qui ne savoit pas le grec ne pouvoit jamais passer pour savoir aucune chose. Mais Mamurra qui étoit fort ingénieux trouva sur ce sujet une méthode abrégée et tout à fait nouvelle. Car ayant ouï dire que Plutarque, par la connaissance qu'il avait des affaires de Rome, étoit parvenu à l'intelligence des termes latins, il se mit tout de même dans l'esprit que si, une fois, il se pouvoit façonner aux mœurs et aux manières des Grecs, il acquerroit aisément la connaissance de la langue grecque (Vide Compar. Démosihen. etCicer.). Il commença doncdès lors à banqueter à la grecque, à men-

(1) ... Elegia flebile carmen. [Ovid. in Sappho Phaoni, v. 7 de l'épître XXI.) ... Miserahiles elegos* [Horat. Odar. î, 33, 2 et 3. EAssivèv et foèsoov.

DE GARGILIUS BIAHURRA. 143

tir à la grecque, aimer à la grecque, contracter d'une foi grecque, payer aux calendes grecques ; que dirai-je enfin ? Il ne faisoit plus rien qu'à la grecque ; et l'espérance ne trompa pas l'homme; car de cette manière, en très peu de mois, il fut aussi savant en grec qu'il l'étoit en latin ; il devint enfin un si grand Grec, qu'après marché fait à une certaine somme il succéda au fameux Goulu en la chaire de professeur royal en langue grecque, et ainsi, presque en même temps, ce qui ne se peut assez admirer, il apprit et il enseigna le grec. La plupart des professeurs aiment à se voir une foule d'auditeurs, jusque-là que bien souvent ils en ont à gages; Mamurrra, quant à lui, se contenta d'un petit nombre, comme un homme qui n'étoitpas exorbitamment avide de gloire; bien loin de cela, souvent un seul luisuffisoit, duquel il avoit coutume de dire : Cet homme et mol sommes l'un et Vautre un assez grand théâtre (Clcero, de Claris Orator.). C'est ainsi qu'Antimaque de Claros, après avoir prié quelques amis de venir entendre un de ses poèmes, voyant que tout ce monde, excepté Platon, l'avoit abandonné: Eh bien, dit-il, je ne laisserai pas de continuer, car Platon et mol en valons mille autres. 11 y a bien plus, c'est que lors même qu'il n'avoit personne il en avoit encore assez, car quand il n'y auroit eu pas une âme dans son auditoire, il n'en montoit pas moins en chaire, se parlant du moins à lai-même et aux murailles. C'est ainsi que le joueur de flûte Antigénide (Clcero, in Bruto), lorsque le peuple bàilloit et se morfondoità l'entendre, commandoit à son disciple Isménias de chanter pour lui et pour les muses. C'est aussi de cette sorte qu'Antisthène étant interrogé sur le gain qu'il avoit fait à l'étude de la philosophie : C'est, répondit-il, de me pouvoir parler à moi-même (4). Ainsi avons-nous appris que Pyrrhon s'entretenoit quelquefois avec lui-même, et que d'ailleurs comme ses auditeurs l'eurent un jour abandonné avant qu'il eût fini son discours, il ne laissa pas de le continuer. 3Iais pour ne point parler des soliloques de saint Augustin, Démosthène, en quelque endroit, est repris par Cicéron de ce qu'il avoit bien appris à parler aux autres, mais fort peu à lui-même. Ceux-là donc n'étoient-ils pas tout à fait ridicules et ignorants de l'antiquité de blâmer comme un vice en la personne de Mamurra cette synautologie dont nous parlons, et de le tourner en ridicule à cause d'elle ? Car on sait que c'étoit leur ordinaire de l'appeler, par raillerie, la voix de celui qui crie dans le désert ; et ils disoient en comptant les bancs et les murailles de son auditoire qu'il avoit sept disciples, dont le silence étoit merveilleux, quoiqu'on dise d'ordinaire que les murailles parlent, et il avoit de coutume en entrant de les saluer ainsi :

Bonjour de Mamurra tous les sept écoutants, Quatre murailles et trois bancs.

Ce n'est avec guère plus de justice et de raison qu'ils lui ont reproché d'avoir quelquefois eu son cheval pour auditeur, car on a bien publié qu'Am-

(1) 1 nier, Maxim., lib. III, cap. Vit. Laërtius in corum vitis.

144 vie

raonien (et (juel personnage, je vous prie!) avoit d'ordinaire son âne pour auditeur de ses discours sur la sagesse (1).

Mais aux heures de loisir, Mamurra s'appliquoit à ce qui regarde la vie para si tique, d'où lui vint le surnom de Pédant-Parasite , qui lui est constamment demeuré jusqu'à la mort; et c'est pour cela qu'il fréquentoil avec grand soin les maisons des grands hommes qui, vivant splendidement, tiennent toujours table ouverte ; entre lesquels se distinguoient principalement les Séguier, les De Mesmes, les Le Bailleul, les De Valence, évêque de Chartres, les Despesses, les De Berni, les De Morangis, les De Barillon et les Bonneau. Aussi, ne manquoit-il guère à se trouver chez tous ceux qui, préférant l'étude des richesses à celle des belles-lettres, ne faisoient, pour ainsi dire, qu'un carnaval de toute l'année, comme sont, par exemple, Saint-Martin et Montauron. Mais préférablement à tous, il s'attachoit à M. de Mesmes, grand homme, ou plutôt très grand homme et dont la naissance et les dignités sont ce qu'il y a en lui de moins considérable, tant il y a d'autres grandes choses à considérer; mais homme, surtout, si amateur des sciences, que s'il souffre des parasites à sa table, au moins n'y en souffret— Il point d'ignorants ; car il arrive rarement qu'on mange chez lui sans que quelque savante dispute soit mise sur le tapis, et les gens qu'il appelle ou qu'il reçoit à ces sortes de régals, n'y trouvent pas de moindres délices pour leur esprit que pour leur goût et pour leur palais. De là vient qu'ils donnent ordinairement à sa table le nom de Musée, et à ses conviés celui de Trapesorhetores (savants de table). Et comme Mamurra étoit d'une mémoire si heureuse, qu'il pouvoit, sur-le-champ, rapporter tout ce qu'il avoit jamais vu dans les livres» l'illustre De Mesmes ne pouvoit haïr un homme de si bonne mémoire, et il lui donnoit à sa table la même place que Platon et Xénophon donnoient à Aristophane et à Philippe dans leurs festins. Mais Baril- Ion, qui, parmi ses éminentes qualités et talents d'esprit avoit principalement celui déjuger des hommes en perfection, étoit néanmoins (par je ne sais quelle fatalité) tellement disposé à l'égard de Mamurra, qu'il souffroit plutôt sa présence qu'il ne la désiroit. Mais je leur ai ouï dire à eux-mêmes qu'il avoit souvent apporté à leurs tables plusieurs devises et bons mots, tant ceux-là se trompent qui lui ont voulu reprocher que jamais on ne lui avoit vu payer son écot.

Au reste, comme il étoit, en ce temps-là, logé au haut de la montagne de Sainte-Geneviève, et cela pour pouvoir plus commodément, de ces lieux élevés, juger, par les différentes fumées des cuisines, qui lui servoient comme d'augures, quelles étoient les meilleures tables, et qu'ainsi ces grands hôtels étoient un peu trop éloignés de son hôpital ; afin de s'y rendre de meilleure heure, il résolut de se donner un cheval, qui, à cause que l'écurie qu'il lui destina se trouvoit dans le collège de Boncourt, que Ronsard appeloit d'ordinaire le Parnasse de Paris, fui appelé Pégase (Binefus

(1) Suidas in ' A/jt//ovtàvoî.

DE GARGILIUS MAMURRA. 145

in P ita Ronsardi); sur quoi D'Espesses a fait le poème que chacun sait. Ce Pégase ou cette haridelle de Mamurra n'avoit jamais fait perdre à son maître le moindre dîner ou souper, comme le parasite Libanius en avoit souvent perdu par la faute du sien. D'ailleurs, c'étoit le plus modeste de tous les bidets de son âge, de sorte qu'il avoit toujours les yeux iichés en terre. 11 étoit aussi des plus sobres qu'on ait jamais vu et n'avaloit guère que les rues et le pavé ; il fut de même très endurci au travail et n'avoit presque point de repos, car, depuis qu'il fut au service de notre homme, on ne le vit presque jamais sans avoir son maître sur le dos et le frein aux dents. Mais enfin, comme dans ce monde.

Tout passe et tout s'en va, rien ferme ne demeure,

il mourut, comme on dit, du mal de ventre, c'est-à-dire de faim. Gargîlius alors, à l'exemple d'Alexandre, d'Auguste et d'Adrien, témoigna l'extrême regret qu'il avoit de sa digne monture, par des obsèques dont il honora son tombeau. Nous aussi avons composé sur sa mort cette parodie de Catulle (i).

Pleurez, pleurez, Séguier, vous aussi, les De Mesme,

Faye, Bailleul, montrez tous un teint blême ;

Bernis, Bonneau, Barillon, Morangis,

Et tout ce que la ville a de gens plus polis.

Il est mort, le bidet de mon cher camarade,,

Ce bidet qui jamais ne lui fit d'escapade,

Qu'il chérissoit bien plus que les meilleurs écrits

De tous les plus fameux d'entre nos beaux esprits.

Car il étoit, ce cher, plus frugal que Cléante,

En tout l'an ne mangeoit ni foin, ni grain, ni piaule ;

Content, heureux d'avoir une paille, un chardon,

Ou tout au plus, parfois, un picotin de son ;

Bénin, d'ailleurs, clément, et qui savoit connaître

Aussitôt son patron, que connaissoit son maître

(Alexandre le Grand) ce fameux Bucéphal

Que n'égala jamais aucun autre cheval;

Car son homme jamais il ne mit hors de selle,

Mais en rôdant tout doux de ruelle en ruelle,

Il le portoit, cherchant parmi les embarras

Un doux et tendre appel à quelque grand repas.

Mais maintenant, ô sort ! par une route obscure,

Il s'en va dans ces lieux d'où ne revient monture.

Je ne le verrai plus, le matin ni le soir,

Mordre, ronger son frein, dans son triste manoir.

Que maudits soyez-vous, cruels soupirs de pance,

Qui de mon cher Pégase avez privé la France.

(1) Lvgete, ù Vencres, etc. Epigr. 111,

146 vie

Pleurez, pleurez, Séguicr; pleurez, vous, les Remit, Les Faye, les Bonneau, Barillon, Morangis, D'Espesses, Valence, Saiut-Martin et De Me&me, Et sur ce triste sort montrez tous un teint blême ; Le bouffon Mamurra, qui fut votre jouet, Ce fameux affamé, privé de son bidet, Comme il faisoit jadis, ne vous fera plus rire, Et vos plats désormais le trouveront à dire ; 0 triste et rude sort ! ô trop tôt mort bidet ; Mon ami par ta perte est réduit au filet (1).

Comme il se voulut pourvoir d'un nouveau cheval, et que le maquignon à qui il s'adressa lui en vantoit un qui, disoit-il, mangeoit et buvoit comme deux autres (car ceux qui trafiquent de cette marchandise font toujours ces sortes de promesses ) ( Ulpianus, lib. XI, § 4. D. de action, empt., etc., vend.), il refusa, quant à lui, de l'acheter, en demandant au contraire un fort sobre, et se moquant de tous ceux qui disent que l'avoine sert d'éperon au cheval, et il en usoit ainsi à l'exemple des Sarmates que Pline (lib. VIII, cap. 42) témoigne préparer leurs montures par la diète lorsqu'ils ont à faire quelques longs voyages, et ne leur donner de même que fort peu à boire, quoique d'uneseule traite ils fassent dessus des 150 milles de chemin sans débrider.

Mais comme les travaux sont enchaînés ensemble, à la mort du malheureux Pégase fut jointe une grande calamité, savoir que

A sa table jamais aucun Dieu ne l'admit,

Ni la moindre déesse à l'honneur de son lit* [Virg. EgL, IV, G3.)

Car un sévère observateur des lois du banquet le chassa honteusement de son dîner pour je ne sais quelle insolence ; malheur, comme on sait, le plus grand qui puisse jamais arriver à un parasite. Denis, à la vérité, cracha un jour au nez d'Aristippe, et voulut qu'il ne s'assît que le dernier à sa table; mais enfin il le fit asseoira sa table, et Aristippe, quoi qu'il en soit, ne fut pas comme Mamurra, chassé de la table de Denis.

Mais tous ses affronts tournèrent à sa gloire, tant il les endura avec constance, car, comme dit fort bien le comique,

L'estime est pour celui, par préciput à tous, Qui sait mieux supporter les affronts et les coups.

Outos xp«7i<7T0$ est' àvy)p, w Topyi*f offris àôtxsïffOai rcAsïs s7rîffr«Tai jSootwv.

(Menander.)

(1) Allusion au Tristi Domicœnio de Martial, V, 79, 1.

(2) Nous croyons devoir omettre ici un alinéa que nous restituerons dans la feuille supplémentaire, comme celui ci-dessus, t. 1, p. 190.

Page 1