‹ Mâemoires inâedits et opuscules de Jean Rou (volume 2)Chapitre 76 sur 174 · DE GARGIL1US MAMURRA · texte numérisé non relu

DE GARGIL1US MAMURRA

C'est pourquoi les Laeédémoniens, peuples sans doute les plus sages qui aient jamais été, demandoient à Dieu par des prières publiques de pouvoir endurer les injures. Or, c'est le propre de l'art parasitique dont notre homme faisoit une sérieuse profession, non- seulement de recevoir les affronts d'un air gai, mais de digérer même avec une noblesse de cœur toute spartaine, jusqu'aux soufflets et aux coups de bâton («3u«ï<70ai cùmsQ&); car, comme dit Plaute (in Capt. act. I, se. i, 4),

Sans se plaindre, sans dire mot, Un parasite doit souffrir les rebuffades,

Les nasardes, les bastonnades, .

Et parfois quelques coups d'une cuiller à pot.

Or, comme Gargilius avoit une envie démesurée de connaître à fond toute cette merveilleuse discipline, et qu'il faut, nécessairement ou que l'âme soit accablée ou que du moins elle se fatigue extraordinairement par l'application à plusieurs choses qui ont des fins toutes différentes auxquelles ni l'esprit ni le corps ni même le jour ne suffisent pas, laissant là la charge de professeur en grec, il se tourna entièrement à celle de parasite.

Ayant donc été prié de l'enseigner, il ouvrit son école dans cette fameuse rue, qui a tiré son nom de toutes ces boutiques de rôtisseurs qu'on y voit ; et aussitôt il eut plusieurs disciples qui de son nom furent nommés mamurriens, comme autrefois d'autres avoient été nommés gnathoniciens du nom de Gnathon, dont il tiroitson origine de par sa mère (Terentius, Eunuch.). On dit que Zeuxis, après que les Crotoniates eurent fait prix avec lui pour leur faire un portrait d'Hélène, qui fut d'une beauté parfaite, il jeta les yeux sur une quantité déjeunes filles toutes nues, dont il choisit tout ce que chacune avoit de plus beau pour le mettre en peinture, car il n'estimoit pas que tout ce qu'il demandoit pour une beauté achevée se pût rencontrer dans un seul corps (Cicero, %de Invent. Plin., /ïô.XXXV,c. 9). Ainsi notre homme voulant établir une secte considéra diligemment les dogmes de toutes les sectes, et choisit de chacune d'elles ceux qui lui plaisoient le plus, qui est ce qu'on dit qu'avoit fait autrefois un certain Potamon d'Alexandrie, dont la secte, à cause de cela, fut appelée éclectique (Laert. in Proœm).

Or, voici presque toutes les choses que notre sage prit de chacune des principales sectes.

Des Epicuriens (in Epicuro) : Que la volupté est le souverain bien. Des Cyrénaïques (in Aristippo) : Qu'en tout temps, en tout lieu, et à l'égard de toutes personnes, il faut être esclave. Que c'est pour l'intérêt qu'il faut se chercher un ami, et que cet ami peut vivre et somptueusement et bien, c'est-à-dire dans toutes les règles de la plus sévère morale.

Il tira des Cyniques l'impudence dont il fit toute sa vie profession, et tenoit qu'il falloit mépriser les beaux-arts. Des Stoïciens (In Zenone Citiaeo) : Qu'il falloit vivre conformément à la

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nature ; ne souffrir ni la faim, ni la soif, ni le froid. Que le sage puuvoit quelquefois boire un peu largement, sans pour cela passer pour ivrogne (Cic, £/?., lib. IX, Epist. 22). Que la liberté de parler sans ménagement aucun, et celle de blesser l'ouïe et l'odorat d'une compagnie par toute sorte de vents malhonnêtes, n'étoient point défendues; d'où il conjecturoit que l'empereur Claude étoitun franc stoïcien (Sueton. in Claudio, c. 32), lui de qui on dit qu'il avoit médité un édit par lequel il donnoit permission , lorsqu'on étoit à table, de chasser tous les vents dont on se sentoit chargé. Au reste, à l'égard des possibilités, il en jugeoit selon Diodore et non pas selon Chrysippe (Fid. Cic, lib. IX, Epist. 4) : car, disoit-il, si vous devez venir souper, il est d'une nécessité absolue que vous veniez; si au contraire vous n'avez pas à venir, assurément votre venue est impossible. Pour ce qui est des pyrrhoniens il n'en prit rien que je sache, par la raison que ces gens doutoient de tout, au lieu que quant à lui, qui, sans contredit, étoit le '3 plus savant de tous les hommes, jamais il ne douta d'aucune chose, si ce n'étoit de son père. Il y a pourtant quelqu'un qui a dit que Mamurra tenoit des pyrrhoniens Yincompréhensibilité (àxaTodï^ïav). Mais quoiqu'il en soit, il n'a rien emprunté de Pythagore qu'il haïssoit d'une haine mamurrienne (vatinienne veux-je dire), parce qu'il avoit défendu qu'on rompît le pain {Laert. in Pythag.), et qu'il vouloit que les traces d'une marmite ne parussent point dans la cendre, mais principalement à cause qu'il avoit enjoint le silence et la séparation d'avec les vivants ( ïx&pMxv xed twv l/*<fuxwv "™>~ yrt». Car cet homme qui à table étoit d'un courage extraordinaire, et qui avoit plusieurs fois fait un débris de plats inconcevable, ne se plaisoit nullement aux repas non sanglants, et parce qu'il avoit ouï dire que le silence avoit autrefois causé la perte des Amycléens, il s'abandonna volontiers à la démangeaison naturelle qu'il avoit de causer (1); d'où vient, comme j'estime, qu'il ne se servoit jamais de cette figure de rhétorique que les Grecs appeloient aposiopèse et les Latins réticence.

Quant à la parasitique, il la délinissoit avec Lucien : un art qui roule sur tout se qui se boit et qui se mange, et qui sert à l'acquisition de toutes les choses dont la volupté est la fin principale (2) ; et il soutenoit qu'il n'y avoit que cet art-là qui dût proprement être appelé libéral, tant parce qu'il étoit le plus digne d'un homme libre , que parce qu'il ne pouvoit subsister sans Bacchus, lequel, comme on sait, portoitee nom-là (Bacchus et liber ne sont qu'un).

Or, il établissoit deux parties de cette science, l'une qu'il appeloit la cuisinière (o^ottoujti/.vîv) , l'autre Vadulatoire (xo^azsuTi^v). Il déflnissoit celleci, avec Platon, l'art qui concilie la bienveillance ou les douceurs; tïyyrci -^uvTixviv (Platoin Thxœtete); celle-là, avec Jules Scaliger, la science du goût

(1) Voyez le Pcrvirjîlium Veneris, de Catulle, v. 9t.

(2) Ylu.pet.'j i7 i/.iî icz\ riyyri ttotewv /al |3pwTwv , xat twv &à rauîK /î/.Tecov; tI>5« oé aùr/isTà viov. (Lucio.nus in Parasita.)

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(V autrui. Il cnseignoit l'adulatoire le matin et la cuisinière le soir; mais tant l'une que l'autre dans une monstrueuse marmite qui égaloit la hauteur des chaires d'auditoire.

Mais, aux discours qu'il faisoit sur l'art adulatoire, il n'admettoit, non plus qu'Aristote à ses leçons acroamaliques [ad audiïionem pertinentes. Yoyez Plutarque, en JaVie d'Alexandre, p. m. 4 44, lig. 2), que les seuls auditeurs de sa science la plus subtile, c'est-à-dire ceux qui s'étoient entièrement dévoués à lui. C'est à ces disciples-là que, discourant de l'utilité de la flatterie, il disoit qu'il n'y avoit rien de plus puissant qu'elle pour gagner le cœur des grands et s'en rendre absolument maître ; c'est pourquoi il l'appeloit, avec Diogène, un rets (lacet) de miel. Car, comme la principale partie de la sagesse est de se connaître soi-même, le flatteur, par ses cajoleries (choses dont les hommes se laissent aisément infatuer), fait si bien, qu'il les empêche de se connaître eux-mêmes. Il avertissoit donc, avec un grand soin, ses auditeurs d'user d'hyperboles autant qu'ils pourroient, et de remplir leurs entretiens avec un chacun de tous ces termes doucereux, qui assaisonnent la conversation si fort au gré des esprits vains, comme Votre Révérence, Votre Grandeur, Votre Excellence, Votre Sérénité^ Votre Altesse et autres semblables, et de s'écrier sur chaque mot, quelque commun qu'il pût être, mais qui sortoit de la bouche de quelque homme un peu distingué, et principalement sur ces actions d'apparat que ces premières têtes-là ont quelquefois à réciter en public; s'écrier, dis-je : Courage! Fort bien! Sagement dit! Bon cela! Il ne se peut rien de mieux! Ah ! le joli mot! Ah! la belle pensée! en un mot, applaudir à tout et célébrer, par les éloges de la plus grande admiration, leur prudence, quelque modique ou même nulle qu'elle puisse être; mais, principalement, de ne disputer jamais de paroles avec aucun de ces sortes de gens, quelque chose qu'ils pussent affirmer ; et tout de même, s'ils nioient ensuite cette même chose, la nier aussi ; pleurer avec eux, rire avec eux, se couvrir d'une robe fourrée au cœur de l'été si, d'aventure, ils avoient froid; suer en hiver s'ils avoient chaud; enfin, leur complaire en tout et partout; et, quand les premières eomplaisances n'auroient pas réussi, ne s'en pas abstenir néanmoins ; car, disoit-il, elles ont cela de naturel, qu'elles plaisent lors même qu'on les rejette, et, souvent après que les premières ont été rebutées, les secondes sont reçues. Mais, entre tous ceux qui ont le mieux réussi dans la flatterie, il donnoit le prix à Cynélhus, ce grand flatteur du fameux Démétrius Poliorcète, qui, après avoir épuisé toutes les manières de flatter les plus outrées, en vint jusqu'au point de louer Démétrius, affligé d'un cruel rhume, de ce qu'il crachoit avec beaucoup de grâce et toussoit mélodieusement.

Il permit à chacun, ainsi qu'Aristote le faisoit aux étrangers, d'assister aux discours qu'il prononçoit sur l'art de cuisine (ou cuisinier). Or, il se Irouvoit là tous les jours, non-seulement tous les maîtres et chefs des plus grandes cuisines de Paris, mais aussi tous les traiteurs, pâtissiers et autres gens de cette sorte, de façon que cet homme, qui fort peu auparavant avoit

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à peine un ou deux auditeurs, en avoit bien alors quelquefois mille, plus ou moins. Ainsi avons-nous appris que Diogène, voyant que lorsqu'il discouroit des vertus et des vices, personne ne l'écoutoit, montrant enfin un poisson bien dessalé (apprêté, assaisonné. Terent.,Adelph., III, m, 26, ou selon Madame Dacier,sc. iv,v. 47), ramena tous les assistants vers lui. Et, en effet, il ne doit pas paraître étonnant à personne si ce docteu» en soupe salée a eu une si grande foule d'auditeurs, lui dont toutes les paroles et les actions étoient assaisonnées de poivre et de gingembre (ou bien de sel et de poivre, Petron., p. m. 2,lig. 2).

Et il ne faut pas qu'aucun, trompé par le nom, méprise la science cuisinière, comme quelque chose de bas et d'abject. Il y a véritablement bien des praticiens de cuisine, c'est-à-dire qui savent préparer les viandes; mais il se trouve très peu de véritables cuisiniers ; en effet, tel qui saura souffler le feu, cuire, assaisonner, orner et découper une pièce de viande, ne pourra pas pour cela être dit cuisinier ; et, comme porte le proverbe : Tout homme qui a une cuiller et un couteau n'est pas pour cela cuisinier. Disons la chose comme elle est : il faut que le cuisinier considère le lieu, le temps, les personnes, celui qui est convié et celui qui convie ; ainsi, il doit avoir connaissance de presque toutes les disciplines : de Yimpératoire, de la médecine, de Yastrologie, de Y architecture, de la peinture, de Y arithmétique; et de quelles ne parlerons-nous pas? Il doit savoir Yimpératoire, afin de pouvoir placer toutes choses dans les lieux convenables ; car, en effet, c'est à une même personne, comme disoit Paul-Emile (Plutarchus in Mmïlio), qu'il appartient d'arranger à propos une bataille et de bien ordonner un banquet. Il faut aussi que le cuisinier sache la médecine ; car, des viandes, les unes chargent, les autres se digèrent mal, et il faut remédier à tous ces inconvénients. Il ne faut pas non plus qu'il ignore l'astrologie, car toutes les viandes ont en elles des délices d'une grande diversité, selon les diverses constellations et selon que tourne la machine de l'univers. Mais le cuisinier surtout doit aussi être expert en architecture, afin de bien construire et disposer la cuisine; en arithmétique, tout de même, pour savoir faire le calcul des conviés ; enfin, il ne doit pas ignorer la peinture, afin de pouvoir dessiner et représenter diverses figures sur ses tartes, ses pâtés et ses gâteaux. Il faut aussi qu'il connaisse les mœurs des hommes; car le principal secret de la science cuisinière est de bien connaître le goût des gens, tant est vrai ce qu'a dit Cratinus :

Qu'à tous n'est pas donné de bien faire une sauce.

Or, comme il faut qu'un parasite, outre l'art cuisinier, sache plusieursautres choses, il est certain que rien n'est plus difficile à trouver qu'un parfait parasite. Cependant, quelques gâte-métiers, quoique ignorants de la plupart de ces choses, se sont impudemment attribué le nom et la profession de parasite; et ce sont ces sortes de gens qui ont entièrement corrompu la gloire de ce bel art.

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La mort prévint Mamurra lors qu'il méditoit le rétablissement de cette illustre profession en sa première splendeur; mais, avant que de rien dire des particularités de cette mort, il ne sera pas hors de propos d'exposer sommairement ce qui regarde son air, ses manières, ses occupations, son esprit et ses mœurs ; car, enfin, ce n'est pas par quelque petit seing ou bouton sur le visage, ou sur la main, mais par tout le corps, par tout l'esprit, en un mot par la vie tout entière qu'un si grand homme doit être connu.

Il étoit de haute taille, avoit les épaules larges, le visage comme celui d'un barbet, le front ridé, la tête dure, la bouche en courcaillet (torse), le nez crochu sans être pourtant aquilin, la langue double, les sourcils hérissés et fort élevés, le cou long et tel que Philoxène s'en souhaitoit un. Sa voix étoit comme de fer, ses oreilles flasques, ses mains crochues; la peau, les dents, les yeux, les cheveux et la barbe de couleur noire ; enfin, il n'y avoit rien en lui qui sentît la candeur. Il avoit coutume de marcher débraillé et couvert d'un manteau à peu près comme celui dont les comédiens habillent leurs parasites sur le théâtre ; son chapeau étoit si grand et si large, qu'il le faisoit paroître un champignon, tant cette platine le couvroit tout entier.

Cet homme en son enfance, en son adolescence, en sa jeunesse, fut tou • jours, comme nous avons dit, doué d'une mémoire fort heureuse, et il n'oublioit ordinairement rien , si ce n'étoit les injures. Et il ne faut pas s'en étonner, car ce qu'il avoit une fois appris le matin, il le répétoit mille fois le jour; c'est ce qui fit qu'il savoit tant de langues : le gascon, Yauvergnat, le poitevin , le périgourdin, le breton, le normand, le manceau et X angevin. Mais parce qu'il avoit la mémoire si heureuse, les gens malins et médisants publioient qu'il ne disoit jamais rien qui fût proprement de lui, mais tiroit tout des autres ; et ils lui reprochoient de vérifier le proverbe :

Rien ne se dit présentement Que l'on n'ait dit dès ci-devant.

Lorsqu'il fut plus avancé en âge, il n'eut plus tant de mémoire; mais, en récompense, il eut beaucoup plus d'effronterie.

Ses envieux, ses ennemis, les jaloux de sa gloire ont voulu dire qu'il n'avoit pas grand jugement ; mais ce qui les réfute de reste, c'est qu'il attaqua Busbéquius dès qu'il le vit mort, et lorsqu'il n'étoit plus en état de lui répondre.

Etant encore jeune, il fut piqué par cette espèce de vipère qui engendre la soif, blessure qui le rendit altéré pour toute sa vie. Il fut aussi mordu d'un chien enragé, par où il conçut une telle aversion pour toute sorte d'eau, que jamais il ne put seulement goûter de cell-e d'Hélicon.

Qu'il ait eu peu de santé pendant qu'il demeura chez les jésuites, c'est ce qu'eux-mêmes témoignent; mais depuis qu'il fut sorti de là, il se porta toujours assez bien, et, pour dire la vérité, jamais il ne sortit de table sans appétit ; ce que les médecins recommandent avec tant de soin.

Quelquefois néanmoins, il étoit travaillé de ce mal que les Latins nom-

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ment domicène, aussi bien que de Yanargyrie et de la faim canine, mais particulièrement du domicène , auquel il ne trouvoit point de remède, parce que le temps, qui en sert à la plupart des autres maux, ne fait qu'aggraver celui-là. Il remédioit à Xanargyrie par le débit de quantité d'emblèmes, d'anagrammes, d'inscriptions et de devises ; à la faim canine par les fréquentes visites qu'il avoit soin de rendre à une copieuse marmite remplie de toute sorte de franches lippées ; et il usoit toujours du \ïn le plus pur, à la façon des chameaux, il se gorgeoit pour le jour et pour le lendemain ,pour le présent et pour l'avenir; car il savoit qu'un tel plastron sur le cœur, comme l'a écrit le divin Hippocrate (Jphor., sect. 2), emportoit absolument ce mal.

S'il n'eût point été travaillé de cette malheureuse faim canine, il auroit composé sans doute une bien plus grande quantité de livres qu'il ne nous en a laissés; car, dès que quelqu'un est attaqué de ce mal, il faut qu'il s'abstienne de tout travail, comme ce fameux vieillard de Cos l'a dit dans ses Aphorismes (Hippocr., Aphor.,sect. II, 16). Or, entre ceux qui ont été mis en lumière, et sur lesquels il y a de très savantes et très curieuses notes de Marc Denton, il en a écrit un grand nombre d'autres qui, si le ciel le permet, seront quelque jour publiés par les soins et le zèle du plus cher de ses disciples, Q. Popinius Lurcon.

Mais, cependant, je n'estime pas tout à fait hors de propos de donner ici par avance les titres de tous ces ouvrages, avec l'analyse de ce qui y est traité.

I. Notes curieuses sur les titres De edendo des Pandectes et du Code. Dans cet ouvrage, il avoue bien en passant que le mot edere, chez les auteurs qui traitent du droit, toutes les fois qu'il s'agit d'actions privées et de comptes particuliers, est souvent employé fort à propos ; mais il avertit qu'il est bon d'examiner si le jurisconsulte Paulus (1), dans le Ve livre de ses Sentences (Tit. XV, §U),a écrit edere crimina dans le même sens que les sacrificateurs d'Israël sont dits manger les péchés du peuple {Osée, IV, 8), chez les interprètes des livres sacrés. Il nie, au reste, que personne jusqu'ici ait senti la véritable énergie de cette expression : edere instrumenta, qu'on a toujours tournée par celle-ci : produire des pièces en justice contre quelqu'un, jusqu'à la véritable explication qu'il en donna lui-même un jour par son exemple, lorsque étant poursuivi par un de ses créanciers , et lui disant qu'il produisît sa cédule, sous prétexte de lui compter de bonne foi la somme due , il ne l'eut pas plutôt entre les mains qu'il l'avala d'une bouchée, et l'acquitta de cette manière.

II. Dissertation sur la Novelle de l'empereur Léon : Qu il ne doit point entrer de sang dans le manger. Dans cette pièce, il observe que c'est prin-

(1) Julius Paulus., vivant dans le deuxième siècle. Il fut conseiller d'Etat avec Ulpien et Popinieu, sous l'empire de Pescennius Niger.

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cipalement à cause de cette constitution que les Novelles de Léon ne sont d'aucune autorité dans le droit.

ÏII . Autre Dissertation sur la 69e loi du Digeste, Pro socio. Là il retient opiniâtrement, et sans en démordre, l'ancienne leçon epulas contre le grand Saumaise {Vide Salmas. ad T'opisc. et Herald. Obseru., cap. 13), qui, au lieu de ce mot epulas, substitue en cet endroit celui ù'empulas , et il continue cette leçon par l'autorité des livres Basiliques, où les interprètes grecs ont exprimé cet endroit par le mot 2vwx^?ai> ma's Par occasion, il exalte fort une autre conjecture du même Saumaise {Lib. de Usuris, etPrœfat., lib. de modousur.), qui lit dansPétrone que ceux qu'on élève de la sorte sont aussi peu capables de parvenir à la délicatesse du goût qu'il est possible de sentir bon en fréquentant les tanneries (1); tannerie, dit-il, et non pas cuisine, ainsi qu'on lisoit autrefois, mais sans fondement et sans raison ; car il prouve si bien que ceux qui demeurent dans une cuisine ne peuvent sentir mauvais , que si Heinsius est d'un autre sentiment, il faut dire que Heinsius n'a en tout aucun sentiment.

IV. Des Agapes des anciens chrétiens. Là, il ramasse de saint Augustin plusieurs belles choses et très dignes d'être lues, contre les manichéens et autres ennemis des agapes; et il soutient que les pères du concile de Gangres (2) ne firent alors rien de plus sage que de lancer contre eux les foudres de leurs anathèmes (ce fut dans le onzième canon).

V. Du surnom de M. Valère Martial. Là, il retient savamment la leçon vulgaire de Lampridius, qui attribue à Martial le très honorable titre de cuisinier , comme la véritable et la plus naturelle; et cela sur l'autorité des plus anciens manuscrits du poète même, des gloses antiques, et de Jean de Salisbury ; et il soutient qu'il mérita d'être ainsi surnommé pour avoir toujours mené une vie de parasite, et parce que ses épigrammes se lisoient çà et là parmi la viande et les pots. Il confirme aussi, en passant, l'opinion du jurisconsulte Gaius (L. 18, § 1, D, de /Edil. Edicto), par laquelle il a estimé que le vendeur qui aura dit que tel esclave qu'il livre est excellent cuisinier, ne doit effectivement en livrer qu'un très bon. Mais il soutient aussi, que le même Gaïus s'est fort trompé, lorsqu'il a décidé que celui qui aura simplement dit qu'un tel étoit cuisinier tout court, semble faire assez encore qu'il ne livre qu'un cuisinier médiocre, parce que, dit-il,

Aux cuisiniers, aux poètes de mise, La médiocrité ne fut jamais permise.

et comme dit Horace {Art poétique, v. 371) :

... Mediocribus essepoetis Non hommes, non Di, non concessere columnœ.

(1) Pétron., p. m. ii, lig. 4. Sapere en latin a deux significations, sentir et avoir h' goût fin. Pétrone, dans ce passage, fait allusion à l'une et à l'autre. (•>) Ce concile fat tenu vers 370.

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Hommes ni dieux, auvent, ni pilier de boutique, Telle chose jamais ne mirent en pratique.

VI. Diatribe (ou dispute) sur la Mensèité et la Cyathêité. Dans cette controverse, il loue extrêmement le dire de Platon, qui, disputant un jour au sujet des idées, comme il eut plusieurs fois employé les termes de Tablette et de Tasséité, et que Diogène le Cynique lui eut dit qu'à la vérité il voyoit bien une table et une tasse, mais qu'il ne voyoit nulle part ni une tabléité ni une tasséité : Oh! répondit Platon, cela n'est pas fort étonnant; car pour voir une table et une tasse, vous avez des yeux; mais pour voir la tabléité et la tasséité, qui sont des choses spirituelles, vous n'avez pas le moindre grain d'esprit.

VII. Apologie pour les charlatans. Il enseigne là, contre les médecins de Paris, que les coureurs çà et là sont les véritables disciples d'Hippocrate, comme gens qui, selon qu'il l'ordonne, se promenant par les villes, se montrent médecins de discours et de pratique, et qu'aussi Modestin a été de ce sentiment, lorsque, dans le deuxième livre de ses Excuses (L. 6, § 4, D, de Excusât, tutor.), il a répondu qu'à la vérité les médecins, non-seulement ceux qui vont et viennent, c'est-à-dire ceux qu'on appelle circulateurs, sont exempts de tutelles et de curatelles, tout ainsi que des autres charges.

VIN. Indignation contre les cabaretiers qui mêlent de Veau dans le vin. Là, il observe que Xénophon doit être entendu comme parlant du vin pur, lorsqu'il dit que le vin éclaire l'esprit, et que le divin Homère, dans la neuvième Iliade, introduit de très bonne grâce et fort à propos Achille, commandant à Patrocle de donner du plus pur vin aux princes grecs Ulysse et Phénix qui avoient été dépêchés vers lui. Mais qu'Aristote se trompe et trompe ses lecteurs, lorsqu'il croit que le terme grec çupôTepov est mis là, non pour du vin pur, mais pour un comparatif ou pour un adverbe signifiant hâte. Certainement, il montre par de très forts arguments que le vin trempé rend l'esprit insipide et qu'il donne la lèpre, soit qu'on le prenne bientôt ou longtemps après la mixtion. Que la vérité, non plus, n'étoit pas cachée dans le fond d'un puits, ainsi que Démocrite l'estimoit sans raison, mais qu'elle se trouvoit dans le vin, comme Platon, Théocrite, Horace et Pline l'ont doctement enseigné avec le commun peuple. C'est ainsi qu'il réfute puissamment le Traité de Cardan touchant Veau et le Livret de Turnèbe sur le vin. Mais le même auteur remarque aussi sur le cantique de Moïse (Deutér. XXXII, U), que Dieu, entre les bienfaits dont il avoit gratifié le peuple d'Israël, V avoit établi sur une terre élevée, afin qu'il mangeât les fruits des champs et qu'il bût le pur sang de la grappe, qui est le vin.

IX. Traité du rôti et du bouilli. Dans cet ouvrage il prouve contre Servius que les héros avoient accoutumé de ne se nourrir pas moins des viandes bouillies que des rôties.

X. Impromptu sur le patjs de Cocagne, par lequel ouvrage il enseigne

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qu'il y a un certain lieu dans l'Ethiopie rempli de mets tout préparés, et qui pour cela est appelé la Table du Soleil; que là il est permis à un chacun de manger comme le cœur lui en dit, et que tout ce qui est servi là vient d'abord comme tombé du ciel, en sorte qu'il n'y a qu'à se baisser et en prendre. (Herodot. in Thalia. Mêla, lib. III, cap. 10. Hieron., ep. 1 03. Solis mensam.)

XI. Du raisonnable nombre des conviants, des conviés, etc. Là il observe que par certaine loi des Athéniens il avoit bien été pourvu à ce que le nombre des conviés ne passât pas trente, et c'est là-dessus qu'il se jelte sans mesure sur les louanges du parasite Chœréphon, qui s'étant un jour, sans en être prié, rendu à une noce où il y avoit trente conviés, et étant à la dernière place, comme l'officier dont la fonction étoit de veiller à l'observation de cette loi, lui eut fait signe de se retirer comme surnuméraire : Recomptez, je vous prie, lui répondit-il assez agréablement, et commencez par moi {Lyncens Samius in Apophtegm.). Mais il tient, selon la pensée de Varron, que pour le calcul des gens de table, il faut commencer parle nombre des grâces et finir par celui des muses, c'est-à-dire selon l'interprétation de Gellius, qu'il faut partir du point de trois et s'arrêter à celui de neuf, en sorte que si Ton n'a à être à table qu'un petit nombre on ne soit pas moins de trois personnes, et lors qu'on a à être beaucoup on ne soit pas plus de neuf, d'où est à peu près venu le vieux quolibet : A sept, ébat ; à neuf, débat.

XII. Traité de la diversité des goûts. Dans lequel il prouve que les anciens s'entendoient beaucoup mieux et apportoient bien plus de soin à la recherche des poissons et des oiseaux qu'à celle des animaux à quatre pieds, et principalement encore à l'égard des poissons, d'où vient que les grammairiens pour dire de petits poissons se servoient du mot tyàpia, qui se prend indifféremment pour obsonia, c'est-à-dire des mets par excellence.

XIII. Commentaire sur le cinquième Aphorisme de la première section d' Hippocrate . Là il discourt de plusieurs choses contre Erasistrate et les Diatritaires, qui de quelque cause que vînt une maladie ordonnoient constamment à leurs malades une abstinence de trois jours ; comme aussi contre le Vénitien Cornaro et le jésuite Lessius, qui tous deux recommandoient si fort la sobriété et la diète; car il estimoit avecCe/sws (lib. I, cap. ]), qu'un ample repas ne nuisoit 'jamais, pourvu qu'on fît une bonne concoction, et avec Sextus l'Empirique (lib. I, Pyrrh. Hypoth. 6, 44), que même sans concoction le corps se purge souvent par les crudités.

XIV. De l'antiquité et de l'excellence des anagrammes. Il remarque là que Lycophron et Cujas ne se sont pas rendus si fameux, l'un par les vers, l'autre par la jurisprudence, que par la perfection où ils avoient porté la science des anagrammes, comme par exemple, Yà<itofxiiriToç et le iov n^as que le premier de ces deux illustres agença tant sur le nom dePtoloméequesur celui d'Arsinoé; le Sinonvino tactus, le Sero in orbe natus et YAndius sine bono, que l'autre imagina en faveur d'Antoine Contins, de Jean Robertet et de Jean Bodin(Oneiroc, lib. IV, cap. 25). Mais il soutient contre Artémi-

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dore que ceux qui interprètent les songes par la voie des anagrammes sont et ont toujours été tenus pour les plus excellents et les plus sûrs interprètes des songes; et cela par l'exemple de celui qui répondit à l'empereur Constant (fils à'fléraclius) qui luifaisoitle récit d'un songe par lequel il lui avoit semblé qu'il entroit triomphant dans Thessalonique, et qui le consulta là-dessus pour savoir ce qu'il en devoit juger: Ah ! plût à Dieu, Seigneur, lui répondit le devin, que vous ?i eussiez* ni dormi, ni songé; car Thessalonique ne signifie autre chose que : Laisse lavictoire à un autre (0è$ àMw vUrr^poneinalio victoriam); réponse dont l'événement ne justifia que trop la vérité, puisque à fort peu de temps de là le même Constant fut vaincu en Lydie par les Sarrasins dans un combat naval.

XY. Il a écrit aussi Y Histoire des Parasites en beau style de Tite-Lioe , mais sans sa patavinité. Or, il n'y a rien de plus agréable que ces sortes de livres pour tous ceux qui aiment la connaissance des hommes illustres. Ces livres commencent par une préface fort étudiée, touchant le nom de Parasite, l'origine de cette profession qu'il fait remonter jusqu'à Jupiter, et en un mot sa dignité qui la met au-dessus de tous les autres arts. Ensuite il traite savamment des dieux Epulons et des Parasites de Jupiter et d'Apollon. Enfin il prouve par de savantes recherches que Nestor, Idoménée, Patrocle, Eschine le Socratique, Aristippe le Cyrénien, Platon, Euripide et Aristote étoient eux-mêmes des Parasites (Lucianus in Parasito ). Mais entre tous ces grands hommes il donne les principales louanges à Tithymallus, qui, non content de manger en ville aux dépens d'autrui, se faisoit encore payer grassement de la peine qu'il avoit prise à bien boire et bien manger {Juvénal, Sat. V, v. 2).

XVI. Trois livres en langue vulgaire sur les cuisines et sur les bonnes tables de Paris, à chacune desquelles il donne la palme qu'elle mérite; et il dit que celle de De Mesmes est la plus savante, celle d'Hennequin la plus curieusement servie ; que celle de Bonneau l'emportoit pour la chair et celle, de Saint-Martin pour le poisson.

XVII. Il fit aussi un traité des mets et de tous les morceaux de ragoût, dans lequel il comprend toutes les plus exquises manières d'apprêter délicieusement chaque viande, et où il marque les endroits distingués, d'où il les faut faire venir. Voici ce que notre mémoire a pu retenir de tout ce que nous avons appris sur ce sujet : Les langues tant debœuf que de porc de la province d'Anjou, les jambons de Mayence, la moutarde de Dijon, les andouilles de Troyes, le fromage de Roquefort, les chapons et poulardes du Mans, les poires, les prunes, les melons de Tours.

XVIII. Il mit en latin le dialogue de Lucien, du Parasite, et tout ce qui regarde le parasitique. Il fit la même chose de la Louange de la Mouche du même auteur, le tout exactement conféré avec les plus curieux manuscrits qui sont conservés dans la bibliothèque du roi.

XIX. Il montre dans un autre ouvrage que les livres qu'on a d'Apicius louchant ce qui regarde la cuisine sont véritablement de cet auteur; et il

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