OPINION DE ROC
« se dépêche de donner ce bel ouvrage au jour, afin de pou- « voir profiter des fruits de vos veilles. Nous voici dans une nou- « velle année ; je vous la souhaite , Monsieur, et à toute votre « famille, heureuse en toutes choses , vous priant de me con- « tinuer l'honneur de vos bonnes grâces. Je suis, etc.,
« H.-W. Rumpp, « A Stockholm, Il janvier 96. »
Avant que de venir à la réponse que je fis à cette lettre, il est à propos de faire un extrait de celle du sieur Cavalier , dont elle parle, puisqu'elle donna lieu à une partie de la matière que cette réponse traite. Yoici donc cet extrait, parce que l'original touche quantité de choses dont le détail n'a que faire ici.
Lettre du sieur Cavalier, médailliste de Sa Majesté Britannique,
au sieur /?.
« Monsieur,
« J'ai eu l'honneur de voir la lettre qu'il vous a plu d'écrire « à M. Rumpf au sujet de la devise pour la médaille de la feue « auguste reine Marie. Je suis, Monsieur, si peu entendu dans « la connaissance des médailles, tant à l'égard du goût ancien « qu'à celui du moderne , excepté ce qui regarde la pratique « démon art, que je ne puis faire là-dessus aucun raisonne- « ment solide. Toutefois, votre discours m'a semblé si juste et « si conforme au goût des savants que j'ai entendus sur ce même « sujet, que je ne doute pas que vous ne m'accordiez un em- « bième qui réponde, autant qu'il se pourra faire, à un sujet si «souverainement digne; vous suppliant très humblement, « Monsieur , d'avoir la bonté de conférer sur cela avec tous * ceux que vous en trouverez les plus capables, afin que nous «■ ne laissions à la postérité aucun sujet de reproche Je vous
« prie, Monsieur, de l'aire toute votre diligence pour m1 envoyer
« Ja devise, etc. Je suis, etc.,
« Cavalier,
« A Stockholm, le 1er (vieux style) de l'an 1696. »
Je viens présentement à ma deuxième lettre à M. Rumpf, et qui touche aussi quelque chose de ce que porte celle qu'on vient de voir du sieur Cavalier.
A Monsieur Rumpf.
« Ce 4 février fn. st.) Monsieur,
« Je suis ravi que mes petits soins sur la matière dont vous m'entreteniez dans votre lettre précédente, ne vous aient pas déplu , mais je ne sais si je serai aussi heureux à l'égard de ce que vous exigez présentement de moi.
« Quoiqu'il ne s'agisse ici que d'une pensée et de deux ou trois mots, l'un et l'autre demandent, en récompense, tant de raffinement et de justesse , que je suis presque tenté de prendre le parti d'une rétractation. En tout cas, ne croyez point que je regarde la devise que je vous vais mettre ici comme quelque chose qui puisse être fort agréé ni de vous, ni de vos illustres et savants amis, mais comme un acte de bienséance, afin de ne pas tomber dans l'incivilité d'un trop désobligeant refus. Je prendrois donc pour corps de la devise demandée, un Oiseau de Paradis (Apus Indica), et pour âme inata Polo.
« On trouve assez là, si je ne me trompe, tout ce qu'on cherche. Le corps est noble, il n'est d'ailleurs nullement usé. Je ne me souviens pas au moins de l'avoir jamais vu mis en œuvre, en fait de devise; et, pour ce qui est de l'âme, elle convient si bien, et au corps, considéré en lui-même, et à la grande princesse qu'on a en vue, que je ne sais si Ton peut souhaiter rien de plus noble et de plus juste. Si vous trou-
218 OPINION DE ROf
vez quelque chose de plus heureux , employez-le hardiment : je n'en serai point jaloux, tant je songe uniquement à votre entière satisfaction. Si, au contraire, vous jugez à propos de vous accommoder de ce que je vous présente, voici comme je tiens qu'il faudroit se prendre à l'exécution. La figure de l'oiseau devant être placée tout au haut de la médaille, le grand vide qui régneroit dans tout le reste du disque est capable de faire de la peine ; car voici la contradiction qui se trouve entre l'inventeur d'une devise et le sculpteur ou graveur qui l'exécute en médaille : c'est que le premier ne cherche que la simplicité , chose toujours désavantageuse au jeu de la sculpture et du dessin, et que l'ouvrage de l'autre demande au contraire bien du fracas par l'intérêt de l'ornement; ce qui fait que bien des gens aiment beaucoup mieux, dans un revers de médaille, se tourner du côté de l'emblème que de celui de la devise (1) , en quoi ils errent, la devise étant incomparablement plus noble que l'emblème. Voici donc l'expédient que je trouve pour la conciliation de ces deux espèces d'incompatibilités. « L'oiseau de paradis n'est point une fiction, comme bien des gens l'ont voulu croire, le mettant au rang du phénix et delà. salamandre , qu'ils disent que personne n'a jamais vus. L'oiseau de paradis est une espèce de martinet indien (Apvs indica), qui a des pieds si petits, que cela a fait dire à plusieurs qu'il n'en avoit point du tout; aussi, ne se peut-il reposer dessus ; mais à ce défaut, il a, aux deux côtés du derrière de sa tête, deux crins fort longs en forme de lacets dont le bout d'en bas a la vertu de se recoquiller si bien, qu'il se pend de là aux branches des arbres, lorsqu'il veut prendre du repos, s'appuyant, quant au reste, fort légèrement sur ses pieds qui seuls ne seroient pas capables de le soutenir;
(1) Il paraît ici que je distingue fort entre emblème et devise, au lieu qu'il paraît par les lettres de MM. Rumpf et Cavalier qu'ils ne font qu'un de ces deux choses. [Note de l'auteur.)
après quoi, il se décroche à l'aide de cette même vertu du lacet. Tout ceci, encore une fois, n'est point une fable; on voit, depuis quatre ou cinq mois, à Honslaerdy ck , chez M. Desmarets, quatre de ces oiseaux tels que je les viens de décrire, lesquels arrivèrent des Indes tout embaumés, par les derniers vaisseaux venus d'Amérique sur la fin de cet été.
« Cela étant ainsi posé, je représenterois au bas du revers de médaille dont l'oiseau occuperoit le haut, un bout de terrain, et dans l'un des côtés, un morceau d'arbre aux branches duquel paraîtroit attaché le bas bout d'un crin voltigeant dont le haut seroit resté au côté gauche de la nuque du cou de l'oiseau, qui seroit supposé fraîchement parti de l'arbre où il se tenoit attaché pour prendre son repos, n'ayant pas, comme j'ai dit, des pieds propres à lui procurer ce soulagement ; l'autre crin restant dans son entier sur le corps du même oiseau, à peu près comme le montre la figure d'ici à côté.
« Mes très humbles remercîments et respects, je vous supplie, mon très cher Monsieur, à Son Excellence monseigneur le baron d'Heeckeren. Ma femme et moi, saluons très humblement M. et madame Rumpf, et soupirons si fort après leur chère vue, que nous prendrions volontiers pour devise à cet égard : Nunquam ne ? puisque le sujet de cette lettre semble n'inspirer que des pensées symboliques. Je suis, etc.
« P. S. Il m'est venu, cette nuit, deux autres pensées pour « sujets de devise, l'une du Kikajon de Jonas (ciicurbita) , avec « ces mots : Non data, sed ostensa, tirés du YP de Y Enéide, « v. 869, au sujet de Marcellus; l'autre, le Chariot d'Elie, mais « vide, afin de pouvoir (en sortant de l'idée d'Elie), symboliser « la reine, représentée de l'autre côté dans la médaille même, « avec ces mots : Sic ivit ad astra [Enéid., IX, 641).
2'2) OPINION 1>E KOI'
En voici une troisième, qui me vient dans ce moment : La manne dans le désert, avec ces mots : Omnia et omnibus, tirés de saint Paul (2 Cor. IX, 22).
< Je ne vous propose ces trois nouveaux symboles que par ma- « nière d'acquif, car le premier, je veux dire celui de Y Oiseau « de Paradis, est incomparablement plus juste; ainsi, je m'y « arrêterai.
La réponse de M. Rumpf à cette lettre, ne contenant que de grandes louanges de tout ce quelle contenoit, je ne la rapporterai point ici. Mais, comme le sieur Cavalier, à qui M. Rumpf avoit communiqué tout ce que je lui avois écrit, en me répondant aussi de son côté, à cause de la part qu'il avoit en la matière, toucha quelque chose d'une diversité de sentiments que M. Robinson lui avoit fait paraître sur la préférence que je donnois à la première de mes quatre devises, cette considération me porte à la copier ici :
Lettre du sieur Cavalier au sieur Rou.
« Monsieur,
« Plusieurs personnes distinguées ont admiré les devise;; « que vous avez eu la bonté de nous envoyer ; mais, je me crois « obligé de vous dire que M. Robinson a paru plus porté pour « la devise de la manne tombée au désert que pour celle que « vous avez préférée à toutes les autres. Peut-être que cet il- « lustre étant comme il est, protecteur des livres sacrés, je veux « dire ministre du saint Evangile aussi bien que ministre d'Etat, « il aura été plus porté pour ce qui sort de cette source. Cepen- « clant, Monsieur, comme je fais l'ouvrage à mes dépens, je « suivrai plutôt ce qui aura une approbation générale qu'un sen-
« timent particulier, etc.
« Cavalier.
« A Stockholm, Je 30 mai (n. st.) 1096. »
Fragment de la réponse que je fis à cet extrait de la lettre du sieur Cavalier.
« Monsieur,
« Quand vous ne m'auriez pas fait confidence de la cause à « laquelle vous attribuez la préférence que M. Robinson donne « à la devise de la manne, je n'en eusse pas fait un autre juge- « ment que le vôtre, et vous avez frappé au but en rapportant « cela au caractère théologique. J'aurois, tout le premier, donné « moi-même dans le sentiment de M. Robinson ; mais l'intérêt « de la cause, je veux dire Yesprit de devise, l'a emporté dans « mon esprit par-dessus toutes autres considérations. Il s'agit « de choisir, entre toutes les devises proposées, celle suria- « quelle il y a le moins à gloser et à reprendre ; or, constam- « ment des quatre que j'ai produites, c'est celle que j'ai préfé- « rée, à qui cet avantage convient le mieux. Elle est noble, « elle est simple, et elle est intelligible par elle-même ; les au- « très, et particulièrement celle qui a eu le bonheur de plaire « à M. Robinson , ont bien quelque chose de chatouillant à « cause de la sainteté de leur source, mais elles ont chacune « un faible que cette première n'a point. Le Kikajon de Jonas a « en soi de la bassesse, et si je ne l'ai pas rejeté entière- « ment, cela ne vient que de ce que l'emploi qu'en a fait le « Saint-Esprit relève en quelque sorte ce qu'il semble y avoir « d'abject dans cette image; mais, enfin, cette image est tou- « jours basse en elle-même. Le Chariot d'Elie a un vide qui de- « mande absolument un commentaire, et la devise doit porter « d'elle-même toute son explication ; de prétendre remplir ce « char de la figure de la reine, ce seroit (si j'ose m' exprimer « ainsi) comme placer deux prédicateurs dans une chaire , « c'est-à-dire faire une répétition et tomber dans le pléo- < nasme; carie portrait de la reine est originalement dans la médaille même, et le revers ne doit ramener votre sujet qu'en