MADEMOISELLE DE CIRE
ter quelque chose, et comme je ne voulois point du tout entendre, elle me suivit jusqu'à la première marche du degré, où elle fit subtilement et sans que je m'en aperçusse , tomber dans la poche de ma veste , ce que j'avois refusé de sa main ; puis rentra en me disant le dernier adieu.
Je retournai chez moi , et fus fort surpris , lorsque pensant aveindre mon mouchoir, j'ouis tomber quelque chose à terre, qui se trouva être un louis d'or, que je savois bien n'avoir pas mis sur moi. Cela me lit enfoncer la main plus avant dans ma poche, où j'en trouvai encore six autres, ce qui me fit appréhender que pareil inconvénient ne fût déjà arrivé dans les rues, où je pouvois avoir fouillé plusieurs fois dans mes chausses, n'étant guère croyable que , quelque mystérieux et sacré que soit le nombre de sept dans l'Ecriture, on eût voulu chez M. de Kuvigny relever la valeur d'une reconnoissance par une dignité de cette nature , nonobstant tout honneur à se voir payé au poids du sanctuaire.
La rencontre de ce petit manège avec celle du bruit que faisoit alors dans Paris cette recherche si échauffée des devins et des enchanteurs , me mit dans l'esprit la momerie que voici : savoir, d'écrire à mademoiselle de Ciré (qui, si je voulois m'abaisser aux quolibets, eût pu, en cette rencontre, passer auprès de moi pour une Circé) le billet que voici :
« Vous êtes intéressée aussi bien que moi , Mademoiselle , à « tout ce qui se passe chez madame la marquise ; avertissez-la « qu'il y a une magicienne retirée chez elle, et faites bien visi- « ter partout; n'exceptez pas même votre propre chambre, elle « me paraît aussi suspecte que pas une de la maison. Voici « quelques traits auxquels on pourra la reconnaître. C'est une « jeune blonde qui pense se cacher à la faveur de sa mine , « laquelle est fort trompeuse , car elle a le port et la majesté « d'une reine, les yeux, la bouche, le teint et en général toute « la beauté d'un ange ; mais particulièrement Y égalité et la sou- « plesse d'un esprit, comme aussi elle l'est toute depuis les
l'hôtel de ru vigny. 157
o pieds jusqu'à la tète. Pour ses manières, les voici : c'est d'at- « traper les gens tout au rebours des autres, c'est-à-dire les « couvrir de confusion en les accablant de bien, embarrasser « leur raison et leur pudeur, jeter des scrupules dans leur « conscience sur la possession d'un bien mal acquis, et employer « en un mot autant d'adresse à leur emplir la poche que les
autres en mettent à la vider. Vous jugez bien, Mademoiselle, « par le mélange de tant de qualités qui se contredisent, qu'il
y a grand sujet de soupçonner tout cela d'enchantement et
de magie. Quel désordre, si Des Grais (1) mettait une fois le
pied dans l'hôtel de lUivigny î Hélas ! je crois déjà l'aperce- « voir, il faut craindre pour tout le monde; Mademoiselle,
cachez-vous. »
Je chargeai mon porteur de recommander au suisse qu'on servît ce poulet justement lorsque tout le monde seroità table, ce qui fut ponctuellement exécuté. Le jeune marquis deRuvigny mit aussitôt la main dessus, comme pour faire en riant un reproche à mademoiselle de Ciré de se laisser ainsi porter des morceaux de cette friandise; et après l'avoir ouvert lut tout haut lui-même la pièce qu'on vient de voir et dont il fut bien ri.
Près de quatre mois après le départ des comtes de Witgen-
stein et c'est-à-dire le lundi 5 août (1G80), je reçus de M. de
Sommcrdick et de mademoiselle Du Moulin (2), deux lettres
par lesquelles j'étois appelé en Hollande, pour être gouverneur
des fils dudit seigneur de Sommcrdick, dont voici la lettre:
« A la Haye, ce 25 juillet 1680.
« Monsieur,
« Comme je ne doute pas que votre réputation n'ait fait jus- « tice à votre mérite, vous pourrez être persuadé qu'il y a des « endroits dans le monde où le savoir, l'honneur et la vertu
(1) Huissier laineux par ses captures. [Note de l'auteur.}
Veuve de Cyrus Du Moulin. Sun nom particulier étoit Marie <./<' Marbais. Note (h' Fauteur.ï